CHAPITRE X
RECONNAISSANCE DE L'EMPIRE FRANÇAIS PAR LES PUISSANCES ÉTRANGÈRES. — QUESTION DES LETTRES DE CRÉANCE.
Dès le soir du 1er décembre, quand la proclamation officielle de l'Empire eut été accomplie au palais de Saint-Cloud, le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, notifia à tous les représentants étrangers à Paris l'avènement du nouvel empereur, en les priant de transmettre officiellement à leurs gouvernements cette notification et de solliciter de ceux-ci de nouvelles lettres de créance : « Le nouvel empereur des Français, disait la circulaire que nous citons d'après le texte envoyé à M. Kisselef, monte, par la grâce de la divine Providence, sur le trône où l'appelle le vote presque unanime du peuple français, et je m'empresse d'exécuter les ordres du chef de l'État en notifiant cet avènement par votre organe au gouvernement russe1. Cette transformation opérée dans la constitution politique de la France exige, selon l'usage, que les agents diplomatiques accrédités à Paris comme ceux de Sa Majesté Impériale dans les cours étrangères, reçoivent de nouvelles lettres de créance. Je me ferai cependant
1. Contrairement à ce qui avait eu Heu à l'avènement de Louis- Philippe, M. Drouyn de Lhuys n'avait pas voulu de l'envoi de missions spéciales pour faire la notification. Cet envoi eût causé une perte de temps, et l'on était pressé à Paris d'obtenir la reconnaissance ; il eût, en outre, nécessité des lettres autographes de l'empereur ; or, M. Drouyn de Lhuys trouvait qu'il n'était pas de la dignité de Napoléon III d'en écrire tant qu'il ne serait pas officiellement reconnu.
un plaisir, jusqu'à ce que cette double formalité soit remplie, d'entretenir avec vous, à titre officieux, des rapports conformes à la bonne intelligence qui existe et ne cessera pas de régner entre nos deux gouvernements. En effet, si la France choisit un gouvernement plus approprié à ses mœurs, à ses traditions et à la place qu'elle occupe dans le monde ; si ses intérêts trouvent dans un retour à la monarchie la garantie qui leur manquait, il n'y a rien là qui puisse changer son attitude extérieure. L'empereur reconnaît et approuve tout ce que le président de la République a reconnu et approuvé depuis quatre années. La même main, la même pensée, continueront à régir les destinées de la France, et une expérience accomplie dans les circonstances les plus difficiles a suffisamment prouvé que le gouvernement français, jaloux de ses droits, respectait également ceux des autres et attachait le plus grand prix à contribuer pour sa part au maintien de la paix générale. C'est à ce but que tendront toujours les efforts du gouvernement de l'empereur des Français, qui a la ferme confiance que, ses intentions se trouvant en parfait accord avec les sentiments des autres souverains, le repos du monde sera assuré. »
On le voit, M. Drouyn de Lhuys, dans sa circulaire, avait soigneusement évité de nommer Napoléon III; il espérait, par cet artifice de rédaction, rendre plus facile la réponse demandée aux puissances. En effet, les adhésions de plusieurs de celles^ ci furent très rapidement données; dès le 3 décembre le ministre des Deux-Siciles, représentant pourtant un prince de la maison de Bourbon, apportait ses nouvelles lettres de créance, qu'il avait évidemment reçues d'avance; puis les ministres de Suisse et du Piémont, l'ambassadeur d'Angleterre, les ministres de Belgique, d'Espagne, des Pays-Bas et de Danemark, avaient, avant le 12 décembre, successive-
ment remis les leurs. Mais les représentants des trois cours du Nord n'avaient répondu à M. Drouyn de Lhuys que par un sec accusé de réception1, en lui faisant verbalement savoir que ces cours se concertaient pour donner un peu plus tard à la notification de l'empire français une réponse identique.
