‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 32 sur 112 · Sous l'influence du général de Radowitz, le roi de Prusse · texte numérisé non relu

Sous l'influence du général de Radowitz, le roi de Prusse

les derniers événements intérieurs de France; il était resté sous l'impression que le parti socialiste, vaincu deux fois dans les rues de Paris en juin 1848 et en juin 1849, avait cessé de compter; il ne pouvait supposer que ce parti voulût tenter encore la chance des élections, et surtout qu'il fût capable de remporter le moindre succès. Or, le 10 mars eurent lieu en France, dans divers départements, des élections afin de remplacer les trente députés exclus de l'Assemblée législative pour participation à l'insurrection du 13 juin 1849. A Paris, cent trente îjiille voix en moyenne se portèrent sur les trois noms qui composaient la liste radicale-socialiste, dépassant de quinze mille environ le nombre de celles que recueillaient les trois candidats conservateurs. En province, dixhiiit radicaux socialistes furent de même nommés. Pour l'empereur Nicolas, la désillusion était complète ; il s'alarma surtout de ce que dans l'armée de Paris, dont les votes avaient été comptés à part, six mille hommes s'étaient prononcés pour les candidats socialistes : était-on appelé à revoir de nouvelles journées de juin? On pouvait le croire, aux cris d'alarme que poussaient à Paris les journaux conservateurs et dont l'écho se répercutait, très renforcé, jusqu'en Russie.

Voulant avoir sur la situation dénotée par le résultat inattendu de ces élections les renseignements les plus exacts, l'empereur envoya le comte Orlof à l'hôtel de la Légation pour inviter le général de Castelbajac à se rendre à la parade qui devait avoir lieu le dimanche suivant 24 mars au manège Michel. Là, pendant le défilé des troupes, auquel cette fois,

avait pris la tête d'une Union restreinte de l'Allemagne, c'est-àdire d'une union des Etats du nord de l'Allemagne. Ce Parlement s'ouvrit à Erfurt le 20 mars 1850; mais, sous la pression de l'Autriche, le Hanovre et la Saxe, qui avaient d'abord adhéré à l'Union, •~ refusèrent d'être représentés dans le Parlement.

par extraordinaire, Sa -Majesté n'accorda aucune attention, elle eut une longue conversation politique avec le général. Celui-ci chercha à rassurer l'empereur. Il s'agissait, le 10 mars, fit-il remarquer, de remplacer trente socialistes exclus de l'Assemblée législative ; or, seulement vingt et un candidats de cette nuance avaient été élus : le parti conservateur avait donc gagné neuf sièges, victoire bien inférieure, il est vrai, à celle sur laquelle on comptait, victoire néanmoins. Sans doute le vote de *Paris était regrettable ; mais l'opinion de la capitale, si importante qu'elle fût, ne devait pas être considérée comme représentant forcément celle de tout le pays. Et puis, en somme, l'élection de ces vingt et un socialistes pouvait avoir d'heureux effets; en effrayant les divers partis modérés, elle allait les unir dans une lutte commune contre cet adversaire qu'on croyait mort.

Quant au vote des soldats de l'armée de Paris, il n'avait pas l'importance que lui attribuait l'empereur. « Les soldats, expliqua le général, étaient bien aises d'avoir un moyen de prouver à leurs officiers leur indépendance en refusant de suivre des conseils donnés le plus souvent avec maladresse ; ils n'en restaient pas moins très disciplinés et très soumis à leurs chefs pour tout ce qui avait trait au service militaire ; la preuve en avait été faite lors de la répression des dernières insurrections, quand des soldats, qui avaient peu de jours auparavant fort mal voté, s'étaient pourtant battus contre les émeutiers avec beaucoup de résolution et d'endurance. »

A ces raisonnements, l'empereur répondait en hochant la tête ; et le général, sentant bien qu'il ne l'avait pas convaincu, écrivait mélancoliquement au ministre des affaires étrangères, un des vaincus du scrutin du 10 mars : « Les socialistes et lord Palmerston font de la France une nouvelle Pénélope,

toujours occupée à refaire péniblement son influence et à rétablir ses intérêts nationaux si follement compromis1. »

Les élections qui suivirent en France vinrent aggraver les appréhensions de l'empereur. Un des représentants élus à Paris le 10 mars avait réussi également le même jour dans un collège de province ; il opta pour ce dernier, de sorte qu'une autre élection devint nécessaire dans la capitale. Elle eut lieu le 28 avril, et cette fois encore donna la victoire au candidat du parti socialiste. A vrai dire, le nouvel élu n'était pas un homme de qui, selon les apparences, il fallût attendre une hostilité bien active contre l'ordre social : il n'était autre que le romancier Eugène Sue, c'est-à-dire un membre assidu de l'aristocratique Jockey- Club, possesseur d'une très belle fortune et d'une écurie de courses. Il était bien évident que, si dans ses livres un homme ainsi établi dans le monde avait soutenu des théories subversives, et si maintenant dans sa campagne électorale il avait fait appel aux appétits envieux, il avait agi par jactance et non par conviction; et l'on pouvait supposer qu'il se déroberait le jour où il serait appelé à compromettre, pour le triomphe de la cause dont il se posait en champion, si peu que ce fût de sa fortune ou de sa position mondaine. Mais en Russie, où ces diverses particularités n'étaient pas connues, on se faisait de M. Eugène Sue une très fausse idée. Pendant longtemps, la censure impériale, fort peu sagace, n'avait pas attribué à ses écrits une portée plus haute qu'aux productions de son contemporain M. Paul de Kock, et elle les laissait librement pénétrer dans le pays, où ils trouvaient un débit facile parmi les jeunes gens, grands lecteurs de romans. La découverte, à Pétersbourg d'une petite

