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Le 23 octobre

3. La mauvaise impression produite par la phrase : Lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille, se trouvait donc effacée.

les anciens1, et à ce titre seul on nous doit quelques égards, quelques ménagements. L'empereur Napoléon nous a attaqués et forcés à nous défendre ; mon frère l'empereur Alexandre a glorieusement combattu pour l'indépendance de son pays; or, si je donnais sans restriction mon adhésion aux termes de ce message, je renierais les actes de mon frère et des souverains ses alliés. L'Autriche, la Prusse, l'Angleterre même, ne peuvent accepter une pareille injure. J'avoue que, plein de confiance dans la haute raison et le jugement ferme et droit du prince président, je ne m'attendais pas à une semblable déclaration de principes; j'ai toujours été son partisan1, et il ignore encore les services que je lui ai rendus. A Vienne, j'ai trouvé, il est vrai, une opinion semblable et une confiance égale ; mais à Berlin mon rôle de conciliateur a été plus difficile. Maintenant, quand toutes les difficultés étaient aplanies, toutes les susceptibilités éteintes, toutes les craintes dissipées, voici que tout semble remis en question par les termes de ce malheureux message. »

Le général justifia de son mieux les mots hasardés dont s'était ému l'empereur : « Je crains, dit-il, que Votre Majesté ne donne une trop grande importance aux termes du message ; celui-ci n'a été fait que pour calmer les craintes et les susceptibilités nationales ; h vengeance pacifique de nos revers, c'est en réalité

1. Ce mot, qui fut répété à Paris par M. Kisselef, lui attira, en guise de repartie, comme, nous le verrons plus loin, une remarque amèrè de M. Drouyn de Lhuys : « Quels sont les interprètes naturels des traditions ? Ce sont les plus anciennes cours de l'Europe. Or, permettez-moi de vous le dire, celle de Saint-Pétersbourg est bien jeune encore pour aspirer à être en cette question une autorité prépondérante. » (M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, janvier 1853; dépêche publiée par le comte Bernard d'Harcourt, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys.)

2. Pour être rigoureusement exact, l'empereur aurait dû ajouter: (depuis son élection à la présidence ; car nous savons qu'auparavant Jlsmpjej*eur favorisait de ses vœux le général Cavaignac.

l'assurance de l'affermissement de la paix, et l'invocation aux conquêtes de 1789 n'est que la reconnaissance des principes de liberté individuelle, d'égalité civile et religieuse, reconnus et pratiqués désormais par les nations civilisées. »

En sortant de l'audience impériale, le général s'était rendu chez le chancelier, afin de se faire bien préciser la position qu'allait prendre la Russie en face de la transformation gouvernementale qui, d'ici à peu de jours, s'opérerait en France. Le général savait, en effet, que si l'empereur relevait souvent avec vigueur les paroles malencontreuses prononcées dans les États étrangers, il les oubliait vite, pour ne tenir compte que des actes ; il ne fallait donc pas s'inquiéter beaucoup de l'impression fâcheuse produite sur lui par le message, mais plutôt rechercher jusqu'à quel point les dispositions du sénatus-consulte le choquaient. L'empereur, dans sa conversation avec le général, lui avait indiqué qu'il désapprouvait le titre de Napoléon III et la dévolution d'un droit d'hérédité à la lignée du roi Jérôme1. Le comte de Nesselrode insista sur ces deux objections, qu'il passait pour avoir fait puissamment valoir aux yeux de l'empereur : « Sa Majesté, dit-il, a de l'estime, de la sympathie pour le prince Louis-Napoléon, et elle est toute disposée, tant par suite de ces sentiments qu'en vue du repos de l'Europe, à reconnaître Son Altesse comme empereur des Français ; mais elle ne peut renier le passé, passé réel, historique, glorieux pour son frère

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 14 novembre 1852 : « Le choix du titre de Napoléon III surtout blesse son amour-propre national et le respect qu'il a conservé pour la mémoire de son frère; il craint, en outre, m'a-t-il dit, qu'en voulant assurer l'avenir, en le rattachant formellement au passé, le prince Louis-Napoléon ne s'expose à compromettre le présent, tandis que le présent bien assuré par le titre de Louis-Napoléon assurerait l'avenir sans rompre les liens de famille et les faits historiques qui rallient le neveu à l'oncle, l'empereur Louis-Napoléon à l'empereur Napoléon. »

