LETTRE DUN SÉNATEUR A UN PAYSAN D'ALSACE
Mon cher concitoyen,
Il y a un an, à cette môme place, vous m^avez fait la leçon à propos d^nstruction publique ; vous ne vous fâcherez pas si je vous la fais à mon tour sur la même question.
Vous avez adresse une pétition au Sénat, réclamant Pinstruction obligatoire pour les petits garçons et les petites filles ; si vous m^en croyez, vous en adresserez une à votre conseil municipal dans laquelle vous réclamerez de lui Pinstruction facultative pour les hommes et les femmes. Informez-vous auprès de votre maire ; il vous répondra que depuis plus de deux ans on Pa invité, de la façon la plus pressante, à créer dans sa commune une bibliothèque à Pusage de tous ses administrés. On y est revenu à plusieurs reprises, et dans le mois de juin de cette année, il recevait de son préfet une circulaire commençant ainsi :
(i) Industriel alsacien du 1*" janvier 1863.
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Monsieur le maire,
Par ma circulaire du 26 juin 1860, j'ai appelé particulièrement votre attention sur la nécessité d'organiser des bibliothèques communales placées dans les écoles mêmes sous la surveillance des instituteurs publics...
Qu^a-t-on fait jusqu'à présent chez vous?
Cesi bien commode de se plaindre du gouvernement, quand il ne fait pas ce qu^on lui demande, et de lui infliger la responsabilité de tout le mal, quand soi-môme on ne veut pas faire ce quHl demande pour le combattre. Si le gouvernement a ses devoirs, pensez-vous par hasard ne pas avoir aussi les vôtres? Je voudrais donc inviter ceux qui ont applaudi à vos exhortations de Tan passé, à prendre maintenant les miennes en considération.
Vous m'avez rappelé que le suffrage universel avait mis entre vos mains une force immense qu'il importait d'éclairer pour qu'elle ne demeure pas aveugle ; je vous le rappelle à mon tour, et en attendant que vos enfants, i cette graine de souverains >, comme vous disiez, soient devenus grands, ne croyez-vous pas qu'il y aurait à s'occuper dès à-présent des souverains d'aujourd'hui? Nous l'avons cru pour notre compte, et il y a longtemps déjà qu'on parle au ministère de l'intérieur de bibliothèques communales, au ministère de l'instruction publique de bibliothèques ' scolaires, aux préfectures de bibliothèques communales placées dans les écoles, ce qui réunit les deux projets en un seul. On en parlera long-
SUR LES BIBLIOTHÈQUES COMMU.NALES 57
temps encore si vous ne prenez pas à cœur de les avoir ; car nous ne pouvons rien sans vous. Vous êtes trop, et avec la meilleure volonté du monde nous ne pouvons donner Fimpulsion qu^à ceux qui ont envie de marcher.
Assurément, si le gouvernement expédiait demain à votre commune une centaine, ou deux, de caisses de livres, tout le monde y battrait des mains, sauf à ne pas lire les livres. Encore pourrait-il bien s'en trouver pour demander qu'on leur fasse par-dessus le marché le bâtiment destiné à loger leur bibliothèque, sauf à ne pas entrer ensuite dans le bâtiment. Cherchez quelque part le chiffre des communes qui sont en France : vous comprendrez de vous-même, ssins qu on vous le dise, que ce n'est pas ainsi que les choses peuvent se faire. Il faut quêtons, chacun chez vous, vous en fassiez votre affaire. Il faut vous dire que vous avez un devoir à remplir envers la patrie, si ce n'est envers vous-mêmes, que vous tenez ses destinées entre vos mains, et que c'est la trahir de ne pas chercher à vous instruire, quand l'occasion vous en est offerte.
Il s'est formé à Paris, si vous l'ignorez, une société qui s'est appelée la Société Franklin, du nom du grand Américain qui avait consacré sa vie à l'instruction et à la liberté de son peuple : l'une ne va pas sans l'autre. Cette société, qui siège au Conservatoire des Arts et Métiers, s'est donné pour mission de propager les bibliothèques municipales par toute la France, et d'aider de ses conseils, de ses démarches, de son influence, tous les hommes de cœur qui voudront commcu-
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cer. Elle a pour président un membre de Tlnstitut, propriétaire dans le Bas-Rhin, M. Boussingault, et je soupçonne fort son secrétaire d^ôtre Alsacien : il s^appelle Meyer. Pour ne citer qu^un seul de ses autres fondateurs, il y en a un qui est aide-de-camp de Tempereur. Rien n^est plus facile que de se mettre en rapport avec elle. Le premier venu peut faire cela : il ne lui en coûtera qu'Hun timbre de quatre sous.
