SÉANCE D^INÀUGURATION DE LA SOCIÉTÉ
Société des bibliothèques communales du Haut- Rhin : toutes les nuances, toutes les opinions y sont représentées ; et ce n^est pas un fait indigne de mention, bien quUl soit loin d^ètre exceptionnel en Alsace, que ce mélange de personnes, divisées d^opinion sur tant de points, se réunissant an premier appel d^un homme dévoué, dans un but commun qui peut se résumer en quatre mots : lecture, instruction, moralité, progrès.
Recevez, monsieur, Fassurance de mes sentiments distingués.
Engel-Dollfus.
Il faut rendre à César ce qui appartient à César. L'idée première des bibliothèques communales a été lancée dans le pays par le gou- Yemement.
Déjà en 1850 une société de bienfaisance s^était formée à Paris, sous Pimpulsion de M. Jules Radu, pour fournir gratuitement des bibliothèques, livres et meubles, à 3000 communes d'abord, puis à toutes les communes de France, au fur et à mesure des ressources réalisées. Le prospectus de l'œuvre, que j'ai entre les mains, témoigne de la part active qu'entendait y prendre le gouvernement actuel.
En tête figure, comme Protecteur, le prince Louis^Napoléon Bonaparte^ président de la RépU' bUque.
On y lit une circulaire, insérée au Moniteur^ le 31 mai 1850, et signée Baroche, ministre de
(1) Revue d^AUace. — Janvier 1864.
rintérieur, que je copie avec tous les changements typographiques, imaginés par le rédacteur du prospectus.
t Monsieur le Préfet, il vient de se former une société de bienfaisance pour la fondalion des bibliothéqties communales. Cette société mérite toute la sympathie du gouvernement; la généreuse pensée de doter d^une bibliothèque toutes les communes de France a droit à tous les encour ragements de l'autorité supérieure. Je vous verrai donc avec plaisir, Monsieur le Préfet, aider, autant quMl peut dépendre de vous, au succès de cette société, en faisant connaître à vos administrés son existence, son organisation, la haute atilitè de son but, et en invitant tous les fonctionnaires avec lesquels vous êtes en correspondance administrative, à lui prêter le plus actif con-' cours. •
On y trouve la signature du nonce du pape, Mgr Fornari, avec celles de cinq prélats et d^une centaine de personnages importants de toute espèce au bas de cette ligne :
La fondaiion des bibliothèques communales
est une œuvre de bienfaisance
et d'utilité publique^
et le cardinal-évéqued^Arras, La Tour d'Auvergne Lauraguais, y écrit à la date du 29 avril 1850: c Ami naturel de tout ce qui peut contribuer à améliorer notre pauvre société, et appui par devoir des moyens qui paraissent propres à atteindre le but, je souscris à Pœuvre des biblio* thèques commimales ; ma souscription ne suffit.
DU HAUT-RHI!f 91
pas, il faudrait que je pusse en obtenir dans le diocèse ; j^aurais besoin que vous eussiez Tobligeance de me faire remettre soixante prospectus pour les distribuer à mes curés. •
Enfin une liste imposante de dames patronesses, portant 112 noms choisis dans le plus grand monde de Paris, y semble assurer à Pœuyre des bibliothèques communales le concours inappréciable d^influences toutes puissantes.
Tout cela n^a pu suffire à mener à bien la Société de bienfaisance.
Cest une tfiche un peu lourde que d^entreprendre de faire FaumÂne à tout un pays. Il faut en définitive qu^il se la fasse lui-même ; et attirer à soi des millions pour les faire retomber ensuite en pluie bienfaisante, est quelque chose*d^à peu près impossible chez nous, quand on n^est pas égUse, ou gouvernement.