Alexandre et pour la Russie, ni s'engager pour un avenir que la position personnelle du prince rend incertain. Elle reconnaîtra celui-ci pour empereur des Français et conservera avec lui les bonnes relations déjà établies ; elle donne la preuve de sa détermination positive à cet égard en faisant repartir surle-champ M. Kissélef pour Paris. Mais si le prince est pour la France Napoléon III, il ne peut être pour la Russie que V 'empereur Louis-Napoléon. Du reste, il n'y aura de notre part aucune protestation publique : tout se bornera à ne pas mettre sur l'enveloppe et au bas de la lettre : A Sa Majesté l'empereur Napoléon III. Il y a, d'ailleurs, dans l'histoire des positions identiques, et particulièrement entre la Russie et la France; celle-ci a été trente ans sans vouloir reconnaître à Pierre le Grand le titre d'empereur. Gela n'a pas empêché les deux puissances d'avoir des ambassadeurs ou des ministres accrédités, ni d'entretenir entre elles de bonnes relations; il en sera de même entre nous, si le prince Louis-Napoléon n'y met pas obstacle, et l'honneur de la Russie sera ainsi maintenu non seulement sans que la paix de l'Europe soit troublée, mais sans que nos relations amicales soient altérées1. » En terminant, le chancelier esquissa un reproche, qui apparaissait alors pour la première fois, mais auquel la suite des faits allait bientôt donner une grave importance : le prince président n'avait pas pris la peine de prévenir de ses résolutions l'empereur Nicolas, il le mettait toujours en présence de faits accomplis qu'on apprenait à Pétersbourg par la voie des journaux : « Nous regrettons seulement, dit le chancelier, que le prince Louis-Napoléon n'ait pas eu pour l'empereur Nicolas,

1. Lord Malmesbury écrivait dans son journal, le 29 novembre : « The Russian despatches show that the emperor Nicholas is very much caught by Louis Napoleon's character, and that Brunnow and Nesselrode hâve prevented him from recognising him at once. »

286 LES ORIGINES DE Lk GUERRE DE CRIMÉE

qui l'aime et qm l'estime, un égard que Sa Majesté impériale aurait trouvé aussi politique pour le prince que convenable vis-à-vis d'elle et de ses alliés1. »

Trois jours après, arrivait à Pétersbourg la nouvelle du vote du sénat. Si les puissances pouvaient se flatter d'un léger succès dans la question de l'hérédité, elles devaient, en revanche, se dire que celle du titre de l'empereur des Français était définitivement réglée contrairement à leurs vues; le plébiscite, on n'en pouvait douter, ratifierait en effet les décisions du sénat. Néanmoins, l'empereur Nicolas s'imagina que le prince président n'avait peut-être pas encore dit son dernier mot, et par M. Kisselef il lui envoya une lettre autographe où il l'adjurait de ne pas prendre le nom de Napoléon III. Malheureusement, cette lettre était accompagnée d'un mémorandum du chancelier, dont M. Drouyn de Lhuyseut aussitôt connaissance, et dont les termes passablement arrogants détruisaient l'effet de la démarche gracieuse de l'empereur. Dans la composition de la chancellerie russe, qui, en caractères imprimés, remplit sept pages entières2, se lisaient des phrases comme celles-ci : « On nous dit qu'en fait et en droit l'empereur Napoléon II a régné, qu'il a été proclamé par les Chambres, qu'il y a eu des actes rendus en son nom. Cela peut être bon pour la France ; pour l'Europe, il en est autrement. Pour l'Europe, à partir de 1814, Napoléon Ier avait cessé de régner ; il ne pouvait, en 1815, abdiquer en faveur de son fils absent, qui dès lors, aux yeux du reste du monde, n'a régné ni en fait, ni en droit. Voilà donc, au bout de trente-huit ans, la France et l'Europe placées tout d'un coup sur un terrain opposé ; voilà deux histoires

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 15 novembre 1852. Cette dépêche a été publiée, en grande partie, par M. Rothan.