Que celui-là réunisse d'abord autour de lui ceux de ses concitoyens qui sont en état de comprendre de quelle importance serait pour une commune une bibliothèque ouverte à tous, où chaque petit cultivateur trouverait les ressources d'instruction que les riches seuls peuvent se donner. Que tous ensemble ils aillent demander à leur conseil municipal un vote qu'il ne peut pas refuser ; et, chacun ne dcmnàt-il qu'un volume pour sa part, ils auront fondé une bibliothèque communale qui grandira bientôt, s'ilplait à Dieu.
Vous ferez ensuite vos observations au gouvernement, si vous en avez à faire. Aide-toi, le gouvernement t'aidera.
Pour copie conforme :
Jean Macé.
HliTOiaE
D'UNE BIBLIOTHÈQUE COMMUNALE (i)
Il y a un mois environ, un homme de bonne volonté se présenta chez le maire de Beblenheim, avec une douzaine de volumes sur le plat desquels la main du relieur avait frappé en lettres d^or ces mots : Bibuothêque communale de Be-
BLENHRIM.
Cette bibliothèque n^existait pas encore, mais il avait pensé que c^était le meilleur moyen de la faire exister, et il ne s^était pas trompé. Séance tenante, on convint de ceux dont on pou-
(1) Courrier du Bas-Rhin du 29 janvier 1863. — M. Jean Macé a raconté avec plus de détails et avec un grand charme intime l'histoire de cette création dans une série d'articles intitulés « le Pensionnat du Petit- Château à Beblenheim, n et qu'a publiés la Revue alsa^ cienne de mars, juillet et novembre 1880. On retrouvera ces articles dans un des volumes qui vont suivre. (Note de rédileur).
vait de confiance réclamer le concours pour doter la commune d^une bibliotlièque, et le lendemain la lettre suivante partait pour Paris :
A Monsieur le président de la société Franklin, au Conservatoire des Arts-et-Métiers, à Paris.
Monsieur,
Désirant établir à Beblenheim une bibliothèque communale, dont les premiers volumes viennent d'être donnés à la commune, nous avons voulu entrer en rapport avec la société Franklin, récla-* mer son concours, et lui offrir le nôtre pour aider à rétablissement de bibliothèques semblables dans les communes qui nous avoisinent.
Nous attendons, Monsieur, les instructions de la société, et lui envoyons lep assurances de notre entier dévouement à Tœuvre patriotique dans l'intérêt de laquelle elle s'est constituée.
Les membres de la commission provisoire de la bibliothèque communale de Beblenheim :
MM. Jacques Vogel, maire;
Chacles Bœgner» pasteur ; Jacques Vogel, instituteur ; Augustin Schmidt, instituteur; Jean Mac^., professeur ; Paul Ortlieb, propriétaire ; Henri Sattler, id. ; Daniel Saltzmann, id.
La société Franklin dont Texistence n^est pas encore assez connue dans les campagnes, a été autorisée le 18 septembre 1862, par le ministre de rintérieur. Elle a pour président M. Boussingault, Pillustre savant dont le nom seul est une garantie d^amour sincère du progrès, et voici Fart. 2 de ses statuts :
La société a pour objet de proposer l'établisse-
d'u.xe bibliothèque commu.nale 61
ment de bibliothèques municipales dans les localités qui en manquent, d'aider de ses conseils celles qui s'organisent, de leur communiquer le catalogue des livres qui méritent d'être recommandés, de les encourager par des dons en livres ou en argent, de se charger pour elles de leurs acquisitions, le tout sans frais, et sans aucune responsabilité à sa charge.
Elle ne sHmmisce jamais dans les détails dHntérieur des bibliothèques, à mains d'y être invitée par elles.
Quelques jours après le départ de la lettre reproduite plus haut arriva la réponse suivante :
A Messieurs les membres de la bibliothèque communale de Beblenheim.
Messieurs,
Nous sommes fort touchés de Tempressement que vous avez mis non-seulement à fonder une bibliothèque, mais encore à recourir à notre société. Vous ne pouviez mieux répondre à la pensée toute d'émancipation intellectuelle et de civilisation qui nous a inspirés, et nous augurons bien du succès futur de votre œuvre pour la commune de Beblenheim.
