CHAPITRE PREMIER
PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE RUPTURE DES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE MISSION DU GÉNÉRAL LE FLO A SAINT-PÉTERSBOURG
C'est le 5 mars 1848 que fut connue à Pétersbourg la révolution du 24 février qui ramena en France la république. Or, d'après le calendrier russe, c'était le dimanche gras, celui que Ton nomme en Russie la folle journée, et à cette occasion une grande matinée dansante avait lieu au palais Anitchkof, chez le grand-duc héritier. La fête, commencée vers deux heures, devait se prolonger jusqu'à minuit, heure de l'entrée dans le grand carême russe, en comprenant l'intermède d'un grand dîner. La veille, dans la soirée, une dépêche arrivée de Varsovie avait annoncé l'abdication du roi Louis-Philippe en faveur de son petit-fils le Comte de Paris et la régence, jusqu'à la majorité de ce dernier, de la duchesse d'Orléans, sa mère. Quand cette dépêche avait été lue au Palais d'Hiver, le frère de l'empereur, le grand-duc Michel,
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avait fait la remarque : « Vous verrez que dans deux mois ils auront en France une révolution complète. » Mais ce propos n'avait pas eu d'écho dans le cercle impérial, et l'empereur personnellement était content de la nouvelle; car il nourrissait contre le roi Louis-Philippe une profonde antipathie, et, au contraire , il tenait la duchesse d'Orléans en haute estime.
Cependant la fête chez le grand-duc héritier suivait brillamment son cours, quand tout à coup, à 5 heures^ Tempereur, qui n'avait pas encore paru, ' entra ' précipitamment dans la salle de danse, en .-tenant dans sa* main levée une dépêche qu'il venait ' de" recevoir dti ministre de Russie à Berlin; et, s'adressant aux danseurs, il leur cria ces mots : « Sellez vos chevaux, messieurs, la république est proclamée en France1; » puis il se retira dans le cabinet de travail de son fils, où nombre de personnages marquants s'empressèrent de le suivre.
Malgré l'émotion causée par la brusque apostrophe de l'empereur, la fête se poursuivit selon le programme, mais elle manqua désormais d'entrain, la danse étant, en dépit des efforts de l'orchestre, remplacée par des conversations sur la nouvelle du jour2.
L'empereur, dans le courant de l'après -dîner,
1. Ce propos est rapporté par le secrétaire particulier de l'impératrice Alexandra Feodorovna, épouse de l'empereur Nicolas (A. Th. von Grimm, Alexandra Feodorovna, Kaiserin von Russland), mais il est nié par le général Schilder, qui a composé un récit de la fête chez le grand-duc d'après des notes manuscrites, prises à l'époque, par plusieurs des assistants (Istoritcheskyi Viestnik, numéro d'octobre 1899).
2. La nouvelle de la révolution se propagea vite dans Pétersbourg. Le chargé d'affaires de France, M. Mercier de Lostende, n'avait pas été invité à la folle journée ; il se trouvait dans son cabinet de travail, causant avec un collègue anglais, quand un employé subalterne de l'ambassade fit irruption dans la pièce, le chapeau sur la tête, et cria à tue-tête : « Citoyen, vive la République! »
LA FRANGE Et LA RUSSIE 3
reparut pendant quelque temps parmi les invités, et alors, sans affectation ni colère, il donna libre cours aux sentiments contradictoires qui le partageaient. « Qu'en dites- vous? demanda-t-il à plusieurs hauts fonctionnaires; voilà la comédie finie en France, et le coquin à bas. Depuis bientôt dix-huit ans, on me taxe d'imbécile quand je dis que son crime trouvera sa punition encore ici-bas ; pourtant mes prévisions viennent de s'accomplir; il n'a que ce qu'il mérite, il sort par la même porte par laquelle il est entré. » « Je voudrais savoir, disait l'empereur à d'autres, ce que l'Angleterre va penser de tout cela. D'après moi, il serait désirable que les Français, cédant à leur emportement actuel, s'élançassent tout de suite vers le Rhin; car les Allemands, par fierté naturelle, leur résisteraient, tandis que si les Français réfléchissent et donnent aux Allemands du répit, les utopistes et les révolutionnaires, qui sont si nombreux chez ceux-ci, exciteront en Allemagne un bouleversement pareil à celui de la France. » Or l'empereur redoutait beaucoup plus que du côté de la France, une contagion révolutionnaire venant de l'Allemagne, et il savait qu'un sourd mécontentement travaillait activement ce pays. Il était à cet égard parfaitement éclairé par sa femme, princesse de Prusse, qui se tenait avec le plus grand soin au courant des mouvements intellectuel et philosophique en Allemagne.