2. Ce mémorandum a été publié in extenso par M. Geffcken dans sa brochure : Der Staats-Streich vomzweiten Dezember 1851.

et deux droits publics mis délibérément en présence. Libre à la France de le vouloir et à son gouvernement de nous le dire ; mais, en même temps, qu'il ne dise pas que cette nouvelle situation n'offre rien qui soit de nature à éveiller la susceptibilité de l'Europe... Le message du président au sénat a été plus franc : sans circonlocution, sans sophisme, sans artifice de langage, il nous dit clairement et nettement qu'en rétablissant la dynastie impériale, la France relève avec réflexion ce que l'Europe avait renversé, et qu'elle entend prendre ainsi sa revanche de 1815... Que dire en voyant le gouvernement français raviver lui-même le souvenir de ces temps-là et nous contraindre à rentrer malgré nous dans l'examen de toutes les questions brûlantes qui s'y rattachent, ou, si nous gardons le silence, à souscrire ainsi complaisamment à la radiation de tous nos actes et antécédents politiques? Demander des égards pour soi et n'en point témoigner aux autres, commencer par mettre en question, à son entrée dans la famille européenne, les conditions auxquelles elle existe, est-ce là un bon début? Et le gouvernement français peut-il s'étonner que, au moment de déterminer quelles seront leurs relations futures avec lui, les puissances s'arrêtent et avisent? Si le nouveau pouvoir qui va s'établir en France demeure isolé, c'est lui qui l'aura voulu. Si, pour sortir de son isolement, il est amené à se jeter dans des combinaisons hasardeuses, c'est encore lui qui en aura la responsabilité aux yeux du monde et de la France1. »

Le général de Gastelbajac avait bien raison quand,

1. On s'étonne que cetle pièce, qui aurait dû rester secrète, soit venue à la fois à la connaissance du ministre des affaires étrangères à Paris et de la légation française à Pétersbourg; une seule explication est plausible : le comte de Nesselrode, qui en toute occasion se targuait de l'élégance, d'ailleurs très réelle, du style français de sa chancellerie, ne put résister à l'envie de faire admirer ce factum.

quelques jours après, ayant lu ce long mémorandum, il formulait au chancelier celte opinion : « Je •suis fâché, je vous l'avoue, que votre chancellerie, si sage et si conciliante d'ordinaire, ait en quelque sorte ■ établi, par la note confidentielle à M. Kisselef, une polémique irritante qui peut empêcher la bonne harmonie, si nécessaire entre nous ; c'est discuter sur les mots, sur la forme, au lieu d'aller droit au fond des choses, ainsi qu'il le faudrait dans lés graves et exceptionnelles circonstances où nous nous trouvons. »

A Paris, en effet, le mémorandum du comte de Nesselrode eut des conséquences fâcheuses. Le dimanche 28 novembre, reçu en audience particulière au château de Saint-Cloud, M. Nicolas Kisselef avait présenté au prince Louis-Napoléon la lettre autographe de l'empereur Nicolas; il était trop tard, il est vrai, pour que le désir exprimé par ce souverain pût être pris en quelque considération : la nation venait, par plus de huit millions de suffrages, de conférer au futur empereur le titre de Napoléon III. Depuis trois jours déjà le Corps législatif recensait les votes, et dès que cette opération serait terminée, la proclamation de l'empire devait avoir lieu ; mais le prince Louis-Napoléon pouvait répondre à l'empereur Nicolas en le remerciant de sa démarche bienveillante et en lui exposant les motifs pour lesquels il ne pouvait le satisfaire. Le premier mouvement du prince avait été d'agir ainsi, et s'il avait donné suite à ce mouvement, avec la bonne grâce qui lui était naturelle, peut-être aurait-il réussi à amener l'impressionnable souverain à reconnaître' en toute simplicité, sans éclat ni réserve, l'établissement de l'empire en France. L'empereur Nicolas, en effet, était extrêmement sensible à la déférence qu'on lui témoignait à l'étranger1

1. La meilleure preuve de cette assertion est dans la conduite que tint l'empereur Nicolas vis-à-vis du roi Jérôme et de son fils

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et s'en montrait reconnaissant. Malheureusement, M. Drouyn de Lhuys, dont les sentiments d'aigreur envers la Russie s'étaient ravivés à la lecture du mémorandum de M. de Nesselrode, pesa de toute son autorité sur le prince Louis et l'empêcha de se laisser aller à son impulsion naturelle : il prétendit que Y empereur des Français ne pouvait répondre à une lettre adressée au président de la République1.

L'empereur Nicolas s'offensa en voyant sa lettre rester sans réponse. Déjà, le 8 décembre, lorsque le temps matériel strictement nécessaire pour qu'un courrier fût revenu de Paris était à peine écoulé, Sa Majesté, abordant le général de Castelbajac au sortir

le prince Napoléon, quand un décret de Napoléon III les déclara héritiers de son trône. La princesse Mathilde, fille du roi Jérôme, qui avait été mariée à un Russe et, par conséquent, avait eu pendant quelque temps la nationalité russe, demanda par lettre à l'empereur Nicolas la permission de prendre le titre à1 Altesse Impériale ; très touché, l'empereur envoya avec empressement la permission demandée et ne contesta plus les droits éventuels du père et du frère de la princesse, bien qu'il eût contre ces deux princes, contre le dernier surtout, des griefs sérieux : en 1849, à l'Assemblée constituante, le prince Napoléon avait réclamé avec feu l'émancipation de la Pologne.

