M. Drouyn de Lhuys au comte de Reiset, 15 octobre
à Paris pour y être l'objet d'une suprême ovation en faveur du rétablissement de l'Empire, le Tsar était, de son côté, revenu à Saint-Pétersbourg, de retour d'une inspection militaire dans le midi de la Russie. Un échange d'explications catégoriques ne pouvait plus guère être retardé.
La république conservatrice était pour la France, nous le savons, le système gouvernemental que l'empereur Nicolas préférait; à la suite des conférences qu'au mois de mai il avait eues à Vienne et à Berlin avec les souverains ses voisins, il s'était résigné, quoique à contre-cœur, à l'avènement d'un nouvel Empire; mais il avait déclaré à ses alliés que le régime impérial qui serait établi en France devrait se montrer modeste et ne point porter ombrage aux vieilles monarchies européennes; et il avait jeté entre les trois cours les bases d'un pacte, dont le but était d'empêcher le prince président de transformer en Empire héréditaire l'Empire viager qu'on lui permettait de proclamer.
Le sentiment de l'empereur Nicolas n'était pas un mystère en France; or, les dernières nouvelles arrivées à Pétersbourg de ce pays montraient qu'on n'en tenait aucun compte. C'était bien d'un empire dynastique qu'il s'agissait, et le futur empereur avait dans Son discours de Bordeaux employé des expressions qui n'avaient pas été calculées pour réconcilier l'empereur Nicolas avec la transformation gouvernementale qui s'opérait en France. Il avait dû, en effet, se reconnaître parmi ces « certaines personnes », mentionnées par le prince président, qui, par esprit de défiance, disent : L'Empire, c'est la guerre; et il avait tressailli, blessé dans sa fierté, quand il avait lu la phrase orgueilleuse par laquelle, répondant à cette critique des esprits défiants, le Prince revendiquait pour la France la première place dans le monde : « Moi, je réponds : L'Empire, c'est la paix; c'est la
" paix, car la France la désire, et lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille... » — « Le prince président, s'était écrié l'empereur Nicolas, s'ima- «gine donc que la France est Taxe du monde1. » Mais la parole hautaine qui avait amené chez l'empereur ce mouvement d'irritation aurait été vite oubliée; il ne se serait souvenu que des assurances nettement pacifiques que contenait le reste du discours de Bordeaux. Ce qui était plus grave et ce qui froissa profondément l'ombrageux souverain, c'est que le peuple français, dans ses acclamations, avait accolé le chiffre III au nom de Napoléon et que le gouvernement avait ratifié le cri populaire en inscrivant dans le texte du sénatus-consulte qui devait décider le rétablissement de l'Empire, l'article suivant : « Louis-Napoléon Bonaparte est empereur des Français sous le nom de Napoléon III. » Le droit héréditaire du prince président à la dignité impériale se trouvait ainsi affirmé. Ce n'était pas tout : le projet de sénatus-consulte appelait au trône après Napoléon III non seulement ses descendants mâles, mais même la lignée du dernier frère de Napoléon Ier, de Jérôme, l'ancien roi de Westphalie.
Ne pouvant supporter l'idée d'un empire dynastique en France, le tsar Nicolas, dès son retour à Pétersbourg, s'était mis en communication avec les cours de Vienne, de Berlin et de Londres, les priant de ne pas reconnaître le futur empereur des Français, du moment qu'il voulait se poser en héritier légitime
1. Le baron Haussmann, qui était alors préfet de Bordeaux, raconte dans ses Mémoires que, le lendemain du discours du prince, le général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, plaisantait le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, sur la manière dont il allait faire prendre aux puissances la déclaration de la veille : « A votre place, disait le général, je ne ferais ni une ni deux. Je leur répéterais comme cela : « Lorsque la France est satisfaite, « l'Europe est tranquille. » Or, comme cela, c'était un geste de gamin qui consiste à mettre son pouce au bout de son nez en agitant les autres doigts, 9 c'est-à-dire un pied de nez.
