A MES PARENTS
Qu'il me soit permis en commençant, non pas de payer, mais de reconnaître du moins les dettes de reconnaissance que la composition de cet ouvrage m'a fait contracter. M. Emile Bourgeois, professeur à la Faculté des Lettres et à l'Ecole Normale Supérieure, après mouvoir donné Vidée de ce travail, m'a toujours prodigué les utiles conseils de son expérience, et les encouragements de sa bienveillance cordiale. Je dois beaucoup à M. le Comte Emmanuel de Las Cases et à M. le Vicomte du Couëdic de Kergonaler, qui m'ont ouvert leurs archives de famille avec une amabilité pour laquelle je tiens à leur donner ici Vexpression publique de ma gratitude. A Paris et à Londres, MM. les bibliothécaires et archivistes se sont /}iis à ma disposition avec leur complaisance ordinaire : je tiens à remercier particulièrement MM. Pierre Caron et Schmidt, des Archives Nationales. MM. le Vicomte de Grouchy et Guillois, éditeurs du Journal de Gourgaud, m'ont donné des renseignements précieux. Enfin, Vobligeance de plusieurs de mes amis, MM. Jacques Chevalier, Maurice Legendre, Gabriel Leroux, Paul- Louis Couchoud, m'a permis de compléter, sur divers points, des recherches commencées.
Saint-Etienne, 27 février 1906.
LÉGENDE NAPOLEOMENN'E
AVANT-PROPOS
Le titre et le sous-titre de cet ouvrage se complètent et se précisent l'un l'autre : je n'ai voulu étudier, dans la formation de la légende napoléonienne, que la part que Napoléon, à Sainte-Hélène, y a prise; — et je n'ai voulu étudier l'œuvre de Napoléon à Sainte-Hélène, que comme ayant servi de base à la légende napoléonienne.
Légende napoléonienne : il est tout d'abord utile de préciser le sens de l'expression. Consisterait-elle en une complaisance exagérée de
AVANT-IMiOPOS .
l'ojjinion et de l'histoire pour telles assertions des bulletins, trop favorables à l'Empereur? Voir dans Essling une victoire, exagérer le nombre des morts ennemis à Eylau ou à la Moskowa, est-ce là la légende? — Ou bien, son caractère essentiel serait-il d'absorber dans la gloire de Napoléon le mérite de ses collaborateurs, d'enlever à Augereau Castiglione, Auerstaedt à Davout, à Portails ou Cambacérès le Code civil, pour lui tout attribuer? Ni l'un ni l'aulre sens ne me j)araît satisfaisant. Que l'opinion ait enflé l'importance des victoires napoléoniennes, qu'elle ait vu dans cette époque un hoaime, et négligé ses aides ou ses instruments, il y a là une simplification populaire inévitable, mais opérant dans le sensduvi-ai; les masses, qui ne peuvent garder tous les noms, ont gardé le plus digne de mémoire; le peuple, qui ne fait pas de statistique, a retenu une impression vraie de succès démesurés,— suivis de revers écrasants : le peuple, en cela, a résumé, il n'a pas créé de légende. La légende commence avec l'interprétation des faits : sur ce que Napoléon a fait, ni l'opinion ni l'histoire, à si courte distance, n'ont pu beaucoup se tromper. Mais qu'a-t-il voulu faire?
AVANT-PROPOS
Quels ont été ses principes, ses motifs? Pour/juoi a-t-il agi de telle façon? Ici les historiens entrent dans le terrain des discussions; ici, pour l'opinion, commence la zone légendaire.
A ces questions, de 1815 à 1851, les multiples historiens de Napoléon, la presse libérale ou bonapartiste, ont donné des réponses que l'opinion française adopta alors en majorité, et qui constituent vraiment ce qu'on peut appeler la légende napoléonienne. Et en voici quelques-unes :
Napoléon a été le représentant convaincu, désintéressé des principes de 89.
Napoléon, adepte des idées libérales, ne fut dictateur que par nécessité.
Napoléon, qui désirait la paix, a été perpétuellement contraint à la guerre par la coalition européenne.
Napoléon a soutenu et proclamé le principe des nationalités, etc.
J'appelle l'ensemble de ces idées et autres semblables légende napoléonienne, pour deux raisons : 1° souvent (je ne dis pas toujours), ces notions ne sont pas conformes à la réalité des faits; 2° Napoléon, en les exposant à Sainte-Hélène, a souvent (je ne dis pas tou-
jours) (liMornié scieiiinient la vérilé |)our les imposer à la croyance puljliqiie.