Cet atermoiement des trois puissances, la pression qu'elles exerçaient sur les États secondaires d'Allemagne afin de les empêcher de régulariser avant elles-mêmes leurs relations diplomatiques avec la France, enfin et surtout l'annonce de la consultation à laquelle elles se livraient pour la fixation des réserves moyennant lesquelles elles reconnaîtraient le nouvel empire français, tout cet ensemble de manœuvres choqua beaucoup à Paris. M. Drouyn de Lhuys, qui ne craignait pas de tremper sa plume dans du fiel dès qu'il s'agissait de la Russie, écrivait, le 12 décembre, au général de Castelbajac : « Après les immenses services que l'empereur (Napoléon III) a rendus depuis quatre années à la cause de la paix, de l'ordre et de l'autorité en Europe; après les assurances loyales et formelles qui sont consignées dans le discours prononcé (le 1er décembre à Saint-Gloud) par Sa Majesté Impériale, ainsi que dans la notification du 1er de ce mois, les hésitations de la cour de Saint-Pétersbourg nous paraîtraient étranges et peu conformes aux sentiments de bienveillance qui jusqu'à présent avaient caractérisé nos rapports avec elle2. Fort de son droit et certain d'avoir donné de
1. M. Kisselef à M. Drouyn de Lhuys, 3 décembre 1852 : « L'événement que Votre Excellence m'annonce fait naturellement cesser mes fonctions diplomatiques, mais je me ferai un vrai plaisir, en attendant que je reçoive les ordres de l'empereur, mon auguste maître, d'entretenir avec elle à titre officieux des rapports conformes à la bonne intelligence qui existe entre nos deux gouvernements. »
2. Cette allusion aux sentiments russophiles du général de Castelbajac dut faire sourire M. Drouyn de Lhuys.
suffisantes preuves de son respect pour le droit des autres, l'empereur attendra sans impatience comme sans inquiétude la réponse des puissances étrangères. Une grave responsabilité pèserait sur celles qui, par d'injustes défiances ou par des prétentions inacceptables, forceraient la France à prendre de son côté une attitude de réserve vis-à-vis d'États avec lesquels elle a assez témoigné de son désir de s'entendre. Vous n'aurez donc à provoquer aucune explication ultérieure et vous écouterez avec froideur celles dont M. de Nesselrode prendrait l'initiative : mais, s'il vous en fournissait l'occasion, vous ne manqueriez pas de lui faire connaître l'impression qu'a causée à Sa Majesté Impériale la nouvelle du concert établi entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, je ne veux pas dire contre sa personne, mais certainement à cause d'elle, le lendemain du jour où la consécration de son pouvoir lui semblait devoir donner* au monde de réelles garanties de sécurité. »
Le général de Castelbajac eut, deux fois en décembre, l'occasion prévue par M. Drouyn de Lhuys d'exprimer à M. de Nesselrode le déplaisir causé en France par les tergiversations de la Russie, et de lui demander si elles cesseraient bientôt. Mais le chancelier, se renfermant dans la réticence, répondit d'abord qu'il fallait attendre le résultat des pourparlers engagés entre les trois puissances; puis, que ce résultat allait être porté à la connaissance du gouvernement français par les représentants à Paris de celles-ci1. Le chancelier récrimina, d'ailleurs, contre le manque d'égards que témoignait le nouvel empereur
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 décembre 1852 : « Nous nous sommes concertés (c'est M. de Nesselrode qui parle) avec l'Autriche et la Russie sur les termes de notre réponse à la notification faite à nos ministres à Paris, et nous attendons la réponse définitive de ces deux cours ; l'empereur Nicolas attend aussi avec impatience la réponse à la lettre personnelle qu'il a écrite au prince Louis-Napoléon. »
à l'empereur Nicolas, en ne répondant pas à la lettre personnelle de ce dernier, lettre remise en mains propres dès le 28 novembre par l'envoyé russe1.
