M. Mercier à M. de Lamartine, 16 mars
sent à être reconnus comme tels et à être protégés dans l'exercice de leurs fonctions par les autorités russes, et aussi pour que les navires français fussent traités comme par le passé dans tous les ports russes, conformément au traité de commerce qui restait en vigueur entre les deux pays. Inversement, les consuls et agents consulaires de Russie en France reçurent Tordre de conserver leurs fonctions1*
La grande circulaire de M. de Lamartine sur la politique extérieure de la République devait être communiquée aux divers gouvernements par les représentants français à l'étranger; elle ne put l'être à Pétersbourg au gouvernement russe, par suite de la rupture des relations diplomatiques ; ce fut une circonstance heureuse ; l'empereur Nicolas put paraître avoir ignoré cette circulaire, et Ton évita ainsi une réponse qui, à Paris, aurait certainement été jugée offensante.
Au mois de mai suivant, on eut encore à se louer bien davantage de l'interruption des relations diplomatiques entre les deux gouvernements. L'assimilation du royaume de Pologne à la Russie était une tâche que l'empereur Nicolas s'était imposée, et dans l'accomplissement de laquelle il ne transigea jamais. Or, à Paris, à peine l'Assemblée nationale élue pour rédiger une nouvelle constitution fut-elle réunie, la question polonaise fut bruyamment mise en avant. Le 15 mai, la foule envahit le local de l'Assemblée aux cris de Vive la Pologne! et présenta une pétition rédigée dans les clubs de Paris qui réclamait le départ immédiat d'une armée française pour libérer ce malheureux pays. Le tumulte empêcha un vote d'être pris, et bientôt l'Assemblée fut délivrée de ses envahisseurs parla garde nationale. Mais on était néan-
1. L'empereur Nicolas ne révoqua pas non plus le don qu'il avait fait du porphyre destiné au tombeau de Napoléon Ier. Ce porphyre fut embarqué à Pétersbourg, en avril 1848.
moins obligé de tenir compte d'une idée qui avait pu déterminer dans Paris un mouvement populaire auquel plus d'une vingtaine de mille hommes avaient pris part. Le 24 mai suivant, l'Assemblée vota donc, sur la proposition de son comité diplomatique, une résolution invitant la commission executive1 « à prendre pour règle de conduite les vœux exprimés dans ces mots : Pacte fraternel avec V Allemagne, reconstitution de la Pologne indépendante et libre, affranchissement de V Italie ».
Cette résolution, qui fut votée à l'unanimité, était un véritable défi à l'empereur Nicolas. Il se donna l'apparence de l'ignorer, et demeura impassible, en se disant que « le bon sens finirait par l'emporter en France sur la passion ». Le chancelier de l'empire, comte de Nesselrode, quelque temps après, expliquait, dans une dépêche adressée à M. Kisselef, l'immobilité observée alors par le gouvernement impérial : « C'est par amour de la paix et pour ne pas ajouter à la fermentation universelle provoquée par la révolution de Février, que nous nous sommes abstenus de protester publiquement contre les doctrines émises en France au sujet des nationalités2. »
Au surplus, dans la pratique, quand des paroles il fallait passer aux actes, le gouvernement provisoire s'était montré à l'égard des puissances étrangères d'une modération digne d'éloge. Les tentatives d'agression complotées sur le sol français contre la Belgique, le grand-duché de Bade et la Savoie furent réprimées avec énergie; les Irlandais, qui préparaient un soulèvement contre l'Angleterre, ne réus-
1. Le 11 mai, le pouvoir exécutif, abandonné par le gouvernement provisoire du 24 février, avait été remis par l'Assemblée nationale à une commission composée de cinq membres. M. de Lamartine, faisant partie de cette commission, quitta le ministère des affaires étrangères, où il fut remplacé par M. Jules Bastide.