D^autre part, en fouillant bien le prospectus, on y aperçoit dans un coin un directeur-entrepreneur qui se charge de fournir la menuiserie pour 60 fr. par commune, et la librairie à raison de 3 fr. par volume, tout relié, pour la première édition de 3000, et de 2 fr. 50 c. pour les éditions suivantes. Il y en a 100 de ces volumes, alignés d'avance par catégories en un tableau irréprochable, si ce n'est qu'à l'article < Littérature, • sur onze volumes triés dans l'ensemble des produits de l'esprit humain, il s'en trouve un fùxxr les Matinées littéraires de Mennechet, un galant homme, de beaucoup d'esprit, qui aura d& s'étonner d'avoir été choisi. Même avec la reliure, il parait peu probable qu'on n'eût pas
réservé un bénéfice sur chaque volume et ce bénéfice multiplié une première fois par 100, multiplié une seconde fois par le chiffre des communes de France, devait en fîn de compte prendre des proportions assez raisonnables si l^entreprise avait réussi. Or rien de plus légitime que Pargent gagné dans une afTaire utile à tous, quand elle s^annonce comme une affaire ; mais une œuvre de bienfaisance qui aboutit à une fortune pour Tentrepreneur, cela n^est pas dans les règles.
Bref raffaire avorta, avorta si bien que je n^ai encore rencontré personne en Alsace qui en eût entendu parler.
Toutefois Userait injuste de ne pas reconnaître le service rendu par les intrépides promoteurs de Tœuvre des bibliothèques communales. En remuant les hautes régions dans tous les sens pour lui trouver des patrons, ils y ont implanté ridée qui avait été trouvée bonne, et le mot de Bibliothèque communale est resté depuis un mot d^ordre dans le ministère d^où était partie la circulaire du 31 mai 1850.
LMnsuccès des tentatives faites à plusieurs reprises de ce côté laisse entier le bon vouloir de Padministration qui a dû reculer devant des difficultés plus fortes qu^elle, et le 31 mai 1860, dix ans, jour pour jour, après ^insertion au Moniteur de la circulaire de M. Baroche, M. Rouland qui préparait déjà, en désespoir de cause, la création des bibliothèques scolaires, déplorait en ces termes les obstacles rencontrés jusqu^alors par tous les essais de bibliothèques communales :
c Doter les populations laborieuses d'un fonds d^ouvrages intéressants et utiles est un besoin qui chaque jour se fait plus sérieusement sentir. Une vaste organisation de bibliothèques communales répondrait à ce but, mais cette organisation présente des difficultés qu^un concours multiple de volontés et de sacrifices permettrait seul de résoudre complètement. >
Ce < concours multiple de volontés et de sacrifices, • la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin s^est organisée tout exprès pour le fournir dans le département, et ^histoire de sa formation est de nature à encourager quiconque voudra tenter ailleurs une organisation semblable.
Quand une idée porte un cachet bien évident d^utilité publique, le premier venu peut la servir, s^il n^a pas peur de se mettre en avant, et il acquiert, en la servant, Pautorité personnelle qu^il n^avait pas. Celui qui a pris sur lui de faire appel aux bons citoyens du Haut-Rhin, pour les grouper en association, était à la fois dans une position des plus modestes, et dans des conditions peu favorables à la réussite du projet. Enfant d'adoption seulement du pays dont il ne parlait pas même la langue usuelle, sans autres relations que quelques amitiés dans un cercle restreint, simple professeur d'un pensionnat de demoiselles, il n'avait à lui, pour venir à bout de son entreprise, que sa plume et sa volonté. Il en est venu à bout pourtant, et facilement et promptement, parce que ce qu'il attendait est arrivé. Tout le monde lui a tendu
94 Là société des bibuothèques communales
la main, et il n^a eu à jouer en quelque sorte que le rôle de la cloche qui appelle au temple les fidèles tout prêts d^avance à partir.
Le premier parrain de la société a été M. Paul Odent, le préfet du département, sans lequel elle n^aurait pas été essayée. A côté du courage de tenir tète aux dépositaires de Pautorilé quand ils sortent de la loi, il y a celui de leur rendre justice quand ils s^intéressent franchement et loyalement au bien public, et je crois me faire ici rinterprète d^un sentiment universel chez tous ceux qui ont coopéré à la fondation de notre société, en remerciant publiquement M. Paul Odent de Pappui sympathique quUl n^a cessé de lui accorder depuis le jour où Pidée lui en a été présentée, jusqu^à celui où il lui a donné une sanction officielle en Pinaugurant lui-même avec une courtoisie dont nous lui restons tous reconnaissants.
Après le point d^appui est venu le levier, je veux parler de M. Engel-DoUfus qu^on pourrait à bon droit considérer comme le fondateur réel de Passociation.
