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M. Kisselef avait dit : archéologie

elle s'isole dans une occasion où tous les. gouvernements se réunissent pour resserrer entre eux les liens de bonne intelligence. Vous me disiez dénuement, à propos du nom de Napoléon III, que votre empereur, par respect pour la mémoire de son frère, ne pouvait voir sans émotion condamner et supprimer des actes diplomatiques auxquels ce monarque avait pris part à une autre époque. Mais pourquoi, dans la question qui nous occupe, l'autorité de l'empereur Alexandre semblerait-elle moins respectable à son successeur? En traitant avec Napoléon Ier, qui tenait sa couronne de sa valeur et de la volonté du peuple, Alexandre ne l'a-t-il pas appelé son frère? Pourquoi l'empereur Nicolas, si fidèle à des sou*venirs qui ne sont pas pour nous sans amertume, perd-il de vue une tradition de famille qui nous est agréable? Serait-ce . parce qu'aux trois millions de suffrages qu'il a recueillis Napoléon Ier joignait le prestige de nombreuses victoires? Mais c'est là une différence qu'il ne serait ni prudent ni équitable de faire sentir1. »

Ayant terminé cette admonestation caustique et jusqu'à un certain point menaçante2, M. Drouyn de Lhuys congédia M. Kisselef en lui disant qu'il allait prendre les ordres de l'empereur.

Aussitôt averti par M. Drouyn de Lhuys, l'empereur convoqua pour le soir même le conseil des ministres et lui soumit la question : fallait-il refuser les lettres de créance russes? Dans ce conseil, le ministre d'État M. Fould et la plupart de ses collègues émirent l'opinion qu'il ne convenait pas de paraître attacher de l'importance à la manifestation « futile » de Fem-

1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 12 janvier 1853.

2. Rendant compte de cet entretien à son collègue autrichien, M. Kisselef lui dit que le langage de M. Drouyn de Lhuys fut « modéré ». (Comte de Hûbner, Neuf Ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris, lundi 3 janvier 1853.)

pereur Nicolas, que toute l'Europe connaissait la « manie » de ce souverain toujours hanté par ses idées de droit divin, et que l'expression de telles idées, si malséante fût-elle , ne pouvait atteindre ni Fempereur Napoléon ni la France. A cette théorie M. Drouyn de Lhuys, qu'appuya énergiquement le ministre de l'intérieur, M. de Persigny, répliqua qu'on n'était pas, comme venaient de le dire ses collègues, en face d'une simple question d'étiquette, mais en face d'une question d'honneur et de dignité, car la formule adoptée par la Russie ne tendait à rien de-moins qu'à donner à la reconnaissance qu'elle voulait bien accorder au nouvel empire, un caractère accidentel et transitoire et à placer l'empereur Napoléon III en dehors de la famille des souverains d'Europe. L'empereur inclinait visiblement à adopter l'avis de MM. Drouyn de Lhuys et de Persigny; il parlait même déjà d'une déclaration à publier dans le Moniteur du lendemain matin pour annoncer le refus des lettres de créance russes et en donner les motifs. A la fin, pourtant, il reconnut que, avant de se résoudre à cet éclat, il convenait de savoir ce que feraient, dans l'éventualité du refus projeté, les ministres de Prusse et d'Autriche, dont les lettres de créance étaient, on le savait, conçues dans les formes régulières.

Conformément à cette décision, M. Drouyn de Lhuys eut, le lendemain, deux très longues conférences successives avec les ministres d'Autriche et de Prusse, et il leur exposa les raisons pour lesquelles les lettres russes allaient être refusées; MM. de Hûbner et de Hatzfeldt ne pouvaient guère opposer d'objections à ces raisons, puisque leurs gouvernements s'étaient séparés de la Russie en rédigeant dans les termes traditionnels les lettres de leurs représentants; mais tous deux, selon l'engagement qu'ils avaient pris envers M. Ki-sselef,

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déclarèrent que du moment où les lettres de créance envoyées par la puissance alliée n'étaient pas acceptées à Paris, ils ne se croyaient plus autorisés à remettre les leurs avant d'en avoir référé à Vienne et à Berlin.