Etablir la cotisation sur une très faible base, intéresser à la lecture de vos livres le lecteur par la pensée qu'il en est le copropriétaire avec ses compatriotes et voisins, lui donner des livres bons et utiles, au lieu de lectures mensongères et stériles, organiser surtout le prêt par la facilité pour l'emprunteur, muni d'un livret, de venir prendre et échanger le plus souvent possible, ne pas laisser les mêmes livres dans les mêmes mains, et faire car^ tonner tous ceux qui sont brochés, voilà avec mon rapport imprimé sur la matière, les seuls secours que nous puissions vous donner en ce moment.
Mais vous recevrez sous très-peu de jours une circulaire qui, destinée à satisfaire aux besoins de
livres de tous les cantons de France, sans les in* duire en grosses dépenses, répondra plus directement et plus effîc€Uîement à la lettre que vous nous avez fait Thonneur de nous écrire.
Recevez en attendant. Messieurs, Tassurancede notre sympathie pour votre œuvre, et de toute notre considération.
Mever, secrétaire général.
Au reçu de la lettre de M. Meyer, la commission provisoire se réunit pour la première fois à la mairie, afin dé délibérer sur les mesures à prendre. Dès Fabord, la cotisation qu^on lui indiquait fut écartée en principe. La cotisation est excellente au sein des agglomérations ouvrières, dans les centres populeux, pourvus à peu près partout de bibliothèques ouvertes au public, mais d^un accès peu commode pour les ouvriers. Elle leur donne des bibliothèques où ils sont chez eux, quHls ont créées de leurs deniers, et le fait même de cette création suffit déjà à relever leur moral. Comme le dit très-bien M. Meyer dans le rapport qnHl avait envoyé, et qui a trait à la Bibliothèque des amis de Pinsiruction du S^ arrondissement de Paris : t Par Tassociation on se rend fort, par la cotisation on se rend digne. On devient possesseur du livre qu^on lit, et sa lecture, au lieu d'une faveur, devient un droit. •
Dans les communes rurales, où d^une part rien n'existe qui ressemble à ces grands dépôts publics de livres que possèdent les villes, où de Tautre tout se passe en famille, la cotisation irait droit contre le but qu'on doit se proposer dans la création des bibliothèques communales. Il s'agit de constituer à la commune le patrimoine litté-
d'une bibliothèque communale 63
raire et scientifique, si je puis m^exprimer ainsi, qui lui a manqué jusqu^à présent. Par la cotisation on créerait une propriété privée, restreinte aux seuls membres de Tassociation. De plus, ici les convenances de Thomme qui travaille ne sauraient être subordonnées à celles de Phomme de loisir. Tout le monde travaille, j^entends du travail manuel : les heures et les jours de la bibliothèque communale sont forcément les heures et les jours du repos des bras.
Il fut donc décidé qu^on demanderait au conseil municipal de décréter par un vote la création d'une bibliothèque communale, et de donner une existence légale à la commission provisoire qui s^était constituée bénévolement, en lui confiant Porganisation de cette bibliothèque. Pour ne pas grever le budget de la commune d^une dépense imprévue trop forte, on convint qu^on réclamerait seulement du conseil les fonds nécessaires à Pacquisition du cachet de la bibliothèque et à rétablissement des rayons où les livres seraient rangés dans la maison d'école, les membres de la commission se chargeant de pouvoir par eux-mêmes, avec l'aide de leurs concitoyens, à la réunion des premiers volumes.
Toutefois, afin de constituer une ressource permanente à la bibliothèque et faire contribuer directement ses lecteurs à son développement, il fut dit qu^une taxe de cinq centimes serait prélevée sur chaque volume mis en lecture. Une considération, tirée des habitudes d^esprit de la campagne, militait du reste en faveur de l'établissement de cette taxe Ce qui est entière-
6i HISTOIRE
ment gratuit y est vu d^un œil indifférent.