C^est à lui le premier qu^elle a été proposée, et saisissant sa portée d^un coup-d^œil, il a mis sur-le-champ à son service ce qui manquait à Pauteur du projet, une grande position, une autorité personnelle acceptée de tous dans le monde aussi puissant qu^intelligent de Pindustrie mulhousienne, et une entente pratique de la marche à suivre pour arriver à un résultat.
Ainsi guidé et soutenu, tout devenait facile à Pinitiateur, et dès lors il n^a plus eu pour ainsi
dire qu^à se laisser aller au conrant qui le portait.
Toute la presse d^ Alsace lui a ouvert ses colonnes avec un empressement qu^on rencontrera partout, et les dévouements sur lesquels il comptait se sont produits d^eux-mêmes, comme ils se produiront à chaque fois qu^on leur en fournira Poccasion. En tête, U faut mettre M. Léon Landmann qui s^est offert le premier jour, et a recueilli en quelques semaines 102 signatures à Sainte-Croix et Sainte-Marie-aux-Mines, et H. Fritz Saltzmann qui a rallié, dès la commencement, à Tassociation Télite de la population de Ribeauvillé.
Commencée au mois d^août, Fassociation comptait 813 membres le 29 novembre, le jour de sa première réunion.
Il est difficile de faire un choix sur la liste de ceux qui ont accepté la tâche pénible et délicate de faire circuler les listes, et sur qui est retombé tout le poids de Taffaire. Ce sont:
A Mulhouse, après M. Engel-DoUfus qui a ouvert la souscription, MH. Klenck, Davin, Bader et Charles Thierry-Mieg.
A Colmar, MM. Kœppelin, Charles Berdot, Bavelaér, Faudel, Ignace Chauffeur, dePeyerimhoff, André Kiener, Jacques Ortlieb, Brand ;et Standaert.
A Guebwiller, M. Jean-Jacques Bourcart.
A Giromagny, M. Boigeol.
A Beirort, MM. Clerc et Thtault.
A Altkirch, M. Gilardoni fils.
A Thann, MM. Scheurer et Rissler-Kestner.
96 LA SOaÉTÉ DES BIBUOTHÉQUES COMMUNALES
A Cernay, M, Rissler.
A Munster, M. Fritz Hartmann.
A Wintzenheim, M. Gilliot.
A Kaysersberg, M. George Scheurer.
A Riquewihr, H loranson.
A Jebsheim, M. Diehl.
A SundhofTen, M. Kuntz.
A Ostheim, M. Ostermann.
A Hunawihr, M. Zubler.
A Beblenheim, M. Schmidt.
Qui pourrait mettre l^ëtiquette à chacun des noms qui remplissent cette liste des travailleurs de Passociation, verrait que toutes les nuances déposition etd^opinion y sont représentées, et que le millionnaire y figure à côté de Pinstituteur de village, le catholique à côté du protestant, le conservateur à côté du libéral, s^il est permis de rappeler ces nuances-là à propos d^une œuvre si libéralement conservatrice.
Dans la dernière séance du conseil général du Haut-Rhin, sur la proposition de M. Jean Dollfus, dont la cité ouvrière de Mulhouse a rendu le nom européen, tous les membres présents ont donné à Passociation un témoignage irrécusable de complète sympathie, en inscrivant leurs noms sur une liste où le préfet du département a mis le sein.
Enfin la presse parisienne nous a apporté son contingent, un contingent sérieux (1), gage cer-
(1) Sur une des listes de rassociatloQ figurent les noms de :
MM. Barral^ directeur du Journal d'agriculture pratique.
DU HAUT-RniX 97
iain du concours qu^elle est prête à donner à une institution qui, pour être locale, n^en a pas moins, comme exemple, un caractère d^inté- Tci général pour le pays tout entier , et qui est appelée à faire le tour de la France. Il y a quelques jours à.peine que les journaux de Paris ont répandu dans les autres départements la nouvelle de ce qui s^était fait dans le Haut-Rhin, et déjà du Rhône, du Gers, de la Nièvre, de T Yonne, de la Haute-Marne, de Seineet-Marne, Ton a écrit pour demander à la Société
Bixio, fondateur de la Librairie agricole.
WiLFRiD Chauvin.
Charton, directeur du Magasin piUoresque.
Carvalho, rédacteur de VOpinion nationale.
