Mémoires de M. Odilon Barrot
C'était au camp de Krasnbé-Gélo. Chaque année, durant la période où la garde est groupée autour de ce village, il est d'usage de transformer une fois le couvre-feu de tous les jours (zaria) en une véritable cérémonie; l'empereur vient la présider, et un public nombreux de spectateurs accourt de Pétersbourg. En 1850, le général de Castelbajac, pour qui la zaria était une nouveauté, ne manqua pas de se rendre à Krasnoé, où il séjourna plusieurs jours comme hôte du quartier général impérial. Sa Majesté eut alors avec lui une conversation politique, dans laquelle elle affirma son estime pour le président. « Après m'avoir parlé, raconte le général, des folles utopies, des creuses rêveries des peuples allemands, du décousu, du peu d'entente, des mesquines et intempestives ambitions et jalousies de leurs princes, l'empereur ajouta : « Je crois, en vérité, qu'il n'y a plus en Europe que moi, votre président et votre ministre1 qui ayons du bon sens et de la loyauté; et c'est du bon sens qu'il faut avant tout. »
Dans la lutte où elle se trouvait engagée contre le prince, la majorité de l'Assemblée devait lui opposer comme rival un homme considérable. Le général Changarnier, qui réunissait le double commandement de l'armée de Paris et de la garde nationale de la Seine, se présenta à point. On le savait très
1. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 31 août 1850. On est surpris de ce que l'empereur ait cité le général de la Hitte, dont le rôle était bien effacé. Peut-être Sa Majesté voulait-elle indiquer par là que la politique extérieure de la France, malgré ses divergences avec celle de la Russie, ne l'inquiétait alors aucunement. Voici comment le ministre d'Autriche à Paris jugeait le général de la Hitte : « Complètement étranger aux affaires étrangères, mais esprit conciliant, cœur d'or, loyal, désireux de faire de son mieux, d'une humeur égale et d'une politesse exquise, le beau la Hitte, comme on l'appelait sous la Restauration, a su gagner les sympathies du corps diplomatique, qui le voit partir avec regret. » (Comte de Hûbner, Neuf Ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris, 9 janvier 1851.)
attaché aux princes de la famille d'Orléans, mais cet attachement, pensait-on dans le parti légitimiste, n'était pas de nature à empêcher le général de se rallier au comte de Chambord, si la cause de ce dernier venait à présenter de sérieuses chances de succcès. En tout cas, le général était ouvertement favorable à la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon ; et en donnant à ce sentiment une expression flatteuse pour les deux partis royalistes, il avait réussi, quoique ceux-ci fussent profondément divisés dans nombre de graves questions, à les grouper autour de son nom dans une commune sympathie. Le général Changarnier, à l'élection présidentielle, avait donné sa voix au prince Louis- Napoléon, et durant les premiers temps de la présidence du prince il avait entretenu avec lui de bonnes relations; mais peu à peu, en constatant d'un côté les irrésolutions du président, de l'autre sa propagande pour les idées napoléoniennes, il s'était détaché de lui et était devenu son ennemi le plus acharné. M. de Persigny raconte dans ses Mémoires qu'au mois de juillet 1849, à Amiens, où le prince était venu pour une distribution d'étendards à la garde nationale, le général Changarnier, surpris et frappé de l'enthousiasme de la foule, offrit son concours pour un coup d'Etat : « Que le prince en finisse, dit-il à Persigny; s'il veut se faire proclamer empereur et répondre aux aspirations populaires, il peut compter sur moi. Qu'il me parle franchement, qu'il s'entende avec moi, et nous en aurons bientôt fini avec la République1. » Mais le prince, bien que
1. « Le président de la République a été le 15 à Amiens. Il a remis le drapeau aux gardes nationaux du département; on a beaucoup crié : « Vive Napoléon! vive Napoléon II ! vive l'Empereur! » même : « Vive l'empereur absolu! » Il y a eu de l'enthousiasme et peu de cris de : « Vive le Président! vive Changarnier! » Les journaux modérés ne parlent pas de ces cris. » [Journal du maréchal de Castellane, 16 juillet 1849.)
sans doute il pensât déjà à l'empire, n'en croyait pas possible alors la réalisation; et le général, voyant que ses suggestions n'étaient pas goûtées, en avait conclu que ce timoré, qui respectait la constitution, était un homme sans énergie ni valeur, dont il importait de se débarrasser. Dans ce but, il avait commencé à le dénigrer systématiquement, cherchant surtout à lui aliéner l'armée, où les souvenirs de son oncle Napoléon I6r lui avaient gagné beaucoup de sympathies.
Tout d'abord le prince n'attacha pas grande importance à l'hostilité du général Changarnier; même, il n'hésita pas à le désigner pour le commandement de l'armée qui se massait dans l'Est en vue du cas où il faudrait secourir la Suisse, menacée à la fois par la Prusse et par l'Autriche. Mais à la longue les bravades du général étaient devenues trop bruyantes. Chaque dimanche aux Tuileries, dans le pavillon de Marsan, où avait été établi le siège de son double commandement, il réunissait à sa table de nombreux officiers et ridiculisait à cœur joie le prince; comme ses saillies paraissaient plaire à ses auditeurs, il en avait conclu qu'il était devenu le maître absolu de l'armée, et il ne craignait pas de se targuer, à la moindre occasion, de cette toute-puissance.
