CHAPITRE XXII
CONCLUSION
Bien des politiques furent surpris, le 10 décembre 1848, de voir se révéler le bonapartisme latent de l'opinion française. L'étonnement pouvait bien être de la naïveté. On avait pu constater les progrès de la légende napoléonienne, ses alliances successives ou simultanées avec les différents partis ou les nuances d'opinions. Le résultat pouvait se deviner d'avance.
De toutes les affirmations émises par Napoléon à Sainte-Hélène, il n'en est pas une peut-être qui n'ait été utile à son heure, qui n'ait servi de prétexte à un parti pour se dire l'héritier de Napoléon, qui n'ait fait pénétrer à un moment ou à un aiitie le nom de Napoléon dans les masses. Napoléon, dieu aux cent faces, a été successivement adoré sous chacune d'elles, conquérant, représentant de la Révolution, allié de l'Église, ami de la paix. De 1821 à 1870, les hymnes les plus divers, chantés
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en son honneur, ont trouvé leurs thèmes tout prêts dans la littérature de Sainte-Hélène.
De 1821 à 1848, le parti qui combat les Bourbons, qui les renverse en 1830, qui gouverne avec Louis-Philippe, c'est la bourgeoisie, enivrée par les idées libérales, mais voulant le libéralisme dans toute l'Europe, rêvant la guerre révolutionnaire, la propagande armée. En Napoléon, le guerrier lui plaît, sa gloire la séduit. Pourtant, entre ces amants de la liberté et l'Empereur, il y a le 18 Brumaire; entre lui et ces défenseurs des nationalités, il y a l'Europe foulée, le despotisme de la conquête. Mais Napoléon a préparé le terrain d'entente : le Mémorial est là pour expliquer qu'en Europe comme en France, Napoléon n'a jamais opprime par goût ou par principe; qu'il ne fut que le dictateur nécessaire de la lutte contre les rois; et l'alliance se fait sur ces bases. Dès 1821, le général Lamarque en donne un remarquable exemple. Quand Las Cases lui a exposé les intentions libérales de l'Empereur, et ajouté qu'il voyait en lui un de ses futurs maréchaux, Lamarque tombe en extase, et ne trouve pas assez d'éloges pour le mémorialiste'. Dans les
1. • Chaque mot de M. de Las Cases est de l'esprit, chaque sentiment est une vertu, chaque action de la générosité et de l'héroïsme; il fait honneur à la nature humaine. •■ {Mémoires du général Lamarque, Paris, Fournier, 1835; voir I, p. i'cO sqq., 381 sqq.; H, p. 401 sqq.)
curieux Mémoires do S;ilgucs', on peut suivre, de volume en volume entre 1814 et 1826, la réconciliation progressive de la bourgeoisie libérale avec Napoléon. Thibaudeau, dans son grand ■ouvrage sur le Consulat et V Empire" , se tait l'écho des déclarations de Sainte-Hélène en faveur des nationalités. Les premiers volumes de Thiers^, les deux Restaurations de Vaulabellc* sont la plus éclatante expression de cette alliance du parti libéral avec la légende napoléonienne; c'est ce parti qui achève l'arc de l'Etoile, fait de Versailles un Musée Napoléon, et satisfait le vœu de l'Empereur mourant en ramenant aux Invalides les cendres du héros '.
A partir de 1840, une force nouvelle entre en scène : le parti catholique, vigoureusement organisé, compte désormais, et va, en 1848, jouer l'un
1. Mémoires pour servir à F histoire <le France pendant le gouvernement de Xapoléon Bonaparte^ par J.-B. Salines. Paris, FayoUe, 1814-1826, 9 vol.
■2. Paris, Renouard, 183'», 10 vol.