La commission prit une dernière mesure avant de se séparer. Il y a à Beblenheim un pensionnat dont la directrice, Mlle Verenet, avait déjà fait, il y a plus de dix ans, une tentative, impuissante il est vrai, pour créer dans la commune une bibliothèque à Tusage de tous. Son dévouement bien connu à tout ce qui est d^intér^t public la désignait à Pavance comme un des plus surs appuis de la bibliothèque communale. Un membre de la réunion proposa de Tinviter à faire partie de la commission, jusqu^alors exclusivement masculine, et la proposition fut adoptée à Tunanimité, à la fois comme hommage personnel, et comme exemple à donner aux communes qui voudraient aussi créer des bibliothèques. Invoquer pour elles le concours des femmes, c^est le moyen le plus certain d^assurer leur succès.
Le conseil municipal de Beblenheim a voté tout ce qui lui avait été demandé, plus 50 fr. pdur le premier fonds de caisse, et maintenant notre bibliothèque communale existe. Elle n'a pas encore de quoi remplir un seul rayon, mais elle existe. Qui sait ce quelle aura dans dix ans d'ici (i)?
Je n'ai pas craint de me faire l'historien d'une création où mon nom se trouve mêlé à ceux des hommes de cœur qui se sont mis en avant avec moi, parce que ce n'est pas le moment de faire
D^UNË BIBLIOTIIÈQUË COMMUNALE 6$
lie la modestie quand on a voulu pr«}cher d^exeiuple^ et montrer aux timides, aux défiants, aux irrésolus, combien inaction est facile dès qu^on ag*t. Assurément, le besoin d^avoir des bibliothèquf^s publiques ne tourmente pas encore tous les habitants de la campagne : cVst dans la règle. En fait d^art et d^instruction, les besoins personnels sont précisément en sens inverse du besoin social. Il faut avoir mordu à la grappe pour en apprécier la saveur*
On s^abuserait toutefois étrangement si Ton se croyait encore au temps où La Bruyère pouvait écrire sa fameuse définition du paysan :
c L^on voit certains animaux farouches, des • mâles et des femelles, répandus par la cam- ■ pagne, noirs, livides, et tout brûlés 4u sof leil, etc. 1
La révolution française a passé là-d«^ssus. Aujourd'hui le paysan est propriétaire du sol* Il s'est formé une bourgeoisie des campagnes qui envoie aussi ses fils au collège, et qui gémit tout bas de Pinsuffisance des ressources d'instruction qu'elle trouve près de sa glèbe, la glèbe moderne, celle à laquelle on s'enchaîne soimême. Lui mettre en tète la création des bibliothèques communales, c'est la placer sur une voie qui la mènera plus loin qu'elle ne pense, et qui l'écartera chaque jour davantage du chemin des villes, où les jouissances intellectuelles l'attirent peut-être autant que les questions de salaire y attirent les journaliers. Pour cela, il est indispensable que les hommes qui comprennent se mettent en avant. Il en est qui se plaignent de
ne pouvoir rien faire d\itile en ce moment. Voici quelque chose d^utile à faire, de plus utile qu^on ne saurait le dire dans un article de journal. Et Ton ne peut se retrancher derrière une objection de difficultés k vaincre. Il n^y a nulle oppo-* sition à redouter, pas même Pautorisation à de* mander : on se rend purement et simplement à une invitation que le gouvernement a faite de lui-même et dans les termes les plus pressants.
Tai là sous les yeux une circulaire du 30 juin de Tannée passée, avec ces mots en vedette : très urgent^ envoyée par le préfet du Haut-Rhin au maire de Beblenheim, et qui commence ainsi :
Monsieur le maire,
3 Par ma circulaire du 26 juin 1860, j'ai appelé particulièrement votre attention sur la nécessité d'organiser des bibliothèques communales placées dans les écoles mêmes sous la surveillance des instituteurs publics.
Et que disait cette circulaire du 26 juin 1860?
L'administration supérieure attache une importance particulière à rétablissement de bibliothèques scolaires, en raison des résultats qu'elle en espère pour rinstruction et l'éducation de la population.
Quiconque voudra se mettre en avant est donc assuré de ne rencontrer que des encouragements et des félicitations, ainsi que nous en recevions déjà à Beblenheim, avant même d^avoir commencé. L^autorité ne saurait manquer de favoriser de tout son pouvoir ceux qui se présenteront pour aider à Taccomplissement de son vœu qui
D^UKE BIBUOTHÈQUE COMMU>'ALE 67
restera stérile tant que les dévouements indivi* duels ne se mettront pas dans chaque commune à son service. Elle a déjà deux ans et demi de date, cette circulaire du 26 juin qui témoigne « de rimportance particulière • attachée par le gouvernement à rétablissement des bibliothèques rurales. Qu^y a-t-il encore de fait dans les communes du Haut-Rhin ?