Le prince, agacé, voulut voir ce qu'il en était de la prétention du général. Il profita d'une grande revue qui devait avoir lieu à Satory le 10 oclobre, et à laquelle le général assisterait à côté de lui. Par le ministre de la guerre il fit savoir aux officiers des diverses armes qu'il serait heureux si, en défilant devant lui, les troupes criaient : Vive le président! Vive Napoléon! Immédiatement averti du désir du prince, Changarnier envoya des instructions en sens contraire, recommandant aux troupes de rester silencieuses. Le jour venu, l'infanterie, bien endoctrinée par son commandant, le général Neu-
mayer, défila en restant muette; au contraire, la cavalerie qui la suivait passa devant le prince en poussant, dans un enthousiasme bruyant, Les cris de : Vive Napoléon! Vive le président! ou même de : Vive l'empereur!
En somme, à la suite de cette épreuve, aucun des deux rivaux ne pouvait se réclamer du sentiment unanime de l'armée ; il fallait continuer la lutte. Le prince n'hésita plus : il fit envoyer en province par le ministre de la guerre ce commandant dévoué à Ghàngarnier, qui avait empêché l'infanterie de se livrer à des démonstrations pareilles à celles de la cavalerie. Là-dessus Changarnier, furieux de la disgrâce infligée à son ami, tempêta contre le prince avec plus de violence que jamais; ne se bornant plus à des instructions orales, il lança, le 2 novembre, un ordre du jour interdisant aux troupes de pousser aucun cri sous les armes ; puis il annonça publiquement l'intention de se saisir du prince et de l'enfermer au donjon de Vincennes ; enfin, le 3 janvier 1851, à la tribune de l'Assemblée, il s'enhardit jusqu'à revendiquer pour lui-même « l'unité du commandement dans le combat ». Ce combat (le discours du général ne permettait aucun doute à cet égard) était celui que l'Assemblée allait sous peu engager contre le prince.
Cette fois, celui-ci trouva la mesure comble : il décida la révocation de Changarnier. A cette nouvelle, les ministres effarés donnent leur démission ; ils disent que toucher à Changarnier, c'est enlever à la société sa meilleure sauvegarde contre le socialisme ; et pendant près de huit jours le prince cherche en vain un général qui veuille bien devenir ministre de la guerre et contresigner le décret de révocation. Il tient bon néanmoins, et, à la fin, le général ftegnault de Saint-Jean-d'Angély accepte la redoutable responsabilité; la plupart des ministres
démissionnaires reprennent leurs portefeuilles, et le 10 janvier, à sept heures du matin, le commandant Fleury, aide de camp du prince1, se présente aux Tuileries et signifie au général sa destitution. L'Assemblée interdite ne sut comment répondre à cet acte de vigueur; en vain M. Thiers lui cria : « Si vous faiblissez, l'empire est fait, » elle n'osa pas s'attaquer au prince, et vota seulement un blâme contre ces ministres vacillants qui n'avaient eu le courage ni d'assister franchement ce dernier, ni de lui résister jusqu'au bout; le prince en fut quitte pour former un nouveau cabinet.
Dans ce duel émouvant, les préférences de l'empereur Nicolas n'étaient pas douteuses. Certainement il reconnaissait au général Changarnier de grandes qualités militaires, et, comme tout bon juge, il admirait le courage et le sang-froid que celui-ci avait déployés en tant d'occasions, notamment lors de la retraite de Constantinople en 1836; mais les nombreux travers du général écartaient de lui les sympathies impériales. Sa Majesté n'admettait pas qu'un soldat prît les allures d'un petit-maître, et encore moins qu'il pût avoir peur du choléra. Or le général méritait bien son sobriquet de Bergamote*, et le bruit public voulait qu'à Paris, durant l'épidémie de 1849, alors qu'il allait combattre l'émeute dans des quartiers contaminés, le général n'eût jamais cessé de tenir collé à ses narines un flacon de seU anglais3. Au contraire, tout ce que l'empereur
1. Le commandant Fleury, devenu généra], fut nommé en 1869 ambassadeur de France en Russie.
2. a Changarnier is a fine old soldier and distinguished himself greatly in Africa, but his appearance is against him. He dresses like an old dandy, with a wig and very tight stays, and indulges in a great affectation of youth and physical activity, which he does not possess. » (Mémoires de Lord Malmesbury, 12 janvier 1851.)
3. Tout autre était l'attitude de l'empereur en face «du choléra. En septembre 1830, lors de la première apparition du choléra à Moscou, il était accouru dans cette ville « pour y partager les dan*
apprenait alors sur la lutte engagée entre l'Assemblée et le prince Louis affermissait de plus en plus la bonne opinion qu'il avait peu à peu conçue de ce dernier.