Cependant les trois cours se demandaient comment, tout en reconnaissant rétablissement du gouvernement impérial en France, elles pourraient accompagner cette reconnaissance de réserves suffisantes pour indiquer le peu de confiance qu'elles avaient dans la politique ultérieure de l'empereur Napoléon à l'égard de l'étranger2. L'empereur Nicolas, en particulier, tenait beaucoup à manifester cette méfiance; car, sans parler des froissements d'amourpropre qui lui étaient personnels, il sentait de jour en jour croître son irritation contre la diplomatie française, qui, sous l'impulsion du marquis de La Valette, faisait de plus en plus violemment opposition à la diplomatie russe dans l'empire ottoman et menaçait même d'y décréditer, sinon d'y supplanter l'influence de celle-ci. Dominé par son ressentiment, l'empereur, contrairement à l'avis de M. de Nesselrode, décida de renouveler à l'égard de Napoléon III la manifestation qu'il avait faite en 1830 à l'égard de Louis-Philippe quand il s'était agi de répondre à la notification de l'élévation de ce dernier au trône de France; il proposa donc à ses deux alliés de refuser
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 29 décembre 1852 : « Le chancelier m'a dit que son maître était étonné et blessé de n'avoir pas encore reçu de réponse, et combien il craignait que, par son manque de confiance en l'empereur Nicolas, si bien disposé pour lui, l'empereur Napoléon n'eût augmenté les embarras qu'avait occasionnés sa persistance au sujet du titre de Napoléon III. »
!2. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 29 décembre 1852 : « Il ressort de toutes mes conversations aves les diplomates étrangers, et plus formellement encore de l'ensemble, de celles de M. de Nesselrode, que les mots Empire et Napoléon réunis sans solution de continuité troublent l'imagination et, en vérité, je crois, la raison des cours du Nord; elles ne peuvent pas se persuader qu'un empire français sous un successeur de Napoléon ne soit pas un empire guerrier, prêt à envahir de nouveau l'Europe. »
dans les lettres de créance que leurs représentants en France devaient remettre au nouvel empereur, de donner à celui-ci, comme il est d'usage entre souverains, la qualification de frère, et d'employer à la place celle de Sire. Mais cette appellation parut trop sèche au gouvernement autrichien, qui répondit en suggérant l'addition au mot Sire des mots bon ami. La formule ainsi complétée de Sire et bon ami fut aussitôt acceptée à Pétersbourg, et le cabinet de Berlin l'adopta également.
Les choses en étaient là quand, le 18 décembre, l'empereur d'Autriche, mû peut-être par un scrupule, arriva à Berlin pour conférer avec le roi de Prusse sur les affaires allemandes, disait-on, en réalité sur la situation européenne et les complications qu'y apportait le rétablissement de l'empire en France. Le roi Frédéric-Guillaume IV avait pour l'empereur Napoléon III un sentiment d'aversion très prononcé, mais en même temps il était très timoré, et il craignait que, en souscrivant à des résolutions hostiles à celui qu'il nommait l'oiseau de proie couronné1, il n'attirât sur la Prusse rhénane la vindicte de la France offensée. Bref, les deux souverains, l'un sous l'influence d'unt sentiment généreux, l'autre sous celle d'une appréhension imaginaire, convinrent de revenir sur ce qu'avaient décidé leurs gouvernements et d'employer, en dehors de la Russie, dans les lettres de créance à remettre à l'empereur Napoléon III, la formule régulière Monsieur mon frère.
Ce* fut un grand émoi à Paris chez les représentants des trois puissances du Nord quand, en comparant leurs lettres de créance, ils constatèrent qu'elles étaient dissemblables. Pendant deux jours ils débattirent ce qu'ils devaient faire ; enfin ils convinrent
1. Le roi Frédéric-Guillaume IV au chevalier de Bunsen, 7 décembre 1852. (Leopold vonRanke, Jus dem Briefweçhsel Friedrich Wilhelm's IV mit Bunsen.)
que M. Kisselef devait le premier communiquer à M. Drouyn de Lhuys la teneur de ses lettres, et que si celles-ci étaient déclarées inacceptables, les deux ministres d'Autriche et de Prusse aviseraient de ce refus leurs deux gouvernements et attendraient, pour remettre leurs propres lettres de créance, d'avoir reçu de Vienne et de Berlin des instructions complémentaires.