Charles Duveyrier.
Henri Duveyrier.
Jules Duval, directeur de V Économiste français.
Charles Dolltus, directeur de U Revue germa^
nique.
Auguste Dumont, directeur de VÉcho du commerce. Adolpbe GuÊROULTy directeur de VOpinion nalio^
nale, Pierre Gratiolet, profesBeur à la Sorbonne. Hetzel, éditeur.
Charles Lambert. Victor Meunier, directeur du Courrier des sciences
et de l'industrie, Nefftzer, directeur du Temps.
Eugène Pelletan, député de la Seine.
Léon Plée, rédacteur du Siècle.
Charles Sauvestrb, rédacteur de VOpinion natio^
nale.
Seinouerlet, rédacteur du Temps.
Edmond Tejlier, directeur de V Illustration. Il y aurait beaucoup d^autres noms sur cette liste, si le temps n'avait manqué au membre de la société qui a recueilli ceux-ci.
des Statuts. Ils avaient trouvé déjà des hommes disposés à les mettre en circulation à Marseille, à Toulon, dans Seine-et-Oise, dans Tarrondissement de Saint-Denis. Le jour de la première réunion de la Société, le 29 novembre, on les lui a présentés, revenant des Vosges, dans une bro* cliure signée : Yacca, où ils sont proposés à une future Sociélé des bibliothèques communales de l'arrondissement de Remiremont^eiM. Bretegnier, venu tout exprès du Doubs pour assister à la réunion, y a déclaré son intention de les faire adopter par une association quHl veut organiser dans Parrondissement de Montbéliard. Enfin, pour rentrer chez nous, M. Schnéegans, que le Courrier du Bas-Rhin avait envoyé à Colmar, pour être Thistorien de la modeste solennité de notre inauguration, àpeinederetouràStrasbourg, a commencé à recruter des adhérents pour une association semblable à la notre. Là Fopinion était avertie, et Ton n^attendaitqu^unsignal. LUnitiative de M. Schnégans sera couronnée, on peut le prédire d^avance, d^un prompt et plein succès. Voici ces statuts dont les dispositions princicipales permettent à tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit du reste leur manière de voir sur les questions qui nous divisent, de se donner fraternellement la main pour travailler de concert à un progrès dont nous sentons tous le besoin.
SNOB is Hiuiinins ctunniLKS w lAir-ftiiur
La Société a pour but principal de propager ridée des bibliothèques comiBunales dans le département du Haut-Rhin, et de stimuler Tini- (iative locale dans toutes les communes où ses membres auront accès.
Elle recueillera et publiera tous les ans les renseignements relatifs à ces bibliothèques, décernera des primes d^encouragement aux communes qui se seront le plus distinguées, et des récompenses honorifiques aux bibliothécaires qui auront montré le plus de zèle, prendra en main la cause des bibliothèques dans les cas de contestations, et subsidiairement aidera à leur éta- Jblissement par des dons d^argent, quand cela sera reconnu nécessaire.
Elle s'interdit tout achat direct et toute désignation officielle de livres, voulant se tenir en dehors des préférences d^opinions et de librairies^ ses membres se réservant d^aider de leurs conseils ceux qui s^adresseront à eux.
Un comité de vingt-quatre membres sera nommé dans la première réunion de la Société, et soumis tous les ans à la réélection par tiers, tiré au sort. Les membres sortants seront rééligibles. En cas de partage des voix, celle du président sera prépondérante.
Il y aura une réunion annuelle de la Société, dont le jour sera fixé par le comité, et une réunion mensuelle de son comité.
Chaque membre paiera une cotisation annuelle de 5 fr. Elle sera recueillie dans chaque canton
par un délégué de la Société, et versée par lui entre les mains du comité, qui aura seul le droit de disposer des fonds.
Les bibliothécaires seront de droit membres de la société, sans cotisation.
Il sera rendu compte, en séance annuelle, de Tempoi des fonds, et de la situation financière.
La Société s'^interdit toute intervention étrangère à la cause des bibliothèques communales, dans Fintcrôt exclusif desquelles elle est fondée.
Nulle modification aux présents statuts ne pourra être proposée qu'en assemblée générale, après avoir été soumise au comité dans sa réunion précédente.
