‹ Les origines de la légende napoléonienneChapitre 56 sur 286 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Enimanuol-ALiguste-Dieudoiiné- M a ri us- Joseph, marquis de Las Cases, seigneur de la Caussade, Palleville, Couffinhal et Spugets, naquit en 1766 au château de Las Cases près de Revel (actuellement en Haute-Garonne). Sa famille, d'ancienne noblesse, devait son nom, disait-il, aux exploits d'un ancêtre qui alla en Espagne combattre les Maures, et reçut du roi de Portugal Alphonse- Henri, après un combat où il s'était distingué, « todas las casas )), toutes les maisons qui se trouvaient aux environs du champ de bataille. Ce guerrier, fixé en Espagne, avait eu parmi ses descendants le célèbre évèque de Chiapa. Mais un autre de ses descendants était revenu se fixer en France, et c'est de lui que notre mémorialiste tirait son origine.

Après une première éducation au château de Las Cases, puis dans une pension parisienne, il

SO O 11 IC I X E s D !■; LA LEGENDE N A 1' O L E O X I E X X E .

entra en 1777 à l'Ecole militaire de Vendôme et s'y tint dans un bon rang. Knvoyé en 1780 à l'Ecole niilitnire de Paris, où il connut le futur général llédouville, et le futur émigré Phélippeaux, il en sortit en 1782 pour être nommé garde de la marine. Embarqué sur VActif, il pril part h la dernière campagne de la guerre d'Amérique, et figura au siège de Gibraltar (1782-1783). Puis, de 1784 h 1789, il 6t successivement sur le Téméraire, le Patriote et V Achille des croisières dans les mers américaines, à Saint-Domingue, h Terre-Neuve, aux États-Unis, à la Martinique, où il connut la baronne de Tascher et sa nièce, la vicomtesse Joséphine de Beauharnais. Un examen brillant le fit nommer en 1789 lieutenant de vaisseau.

Un esprit vif, une culture assez solide et étendue, les qualités mondaines de la noblesse d'alors, tel était l'acquit de Las Cases à cette date. La maturité et l'expérience lui manquaient absolument, il allait les acquérir h une rude école.

Ardemment rovaliste, le jeune Las Cases passa l'hiver de 1789 au château de Vaudreuil, dans une brillante et imprudente compagnie, où l'on ne songeait qu'à rompre en visière aux idées nouvelles. « On a peine à comprendre, écrivait-il plus lard, quand on brûlait les châteaux partout, comment celui-là put échapper à cet honneur. Ce fut assurément une injustice : nous méritions et

ne semblions avoir d'autre soin que de l'obtenir'. » L'influence de cette société eut son résultat naturel. Las Cases alla en 1791 rejoindre les émigrés à Worms.

Il prit part avec l'armée de Condé au siège de Thionville, en 1792, puis vint la débandade, et il passa en Angleterre. Là, malgré de belles relations, il connut la misère. « J'ai donné des leçons pour un schelling, à des distances où j'usais le double en souliers. » Pendant le dur hiver de 1794 il restait au lit presque toute la journée pour avoir moins froid, couvrant ses pieds de sa malle vide, dont il avait vendu le contenu. Un heureux hasard l'empêcha de prendre part à l'expédition de Quiberon.

Cependant, il avait trouvé des leçons ii donner. 11 fut aidé aussi par la vive, et, senible-t-il, très pure amitié que lui avait vouée une Française mariée en Angleterre, lady Clavering. En 1799, il tira des leçons qu'il avait données la matière d'un Atlas historique et géographique publié sous le nom de Lesage : cette production eut un vif succès. La même année, il épousa une amie d'enfance, Henriette de Kergariou.

L'année 1802 le vit rentrer en France, d'abord

1. Celle citalion et celles de ce cliapilre, dont je n indiquerai pas la source, sont tirées des papiers communiqués par le comte de Las Cases, registre b. Mémorandum de mes années.

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en contrebande, comme précepteur des enfants de lady Clavering, puis ouvertement. Ces onze ans d'exil l'avaient mûri; il en rapportait une culture approfondie par le besoin même où il avait été de se faire professeur, et une connaissance étendue du monde et des mœurs de l'Angleterre.

Il fut lent à se rallier à l'Empire. Des amis pourtant, Decrès, Clarke, l'y poussaient, lui offraient des emplois. Joséphine, qui se souvenait de l'avoir vu à la Martinique, lui fit offrir une place de chambellan, qu'il refusa (1805). Ce n'est qu'en 1806 qu'il se fît présenter h la cour. Encore se tint-il un peu à l'écart, se refaisant une fortune par les éditions successives de son Atlas. Baron d'empire en 1808, il ne se mit en avant qu'en 1809, s'offrant comme volontaire lors de l'expédition anglaise contre Flessingue. Il fut nommé capitaine-adjoint provisoire à l'état-major du général d'Hastrel, chef d'état-major du prince de Ponte-Corvo, et servit à l'armée d'Anvers de septembre 1809 h janvier 1810.