L'empereur, il est vrai, ne marqua pas explicitement ses préférences. Il se rappelait qu'en 1830 une lutte de même nature avait été engagée entre le roi Charles X et la Chambre des députés, et ce précédent lui donnait à penser que le pouvoir législatif avait quelque chance de l'emporter de nouveau sur le pouvoir exécutif. Les dépêches que M. Nicolas Kisselef envoyait de Paris pronostiquaient d'ailleurs ce résultat ; car ce diplomate, complètement inféodé au parti légitimiste, se faisait, dans sa correspondance, l'écho des espérances de ce parti. L'empereur Nicolas, inquiet de l'avenir, attendait donc le dénouement sans se prononcer; durant toute la seconde moitié de 1850, quand par hasard il était amené à parler de la situation tendue qui existait en France, il se bornait à exprimer le vœu bien platonique que laccord pût se rétablir entre le président et la majorité de l'Assemblée. Mais il sortait de sa réserve si la conversation se portait sur la personne même du président, sans que l'Assemblée fût directement en cause; alors il n'hésitait plus à faire l'éloge du prince, de son respect pour le sentiment national, de ses efforts pour augmenter le bien-être et assurer la tranquillité en France. C'est ainsi que Sa Majesté le loua d'avoir, dans un discours tenu à Lyon le 13 août, proclamé « qu'il était tout entier au pays, quelque chose que celui-ci exigeât de lui, abnégation ou persévérance; car l'élu de six millions de
gers de son peuple » ; l'année suivante, à Pétersbourg, il avait visité sans relâche les quartiers les plus empestés et calmé par son assurance l'épouvante générale. Son intervention personnelle sur la place. du Marché-aux-Foins (Ciennaïa Plochtchad) arrêta une émeute de moujiks qui accusaient les autorités d'empoisonner les fontaines.
suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit pas1 ». C'est ainsi encore que Sa Majesté applaudit au message que le prince composa pour la rentrée de l'Assemblée, au mois de novembre suivant, et dans lequel se lisait cette phrase : « Le but le plus digne d'une âme élevée, quand on est au pouvoir, ce n'est point de rechercher par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois2. »
En quittant Krasnoé-Célo, après la clôture du camp, l'empereur ne s'était arrêté que quelques jours à Péterhof et de là avait fait un voyage d'inspection militaire dans le midi et l'ouest de son empire; puis, pour la seconde fois dans l'année, il s'était rendu à Varsovie, où il se rencontra avec l'empereur d'Autriche qui venait pour solliciter son aide contre la Prusse. La querelle entre cette puissance et l'Autriche s'envenimait, en effet, de plus en plus; pour faire échec à Y Union restreinte dirigée par la Prusse, l'Autriche, au mois de mai, avait invité les gouvernements représentés autrefois dans la diète de Francfort à envoyer dans cette ville de nouveaux représentants qui ressusciteraient l'an-
1. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 31 août 1850 : « Après la revue générale des 62.000 hommes de la garde qui a eu lieu pour la clôture des manœuvres (de Krasnoé-Célo), l'empereur a passé une revue spéciale de 10.000 hommes d'infanterie, à laquelle il m'a invité... Le voyage du président de la République est ici l'objet de vives préoccupations ; tout le monde parle avec éloge de son sang-froid et admire la manière dont il a parlé aux diverses autorités, principalement à celles de Lyon. »
2. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 1er décembre 1850 : « Le message du président de la République a reçu une approbation générale, et surtout de Sa Majesté et du chancelier. Tous deux ont loué l'éloquente expression des sentiments élevés et de la mâle franchise dont il est empreint. Cet acte important ajoute évidemment à l'estime qu'avaient pour le prince Louis-Napoléon le cabinet russe et l'empereur. »
cienne Diète. L'empereur Nicolas, toujours attaché de prime abord au maintien des traités de 1815, n'avait pas trouvé mauvaise cette hardiesse de l'Autriche; et il avait, durant son précédent séjour à Varsovie, exprimé son avis au prince royal de Prusse et au prince de Schwarzenberg, mais en insistant auprès de ce dernier pour que l'Autriche se montrât conciliante dans les détails et ménageât la dignité de la Prusse. Les deux rivales étaient trop enflammées pour que des conseils de modération pussent avoir prise sur elles ; aussi la Russie, devant leur obstination, aurait-elle probablement repris dans la question allemande son attitude réservée du commencement de l'année1, si la Prusse ne lui avait pas donné alors un nouveau sujet de mécontentement. Après avoir, selon le désir de l'empereur Nicolas, signé le 2 juillet la paix avec le Danemark5, la Prusse avait néanmoins continué à soutenir les insurgés des duchés, et ceux du Schleswig, après une déroute à Idstedt, s'étant réfugiés dans le Holstein, elle ne dissimulait guère son intention de défendre contre les troupes danoises ce duché, que le sentiment public allemand considérait comme une terre allemande3. De fait, il avait fait partie, avant 1848,
1. Le chancelier de Nesselrode au baron de Meyendorf, 30 septembre 1850 : « Schwarzenberg veut que nous le soutenions, mais ne veut suivre aucun de nos conseils; à la longue, cela ne pourra pas marcher ainsi. »
