‹ Les origines de la légende napoléonienneChapitre 228 sur 286 · Id., 20 mars · texte numérisé non relu

Id., 20 mars

306 OmCINliS DE LA LKfîENDK N A P O I. li O N I E N N E.

nous pas souvent chez nous pareil phénomène? Avons-nous pour cpiclqu'un une afl'ection réelle, toutes ses paroles, tous ses actes seront Immédiatement, naturellement interprétés par nous dans le meilleur sens. Las C^ases, Montholon ne peuvent supposer que Napoléon se contredise, et s'il a paru le faire, c'est qu'ils ont mal compris : ils interprètent ou ils oublient.

Pour Montholon, il convient aussi de tenir compte de la date où fut écrit son livre. Sur de maigres notes, il rédige en 1840 les conversations de 1815 à 1821. Dans quelles conditions! Après Béranger et Victor Hugo, après tout le fourmillement de la presse napoléonienne, dans l'apothéose du Retour de rEnipereiirl A plus de vingt ans de distance, il peut attribuer à un interlocuteur ce que disait l'autre, donner à la discussion une marche et un caractère différents de ceux qu'elle avait ; inconsciemment, en 1840, il comprendra et développera ses notes conformément à l'idée, peu h peu imposée h tous, de l'Empereur selon la formule de la légende. Ses souvenirs ne sont plus à lui : l'enthousiasme et les croyances de tout un peuple leur communicjuent des couleurs nouvelles, les poétisent et les grandissent. Quelle sécurité présente ce témoignage tardif? Et peut-il tenir devant les notes journellement prises, immédiatement rédigées, de Gourgaud?

(; O U R G A U D ET SON J () i: U X A L . 307

O'Meara est un Anglais. Malgré son dévouement — tard venu — il reste un étranger. Devant lui, Napoléon s'observe, rappelé sans cesse au sentiment de la situation par le heurt des préjugés anglais, qui subsistent même chez ce témoin bienveillant. Que valent ces plaidoiries, pour connaître le fond de la pensée napoléonienne, à côté de libres causeries avec un compagnon d'armes ?

Reste Las Cases ; mais Las Cases, qui, comme Gourgaud, est complet et rédige sur-le-champ, est de tous le plus enthousiaste, le plus (ascinable, le plus prompt à abdiquer devant le maître sa pensée personnelle.

Gourgaud, lui, n'abdique pas; son impitoyable franchise, son besoin de discuter le maintiennent debout; sa plume, franche comme sa langue, note tout ce qu'il entend, tel qu'il l'entend, sans interprétation bienveillante, sans adoucissement. Adorateur lui aussi de Napoléon, il ne peut s'empêcher de nous montrer son idole telle qu'il la voit; et je pense, pour les raisons que j'ai développées, qu'il la voit lellc qu'elle s'est montrée.

C'est donc chez lui qu'on peut s'attendre à trouver ces accès d'involontaire franchise qui, parfois, dans l'âme impatiente et brusque de Napoléon, trahissaient l'habituelle diplomatie. C'est lui qui montre le Napoléon complet, avec ses deux pro-

308 OniGINES DE LA LEGENDE NAPOLEONIENNE.

fondeurs; et nous allons examiner ce que ce Napoléon comporte de nouveau.

Note addilionnelle. — On peut s'étonnei' que Napoléon, connaissant probablement le journal de Gourgaud, y ait laissé subsister des afSrmations contraires aux idées qu'il voulait donner de lui. Mais ce journal, à la différence de celui de Las Cases, n'était pas destiné à être publié, et ne la été que par hasard; dès lors, peu importait; et il est peu probable que Napoléon ait lu par le menu un journal aussi volumineux, et qui devait être pour lui terriblement fastidieux.

Page 1