En conséquence, le lundi 3 janvier, M. Kisselef, ayant sollicité de M. Drouyn de Lhuys une entrevue spéciale, lui communiqua une copie de ses lettres de créance et lui remit en môme temps une longue note assez confuse, mais qui réduisait à la plus simple expression les réserves qu'il avait été question de formuler tant au sujet du chiffre dynastique pris par le nouvel empereur1, qu'au sujet du maintien des traités existants. Cette note excusait en même temps le gouvernement russe du retard « involontaire », prétendait-elle, qu'il avait apporté à la reprise de ses relations diplomatiques régulières avec la France2, et elle assurait l'empereur Napoléon de
1. M. Kisselef remit aussi, sur cette question du titre de Napoléon III, copie d'une dépêche en date du 20 décembre, qu'il venait de recevoir de M. de Nesselrode : « Vous voudrez bien, écrivait le chancelier, déclarer au ministère que, sans méconnaître, d'ailleurs, la souveraineté personnelle de Sa Majesté l'empereur des Français, il nous sera impossible* de lui donner dans nos actes la dénomination de Napoléon III. Il dépend du gouvernement français de ne pas insister sur ce point plus que nous ne faisons nousmêmes. Nous n'avons pas la prétention de lui faire adopter chez lui notre point de vue historique. Qu'à son tour il n'ait point celle de nous imposer chez nous le sien. Dans le passé comme au futur, la question d'histoire et d'hérédité nous semble surérogatoire. Au temps seul il appartiendra de la décider. »
2. M. Kisselef à M. Drouyn de Lhuys, 3 janvier 1853 : « Le retard involontaire apporté à ma réponse officielle s'expliquera naturellement, aux yeux du gouvernement français, par l'obligation où s'est vu le mien, dans une conjoncture aussi grave, de se concerter préalablement avec les cabinets des alliés... Le cabinet impérial s'est vu dans le cas d'examiner avec eux jusqu'à quel point, par des considérations puisées dans les circonstances du présent, on
l'empressement que mettrait l'empereur Nicolas à entretenir dorénavant avec lui des relations d'harmonie et de bonne intelligence1.
A Paris on avait décidé de laisser passer sans les relever les réserves que pourraient faire les diverses puissances sur le chiffre dynastique adopté par l'empereur Napoléon ou sur le règlement de l'hérédité impériale; mais M. Drouyn de Lhuys avait annoncé qu'il n'admettrait dans les lettres de créance destinées au nouvel empereur aucune dérogation au protocole traditionnel suivi entre souverains2. . En conséquence, M. Drouyn de Lhuys, dès qu'il eut entre les mains la copie figurée des lettres de créance que M. Kisselef demandait à remettre à l'empereur, fit observer que ces lettres n'étaient pas correctes, puisqu'elles avaient, à la qualification de frère, substitué celle de très cher ami*. M. Kisselef voulut
pouvait s'écarter du sens littéral des engagements passés, sans compromettre l'esprit et le but dans lequel ils ont été originairement conçus. A cet égard tout devait dépendre des garanties rassurantes que le gouvernement français était disposé à nous offrir. »
1. « Convaincu que le gouvernement français est prêt à respecter les grands actes européens que, pour sa part, le cabinet impérial de Russie a la ferme intention de maintenir intacts, mon auguste maître m'a donné l'ordre d'assurer Votre Excellence de l'empressement qu'il mettra à entretenir dorénavant avec Sa Majesté l'empereur des Français, sur la base indiquée plus haut, ces mêmes relations d'harmonie et de bonne intelligence mutuelle qui jusqu'ici ont existé si heureusement entre les deux pays. »
2. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 31 décembre 1852 : « Quant à la forme des lettres de créance, il est bien entendu qu'elle doit être exactement celle dont les souverains se servent entre eux et qui a été employée depuis le rétablissement de l'empire dans toutes les lettres que Sa Majesté Impériale a déjà reçues. L'empereur se doit et doit à tous les souverains qui lui ont donné sans hésitation le titre de frère, de n'admettre à cet égard aucune exception. »
3. L'en-têtc des lettres était : Très sérénissime, très excellent et très puissant Prince, notre très cher ami Napoléon, empereur des Français; la signature était : Votre bon ami Nicolas. La formule dont s'était servi l'empereur Nicolas dans ses lettres au prince président était : Grand et bon ami.