2. En fait, la guerre avait été déclarée au Danemark par le Par* lement de Francfort.
3. Le général de la Hitte à M. de Persigny, 14 octobre 1850 : « La Prusse ne doit pas se dissimuler que si quelque chose peut faire incliner les puissances européennes du côté de Francfort, ce sont les obstacles que le cabinet de Berlin a trop souvent apportés et continue à apporter à la solution de la question danoise. La déclaration récente de sa volonté d'empêcher toute action de la Diète dans le Holstein a produit un très mauvais effet; l'on a dû remarquer que, en même temps que le gouvernement prussien interdisait ainsi à une partie de l'Allemagne toute intervention contre les insurgés, bien loin de faire lui-même aucun acte, de prononcer aucune
i7Ô LES ORIGIN&S DÉ LÀ GliÉhRÈ DÉ CRIMEE
de la Confédération germanique, et c'est à ce titre que le Danemark demandait à la nouvelle Diète réunie à Francfort par l'Autriche, de l'aider à rétablir dans ce duché son autorité annulée depuis deux ans par le mouvement nationaliste allemand. La Diète de Francfort avait décidé l'exécution fédérale, Bt la Prusse, qui, de même que tous les Etats de YUnion restreinte non représentés dans cette Diète, n'avait pas été consultée, voulait empêcher cette exécution. L'empereur Nicolas arriva à Varsovie « très monté contre la Prusse » par ces nouvelles ; l'impératrice, au contraire, était « très animée contre l'Autriche et Schwarzenberg ». Mais les « larmes » de l'impératrice1 n'empêchèrent pas l'empereur de déclarer catégoriquement sa volonté au comte de Brandebourg, premier ministre de Prusse*, qui était venu à Varsovie pour plaider la cause de son pays contre l'empereur François -Joseph et le prince Schwarzenberg. La Prusse, déclara l'empereur Nicolas, devait laisser l'exécution fédérale confiée par la Diète à des trou- v pes austro- bavaroises, suivre son cours dans le Holstein, comme aussi dans la Hesse électorale, d'où un mouvement libéral venait de contraindre l'électeur à s'éloigner. Quand ce verdict du tsar fut rapporté à Berlin par le comte de Brandebourg, une
parole propre a les décourager et à préparer l'exécution du traité du 2 juillet, il laissait chaque jour des centaines de soldats congédiés de son service, revêtus encore de leur uniforme, aller grossir les rangs de l'armée holsteinoise. Cette armée est encore commandée par un général prussien (le général Willisen), qui n'a cependant été l'objet d'aucun témoignage public de mécontentement de son gouvernement. »
1. M. Edouard Cintrât au général de la Bitte, 20 septembre 1850 : « Les agents des cours allemandes représentées à Francfort attribuent la faiblesse de la politique russe aux liens de parenté qui unissent les deux souverains, et, suivant leur expression, aux larmes de l'impératrice toutes les fois que l'empereur tend à devenir menaçant vis-à-vis de son beau-frère. »
2. Fils d'un mariage morganatique de Frédéric-Guillaume II, le comte de Brandebourg était l'oncle du roi.
LA FîtANCÉ ET LA RUSSIE 479
très douloureuse émotion étreignit le gouvernement prussien; le roi, le prince royal, surtout le général de Radowitz, devenu depuis peu ministre des affaires étrangères1, étaient d'avis de résister et de risquer, en dépit du mécontentement de la Russie, la guerre avec l'Autriche. Le conseil des ministres, réuni le 2 noveiïibre au château de Bellevue, en décida autrement; le général de Radowitz donna sa démission; quant au comte de Brandebourg, accablé par le désespoir d'avoir dû abaisser son pays devant l'Autriche, il est frappé d'apoplexie le 3 novembre et expire le 6. Cette mort tragique cause une explosion de fureur patriotique à Berlin; le ministère, qui le 2 novembre avait refusé de faire la guerre, ordonne le 6 la mobilisation de l'armée et de la landwehr. Déjà des coups de fusil s'échangent près de Fulda entre Prussiens d'une part et Autrichiens et Bavarois de l'autre; et le 25 novembre le ministre d'Autriche remet un ultimatum exigeant dans les quarante-huit heures le retrait des troupes prussiennes de la Hesse électorale et le libre passage à travers les États de l'Allemagne du Nord des troupes austrobavaroises chargées de réduire l'insurrection holsteinoise. La guerre commençait.