Il ne faut pas être injuste, cependant, et demander au gouvernement ce qu^il ne peut pas' donner, Faction, la vie. Si Ton ne se décide pas à vivre, à agir soi-même, les gouvernements se succéderont, uniformes sous leur apparente diversité ; on les critiquera tous, les uns après les autres, et rien ne se fera.
On s^occupe très-sérieusement en ce mome nt au ministère de ^instruction publique de Torganisation des bibliothèques scolaires imposées, de guerre lasse, à toutes les communes de France par un arrêté de M. Rouland, qui aura un jour sa place dans Thistoire du pays, et il sortira quelque chose sans aucun doute de ce grand eF*fort administratif. Mais M. Rouland reconnaissait lui-même, dans une circulaire du 31 mai 1860, la nécessité absolue du concours des populations pour le succès définitif de Pœuvre qu'il méditait déjà :
Doter les populations laborieuses d*un fonds d'ouvrages intéressants et utiles est un besoin qui chaque jour se fait plus sérieusement sentir. Une vaste organisation de bibliothèques communales répondrait à ce but ; mais cette organisation présente des difficultés qu'un concours multiple de volontés et do sacrifioespermettraitseulde résoudre complètement.
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Cest donc de Pinitiative individuelle, et d'elle seule, qu'il faut attendre la réalisation complète de cette • pensée toute d'émancipation intellectuelle et de civilisation, i qui a inspiré la société Franklin, ainsi que le disiit son secn?taire. Cette société qui compte pour fondateurs, à côté du membre de l'Institut, son président, un aide de camp de l'empereur, deux membres de l'Académie française, un inspecteur général des études, cette société promet à toute tentative son influence morale, ses conseils et ses démarches : cela, joint aux appels réitérés du gouvernement, doit suffire comme appui extérieur. Les dons de livres et d'argent seront les bienvenus, s'ils viennent ; mais il faut apprendre à com-* mencer sans eux.
C'est par dizaines et par centaines de Aiillions qu'il faudrait compter, si le gouvernement était mis en demeure d'improviser, à l'heure qu'il est, des bibliothèques sérieuses dans toutes les communes de France, et nous sommes encore loin du jour où les dépenses d'instruction publique feront à ce point figure au budget. Compter sur soi-même dans les affaires d'intérêt général est une habitude que nous avons trop peu dans ce pays : il est bon d'en faire l'apprentissage. Et, d'ailleurs, une bibliothèque sortie lentement du sein même de la commune lui sera mille fois plus chère que si on la lui avait expédiée toute faite. C'est une question de maternité bien facile à comprendre.
Ai-je besoin d'ajouter que si l'on veut maintenir ces créations nouvelles dans les conditions
d'une bibuothéque communale 69
excellentes où elles se trouvent placées, on doit s'imposer la loi de choisir les livres avec un soin scrupuleux, de n'en admettre aucun qui puisse rien elTaroucher, et d'abdiquer résolument tout intérêt de secte et de parti. Il en est un plus grand qu'il faut sauvegarder avant tout, l'intérêt du pays, qui est assez évident ici pour couper court à toute arrière-pensée.
Il reste encore assez de livres possibles, en dehors des préoccupations religieuses ou politiques, pour qu'on ait l'embarras du choix. De livres exactement appropriés aux besoins et aux moyens d'instruction des populations actuelles de la campagne, c'est autre chose : ces livres-là sont à faire. Il n'existent pas par une raison toute commerciale : on n'en avait pas le placement. Que des bibliothèques communales s'établissent sur toute l'étendue du territoire, on verra se renouveler un fait qui se produit à chaque instant dans l'industrie. Une classe nouvelle de lecteurs provoquera l'apparition d'une librairie nouvelle.
Du reste, si dans les achats on est tenu, en bonne administration, de se régler strictement sur le niveau actuel, on peut le dépass^^r hardiment dans les dons. Il est destiné à se relever, et les fils liront ce que les pères n'auront pas lu. Le jour viendra, — il serait triste d'en douter, — où le cultivateur, assis le soir devant sa porte, pourra parler avec ses voisins de toutes les grande.^ conquêtes de l'esprit humain. Ce jourlà, ce ne sera pas sans reconnaissance qu'on prononcera dans une commune les noms des fondateurs de sa bibliothèque.