justifier cette substitution. « Elle n'avait d'autre cause, d'après lui, que la différence des principes servant de base aux deux gouvernements, et il ne s'agissait là, en quelque sorte, que d'une question d'archéologie touchant à l'origine même de la souveraineté russe, dont la constitution empêche de considérer comme frères les souverains qui tiennent leurs droits d'un autre principe, celui de la volonté nationale. On ne pouvait donc voir, dans un acte qui témoigne seulement d'une scrupuleuse fidélité aux traditions historiques, un manque de procédés ni un symptôme de mauvais vouloir. » Le gouvernement russe, continua M. Kisselef, ne demande point au gouvernement français plus qu'il ne lui donne; il admettra, sans aucune objection, que le représentant de la France à Pétersbourg lui présente des lettres de créance rédigées dans les termes employés par lui. Les rapports entre Tes deux cours seront ainsi établis sur la base de la réciprocité. Mais si l'empereur Nicolas, ajouta M. Kisselef en forme de conclusion, ne peut appeler frère l'empereur des Français, il a cherché à lui exprimer, par les termes de très cher et bon ami employés dans les lettres de créance, ses sentiments de sincère affection, sentiments qui se sont déjà maintes fois manifestés; et là-dessus l'envoyé russe se mit à énumérer toutes les occasions où l'empereur Nicolas s'était plu à donner au prince président <i des preuves de sa haute estime et de sa cordiale amitié1 ».
M. Drouyn de Lhuys écouta avec une grande froideur ce plaidoyer; puis, prenant la parole, il fit hardiment le procès au gouvernement russe : « Vous établissez, dit-il à M. Kisselef, des distinctions entre les souverainetés... Une telle prétention jette le trouble dans les idées et le désordre dans les rela-
1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 12 janvier 1853»
LA ÊhANCE Eï LÀ fctJ&SlE 301
tions internationales. Que fait-on ainsi? On fait de la propagande. Eh bien, la propagande est pour tout le monde un danger que l'expérience devrait apprendre à éviter. En 1792, la France voulut mettre hors la loi commune les États qui n'adoptaient pas ses principes particuliers. La Russie veut-elle faire aujourd'hui une propagande d'un autre genre?... La Russie, en faisant de la propagande au nom de certains principes, provoquera d'autres États à en faire au nom du principe contraire. Or, qu'arrivera-t-il si, d'une part, les gouvernements issus de la volonté nationale, de l'autre les gouvernements prenant ailleurs leur origine, engagent ainsi une lutte de domination? Est-il bien sûr que le succès reste à ces derniers gouvernements?... La loi qui règle le cas actuel, c'est l'usage, et l'usage prescrit aux souverains de se traiter en frères. Ne pas se conformer à cette prescription, c'est manquer à la règle établie. Quels sont les interprètes naturels des traditions? Ce sont les plus anciennes cours de l'Europe. Or, permettez-moi de vous le dire, celle de Saint-Pétersbourg est bien jeune encore pour aspirer à être, en cette question, une autorité prépondérante. Cette remarque ne peut vous blesser; elle prouve qu'en peu de temps votre dynastie a su faire de grandes choses. Mais lorsque les maisons de Bourbon, d'Autriche, de Saxe1, accueillent spontanément comme un frère le souverain delà France, comment la Russie éprouvet-elle des scrupules 'et soulève-t-elle des questions de paléographie2? Seule de toutes les puissances européennes, elle se met donc en dehors de la règle;
1. Allusion à la reine d'Angleterre et au roi des Belges. Le ministre de Saxe royale (le baron de Seebach, gendre de M. de Nesselrode) n'avait pas encore remis ses lettres, pas plus, d'ailleurs, que le ministre d'Autriche. Mais on savait que ces deux diplomates avaient entre leurs mains des lettres d'un libellé correct.