Alors le nouveau premier ministre de Prusse, baron de Manteuffel, se rendant compte de l'infériorité militaire de la Prusse, surtout si la Russie prête main-forte à l'Autriche, recule devant la responsabilité d'une guerre qu'il prévoit désastreuse; et, arrachant au roi intimidé des pleins pouvoirs pour traiter, il sollicite du prince de Schwarzenberg une entrevue, accourt à Olmùtz et signe dans cette ville, le 29 novembre, la capitulation de la Prusse. L'exécution fédérale eut lieu en Hesse électorale comme en Holstein; l'Union restreinte cessa d'exister, et des
1. Il avait remplacé, le 26 septembre, le baron de Schleinitz,
conférences s'ouvrirent à Dresde pour réorganiser selon les principes de 1815 la Confédération germanique et la Diète de Francfort.
La France, durant toute cette crise allemande, avait, contrairement aux velléités manifestées l'hiver précédent par le président en faveur de la Prusse, gardé une attitude recueillie; elle imitait en cela l'Angleterre, qui, blâmant la conduite de la Prusse dans la question des Duchés, se désintéressait, pour témoigner son mécontentement, de la querelle de cette puissance avec l'Autriche; or l'entente avec l'Angleterre primait, aux yeux du président, tous les avantages à retirer d'un accord avec la Prusse1. Cependant le général de Radôwitz avait un jour tenté près de la Légation de France des ouvertures pour obtenir le concours du gouvernement de la République dans la lutte qui se préparait contre l'Autriche, peut-être même contre la Russie2. « Sans doute, avait dit le nouveau ministre des affaires étrangères au chargé d'affaires de France, la perspective d'avoir affaire à l'Autriche et à la Russie n'est pas rassurante, mais nous sommes déterminés à tout plutôt que de nous soumettre. Nous dépenserons notre dernier écu et notre dernier homme plutôt que de souffrir l'exécution des décrets de la Diète. Nous n'admettrons jamais qu'on règle les affaires d'Allemagne sans nous, et qu'on nous signifie des décrets devant lesquels nous n'aurions plus qu'à nous incliner. D'ailleurs quel droit a la Russie de terminer seule l'affaire des Duchés? La France n'a-t-elle pas à élever la voix? Je n'en connais pas de plus puissante. » Et, déchirant les voiles, le général ajouta :
1. Le général de la Hitte à M. de Persigny, 14 octobre 1850 : « Notre intention est toujours de rester étrangers aux querelles intérieures de l'Allemagne tant qu'elles n'affecteront pas les intérêts particuliers de l'Europe en général. »
2. Ancien officier westphalien, le général de Radôwitz avait combattu à Leipzig du côté de la France.
« Est-il bien de l'intérêt de la France de laisser écraser la Prusse ? Aura-t-elle gagné beaucoup à laisser s'établir la libre domination de l'Autriche sur l'Allemagne ? L'intérêt de la France et celui de la Prusse sont d'accord. » Comme à ces ouvertures on aurait pu opposer les sentiments ouvertement favorables que professait le roi pour la cause légitimiste, le général, en terminant, déclarait : « Pour nous, nous ne désirons que le maintien de ce qui existe chez vous et la prolongation des pouvoirs du président qui a rétabli l'ordre1. »
Le jeune diplomate qui gérait alors la Légation de France2 appartenait à l'école qui rêvait de la dissolution de la Sainte-Alliance par un rapprochement de l'Allemagne avec la France ; il aurait volontiers accueilli les ouvertures de M. de Radowitz, mais les instructions envoyées à la Légation prescrivaient trop nettement l'abstention pour qu'il pût s'abandonner à ses tendances personnelles1; il dut se borner à informer son ministre, M. de Persigny, du reste, devait revenir à Berlin peu de jours après pour achever le terme de sa mission, et il aurait certainement, vu son intimité confiante avec le président de la République, beaucoup plus de facilités pour agir qu'un jeune chargé d'affaires. Or M. de Persigny, pendant les trois semaines qu'il passa alors à Berlin, ne s'employa qu'à presser le gouvernement prussien de donner de lui-même une solution satisfaisante à la question holsteinoise, de façon à écarter les interventions militaires autrichienne et russe qui
1. M. Edouard Cintrât au général de la Hitte, 12 octobre 1850.
2. « Je me contentai de répondre à ces insinuations que les sympathies de la France ne pouvaient manquer à la Prusse, et d'exprimer tout le prix que j'attachais à son alliance personnellement. » M. Edouard Cintrât était fils de M. Cintrât, nommé directeur politique en 1848 par M. de Lamartine, mais transféré en 1849 par M. Drouyn de Lhuys à la direction des archives.
menaçaient1. Ces efforts, nous le savons, furent inutiles; l'insurrection holsteinoise ne devait céder que devant l'exécution fédérale et l'effacement du gouvernement prussien.
Tandis que se déroulait toute cette grande crise allemande, l'empereur Nicolas ne vit que rarement le général de Castelbajac. Sa Majesté, à son retour de Varsovie, avait jugé bon de se confiner pour quelque temps dans le calme ; elle s'était donc installée au palais de Tsarkoé-Célo, d'où, jusqu'à la fin de l'année, elle ne vint à Pétersbourg que pour des^ cérémonies officielles, par exemple pour l'inauguration du Pont Nicolas2; or ces cérémonies ne donnaient guère aux diplomates étrangers l'occasion d'avoir avec l'empereur une conversation sérieuse de quelque durée. Deux fois seulement, à des parades qui eurent lieu au manège Michel, l'empereur aborda avec le général les importantes questions politiques du moment.