de Napoléon Ier. A Vienne et à Berlin, on se déclara ' prêt en principe à faire tout ce que désirerait l'empereur Nicolas; à Londres, on fut moins condescendant. Le secrétaire d'État au Foreign Office, lord» Malmesbury, depuis de longues années lié d'amitié avec le prince Louis Bonaparte, répondit au ministre de Russie qu'il trouvait absurde de contester à la France le droit d'établir chez elle un empire héréditaire. « Nous avons violé les traités de 1815 en consentant à ce qu'un membre de la famille Bonaparte exerce le pouvoir souverain en France; nous avons ainsi montré combien sont aveugles les prévisions humaines. Irons-nous maintenant nous occuper encore une fois de décisions à prendre touchant des générations à naître1? » Il est vrai que sur la question du nom attribué en France au futur empereur, Lord Malmesbury se montra tout d'abord du même avis que l'empereur Nicolas : « Il serait absurde, dit-il au ministre de Russie, d'appeler le nouveau souverain Napoléon III, puisque nous n'avons jamais reconnu Napoléon II, les souverains français, pendant la vie du duc de Reichstadt, ayant été pour nous Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe9.» Et quelques jours après, le premier ministre anglais, Lord Derby t rédigeait pour le cabinet un mémorandum très étudié dont les conclusions étaient que l'Angleterre devait refuser au futur empereur le titre de
1. « I replied that we should accept the Président as Emperop de facto in présente, and would not allude to hereditary chances, rétrospective or future, but leave those to the French people; that I considered it absurd at the moment we broke the treaties of our ancestors of 1815 respecting the Bonaparte family, thereby proving the short-sightedness ofmortal prévision, we should again attempt to décide for unborn générations. » (Mémoires de Lord Malmesbury, 31 octobre 1852.)
2. 31 octobre 1852 : « As to calling him Napoléon III, when we had never recognised Napoléon II, it seemed absurd, inasmuch as we accepted Charles X and Louis Philippe during the life of th© Duke de Reichstadt. » -
Napoléon III. Mais la reine Victoria, s'interposant, déclara que, quelles que fussent les objections suscitées par ce titre, elles ne méritaient pas que l'An* gleterre, en refusant de le reconnaître, fit une offense à la France et à son chef, surtout à un moment où il était pour l'Angleterre d'une importance capitale d'éviter vis-à-vis d'eux tout ce qui pourrait leur donner un prétexte pour se dire offensés1. Finalement il fut décidé que le gouvernement anglais reconnaîtrait à l'empereur des Français le titre de Napoléon III, mais sous la réserve que ce titre ne supposait nullement en' faveur du nouveau souverain une hérédité remontant rétrospectivement jusqu'à Napoléon Ier, Le prince président n'avait aucune répugnance à donner sur ce point satisfaction aux puissances; certes, il ne pouvait se dédire en ce qui touchait la proclamation du roi de Rome comme empereur sous le nom de Napoléon II; mais dans une consultation qui fut envoyée à toutes les missions diplomatiques françaises, il fit établir que s'il avait voulu vraiment se considérer comme empereur par droit d'hérédité, 1° il ne prendrait pas le nom de Napoléon III, mais celui de Napoléon V, son oncle Joseph et son père Louis ayant été successivement chefs de la famille Bonaparte après la mort du duc de Reichstadt; 2° il ne prendrait pas comme fondement de sa souveraineté l'élection populaire ; et 3° il daterait son règne du jour de la mort de son père Louis, et non point du jour où serait proclamé le résultat du plébiscite qui allait se prononcer dans peu de jours sur le rétablissement de l'empire. Ces arguments furent exposés parle prince président lui-même
1. L,a reine Victoria à Lord Malmesbury, 8 novembre 1852 : a Objectionable as this appellation no doubt is, it may hardly be worth oflending France and ber ruler by refusing to recognise it, when it is of such importance to prevent them considering them* selves the aggrieved party ». (Letters of Queen Victoria.)
à Lord Cowley, et le prince ajouta qu'il reconnaissait pleinement l'existence légale des divers gouvernements qui s'étaient succédé en France depuis i815. Ces déclarations comblaient les désirs du gouvernement anglais; celui-ci voulut toutefois les avoir par écrit. M. Drouyn de Lhuys, toujours très méticuleux dans les questions de forme et de protocole, d'accord, d'ailleurs, en cela avec l'ambassadeur de France à Londres, le comte Walewski, était d'avis de refuser; le prince président ordonna de céder; il se préparait à faire connaître à la France et à l'Europe, dans un discours solennel, l'interprétation qu'il convenait de donner à son avènement à l'empire; pourquoi ne pas donner particulièrement cette interprétation à l'Angleterre au moyen d'une note diplomatique, puisqu'elle la désirait?