Quand l'empereur Napoléon III fut informé de cette double déclaration, il se montra hésitant sur la conduite à tenir; mais il fut vite raffermi par M. Drouyn de Lhuys et convint avec celui-ci que le lendemain matin jeudi 5 janvier, au conseil des ministres qui devait avoir lieu au palais des Tuileries, il annoncerait sa décision définitive de refuser les lettres russes.

Après le départ de M. Drouyn de Lhuys, l'empereur reçut M. de Morny, et celui-ci trouva le moyen d'obtenir de son maître un revirement complet. Quelle fut la cause de cette intervention inattendue? Plus tard M. de Morny se montra le protagoniste de l'alliance de la France avec la Russie; mais au commencement de l'année 1853 il ne devait pas avoir encore fixé ses idées sur l'orientation à donner à la politique extérieure de la France; sa démarche ne paraît donc pas avoir été inspirée par un sentiment particulièrement favorable à la bonne entente entre les deux pays. On a dit qu'il était alors très engagé dans les affaires de bourse et qu'il craignait qu'un éclat, tel que celui qui se préparait, n'amenât une baisse ruineuse des cours. Quoi qu'il en soit, comme il était homme de beaucoup d'esprit, il sut faire comprendre à l'empereur qu'il était facile, en admettant avec bonne grâce le mauvais procédé de l'empereur de Russie, d'en tirer un parti très profitable et de mettre tous les rieurs d'Europe de son côté; puis, de concert, tous deux préparèrent la scène qui se jouerait dès le lendemain à l'audience solennelle à laquelle on allait sans retard convoquer M. Kisselef.

Sans rien révéler de ce qui s'était passé entre lui et

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M. de Morny, l'empereur, le lendemain matin, quand le conseil se réunit sous sa présidence, déclara à ses ministres qu'à la réflexion il avait changé d'avis : en prenant les choses de trop haut vis-à-vis de l'empereùr Nicolas, il exposerait la France à un conflit pour une simple question d'étiquette, et il pourrait être taxé de se préoccuper davantage de sa dignité personnelle que des intérêts de la France. Confondu par cette déclaration qui renversait tout ce qu'il avait combiné la veille, M. Drouyn de Lhuys offrit aussitôt sa démission; quant à M. de Persigny, tout en se ralliant à la décision de l'empereur, il crut nécessaire de faire entendre au conseil un avertissement pour l'avenir : « Si l'empereur n'est pas un vrai souverain, dit-il, si ses pairs ne l'acceptent pas au même titre qu'eux-mêmes, c'est qu'ils dénient à la nation française le droit de disposer d'elle-même et de se donner un gouvernement. C'est donc la France qui est blessée, menacée dans l'exercice de sa souveraineté. Je vois là le symptôme d'une hostilité audacieuse qui ne tardera pas à se manifester d'une manière plus grave; car, après avoir pu nous blesser impuné* ment, pourquoi l'empereur Nicolas, dans son orgueil, ne se croira-t-il pas tout permis? » Et M. de Persigny concluait en recommandant de se préparer à la guerre avec la Russie.

A quatre heures de l'après-midi M. Kisselef. fut solennellement reçu aux Tuileries; selon l'usage, il fit un compliment banal à l'empereur, et lui présenta ses lettres. Alors Napoléon III, rompant avec la routine de ces sortes de cérémonies, brisa le cachet des lettres et les lut lentement, au lieu de les remettre toutes cachetées à son ministre des affaires étrangères dont il avait à bon escient refusé la démission; puis, d'une voix doucereuse, il s'adressa à M. Kisselef : « Vous remercierez chaleureusement Sa Majesté l'empereur Nicolas de sa bienveillance, et surtout dû

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mot bon ami dont elle s'est servie; car si Ton subit ses frères, on choisit ses amis. » On raconte que, tout à fait interloqué par cette ironique repartie, M. Kisselef sortit précipitamment des Tuileries en disant : « Décidément cet empereur est quelqu'un1. »

A Pétersbourg, quand on apprit la parole de l'empereur Napoléon, on sut l'apprécier, et l'on prêta immédiatement à l'empereur Nicolas une réponse de circonstance ; « Il vaut mieux pour l'empereur Napoléon avoir un bon ami qu'un faux frère. » Il restait seulement à l'empereur Nicolas à prouver qu'il était un bon ami. Du moins il tint à reconnaître immédiatement par une gracieuseté envers le représentant de l'empereur Napoléon la modération dont celui-ci venait de faire preuve. Apprenant incidemment qu'un courrier de cabinet avait apporté au général de Castelbajac ses lettres de créance2, il n'attendit pas que le général sollicitât une audience pour en opérer la remise ; mais de lui-même il le convoqua, et il profita de l'occasion pour lui donner spontanément des explications bien caractéristiques sur la politique qu'il entendait suivre dans le différend de plus en plus grave amené dans le Levant entre la France et la Russie par la question des lieux saints.