La première fois, ce fut le 20 novembre, jour où se célèbre la fête du régiment de Moscou. L'empe-
1. Le roi de Danemark avait demandé à la Russie un secours militaire : « Le roi de Danemark nous a envoyé ici (à Varsovie) le prince de Glucksbourg polir représenter à l'empereur l'impossibilité où se trouverait l'armée danoise de se maintenir dans sa position actuelle à l'entrée de l'hiver, avec l'obligation de respecter le territoire holsteinois tandis que Willisen passe l'Eider, prend l'offensive quand il veut et ne respecte rien. » Le comte de Nesselrode au baron de Meyerdorf, 15 octobre 1850.
2. L'inauguration du pont Nicolas, le 3 décembre 1850, donna lieu à un de ces élans démonstratifs de l'empereur qui produisaient
.sur son peuple une impression si vive. Sa Majesté arriva en voiture sur le quai Anglais, à l'entrée du pont, qu'aucune troupe ne gardait, de façon que la foule était tout proche; ayant mis pied à terre, l'empereur s'avança seul sur le pont, mais à une distance d'environ vingt pas il s'arrêta et, se retournant, il cria à la foule : « Eh bien! mes enfants, est-ce que vous ne voulez pas me suivre? » Un hourra enthousiaste lui répondit, et la foule se précipita derrière lui sur le pont. C'est accompagné de ce cortège populaire que l'empereur, reprenant sa marche-, gagna la rive opposée de Vassili-Ostrof.
reur invita le général à venir se placer à côté de lui, et, bien qu'interrompu sans cesse par les commandements militaires et surtout par le bruit de la musique militaire particulièrement assourdissant dans le local bas et riche en échos du manège Michel, il put faire au général les déclarations suivantes :
« Je suis heureux, pour l'Europe, pour la Russie, et tout spécialement pour l'impératrice1, de la meilleure tournure que viennent de prendre les affaires allemandes ; mais je vous avoue que je suis loin d'avoir une entière confiance dans la constance et la sagesse du gouvernement prussien. Je ne veux que la paix de l'Allemagne et de l'Europe, et je ferai tout ce qu'il faudra pour atteindre ce but. Quant au gouvernement français, qui montre de si louables et si fermes intentions, je l'approuve fort de renforcer ses garnisons de l'Est et de se tenir prêt pour toutes les éventualités que peuvent amener les folies de ses voisins d'outre-Rhin. » Abordant ensuite la politique intérieure du gouvernement français, l'empereur affirma son estime pour le président et exprima l'espoir que l'accord pût ne pas être troublé entre lui, ses ministres et la majorité conservatrice de l'Assemblée. « Cet accord, continua Sa Majesté, est le seul moyen d'arriver à la prolongation des pouvoirs du prince Louis, prolongation qui est évidemment la solution la plus avantageuse pour la conso-
1. Princesse de Prusse, l'impératrice Alexandra était de plus en plus peinée de voir son mari et son frère séparés par un profond désaccord, et elle recueillait avec une grande anxiété toutes les nouvelles qui présageaient l'explosion de la guerre en Allemagne. L'empereur, qui était plein de sollicitude pour elle, souffrait de la voir, elle si souffrante, en proie à une continuelle angoisse, et maintes fois il pensa à changer, en considération d'elle, le cours de la politique russe. Quand il reçut la nouvelle de l'ultimatum remis à Berlin par le ministre d'Autriche, il jeta violemment la dépêche sur la table et s'écria avec amertume : « Voilà qui va encore faire pleurer l'impératrice! »
lidation de Tordre social en France et en Europe1. » Les pouvoirs présidentiels du prince Louis expiraient au mois de mai 1852, et, d'après la Constitution, ils ne pouvaient être renouvelés; c'était donc la révision de celle-ci que souhaitait l'empereur, et il espérait qu'elle pourrait avoir lieu sans coup de force, par le libre accord du prince et de l'Assemblée.
Environ une semaine plus tard, pendant une autre parade également défilée au manège Michel, Sa Majesté répéta au général de Castelbajac les mêmes appréciations. Mais cette fois la conversation fut menée par l'empereur en sens inverse ; il parla d'abord de la situation intérieure en France, pour en venir ensuite à la politique extérieure du gouvernement de la République. « Après m'avoir donné une cordiale poignée de main comme à l'ordinaire, racontait au général de la Hitte le général de Castelbajac, Sa Majesté me demanda les nouvelles que j'avais de France ; elle me félicita et se félicita avec moi — ce furent ses expressions — du bon accord qui existe entre le président, son ministère et la majorité*; elle ajouta que, tant que cet heureux accord existerait, la fermeté du prince et le courage des honnêtes gens l'assuraient de la répression des désordres possibles et du maintien de la tranquillité. L'empereur me fit à ce sujet un grand éloge de la fermeté, des vues élevées du prince Louis-Napoléon, de son ministère, et en particulier du ministre des affaires étrangères, qui avaient su se concilier l'estime et la confiance de tous les gouvernements européens. « Je vous assure, continua Sa Majesté, que j'ai craint un instant l'influence d'un parti qui voulait profiter
1. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 15 décembre
2. Il devenait pourtant de plus en plus difficile de croire à cet accord.
du désordre de l'Europe pour faire invasion dans les provinces rhénanes1; cette agression aurait tout remis en question et probablement commencé une guerre générale. Il faut laisser les Allemands épuiser leurs folies et ne pas nous mêler de leurs affaires intérieures ; tant que la France au midi et la Russie au nord seront calmes et fermes, l'Europe sera préservée des malheurs et des bouleversements qui la menacent2. »
Très peu de jours après cet entretien, éclatait à Paris la crise provoquée par la révocation du général Ghangarnier. L'empereur Nicolas vit avec peine « la division se mettre dans le parti de Tordre » ; mais il n'hésita pas à donner raison au président et fut très heureux de ce que celui-ci, malgré tous les obstacles que lui opposèrent et ses ministres et l'Assemblée, parvint néanmoins à faire triompher sa volonté. L'impression favorable que produisirent sur Sa Majesté le sang-froid et la ténacité du prince fut même si profonde, qu'elle décida de la témoigner à celui-ci d'une manière non équivoque. Jusqu'alors, M. Nicolas Kisselef, comme simple chargé d'affaires à Paris, n'était accrédité qu'auprès du ministre des affaires étrangères; le 21 avril, l'empereur l'accrédita auprès du président, et pour bien prouver que ce changement était à l'intention spéciale du prince Louis
1. Bien des personnes en France, le président tout le premier, désiraient pour ce pays un accroissement territorial, si la lutte engagée alors entre l'Autriche et la Prusse amenait en faveur de Tune de ces deux puissances un remaniement de la carte de l'Europe centrale. Mais le prince Louis-Napoléon ne voulait agir que d'accord avec l'Angleterre. (Mémoires de Lord Malmesbury, 30 mars 1849.)
2. Le général de Castelbajac au général de la Hitte, 31 décembre 1850. M. de Tocqueville, dans le chapitre de ses Souvenirs relatif à sa gestion du ministère des affaires étrangères, dit que « Tune des chimères du président était une alliance contractée avec l'une des deux grandes puissances de l'Allemagne (évidemment la Prusse), dont il comptait s'aider pour refaire la carte d'Europe et y effacer les limites que les traités de 1815 avaient tracées à la France ».
il conféra à M. Kisselef, non pas le titre de ministre plénipotentiaire, qui indique une situation permanente, survivant généralement aux mutations des chefs d'Etat, mais celui d'envoyé extraordinaire, qui s'applique seulement à des missions temporaires1; dans le cas présent, c'était annoncer clairement qu'à l'expiration des pouvoirs du prince, c'est-à-dire au mois de mai 1852 si ces pouvoirs n'étaient pas prorogés, ou même à une date plus rapprochée si le prince venait à être déposé par l'Assemblée, la mission de M. Kisselef prendrait fin de plein droit. La teneur des lettres de créance de celui-ci mérite d'être reproduite :
« Monsieur le président, grand et bon ami ! désirant donner une nouvelle preuve de l'intérêt que nous portons aux relations qui existent entre la Russie et la France, nous avons jugé à propos de nommer en mission extraordinaire auprès du gouvernement français notre conseiller privé Nicolas Dmitriévitch Kisselef et de lui confier la gestion de notre ambassade à Paris. En conséquence, nous l'accréditons par les présentes auprès de vous en ladite qualité; nous vous demandons de lui continuer votre bienveillance et d'ajouter foi pleine et entière à ce qu'il aura à vous communiquer en notre nom, mais surtout aux assurances de nos dispositions constamment amicales envers la France et envers vous personnellement. Sur ce, Monsieur le président, grand et bon ami, nous prions Dieu qu'il vous ait, de même que la France, en sa sainte et digne garde. »
Le témoignage de bienveillante sympathie ainsi donné au prince Louis-Napoléon par l'empereur Nicolas était en même temps confirmé, dans l'ordre des faits, par une démarche de la diplomatie russe à Vienne pour aider la France à la solution d'une
