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EN FRANCE

Voyez les Allemands, puisque nous parlions d^eux tout à Pheure ! ils n^ont pas toujours eu cette liberté politique dont ils sont si (iers vis-àvis de nous, maintenant que nous avons enrayé. Croyez-vous quHIs se soient croisé lés bras, et qu^ils niaient rien dit, ne pouvant tout dire ? Ils ont travailla ; ils ont produit. Dans Part, dans la scieàce, dans Phistoire, dans la philosophie ils ont fouillé tontes les grandes questions qui plagient au-dessus des coups d^épingle de la politique. Ils ont fait descendre dans les couches inférieures ^e la population des flots de connaissances, qui feraient monter le rouge au front d^un Français, sHl voulait essayer la comparaison. Quand le jour est airivé, voilà un peuple qui s^est trouvé prêt, qui avait la vie partout, et auquel il ne reste- plus aujourd%ui qu^à la centraliser.

Nous autres, qui voulons décentraliser maintenant, revenons à leur commencement. Résignons-nous à ouvrir pour notre compte, chacun chez nous, le sillon quHls ont si laborieusement creusé, et rappelons la vie aux extrémités par le seul procédé qui soit décisif, en vivant. S^il en coûte trop à notre paresse, ayons au moins le bon esprit de nous taire. Il n^apasle droit de réclamer contre son peu d^importance, celui qui a écrit au-dessus de sa porte :

Ici Von dort

Je.vn Macé.

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LES BIBUOTUfipS POPULAIRES (1)

Le commencement indispensable de Tinstruciion du peuple, c^est de lui apprendre à lire, et la France aura fait un grand pas le jour où elle aura rejoint sur ce terrain des pays auxquels elle se croit bien supérieure, comme le Danemark^ par exemple, où sur 1000 habitants on en trouve 1 ne sachant pas lire. Mais à quoi servira au peuple de savoir lire, s^il n^a rien à lire ? Le complément de Técole primaire, c^est donc la Bibliothèque populaire. La première est la clef, mais Pautre est la maison. Avoir la clef sans la maison, on ne peut pas précisément appeler cela être logé.

Tendre la main aux ignorants afm de les élever à rinstruction, pour nous autres chrétiens qui sommes tenus de les regarder comme des frères devant Dieu, c'est un devoir religieux dans la plus stricte acception du mot. La charité pour Fume ne doit pas nous être moins sacrée i]ue la charité pour le corps, et les ûmes qui ne se sont pas éveillées à la vie, faute d'aliments,

(1) Courrier du Bas-Rhin du 25 avril 1862. Cet article a été écrit à propos de l'Organe des Bibliothèques populaires^ revue trimestrielle publiée par L. Bretegnier, pasteur à Beulal, par risle-sur-le-Douba. Prix d'abonnement : 1 fr. 50.

nous accusent aussi sévèrement là-haut que les corps qui meurent d^inanition.

Même en ramenant la question à des proportions purement humaines, c^est encore un devoir sacré.

Et d^abord, qu^on en accepte ou non le principe, la solidarité entre tous les membres d^une société est un fait qu^il n^est pas permis de nier. L'ignorance du voisin est un danger qu^on devrait conjurer, ne fût-ce que par égoïsme, comme on va au secours de sa m^is- n quand elle brûle, car ses conséquences peuvent nous atteindre. Je crois inutile de les relever ici, ces conséquences fatales de Tignorance, elles ne sont que trop connues. Les ûmes dormantes et les eaux qui croupissent sont également du domaine de la salubrité publique.

Mais ce n'est pas ce devoir d'égoïsme qui mérite d'être nonuné sacré. Il y en a un autre, il y a le devoir envers la patrie qu'il esl devenu difficile de méconnaître en France depuis rétablissement du suffrage universel ; aussi bien tout le monde est-il d'accord sur ce point-là. Le suffrage est à la fois un droit et une fonction. Le droit, qui prime tout, a reçu satisfaction le premier. Je ne sais pas si c'était dans Tordre, mais c'est arrivé : tout est dit. Reste niaintenant la fonction à laquelle il s'agit de pourvoir après coup, puisqu'^on n'a point eu le bon esprit de s'en occupiT suffisamment d'avance, alors qu'on devait sentir approcher l'avènement du droit.