De son côté, le grand-duc héritier, qui ne nourrissait pas contre le roi Louis-Philippe une animosité aussi violente que celle de son père, exprimait l'avis que, si le souverain renversé n'était pas à plaindre, le coup porté en France au principe d'autorité était déplorable et menaçait d'avoir dans les autres pays d'Europe des conséquenceà graves.
Cette considération d'un contre-coup probable non seulement en Allemagne, mais en Pologne et même
en Russie, paraît avoir vite primé chez l'empereur tous les autres sentiments qu'avait suscités chez lui la nouvelle de la révolution survenue en France; et c'est sans doute l'examen des conséquences de cette révolution qui dut faire le thème de l'entretien que, à la fin de la soirée, de retour au Palais d'Hiver, il eut avec son chancelier le comte de Nesselrode. Il est, en tout cas, certain que pendant les deux jours qui suivirent, l'empereur, effrayé par le spectre de la propagande révolutionnaire, pensa à envoyer au plus vite sur le Rhin 300.000 hommes de troupes russes ; et il fallut un effort assez énergique de plusieurs de ses conseillers pour le faire renoncer à ce projet, que l'état obéré des finances russes, non moins que la résistance à attendre de l'Allemagne, rendait pourtant, à la moindre réflexion, absolument déraisonnable. En fin de compte, il se borna à décider pour le commencement du printemps la concentration de forces imposantes sur la frontière occidentale de l'empire. Un oukase adressé le 7 mars au prince Tchernichof, ministre de la guerre1, et immédiatement livré à la publicité, instruisit en ces termes le peuple russe de la décision prise par son souverain :
« Il est survenu dans l'ouest de l'Europe, écrivait l'empereur, des événements qui annoncent une tendance criminelle à renverser les pouvoirs légitimes. Les traités d'amitié et les conventions qui unissent la Russie aux puissances voisines nous font un devoir sacré d'aviser en temps opportun aux mesures nécessaires pour mettre sur le pied de guerre une partie de nos troupes, afin d'être à même, si les circonstances venaient à l'exiger, d'opposer une forte digue au torrent destructeur de l'anarchie. »
1. C'était lui qui, en 1811 , étant alors aide de camp d'Alexandre Ier, avait été envoyé en mission secrète à Paris et avait réussi à se procurer les états de la Grande Armée.
L'allusion aux accords de 1833 par lesquels la Russie, la Prusse et l'Autriche s'étaient mutuellement garanti la possession de leurs provinces polonaises, indiquait bien la préoccupation de l'empereur, et de fait les événements vinrent vite justifier celle-ci.
Le dimanche 12 mars, exactement une semaine après la nouvelle de la proclamation de la République en France, il arrivait à Pétersbourg une autre nouvelle qui fut bien plus désagréable encore à l'empereur : une assemblée de professeurs et [de publicistes s'était réunie à Heidelberg, et, dans un programme portant la date du 5 mars, elle avait salué le nouvel ordre de choses en France, réclamé l'unité de l'Allemagne » et la convocation d'un Parlement national, émis un vœu pour l'émancipation de la Pologne, enfin protesté contre l'intimité traditionnelle des divers souverains allemands avec la Russie. L'emportement qu'avait excité chez l'empereur la révolution accomplie en France, se renouvela; comme ses deux plus jeunes fils, les grands-ducs Nicolas et Michel, se présentaient à lui1, il leur dit : « L'été prochain, vous continuerez votre éducation sur les champs de bataille. »
Puis vinrent les insurrections de Vienne et de Berlin, et les concessions libérales qu'elles obligèrent l'empereur Ferdinand et le roi Frédéric-Guillaume IV à faire à leurs sujets. La circulaire en date du 4 mars, par laquelle M. de Lamartine, devenu ministre des affaires étrangères, exposait en termes lyriques les idées du nouveau gouvernement français sur la politique étrangère, n'était pas non plus de nature à calmer l'empereur Nicolas. Sans doute, cette circulaire affirmait bien que « la République française n'intenterait la guerre à personne » ; mais
