Le général de la Uitte à M. Thouvenel, 17 février
sentant à Athènes avait fait cause commune avec son collègue russe pour arrêter les violences de l'Angleterre, avait-elle renoncé à cette politique commandée par la logique ? Était-il raisonnable de ménager un gouvernement qui se montrait si brutal et de chercher, en lui offrant ses bons offices, à le tirer de la situation peu honorable où il s'était mis en face de l'Europe?
Parti de Paris avant que les événements d'Athènes n'y fussent connus, le général ignorait la manière dont le prince président les jugeait; mais étant animé, comme l'étaient alors presque tous les vieux soldats de Napoléon Ier, d'une grande antipathie contre l'Angleterre, il avait peine à s'imaginer que la France pût avoir quelque intérêt à coqueter avec elle ; il partageait donc tout à fait l'opinion du comte de Nesselrode sur la négociation amicale engagée à Londres par M. Drouyn de Lhuys, et il n'hésita pas, en rendant compte à Paris de sa première entrevue avec le chancelier, à proposer un changement de front complet, c'est-à-dire un rapprochement avec la Russie pour agir énergiquement de concert avec elle contre l'Angleterre.
« Le despotisme maritime et industriel de l'Angleterre et l'insolence avec laquelle il est exercé a mis ici le comble à l'irritation; et certainement si les autres intérêts de la France et ses complications politiques ne s'y opposent point, on pourrait trouver dans cette irritation les moyens d'une coalition générale de l'Europe contre l'Angleterre. Je suis bien convaincu que l'occasion serait favorable pour resserrer et étendre les bonnes relations de la France et de la Russie; et pour mon compte, je crois qu'une alliance positive avec cette puissance serait plus sûre, plus avantageuse, que notre intimité toujours précaire avec le gouvernement britannique. Je vous prie, monsieur le ministre, de me faire connaître si
je dois agir et jusqu'où je puis aller dans cet ordre d'idées. Je crois que, dans la situation générale de l'Europe, elles méritent d'être sérieusement examinées par le président de la République et son ministère1. »
Un ministre de France qui, dès son arrivée à Pétersbourg, prenait aussi carrément position pour la Russie avait bien des chances de plaire à l'empereur Nicolas. La distinction du général, l'aisance de ses manières, le tour enjoué de sa conversation, firent le reste. Quand il fut admis pour la première fois en présence de Sa Majesté pour lui présenter ses lettres de créance, il fut visible qu'il produisait une impression favorable, et que l'empereur, prévenu par M. de Nesselrode de ses sentiments, voulait achever sa conquête. Or, l'empereur, nous l'avons dit, avait le don de séduire2; ses colères étaient violentes, mais, avec du sang -froid, on pouvait en avoir raison; plusieurs diplomates français l'avaient prouvé3. Au contraire, il fallait une grande force de résistance pour se soustraire au charme de l'empereur; pour lui, le général de Gastelbajac, nous l'avons déjà dit, fut une proie facile.
Ce n'est Pas <Iue l'empereur épargnât au général les reproches au sujet de la conduite du gouverne-
1. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 26 février
2. On peut citer l'exemple de Lord Durham, qui, envoyé en 1831 comme ambassadeur en Russie par le gouvernement anglais comme étant, par son caractère et ses sentiments avancés, très qualifié pour résister à l'empereur Nicolas, fut en très peu de temps tout à fait captivé par celui-ci.
3. L'exemple le plus frappant est celui du baron de Bourgoing. En 1830, après la révolution de Juillet, l'empereur Nicolas, très irrité, voulait déclarer la guerre à la France, ou tout au moins rompre toutes relations avec elle; le baron de Bourgoing non seulement dissuada l'empereur de ces résolutions extrêmes, mais même l'amena à reconnaître, quoique de fort mauvaise grâce, le gouvernement du roi Louis-Philippe.
ment français dans l'affaire de Grèce ; Sa Majesté se déclara froissée de ce qu'à Paris on avait éludé ses offres de coopération, et surtout de ce que, pour complaire à Lord Palmerston, on eût mis à l'écart, pour lui substituer un autre négociateur, le ministre de France à Athènes, M. Thouvenel, qui avait fait cause commune avec son collègue russe pour arrêter les violences de l'Angleterre : témoigner quelque sympathie à la Russie était donc chez un Français une faute méritant un blâme ?