Ce n'est pas l'heure d'ouvrir une enquête de commodo et incommodo : la chose est faite. Se

lamente qui voudra, il ne reste plus rien d-utile à faire, que d^ëlever au niveau de la fonction ceux auxquels on ne peut plus Tarracher. C^est une question de vie ou de mort pour la patrie, dont il faut s^occuper avant tout, et devant laquelle je ne vois rien qui ne pâlisse aujourd'hui. Et sHl faut dire ici le fond de ma pensée, je ne suis pas bien sûr que la fonction ait été si fort en souffrance jusqu'à présent, au point de vue de la patrie. Les choses étant ce qu'elles étaient, rinstinct du peuple l'a mieux servi peut-être que ne se le figurent beaucoup de ceux qui se croient plus forts que lui. Mais c'est triste pour un peuple d'en être réduit, pour se guider, à . l'instinct. Il faut laisser aux animaux ce moteur aveugle et sourd, destructeur né de toute liberté. Ce qui doit diriger l'homme, s'il veut rester digne de son nom d'homme, c'est la libre intelligence; et ceux qui réclament à cette heure la liberté doivent bien se hâter de faire monter le peuple à l'intelligence. Nous ne pouvons plus être libres les uns sans les autres.

Je demande bien pardon à M. Bretegnier d'avoir laissé s'introduire, presque malgré moi, dans l'appréciation de son œuvre un ordre de considérations tout en dehors du but qu'il s'est posé. Le côté politique de la question des Bibliothèques populaires est grand sans doute, mais le coté religieux est plus grand encore, plus grand de toute la hauteur d'où la grande patrie plane sur la petite. Ce n'est pas ici un citoyen qui travaille pour son pays, c'est quelque chose de plus respectable encore, un pasteur qui pense

à Dieu, et qui appelle à lui tout les hommes de bonne volonté.

Voici les premières lignes de cette publication sur laquelle nous appelons Tattention de toutes les âmes vraiment religieuses :

Nous venons oflHr notre concours à Tœuvre des bibliothèques populaires. Coopérer au développement de rinstruction parmi les masses, c'est travailler à une œuvre essentielle, à Tceuvre qui est à la base de la Réformation ; c'est mettre en œuvre un instrument nécessaire à rétablissement du royaume de Dieu.

L^Âlsace n^avait pas attendu cet appel pour entrer dans les voies de la charité intellectuelle. Elle peut se vanter à bon droit dYtre une des contrées de la France où les classes intelligentes s^occupent avec le plus de zèle et de fruit de rinstruction des masses. Des bibliothèques populaires, dues à la généreuse initiative de simples particuliers, y existent déjà non-seulement dans les villes, mais aussi dans un certain nombre de villages. Pour en citer une seule, la bibliothèque ëvangélique de Strasbourg a fourni à M. Bretegnier les éléments d^ne notice très inressante, dont le début pourra donner à réfléchir aux gens de bien qui se croient impuissants là où ils ne s^appellent pas encore légion.

Le 12 octobre 1838, cinq amis de FEvangile so réunirent à Strasbourg pour organiser une bibliothèque instructive et moralisante à Tusage des classes ouvrières. De la modeste salle d'une école primaire on dut bientôt passer aux plus vastes salles du gymnase protestant. Vingt ans après, le comité avait à sa disposition 1900 volumes.

20 surveillants volontaires et plusieurs centaines de lecteurs. En 1858, la bibliothèque ouvrière avait reçu 53.464 visites.

C^est à tous ceux qui ont déjà mis la main à l'œuvre, ou qui seraient tentés de l'y mettre que sV.dresse VOrgane des Bibliothèques pùpurlaires^ et nous croyons que s'il a des chances de réussite, c'est surtout en Alsace, après le pays de Montbéliard toutefois, où l'impulsion est déjà donnée, et où une commission composée du pasteur Fallot, du docteur Muston et de M. C. Peugeot, s'occupe en ce moment de fonder à Audincourt une bibliothèque centrale pour alimenter les bibliothèques locales de toutes les paroisses de l'inspection ecclésiastique.