1 . Le général de Caste lbajac au général de la Hitte, 31 mars 1850.

conjuration politique vers le commencement de Tannée 1849 amena un changement de front complet dans l'attitude de la censure : les perquisitions et les interrogatoires révélèrent que tous les conjurés avaient l'esprit nourri des romans de M. Sue, et aussitôt de conteur inoffensif celui-ci fut transformé, aux yeux des autorités russes, en un corrupteur des plus pernicieux.

Il n'avait mérité

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

L'empereur Nicolas n'avait jamais lu ni les Mystères de Paris ni le Juif Errant : le temps, comme le goût, lui manquait pour ces sortes de lectures; mais, ayant l'esprit prévenu contre leur auteur, il vit dans l'élection de celui-ci un signe menaçant, et ses appréhensions furent encore confirmées par la nouvelle que sur un autre point de la France, dans le département de Saône-et-Loire, six candidats du parti socialiste venaient aussi de l'emporter. Pour l'empereur, il ne pouvait plus être question de la nomination d'un ministre de Russie à Paris : était-ce, en effet, un moment propice pour donner à ses relations avec le gouvernement du prince Louis une consécration solennelle, quand celui-ci lui semblait à la veille d'être renversé par la révolution?

Après la conversation qu'il avait eue le 24 mars, à la parade, avec le général de Gastelbajac, l'empereur eut la délicate attention de ne plus lui parler des élections et de la situation troublée qu'elles dénotaient en France. Quand Sa Majesté rencontrait le général, elle l'entretenait de sujets d'un ordre tout différent, et, malgré son déplaisir réel, elle ne perdait pas une occasion de témoigner à l'égard de la nation et surtout de l'armée française une sollicitude bienveillante et une sincère sympathie. C'est ainsi que, le 28 avril, pendant une parade, l'empereur,

s'approchant du général de Castelbajac, lui exprima en ternres chaleureux la très pénible émotion qu'il avait ressentie à la nouvelle d'un accident terrible survenu, le 16 du môme mois, au 11e régiment d'infanterie légère et qui avait coûté la vie à plus de deux cents hommes1. Mais des attentions délicates ne suffisent pas pour mettre fin à une situation tendue, et le général de Gastelbajac se désolait, forcé qu'il était de reconnaître combien les deux pays étaient loin de cette alliance qu'il rêvait2.

Le 15 mai, l'empereur Nicolas partit pour Varsovie, où il devait s'aboucher avec son beau-frère le prince royal de Prusse 8 et avec le prince Félix de Schwarzenberg, premier ministre autrichien; il les avait convoqués comme les représentants les plus autorisés de la politique des deux grandes puissances centrales, et, après avoir écouté leurs explications, il comptait par sa médiation arrêter la lutte

1. On sait que, traversant à Angers un pont suspendu, le 3e bataillon du 11e léger ne rompit point le pas; la régularité de sa marche imprima au tablier des saccades si violentes que les chaînes qui le supportaient se brisèrent, et la majorité du bataillon fut précipitée dans la Maine.

2. Vers cette époque, Y Indépendance belge, le seul journal en langue française que l'empereur lût assez régulièrement, annonça qu'il yenait de conférer au général de Castelbajac le grand cordon de Sainte-Anne. La nouvelle était fausse, et le général, très contrarié, en écrivit aussitôt à son ministre : « L'empereur me traite, il est vrai, avec beaucoup de bienveillance, mais je ne pense pas que, dans l'état politique actuel, il ait la pensée de me donner un de ses ordres, et, s'il l'avait, je ferais ce qui pourrait dépendre de moi pour l'en éloigner. Je n'ai jamais aimé les décorations étrangères; et maintenant plus que jamais, on a à penser à autre chose qu'à des rubans. Je veux surtout garder toute mon indépendance pour défendre les intérêts de mon pays et tâcher de montrer à l'étranger qu'on peut allier à la politesse et aux égards de l'homme bien élevé l'indépendance du caractère, l'austérité des mœurs et le désintéressement de toute ambition personnelle. C'est au sérieux que j'ai pris le rôle de représentant à Saint-Pétersbourg de la République française : car il n'a pour moi rien d'amusant. » (Le général de Castelbajac au général delà Hitte, 30 avril 1850.)

Page 1