Le 16 janvier eut lieu au Palais d'Hiver, dans le cabinet de travail de l'empereur, l'audience du général. A peine ce dernier avait-il été introduit par le premier maître .des cérémonies, l'empereur vint à lui et, l'embrassant par deux fois, lui dit : « Je suis heureux que nos affaires de protocole soient enfin terminées : j'en remercie l'empereur Napoléon, et je le remercie en particulier de vous avoir confirmé

1. Mémoires du duc de Persigny. — Comte de Reiset, Mes Souvenirs. — Comte de Hùbner, Neuf Ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris.

2. Ces lettres de créance étaient littéralement calquées sur celles de M. Kisselef.

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dans votre position auprès de moi, mon cher général; je me plais à voir là une preuve de son amitié. » Là-dessus ayant pris sans les ouvrir les lettres de créance, l'empereur congédia le tnaître des cérémonies, et, faisant asseoir le général, il engagea avec lui une conversation familière, qui se prolongea pendant près d'une heure.

Relevant l'allusion que venait de faire l'empereur Nicolas à la terminaison heureuse des difficultés causées par la reconnaissance du nouvel empire français, le général commença : « Je me félicite avec Votre Majesté Impériale, Sire, de la modération et de la haute raison de l'empereur Napoléon, puisqu'elles empêchent le repos de l'Europe d'être compromis, et je lui dois en particulier beaucoup de reconnaissance pour m'avoir maintenu dans le poste de confiance que j'occupe ici; je désirerais pouvoir répondre à cette confiance en contribuant à renouer l'alliance si naturelle et si utile qui devrait exister entre nos deux nations et que les dernières négociations ont forcément refroidie. »

Prenant alors la parole, l'empereur Nicolas exposa longuement ses vues sur la situation actuelle : c< L'empereur Napoléon, dit-il, a trop d'élévation d'esprit, de cœur et de caractère pour ne pas juger sainement sa position et la mienne; et j'espère que notre franchise, notre estime mutuelle, et je puis ajouter ma vive sympathie pour sa personne, nous permettront toujours de tout concilier. Je vous l'ai dit et je vous le répète bien volontiers, mon cher général, personne n'a plus approuvé que moi et n'a plus contribué à faire approuver par les souverains mes alliés l'acte hardi et habile du 2 décembre et toute la conduite politique tenue par le prince Louis- Napoléon; et personne, s'il a confiance en moi, n'est plus disposé à appuyer tout ce qui pourra être personnellement avantageux à votre nouvel empereur.

Mais, étant donnés tous les changements de gouvernement que j'ai vus en France depuis que je suis sur le trône, pouvais-je prudemment, comme souverain, m'engager pour un avenir qui ne sera pas celui de l'empereur Napoléon ou qui ne ressortira pas directement de lui avec quelque certitude de durée? Puisje même, sous ce dernier rapport, avoir en ses collatéraux la même confiance qu'en lui? Croyez bien, mon cher général, qu'il n'est nullement question dans mon esprit du comte de Chambord, que je regarde comme impossible en France et même comme dangereux; mais je suis loyal, et je ne veux m'engager qu'à ce que je puis tenir; Dieu seul peut garantir l'avenir. » Puis, revenant à la qualification de bon ami dont il s'était servi à l'égard de l'empereur Napoléon dans les lettres de créance, il déclara : « Ma confiance est assurée depuis longtemps à votre empereur, et j'espère qu'il m'accordera la sienne comme à un vrai ami y car pour moi les mots ont un sens et ne sont pas de vaines paroles. J'attends sa réponse à ma dernière lettre1, et vous pouvez lui faire savoir que je désire avoir avec lui des rapports intimes qui peuvent souvent être plus utiles entre gens faits pour s'aimer et s'estimer que des rapports officiels. Qu'il s'adresse directement à moi par écrit, ou confidentiellement par votre intermédiaire, et je répondrai de même avec franchise; nous pourrons n'être pas toujours du même avis, mais en nous expliquant ainsi directement et franchement nous finirons par tout concilier et par nous entendre. » L'empereur Nicolas, on le voit, offrait de traiter les questions délicates en dehors de MM. de Nesselrode et Kisselef, qui n'étaient pas favorables à l'empereur Napoléon, et aussi sans doute en dehors de M. Drouyn