Cela le mit en relief. Il fut nommé cliambellan le 21 décembre 1809 et, le 27 juin 1810, maître des requêtes au conseil d'État, comte de l'Empire le 15 août 1810. En même temps, il reçut, coup sur coup, plusieurs missions assez importantes : en Hollande, lors de l'annexion, pour <( surveiller la réunion des objets relatifs à la marine » (décret du

lOjuilletlSlO), — enIllyrie(décretdu6juinl8U), pour régler les questions relatives à la dette illyrienne; — enfin, dans la moitié occidentale de l'Empire (à l'ouest d'une ligne tirée d'Anvers à Toulon), pour inspecter les dépôts de mendicité et les maisons centrales de détention (18 avril 1812).

Chevalier de l'ordre de la Réunion (11 avril 1813), il offrit en don patriotique, lors de la campagne de 1813, mille francs, un cheval, et son contingent de conseiller d'État. Nommé chef du premier bataillon de la 10'' légion de la garde nationale (Il jiinvier 1814), il commanda la légion entière lors de la bataille de Paris. Sa conduite fut digne lors de la chute de Napoléon : il refusa son adhésion au gouvernement provisoire tant que l'abdication ne fut pas officiellement connue, et n'envoya cette adhésion que le 12 avril. Lors de la réorganisation du conseil d'Etat par les Bourbons, il demanda le poste de conseiller d'Etat par une lettre où il ne reniait rien de son passé et déclarait que « toutes les fois qu'il s'était connu des devoirs, il les avait rcmjilis jusqu'à leur extinction ». Sa demande fut repoussée, et il alla passer quelque temps à Londres « pour se distraire des malheurs de la patrie ». Les Cent Jours le firent conseiller d'Etat (23 mars 1815) et le refirent chambellan. Le Mémorial nous dit comment il obtint, le 25 juin,

8i oiii(;iM. s i)i: LA LE(;i;xnF. napoléonienne.

d';ici'(iiiip;iginT ?\;i|)olLon ;i llochclurt, of, le 2 août, à Sainle-IIcUne.

Le '2r> novembre 1816, ay.Tnt tentù d'envoyer un message secrel à son amie lady Clavering et au prince Lucien Bonaparte, il fut enlevé de Longwood et, le .10 décembre, renvoyé de Sainte-Hélène. On le retint au Cap jusqu'au 20 août 1817; autorisé à retourner en Europe, il toucha en Angleterre le 15 novembre, mais on lui en interdit le séjour, et il fut débarqué à Ostende. Chassé de partout, il trouva enfin un asile à Francfort sous la protection de l'Autriche (décembre 1817) et passa là, puis dans différentes villes allemandes, puis en Belgique les années de 1817 à 1821. La mort de Napoléon lui rouvrit la France.

De 1817 à 1821, surtout avant le retour de madame de Montholon, il fut en Europe le fondé de pouvoir de Napoléon, s'occupant de lui fournir de l'aroent, des livres, envoyant des mémoires en sa faveur au Conniès d'Aix-la-Chapelle. La reconnaissance de Napoléon lui légua 300 000 francs, dont 50 000 seulement lui furent payés. En 1823, il publia le Mémorial de Sainte-Hélène , qui eut le plus gr;ind succès et l'ut réédité souvent.

La révolution de 1830 lui donna l'occasion de jouer sur ses vieux jours un rôle politique. Nommé lieutenant-colonel de la 2' légion de la garde nationale de la banlieue de Paris (1(\ juin 1831),

élu député de l'arrondisseiniMit de Saiiit-Donis (juin 1831 ), oiricier de la I.é^-idU d'iioiinrnr le 19 octobre 1831 (Napoléon l'avait l'ait chevalier sur le Bellèroplion), il siégea jusqu'en 1834 dans les rangs du parti du mouvement. Réélu ii Saint- Denis en 1839 sur un programme hostile au ministère Mole, il mourut en 1842.

Aucun des auteurs de Sainte-Hélène (sans en excepter Napoléon) n'a été lu autant que Las Cases. La popularité de son œuvre a été telle que l'auteur v a été comme absorbé : le public, qui sait qu'il s'est écrit à Sainte-Hélène un ouvrage intitulé le Mémorial, attribue communément cet ouvrage à Napoléon. Peu de gens donc ont une opinion sur Las Cases. En revanche, les historiens qui en ont eu une ont varié beaucoup dans leurs appréciations : l'un a vu en lui « un diplomate éprouvé », qui « inspira à Napoléon les moyens de résistance qu'il employa' », et cette opinion paraît reposer sur des dires de Forsyth insufhsamment contrôlés'; — l'autre, « une trompette libérale », dont Napoléon se serait servi « pour amuser le monde libéral' »; et l'auteur qui parle ainsi avoue naïvement que sa mauvaise humeur contre Las Cases provient de ce que celui-ci ne lui a pas

1. Bondois, Napoléon et la société de son temps, Paris, Alcan,

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