1. • Par suite de l'arrivée un peu tardive de M. Kisselef et de la marche rapide des événements, l'empereur des Français s'est trouvé appelé à répondre à une lettre adressée au président de la République (entre l'après-midi du 28 novembre et la soirée du 1er décembre il y aurait eu, si l'on avait voulu, le temps nécessaire pour composer unq réponse). Pour le faire régulièrement, Sa Majesté aurait dû, dans tous les cas, attendre qu'elle eût été reconnue en sa nouvelle qualité par l'auguste personne qui lui avait écrit. Elle n'aurait pas hésité néanmoins, dans l'entraînement de sa confiance, à ne pas tenir compte de ces scrupules de protocole et à répondre à Sa Majesté l'empereur Nicolas, si la lettre impériale elle-même ne l'eût en quelque sorte avertie que son titre nouveau, sa personnalité actuelle, étaient contestés. Devant cet obstacle, sa prudence a dû s'arrêter. S'engager, avant que ce point fût réglé, dans une correspondance intime, n'était-ce pas risquer d'en altérer le caractère, d'en compromettre les précieux avantages, en y laissant pénétrer un débat qui présente déjà bien assez d'inconvénients et de dangers, alors même qu'il se renferme dans le froid domaine des communications ministérielles ? » (M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 26 décembre 1852.)

de la cérémonie de la prestation de serment du grand-duc Michel, lui demanda s'il n'avait rien reçu d'intéressant de France. Or le surlendemain arriva à Pétersbourg un courrier extraordinaire qui apportait au général non pas une réponse à la lettre de l'empereur Nicolas, mais le compte rendu de la proclamation du prince Louis-Napoléon comme empereur des Français et l'ordre de notifier sans aucun délai cette proclamation au chancelier. Ce n'était pas la communication attendue, et, les jours s'écoulant, l'absence de réponse devenait de plus en plus sensible à l'allier souverain.

En fait, le discours que, le soir du 1er décembre, le nouvel empereur avait tenu aux trois grands corps de l'État au moment de sa proclamation, était bien une réponse à l'adresse de l'empereur Nicolas; mais il eût été difficile de la signifier sous une forme plus hautaine. Les contemporains ont gardé un souvenir vivace de cette soirée du 1er décembre 1852, quand, par un brouillard très épais, les trois grands corps de l'État, escortés par des escadrons de cuirassiers, se rendirent, à la lueur des torches, au château de Saint-Cloud. A 9 heures précises, le nouvel empereur fit son entrée dans la grande galerie, précédé de ses maîtres des cérémonies et suivi de ses ministres; il monta sur l'estrade où l'on avait placé son trône, et il lut le discours suivant : « Je prends avec la couronne le nom de Napoléon III, parce que la logique du peuple me l'a donné dans ses acclamations, parce que le sénat l'a proposé légalement et parce que la nation entière l'a ratifié. Est-ce à dire, cependant, qu'en acceptant ce titre je tombe dans l'erreur reprochée au prince qui, revenant de l'exil, déclara nul et non avenu tout ce qui s'était fait en son absence? Loin de moi un semblable égarement. Non seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont précédé, mais j'hérite en quelque, sorte de ce

qu'ils ont fait de bien ou de beau ; car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers. Mais plus j'accepte tout ce que, depuis cinquante ans, l'histoire nous transmet avec- son inflexible autorité, moins il m'était permis de passer sous silence le règne glorieux du chef de ma famille et le titre régulier, quoique éphémère, de son fils, que les Chambres proclamaient dans le dernier élan du patriotisme vaincu. Ainsi donc le titre de Napoléon III n?est pas une de ces prétentions dynastiques et surannées qui semblent une insulte au bon sens et à la réalité. C'est l'hommage rendu à un gouvernement qui fut légitime et auquel nous devons les plus belles pages de notre histoire moderne. Mon règne ne date pas de 1815, il date de ce moment même où vous venez me faire connaître le suffrage de la nation. »

C'était un beau langage1 , et lorsque l'empereur Nicolas en prit connaissance, il ne put maîtriser un mouvement d'admiration et déclara qu'il aimait la manière franche et nette dont l'empereur Napoléon attaquait les difficultés*. Mais pourquoi fallait-il que le fier souverain fût obligé d'apprendre par les journaux les idées de l'empereur des Français, au lieu d'en être directement informé par une lettre particulière de celui-ci3?

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