1. Peu de jours après, l'empereur Napoléon reprenait la correspondance directe avec l'empereur Nicolas, afin de lui annoncer son mariage avec MUe de Montijo.

de Lhuys, dont l'hostilité contre la Russie était notoire.

Après avoir parlé du désaccord désormais terminé qu'avait soulevé entre les deux pays la question de la reconnaissance de l'empire français, l'empereur Nicolas aborderait-il avec le général de Castelbajac l!autre question brûlante du moment, celle de la rivalité suscitée entre ces mêmes pays dans l'empire ottoman par la querelle sur la possession des lieux saints? L'empereur ne recula pas devant une explication, mais il la voila de réticences que le général ne sut pas remarquer. Nous avons déjà dit que l'empereur était très irrité contre le gouvernement ottoman, qui, par faiblesse devant les menaces de l'ambassade de France, avait plusieurs fois, dans le cours de l'année 1852, manqué de parole à la légation russe de Constantinople. Ayant accordé aux instances de celle-ci un firman qui confirmait et consolidait les droits octroyés sur les lieux saints par les précédents sultans à leurs sujets grecs et qui enjoignait au gouverneur de Jérusalem de « mettre tous ses soins » à faire exécuter ce firman, la Porte, intimidée par M. de La Valette1, qui, de son côté, voulait l'exécu- *

tion du firman arraché par lui en faveur des Latins, la Porte, disons-nous, avait fini, tout en leurrant la légation russe de promesses mensongères, par or-

1. On peut juger du ton employé vis-à-vis des Turcs par M. de La Valette en lisant les extraits suivants d'un résumé qu'il fit faire sur une de ses conversations avec le grand vizir Ali-Pacha et le ministre des affaires étrangères Fuad-Effendi (22 août 1852) : « Inattendu, injustifiable, injurieux au fond et dans la forme, cet acte (le firman du 21 mars) constitue une infraction flagrante des traités qui sont la base des relations de la France avec l'empire ottoman, et envers mon pays comme envers moi-même un manque )

de confiance et d'égard... Avec un luxe de tendresses pour nos adversaires qui se traduit par des expressions hyperboliques, et avec un dédain de la France et de ses droits que révèle le silence où ils sont tenus dans ce document, vous avez infligé un démenti insultant à toute la négociation et au négociateur du côté de la France. »

donner aux autorités de Jérusalem de s'en tenir aux prescriptions du premier firman, c'est-à-dire de celui des Latins. Les Russes, comme de raison, n'avaient pas été longs à percer à jour la ruse de la Porte; ils s'étaient surplace, à Jérusalem, opposés à l'exécution des concessions faites aux Latins, et ils avaient à Constantinople réclamé de la Porte la promulgation solennelle à Jérusalem du firman des Grecs, de manière que les habitants musulmans, bien instruits des droits de ces derniers et de l'approbation qu'y donnait le sultan, fussent incités à mettre obstacle, eux aussi, aux prétentions des Latins. Il est inutile d'ajouter que M. de La Valette avait lutté énergiquement pour empêcher cette promulgation; et finalement, par un faux fuyant tout à fait digne de Byzance, le firman grec avait été lu officiellement à Jérusalem, mais dans l'intérieur du konak, en présence de quelques fonctionnaires seulement, par* conséquent sans les conditions de grande publicité que réclamait la légation de Russie. Dans son irritation contre ces procédés des autorités turques, l'empereur s'était décidé à sévir contre le gouvernement ottoman de façon à l'amener à s'incliner, comme par le passé, devant le prestige de la Russie et à prouver, d'autre part, aux populations grecques du Levant que, malgré les efforts de M. de La Valette et des agents français attachés à la cause des religieux latins, les intérêts de l'orthodoxie, lorsqu'il les prenait en mains, n'avaient pas de déchéance à redouter. En conséquence, il avait, au commencement de janvier, ordonné la mobilisation du 5e corps d'armée russe cantonné en Bessarabie, puis celle du 4e, cantonné en Podolie et en Volhynie, et si ces mesures ne produisaient pas d'effet, il était résolu à s'engager plus avant dans la voie de la coercition.