En France cependant on ne s'était pas laissé arrêter par les pourparlers engagés entre les puissances. Le 4 novembre, quand le sénat, convoqué pour se prononcer sur la transformation du gouvernement, se réunit au palais du Luxembourg, le ministre d'État lut un message du prince président dans lequel celui-ci donnait à la restauration de l'empire une signification qui ne pouvait agréer à l'empereur Nicolas ni aux autres souverains d'Europe : « Dans le rétablissement de l'empire, le peuple trouve une garantie à ses intérêts et une satisfaction à son juste orgueil. Ce rétablissement garantit ses intérêts en assurant l'avenir, en fermant l'ère des révolutions, en consacrant les conquêtes de 1789. Il satisfait son juste orgueil parce que, relevant avec liberté et avec réflexion ce que, il y a trente-sept ans, l'Europe entière avait renversé par la force des armes au milieu des désastres de la patrie, le peuple venge noblement ses revers, sans faire de victimes, sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde. »
Trois jours après, le sénat votait, à l'unanimité moins une voix1, la restauration impériale; il n'avait supprimé dans le projet du gouvernement que l'article conférant un droit héréditaire au roi Jérôme et à ses descendants ; mais cette suppression était due uniquement aux sentiments défavorables qui aninrïaient un grand nombre de sénateurs contre le roi Jérôme et son fils*; il ne fallait point y voir un 'acte de déférence aux désirs des puissances étrangères. Au surplus, cette suppression était illusoire; car à la place de l'article appelant éventuellement à la succession de Napoléon III le roi Jérôme, le sénat en avait voté un autre qui conférait à l'empereur « le droit de régler l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparle pour le cas où il ne laisserait aucun héritier direct, légitime ou adoptif »; or il était hors de doute qu'entre les deux autres branches de la famille qui avaient fait souche, celle de Lucien et celle de Jérôme, l'empereur donnerait la préférence à cette dernière. Un plébiscite, fixé aux 21 et 22 novembre, allait rendre définitives toutes ces dispositions.
Cependant, le général de Castelbajac était rentré à Pétersbourg le 12 novembre dans la soirée. Ce retour, dont l'empereur Nicolas avait douté jusqu'au dernier moment, lui fit un sensible plaisir; il témoignait, en effet, du désir du prince président de rester en relations amicales avec la Russie, malgré les marques de mauvais vouloir que lui avait données
1. Cette voix était celle de M. Vieillard, l'ancien précepteur du prince président.
2. « M. Troplong, vice-président du sénat, a lu un long rapport très bien rédigé, lumineux et fort beau. 11 a dit que, d'accord avec le gouvernement, l'article 4 était supprimé, ce qui a généralement satisfait, le sénat étant très opposé au roi Jérôme et surtout à son fils; c'est, du reste, un sentiment général. Si cet article était resté, cela aurait peut-être fait perdre au prince président un million de voix (au plébiscite des 21 et 22 novembre). » (Journal du maréchal de Castellane.)
celle-ci pendant tout Tété, et il laissait espérer que l'animosité bien connue de M. Drouyn de Lhuys n'entraverait pas le règlement amiable des difficultés soulevées entre les deux pays par le rétablissement de l'empire en France. Bref, l'empereur voulut voir immédiatement le général de Gastelbajac, et il le fît inviter parle chancelier1 à venir au Palais d'Hiver le dimanche 14 novembre ; ils auraient un entretien au sortir de la messe, sans qu'il soit besoin de remplir les formalités préalables d'une demande d'audience. En même temps, l'empereur décidait que M. Nicolas Kisselef, bien qu'il fût à peine arrivé à Pétersbourg*, allait sans retard rejoindre son poste à Paris. Les dispositions de l'empereur s'étaient donc favorablement modifiées ; elles furent altérées de nouveau par les termes du message présidentiel du 4 novembre, qu'il lut justement' le matin avant de recevoir le général.
L'audience de celui-ci dura une heure et demie. Après s'être fait raconter en détail le voyage du prince président dans le centre et le midi de la France, l'empereur prit la parole et, sans réticence, déclara sa pensée : « Mon cher général, vous connaissez depuis longtemps mes sentiments pour le prince Louis-Napoléon. Ses discours, notamment celui de Bordeaux3, ses actes et toutes les particularités que vous venez de me dire ajoutent encore à l'estime que j'ai pour lui. Hier ma confiance et ma reconnaissance auraient été entières ; mais je vous avoue que j'ai été péniblement affecté des termes du message au sénat que je viens de lire. Nous sommes
1. Le chancelier était revenu à Pétersbourg le 16 octobre et avait repris aussitôt la direction du ministère des affaires étrangères.