Voici en quelques mots le programme du nouveau journal :

Le but que nous nous proposons dans cette modeste revue est de mettre en relation directe et constante tous les bibliothécaires, d'offrir à tous le bénéfice de l'expérience de chacun, de transmettre les bons conseils, de guider dans une bonne voie, de prémunir contre de funestes écarts ou d'inutiles dépenses, de généraliser les ressources les plus efficaces, de faire connaître les moyens les plus expéditifs, les dispositions les plus simples, les plus économiques, les plus faciles à introduire, de provoquer rétablissement de bibliothèques partout où il y a école primaire, ou école du dimanche^ ou union chrétienne de Jeunes gens.

C'est d'un petit village perdu que vient dTtre lancé ce programme, qui aurait dû, pour bien laire, être rédigé à Paris, dans le cabinet du ministre de l'instruction publique ; mais nous saluons avec joie ce symptôme des choses qui se

préparent. Un journal qui se publie à Beutal,* par risle-sur-le-Doubs, c'est presque le commencement d'une révolution ; c'est un signe de la vie qui s'éveille aux extrémités, et nous invitons tous ceux qui rêvent d'une décentralisation sérieuse et féconde à lui venir en aide, ne fût-ce que pour encourager les imitateurs. Le serpent ne fait peau neuve que quand la nouvelle peau s'est déjà formée sous l'ancienne, et tant que nous n'aurons pas fait du nouveau, chacun chez nous, il ne faut pas penser à voir se détendre les liens qui enchaînent tout au centre.

On lit dans le second numéro de VOrgane ce paragraphe instructif :

Près de deux cents villes de France ont des bi bliothèques ouvertes au public, comme le sont celles de la ville de Paris... Plusieurs propositions; plusieurs tentatives ont cherché à généraliser l*6tablissement des bibliothèques en l'étendant à toutes les communes, ou au moins à tous les chefs-lieux de canton. Des diffîcultés politiques, administratives, financières, ont entravé cette pensée, compromise aussi par des combinaisons de spéculation privée. (Dictionnaire de V administra^ tian française, article : BmLiOTHÈQUES publiques.)

Nous tenons de bonne source que le projet n'a pas été abandonné, et que l'on continue d'y penser au ministère de l'instruction publique. Mais en attendant qu'on soit sorti des difficultés politiques, administratives, financières, et qu'on ait débrouillé là-bas les combinaisons de la spéculation privée, ne pourrions-nous pas co!nmencer nous-mêmes, et préparer les voies à Faction centrale par Tinitiative individuelle?

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Quel terrain plus large, plus avouable, d^un intérêt plus pressant et plus général, saurionsnous rencontrer pour nous faire la main^ si je puis m^'exprimer ainsi ? Là, tous les cultes, toutes les opinions, toutes les positions sociales peuvent fraterniser sans arriére-pensée dans la poursuite à\\n but commun, admirablement formulé par le Suédois Siljestrœm dans ces paroles qui devraient être inscrites en lettres d^or sur le mur de toutes les bibliothèques populaires : la ques^ lion importance est celle^i : comment les citoyens peuvent''ilSj en nombre aussi grand que possible^ être rendus des itres pensants f

Sans doute dans ce pays, façonné comme il Test à rimpulsion centrale, Tinitiative individuelle sera pour longtemps encore impuissante à tout faire, et je n^oserais pas espérer qu^elle arrive, pour son coup dressai, à la réalisation intégrale de cette donnée, si modeste en apparence : l'établissement d'une bibliothèque partout où il y a école primaire.

Elle peut commencer, du moins, et ses premiers essais auront plus d^'efficacité pour triompher f des difficultés politiques,. administratives, financières, i que toutes les objurgations les plus acrimonieuses, parce quMl témoigneront d^un besoin sérieux des populations, devant lequel t les combinaisons de la spéculation privée 1 seront bien forcées de baisser pavillon. Un gouvernement assis sur le suffrage universel sera toujours obligé d^agir quand il sentira Popinion remuer sous lui, et moins hostile aura été le mouvement, plus prompt sera Taccomplissement du vœu national.

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