La détermination de l'empereur, étant donné son zèle religieux, était compréhensible; mais ce qui

Tétait moins, c'était le rêve dont il commença alors à se bercer, d'obtenir dans ses entreprises contre la Turquie le concours de l'Angleterre. Sans doute les agents anglais en Turquie, à commencer par l'ambassadeur Lord Stratford de Redcliffe et son suppléant, le colonel Rose1, avaient hautement critiqué la politique française dans la question des lieux saints; et le secrétaire d'État au Foreign Office avait même, au mois de décembre, chargé l'ambassadeur d'Angle-* terre à Paris de conseiller au gouvernement français d'apporter plus de calme et de modération dans la négociation de cette question; mais si l'Angleterre donnait ce conseil, c'est parce qu'elle craignait (ainsi parlait le principal secrétaire d'État) que la Russie, dans le cas où la France lui ferait perdre du terrain à Jérusalem, ne cherchât à se « rattraper » autre part en Turquie, au besoin par le moyen d'une guerre2.

L'empereur Nicolas avait depuis longtemps prévu que tel serait le raisonnement du gouvernement anglais le jour où la Russie ferait mine de hâter l'arrivée de la « minute critique » pour la Turquie. Aussi dès l'année 1844, s'étant rendu en Angleterre pour y faire visite à la reine Victoria, il avait exposé à Sir Robert Peel, alors premier ministre, à Lord Aberdeen, alors secrétaire d'État au Foreign Office,, et au duc de Wellington, que la Turquie était tombée dans un tel état de décrépitude que sa dissolution était prochaine ; dans ces conditions, avait-il

1. Il devint plus lard commandant en chef de l'armée des Indes et Lord Strathnearn.

2. Lord Malmesbury à Lord Cowley, 20 décembre 1852 : « I must beg of you to do ail you can to show Drouyn de Lhuys that the Holy Places question, if roughly handled, is one that may bring on trouble and war... It is giving Russia an opportunity of bullying and degrading the Porte, and when she thinks she is losing ground at Jérusalem, she tries de se rattraper insome other places like Monténégro. »

dit, l'Angleterre avait le devoir de s'entendre avec la Russie, comme celle-ci s'était déjà entendue avec l'Autriche1, pour agir en plein accord au jour de la liquidation de cet empire « moribond ». Lord Aberdeen, de môme que le premier ministre Sir Robert Peel et que le duc de Wellington, n'avait pas fait mauvais accueil à ces ouvertures de l'empereur Nicolas, et celui-ci, dont l'imagination transformait facilement en réalités ses désirs, avait attribué à l'attention confiante prêtée à ses paroles par les ministres anglais le caractère d'un véritable engagement8. Or, le 24 décembre 1852, le cabinet tory présidé par Lord Derby avait été remplacé par un cabinet de coalition dont le premier ministre était précisément lord Aberdeen8 :J il est vrai que ce cabinet comptait parmi ses membres Lord Palmerston, le grand ennemi de la politique russe, mais ce dernier était relégué au département de l'intérieur, et il ne paraissait pas probable qu'il pût y trouver beaucoup d'occasions de rendre effective son animosité contre la Russie. Se croyant sûr des sentiments de Lord Aberdeen et se figurant que, sous l'influence de son premier ministre, l'Angleterre s'associerait à la Russie pour remanier l'état de choses qui périclitait dans le Levant; ne doutant pas, d'autre part, <Ju concours dévoué de l'empereur François-Joseph, qui lui devait en grande partie la pacification de ses Etats, l'empereur Nicolas se lança, au commencement de l'année 1853, dans des conceptions qui n'allaient à rien de moins qu'à renouveler pour la Turquie ce qui avait été fait au siècle précédent pour la Pologne, c'est-à-dire à dépecer morceau par morceau l'empire ottoman, en attribuant à l'Angleterre et à

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