1. La traduction littérale du titre donné à M. Kisselef est : en mission extraordinaire.
grosse querelle survenue entre elle, unie à l'Angleterre, et l'Autriche. Dans les conférences ouvertes à Dresde pour régler les détails de la réorganisation de la Confédération germanique, le prince de Schwarzenberg avait demandé l'incorporation dans cette Confédération, non seulement des provinces autrichiennes qui avaient fait partie de celle-ci avant 1848, mais de tous les autres domaines de l'Autriche; l'idée était étrange, car le royaume lombardvénitien, comme la Galicie, la Hongrie et la Croatie, n'avaient rien d'allemand ; mais le prince de Schwarzenberg pensait sans doute que si cette incorporation se réalisait, l'Autriche, par sa masse, écraserait les autres États confédérés et serait ainsi maîtresse absolue en Allemagne. Dès le mois de juin 1850, le prince Schwarzenberg avait, à Varsovie, exposé cette idée à l'empereur Nicolas et lui avait demandé son approbation; et celui-ci s'était empressé de la donner; il pouvait y avoir, en effet, pour la Russie un avantage réel à ce que l'Autriche accentuât son caractère de puissance allemande, et diminuât par suite l'intérêt qu'elle portait aux affaires du Levant et au sort de l'empire ottoman.
Etant appuyé par l'empereur Nicolas et n'étant pas combattu par la Prusse, le plan autrichien avait bien des chances de réussir. D'accord avec Lord Palmers* ton, le prince Louis résolut de le faire échouer; non seulement il protesta à Vienne, mais il voulut obtenir à Pétersbourg le retrait de l'approbation consentie par l'empereur Nicolas. Déjà, au cours de l'été de 1850, quand il avait eu vent des vues de l'Autriche, — et il ne s'agissait alors que d'une Confédération germanique dont la Prusse ni les petits États du. nord de l'Allemagne ne voulaient faire partie, — le prince Louis-Napoléon avait chargé le général de Castelbajac de demander au gouvernement russe des explications, en faisant remarquer que l'incorpo-
ration projetée, contraire aux traités de 1815 et augmentant démesurément la situation de l'Autriche en Allemagne, ne pourrait être admise par la France.
Mais le général, ne saisissant pas l'intérêt de la France à combattre l'Autriche pour le profit de la Prusse, s'était mis assez mollement à l'œuvre; sans parler de la question à l'empereur, il avait simplement énoncé les objections de son gouvernement à M. Séniavine, qui remplissait alors à l'hôtel du Pont des Chantres la place du comte de Nesselrode, en congé en Allemagne; et la réponse évasive que ce bureaucrate, passé maître dans l'art d'éconduire les solliciteurs, avait donnée au général, avait pleinement satisfait celui-ci : depuis lors, il n'était pas revenu sur cette question.
Quand la conférence de Dresde fut ouverte, le prince président voulut renouveler sa tentative à Pétersbourg1. Ne pouvant compter sur le général de Castelbajac pour réclamer avec suffisamment d'énergie contre l'approbation donnée à l'Autriche et témoigner à l'empereur le mécontentement qu'il en éprouvait, le prince envoya à Pétersbourg en mission spéciale M. Mercier de Lostende. Ce diplomate, qui y avait géré l'ambassade de France durant les derniers mois du règne de Louis-Philippe, appartenait à l'école de ceux dont les sentiments pour la Russie n'étaient rien moins que favorables; on était donc sûr qu'il n'éprouverait aucune gêne à parler haut et ferme au gouvernement impérial. Ses instructions
1. Le chancelier de Nesselrode au baron de Meyendorf (celui-ci avait été transféré de la Légation de Russie à Berlin à la Légation à Vienne), 16 mars 1851 : « Castelbajac m'a communiqué la dépêche de Brenier (nouveau ministre français des affaires étrangères) à La Cour (ministre de France à Vienne) en date du 23 février, qui est une protestation formelle contre l'entrée de toute la monarchie autrichienne dans la Confédération. Je ne répondrai pas par écrit à cette communication et me suis borné à me référer verbalement aux explications que j'ai données à la France dans le courant de l'année dernière sur cette question. »
lui prescrivaient de dire que la France n'admettait pas « l'extension arbitraire des limites de la Confédération germanique », et que si, malgré son opposition, cette extension venait à s'accomplir, elle se croirait en droit de demander des compensations pour cet « accroissement démesuré de la puissance autrichienne » ; ce qui menaçait d'amener une guerre1. Au grand déplaisir du général de Castelbajac, un peu mortifié déjà de voir qu'on lui retirait la parole pour la donner à un autre, M. Mercier s'acquitta de sa mission avec beaucoup de feu, d'abord devant le comte de Nesselrode, puis devant l'empereur même. En rendant compte à son ministre2 des audiences du jeune diplomate, audiences auxquelles il avait été prié d'assister, le général, encore tout ému, écrivait : « Je dois dire que, si je crois M. Mercier intelligent et loyal, je redoute un peu chez lui, pour la juste appréciation de vos intentions, l'entraînement d'une trop grande facilité de parole, qui peut le faire aller souvent au delà de sa pensée3. » L'empereur Nicolas s'était trop engagé vis-à-vis de l'Autriche pour pouvoir « se joindre maintenant à la protestation de la France* »; mais il voyait avec déplaisir la prétention si malencontreusement élevée par le prince Schwarzenberg resserrer entre la France et l'Angleterre les liens que les récents événements de Grèce avaient un peu distendus5 : il fit donc savoir