Passant à un autre sujet, l'empereur regretta aussi l'attitude prise par le gouvernement de la République à l'égard de la Suisse. Inquiètes des menées de tous les exilés politiques qui s'étaient réfugiés dans ce dernier pays, l'Autriche et la Prusse, faisant trêve un moment à leur rivalité, s'étaient entendues pour proposer à la France de forcer par les armes le Conseil fédéral à expulser du territoire helvétique tous lés étrangers qui seraient signalés comme dangereux. Il va de soi que le prince président ne pouvait s'associer à un pareil projet : comment aurait-il oublié que naguère, en 1838, sa présence à Arenenberg, où il était venu pour fermer les yeux de sa mère, la reine Hortense, avait suscité des inquiétudes semblables dans le cabinet des Tuileries, et que, son expulsion ayant été réclamée par l'ambassadeur français, duc de Montebello, des troupes françaises ayant même été massées sur le Jura pour obtenir celle-ci de force, tous les cantons suisses s'étaient spontanément levés pour le défendre1? Sous l'influence de ces souvenirs, le prince avait répondu par un refus à l'invitation de la Prusse et de l'Autriche; puis, accentuant son opposition, il venait d'ordonner la réunion, dans l'est de la France, d'une petite armée qui, sous les ordres du général Ghan-
1. Le conflit imminent fut écarté parce que le prince quitta volontairement la Suisse. '
garnier, devait arrêter toute agression de la Prusse contre la Suisse. Certes, nous l'avons déjà dit, l'empereur Nicolas était à ce moment fort mécontent de la Prusse et, par conséquent, très peu disposé en thèse générale à seconder ses visées; il ne se dissimulait pas, d'ailleurs, que dans le cas présent elle ne mettait en avant les menées révolutionnaires abritées par la Suisse que comme un trompe-l'œil destiné à masquer ses propres revendications sur la principauté de Neuchâtel. Mais, s'il condamnait les convoitises prussiennes, l'empereur exécrait les démagogues, et il exposa au général de Gastelbajac que la France avait tort de laisser à ceux-ci le champ libre en Suisse. « Tôt ou tard, dit-il au général, les puissances européennes seront obligées d'employer des moyens coercitifs contre ce pays; car il est le foyer révolutionnaire le plus dangereux pour l'Europe; et surtout, ajouta-t-il, pour la France. »
Puis Sa Majesté se lança dans une théorie tout à fait propre à flatter les sentiments d'un militaire français de l'ancien temps : « Instruits par de tristes expériences et aidés par votre caractère plus net, plus positif, plus énergique que le caractère allemand, vous pouvez, mieux que tous les autres Etats de l'Europe, contribuer à rétablir sur ses bases le principe d'autorité. »
Commentant les idées que lui exprimait l'empereur et rapportant au général de la Hitte la suite de l'entretien, le général de Castelbajac écrivait : « J'ai cru voir dans la pensée de Sa Majesté au sujet de la France une grande confiance dans la force du gouvernement républicain bien organisé. Au cours de la longue conversation qu'elle a eue avec moi, j'ai pu constater à plusieurs reprises l'aversion prononcée qu'elle avait pour le gouvernement du roi Louis- Philippe et pour sa personne. J'ai remarqué, en outre, qu'elle avait un grand éloignement pour les
royautés constitutionnelles. .. Après m'avoir demandé et avoir écouté avec intérêt l'explication des différentes phases de la révolution d& Février, Sa Majesté m'a exprimé des sentiments de bienveillance et d'estime pour le président de la République, louant sa modération, l'habileté de sa conduite, la décision et l'énergie de son caractère. En tout, elle a montré de la sympathie pour la France et le désir de voir son état moral et matériel raffermi1. »
En lisant cet extrait, on voit avec quelle dextérité l'empereur Nicolas, dès la première entrevue, attirait sous sa domination morale le nouveau ministre de France; ébloui, celui-ci ne distinguait plus, au milieu des paroles flatteuses de Sa Majesté, ce qu'il devait approuver, ce qu'il devait contredire; et docilement il transmit à Paris, en les rendant siennes, les censures que l'empereur adressait au président et au gouvernement de la République. Mais l'ascendant que subissait l'entourage de ce grand charmeur ne s'exerçait pas à distance, et les récits du général ne produisirent à Paris aucun effet. Surtout.sa suggestion d'une alliance franco-russe ne fut pas goûtée ; le prince Louis tenait par trop de liens à l'Angleterre, il avait trop besoin du concours de lord Palmerston, si cher qu'il lui fallût quelquefois l'acheter, pour courtiser la faveur de la Russie; se tourner vers cette puissance eût été, d'après lui, lâcher la proie pour l'ombre. Il fit donc répondre par son ministre des affaires étrangères au général de Castelbajac que, bien loin de chercher à réaliser des rêves d'alliance, il fallait au contraire se maintenir vis-à-vis du gouvernement impérial dans la plus stricte réserve.