1. Le grand -duc Nicolas avait alors seize ans et demi, le grandduc Michel quinze ans et demi.
elle ajoutait que « cette même République avait le noble objet de faire réfléchir les souverains et les peuples », et qu' « à ses yeux les traités de 1815 », dont le maintien était le principe fondamental de la politique extérieure russe, « n'existaient plus en droit ».
Cependant, quels que fussent le mécontentement et les déceptions de l'empereur Nicolas, il se rendit bien vite compte que le mouvement qui emportait le reste de l'Europe était trop violent pour qu'on pût en ce moment lutter avec lui, même dans les régions immédiatement voisines de la Russie ; mieux valait'réserver son action pour plus tard, quand les passions auraient commencé à s'assoupir, et se borner, en attendant, à préserver l'empire russe de la contagion environnante. C'est ce que l'empereur expliqua à son peuple dans un manifeste daté du 14/26 mars.
Malgré les expressions violentes dont ce document est plein à l'adresse du mouvement révolutionnaire, les résolutions de l'empereur se détachent très nettement : il ne se mêlera pas des affaires intérieures des autres pays, et ne prendra les armes que si la Russie elle-même vient à être envahie par la contagion :
« Après les bénédictions d'une longue paix, l'Europe occidentale se trouve aujourd'hui livrée à des troubles qui menacent d'amener le renversement de toute autorité légitime, de tout ordre social. L'émeute et l'anarchie, qui d'abord ont éclaté en France, n'ont pas tardé à franchir la frontière de l'Allemagne, et, s'y répandant comme un torrent destructeur dont la fureur s'accroît à raison des concessions faites par les gouvernements, ont fini par atteindre l'empire d'Autriche et le royaume de Prusse, nos alliés. Aujourd'hui, l'audace révolutionnaire, ne connaissant plus de bornes, ose même, dans sa démence, mena-
cer la Russie, dont Dieu nous a confié les destinées.
« Qu'il n'en soit pas ainsi! A l'exemple de nos prédécesseurs, fidèle à la sainte foi orthodoxe, après avoir invoqué le secours du Dieu tout- puissant, nous attendrons nos ennemis de pied ferme, de quelque côté qu'ils viennent; et sans ménager notre personne, nous unissant plus que jamais à notre sainte Russie, nous défendrons l'honneur du nom russe et l'inviolabilité de nos frontières. Nous sommes persuadé que chaque Russe, chacun de nos fidèles sujets, répondra avec joie à l'appel de son souverain, et que notre antique devise : Pour la foi, le tsar et la patrie, nous ouvrira aujourd'hui comme toujours le chemin de la victoire. Et alors, pénétrés d'un sentiment de pieuse reconnaissance, comme nous sommes aujourd'hui pleins d'une sainte confiance en Dieu, nous nous écrierons tous ensemble : Nobiscum Deus; audite, populi, et vincimini, quia nobiscum Deus. »
Le sentiment que l'empereur Nicolas, à la suite de tous ces événements, s'était formé envers la France, était très complexe. Il en voulait à notre pays d'avoir été l'initiateur du mouvement qui ébranlait les trônes de ses alliés; il lui en voulait des actes de désordre qui s'y commettaient journellement en dépit même du gouvernement provisoire; il lui en voulait surtout des excitations qui s'y produisaient sans cesse en vue de compléter le bouleversement politique de l'Europe. Mais, en même temps, sans reparler du plaisir que lui causait la chute du roi Louis- Philippe, il préférait de beaucoup la république démocratique à la monarchie constitutionnelle ; dans une république démocratique il voyait un régime dont un des premiers buts devait être l'amélioration du sort de ces humbles que son esprit mystique et de trop nombreuses constatations de corruption
faites chez les tchinovniks (petits fonctionnaires russes) le portaient à considérer comme beaucoup plus dignes d'intérêt de la part de l'État que les classes moyennes et bourgeoises appelées à dominer dans une monarchie constitutionnelle ; et, d'autre part, il n'avait pas à redouter en Russie une propagande en faveur de la forme républicaine, tandis que les idées constitutionnelles pouvaient y trouver faveur ; le souvenir de la conspiration des Décabristes1 entretenait chez lui cette crainte.