Cette fléfinilion donnée, mon dessein se conçoit plus clairement. Selon moi, ces opinions qui constituent la légende, les historiens et la presse les ont trouvées exposées d'avance dans les ouvrages de Sainte-Hélène; c'est là qu'ils les ont prises, de la bouche ou sous la plume de FEuipereur. L'origine de la légende est dans les Mémoires de Napoléon, écrits sous sa dictée, et dans ses conversations, recueillies par ses fidèles. Là se trouvent les textes sacrés, commentés par la foi populaire.
C'est une première démonstration à faire. Mais elle ne suffit pas. Il s'agit aussi de faire voir que celui c|ui a disjiosé ces éléments en vue d'un but politique à atteindre n'a pas eu souci d'être sincère ; qu'il a caché certains traits, en a modifié d'autres pour se montrer tel qu'il lui était avantageux de paraître aux regards de la postérité, en un mot, comme l'a dit la reine Hortense, « qu'il a arrangé sa vie, sa défense et sa gloire avec la coquetterie profonde d'un bon auteur de théâtre, qui soigne son cinquième acte et surveille les dispositions de l'apothéose finale » : auteui' de génie, sans
AVANT-PROPOS
doute, mais en usant assez librement avec son sujet.
Voici, pour remplir ce dessein, les lignes générales du plan que j'ai suivi :
1° J'ai examiné les conditions dans lesquelles l'œuvre historique de Napoléon à Sainte-Hélène a été composée : pourquoi elle a été écrite, c'est-à-dire quelles ont été à Sainte-Hélène les espérances et les intentions de Napoléon, sa politique, aussi active dans cette période de sa vie que dans les autres; — comment elle a été écrite, c'est-à-dire avec quels documents, quelles méthodes, à quelles dates se sont constitués les Mémoii-es écrits et ces Mémoires oraux, qui sont les conversations du maître recueillies par ses compagnons.
J'ai longuement développé cette partie de l'ouvrage; et peut-être la trouvera-t-on à la fois disproportionnée et aride; deux raisons pourront m'excuser : tout d'abord ce travail n'ayant jamais été fait, il importait de le faire avec quelque précision; — et si cette préface critique parait trop longue pour ce seul ouvrage, il est bon de remarquer qu'elle servira, le cas échéant (et avec les améliorations que le temps apportera), de base et d'avant-propos aux études
{[lie crautres Iravailleurs ou moi-niènie pourront consacrer au développeiiient ultérieur de la légende.
2° J'ai cherché à prouver que les éléments essentiels de la légende existent dans cette œuvre de Sainte-Hélène — écrite ou orale — et à les en dégager. J'ai, dans cette intention, opéré le groupement des textes contenant ces éléments. Je n'ai rien ajouté à leur classement et je les ai laissé parler. Si l'on trouve que telle partie de la légende est omise ou insui'fisamment représentée dans cette exposition, ma réponse sera simple : je m'en suis tenu aux textes, pour rester dans l'histoire et ne pas entrer dans le domaine de l'invention. Mais, à mon sens, les textes donnent les parties maîtresses de la légende.
3° Ces éléments dégagés, j'ai cherché à mettre en évidence leur caractère légendaire. Il ne sera pas inutile d'insister sur le mode de démonstration.
Pour obtenir la preuve cherchée, comparera-t-on les affirmations de Napoléon à Sainte- Hélène avec les faits, tels que l'histoire permet de les constater de 1769 à 1815? Un tel procédé serait probant si la légende était un assem-
AVANT-l'ROPOS
blage de faits coiilrouvés ; mais, telle c|iie je l'ai définie, c'est rassemblage des intenlioiis et des principes attribués à Napoléon. Sur ces intentions et ces piùncipes, l'étude des faits ne donnera jamais que des lumières incertaines : « \os actions, a dit La Rochefoucauld, sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu'il lui j)laît ». Que peut-on alors trouver de convaincant à opposer aux déclarations de Napoléon touchant ses intentions et ses principes? Z)'a«</'es déclarations du même personnage, différentes des premières, et qiion aurait des raisons de croire plus sincères.
Je me propose de montrer que ces déclarations existent; que, parmi les recueils de conversations de Napoléon, il en est un où sa pensée s'énonce plus franchement; que ce recueil est, sur les points essentiels de la légende, contraire aux autres ou tout au moins, différent d'eux. Par suite, le reste des mémoires écrits ou oraux peut sans doute être, dans le détail, véridique, historique, mais, dans les idées et les intentions générales, est politique, insoucieux de la vérité.
J'aurai atteint mon but si cet ouvrage peut devenir le commentaire probant du titre choisi