« Les circonstances, écrivait le général de la Hitte à son ancien compagnon d'armes dans une dépêche
. 1. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 1er mars 1850.
dictée évidemment de l'Elysée, ne comportent pas entre les deux pays l'alliance intime qui les a unis à une autre époque; et il y aurait des inconvénients graves à paraître en rechercher le renouvellement, en ce moment impossible. Mais cette impossibilité n'exclut nullement des relations habituelles de bienveillante confiance, et elle ne met pas d'obstacle à une action commune dans toutes les actions, heureusement assez nombreuses, où la politique et les intérêts des deux pays sont d'accord. C'est en marchant dans cette voie, avec mesure et franchise, sans empressement comme sans apparence de défiance, que nous pourrons, s'il y a lieu, préparer pour l'avenir entre les deux Etats des rapports encore meilleurs. Dans la situation actuelle, il y a des considérations que nous ne devons jamais perdre de vue ; l'une, c'est que la France doit s'abstenir envers la Russie comme envers toute autre puissance de manifester un empressement qu'on pourrait mal interpréter et qui nous éloignerait du but au lieu de nous en rapprocher; l'autre, c'est que la prudence nous fait une loi de conserver notre liberté d'action et de ne pas nous lier à des combinaisons exclusives dans lesquelles il nous deviendrait peut-être impossible de persévérer jusqu'au bout1. »
Ces instructions restreignaient considérablement l'activité diplomatique du général de Castelbajac; mais si celui-ci était obligé de refréner son désir de travailler à une alliance franco-russe, il pouvait du moins s'efforcer de rendre à la représentation française en Russie la considération et l'éclat qu'elle y avait jadis possédés; il pouvait aussi utiliser la bienveillance de l'empereur pour acquérir peu à peu son estime et sa confiance, et par là se mettre à même d'être entendu si quelque jour il recevait de Paris
1. Le général de la Hitte au général de Castelbajac, 14 mars 1850.
Tordre d'élever la voix au nom de son pays. Dans cette double tâche, le général réussit pleinement : les salons de la Légation furent de nouveau visités par la haute société, et si l'empereur n'y parut pas lui-même, il ne laissa du moins échapper aucune occasion de témoigner au général une cordialité frappante. Ainsi la situation de la légation était, après une éclipse de tant d'années, redevenue brillante. Moins de six. mois après l'arrivée du général, le comte de Nesselrode, s'entretenant avec le baron de Talleyrand, premier secrétaire, lui disait : « Je suis bien aise que vous ne soyez pas venu plus tôt en Russie, car il n'aurait pu exister autrefois entre nous les bonnes relations que nous avons aujourd'hui1. » Phrase bien caractéristique dans la bouche d'un homme d'État qui, tout en ne se départant jamais dans la conversation des règles de l'urbanité, n'avait guère l'habitude de dire aux diplomates français des choses gracieuses.
Le premier objectif que se proposa le général de Castelbajac dans le champ d'action restreint qui lui était laissé, fut d'obtenir la nomination d'un ministre de Russie en France. Aux premiers mots qu'il toucha à Pétersbourg de cette question, il eut la satisfaction de constater qu'en principe elle était favorablement résolue : le retard n'était plus dû qu'à la difficulté de faire un bon choix. L'empereur Nicolas, en présence de la persistance que mettait le gouvernement de la République à lui envoyer des généraux, trouvait que, par réciprocité, il devait également envoyer un général à Paris ; il pensait, en outre, que le ministre des affaires étrangères français étant, de son côté, un général, s'entendrait plus facilement avec un négociateur appartenant de même
1. Le baron de Talleyrand devint, en 1864, ambassadeur dé France en Russie.
que lui à l'état militaire. Le chancelier impérial ne partageait pas ces vues de son maître; il n'avait qu'une très mince confiance dans les aptitudes diplomatiques des généraux russes et ne cessait de répéter à l'empereur que, placé sur un terrain aussi scabreux que celui de Paris, un général russe y ferait immanquablement de nombreux faux pas; quant à la facilité des relations avec le général de la Hitte, il était inutile de la prendre en considération : le général de la Hitte n'était qu'un mannequin chargé de remplir la place laissée vide au boulevard des Capucines1, depuis le départ de M. de Tocqueville ; il n'avait aucune influence sur la marche des affaires, tout se réglait à l'Elysée. Le Russe le mieux qualifié pour traiter avec fruit dans ces conditions avec la France était M. Kisselef; depuis neuf ans il gérait avec distinction l'ambassade impériale à Paris, et pendant ce temps il avait étudié tous les ressorts de la politique française ; il fallait donc le maintenir là-bas, en lui accordant une promotion que justifiaient pleinement, au surplus, ses services passés. Cette divergence entre l'empereur et son chancelier sur une simple question de personne n'aurait pu se prolonger longtemps, et la nomination demandée par le général de Castelbajac aurait été faite sans plus de retard si, dans le courant de mars, il n'était arrivé des nouvelles qui surprirent très désagréablement Sa Majesté et la firent de nouveau vaciller dans ses intentions bienveillantes. Préoccupé depuis quelque temps des complications que le gouvernement prussien suscitait sans cesse en Allemagne2, l'empereur avait négligé de suivre en détail
1. Le ministère des affaires étrangères occupait alors l'espace compris entre le boulevard des Capucines et la rue de Luxembourg (aujourd'hui rue Cambon); la rue des Capucines a été percée sur les anciens terrains du ministère*