« La république, disait-il alors, peut marcher de pair avec la monarchie absolue ; toutes deux ont pour but direct le bonheur du peuple. Les constitutions, au contraire, ne sont faites que pour l'avantage de quelques particuliers4. »
Ces idées divergentes donnent l'explication de la conduite tenue au printemps de 1848 par l'empereur Nicolas vis-à-vis de la France. Tout en rompant officiellement les relations diplomatiques avec elle et en manifestant à son adresse, par des explosions fréquentes, une irritation qui parfois était violente, il ne rappela pas de Paris M. Nicolas Kisselef, qui depuis la fin de 1841 y était accrédité comme chargé d'affaires de Russie3. Le fait était d'autant plus significatif que, à la suite de la proclamation de la république en France, l'ambassade du roi Louis-Philippe à Pétersbourg s'était rapidement dispersée et que de son personnel, à côté du consul-chancelier, fonctionnaire n'appartenant pas au service diplomatique, il n'était resté sur place comme gardien des archives
1. Conspiration en vue de l'établissement d'une constitution qui avait donné lieu à une émeute assez grave à Pétersbourg en 1825, au moment de l'avènement de l'empereur Nicolas.
2. Mot rapporté par le lecteur de l'impératrice (Alexandra Feodorovna, Kaiserin von Russland, par A. von Grimm).
3. Il ne faut pas le confondre avec son frère le comte Paul Kisselef, qui fut ambassadeur de Russie en France après la guerre de Crimée.
que le secrétaire-archiviste. Sans doute M. Kisselef avait, de son côté, perdu sa qualité officielle, et, en droit strict, il n'était plus qu'un particulier russe logeant dans l'ancienne ambassade impériale ; mais l'avoir laissé à Paris, avec son personnel1, pour observer les événements et en rendre compte, indiquait clairement chez l'empereur l'intention de ne pas tenir absolue rigueur au régime nouveau et d'attendre, au contraire, une occasion pour entrer en rapports avec lui.
Aussi bien c'est ce que Sa Majesté elle-même prit soin de dire à M. Mercier de Lostende, le chargé d'affaires de France déchu de ses fonctions par suite de la révolution de février, qu'Elle avait tenu à recevoir en audience de congé, avant qu'il ne quittât la Russie. « Sa Majesté, écrivait M. Mercier à M. de Lamartine au sortir de cette audience, m'a répété, dans un langage plein de noblesse, qu'elle désirait la paix; qu'elle ne s'immiscerait certainement pas dans les affaires des autres pays ; que peu lui importait que la France fût république ou monarchie, pourvu qu'elle fût tranquille et heureuse; qu'Elle-même ne tenait qu'au maintien des traités ; qu'Elle armait fortement pour les faire respecter, et non dans un autre but; qu'Elle fermait pour le moment son ambassade de Paris, mais qu'aussitôt que le gouvernement en France aurait donné des gages de stabilité, Elle s'empresserait de se faire représenter auprès de lui; que, en attendant, elle ne négligerait rien pour entretenir de bons rapports entre les deux pays, et que . les Français en Russie pouvaient compter sur son entière protection8. » Selon cette dernière promesse, des ordres formels furent, en effet, donnés pour que les consuls et agents consulaires français continuas-
1. Avec M. Kisselef resta notamment à Paris le prince Lobanof Rostovsky, le futur ministre des affaires étrangères de Russie,