Tout au rebours de la société de bienfaisance dont j'ai raconté Pessai infructueux, la société nouvelle n'a pas de livres à elle, elle ne se charge pas dVn donner. Ce qu'elle doit donner, c'est l'impulsion; mais l'impulsion par en bas, par l'action personnelle de chacun de ses membres. L'impulsion par en haut a été essayée ; elle n'a pas réussi. Il faut reprendre le travail en sous-œuvre, et se mettre tous à faire, chacun chez soi, ce qui est impossible au gouvernement, dont la main, si elle est assez longue, n'est pas assez large pour le faire : sUmiUer Pinitialive locale. Si l'on veut que l'instruction se répande dans les campagnes, c'est dans les campagnes mêmes, qu'il faut travailler, d'homme à homme, parlant à la personne de ses amis et de ses voisins On pourrait encore à la longue, si grosse que soit l'affaire, donner a toutes les communes
DU HAUT-RHLN 101
des bibliothèques; on ne pourrrait pas forcera les lire. Pour être sûr que les livres seront lus, nul moyen meilleur à employer que d'amener les communes à se les donner elles^^mômes.
C^est donc là le véritable terrain d'action des sociétés de bibliothèques communales, non pas créer, mais faire créer des bibliothèques. Si nous étions en Angleterre, je dirais qu'il s'agit d'organiser une agUation dans le pays, agitation pacifique celle-là, et féconde, qui ne pourra rien ébranler, parce que son effet se produira partout sur place.
11 faut s'entendre pourtant. Il est bien certain que le paysan absolument illettré ne va pas se trouver d'un jour à l'autre pris d'un beau feu pour acheter des livres.«Ce serait compter sur un miracle que d'aller frapper à cette porte-là. Mais il y a, au sein même de la population des campagnes, un élément accessible aux raisons à faire valoir en faveur de l'établissement des bibliothèques communales. Notaires, médecins, instituteurs, ministres des cultes, propriétaires aisés, chefs de fabrique dans les contrées industrielles, on peut trouver partout à qui parler. Ceux-là comprennent à quoi sert le livre, et du moment qu'ils sont mis en demeure de l'aider à pénétrer plus avant dans les classes laborieuses, c'est leur devoir de citoyens et de chrétiens d'y contribuer, au moins par une attitude favorable à l'institution proposée. Une commune serait bien déshéritée qui ne posséderait pas quatre ou cinq hommes capables de se former en commission, de réunir d'abord entre eux quelques livres,
t02 SOaÉTÉ DES mOLlOTRÊQUeS COMMUNALES
de demander au conseil municipal un vote ratifié d^avance par Pautorité supérieure, et d^admînistrer la bibliothèque qu^ils auront créée.
Trouvez d^abord des hommes, et que les livres viennent ensuite : vous pourrez être tranquille sur leur compte. Autrement il pourrait bien arri-^ ver des nouvelles bibliothèques ee qui est arrivé tant de fois des envois de livres faits à droite et à gauche par les ministères, qu^on jette dans un coin des mairies et qui dorment là sous là poussière.
La commission communale doit être considé* rée comme la base fondamentale, Télément actif de Porganisation. C^est elle qui doit faire la bi-^ bliothëque, et la société départementale n^aura pas d^autre rôle à jouer que de provoquer sa formation, de Tencourager, de la soutenir et de Taider. Ce r6le est nettement tracé dans les trois premiers articles de ses statuts et il en est un qui mérite surtout d^ètre mis en relief, c''est celui-ci :
• La société s'interdit totU aehai direct et toute désigncUion officielle de livres^ voulant se tenit en dehors des préférences d'opinions et de librairies^ ses membres se réservant éP aider de leurs conseils ceux qui s'adresseront à eux. •
Cet article a été Pobjet d^une polémique amicale, soulevée par un homme tout dévoué au principe des bibliothèques communales, dévoué à ce point qu^il s^est présenté de lui-même pour faire partie du comité (1). Le scrupule qui lui
(1) Voici la liste des membres du Comité : MM. Jean Dollfis, maire de Mulhouse, président.
est venu pourrait venir à d'autres, et je crois utile de reproduire ici les raisons qui lui ont été opposées. Ayant à dire les mêmes choses, je demande la permission de me servir des mêmes termes.
• Quel progrès s'agit-il de réaliser ? Il s'agit de réveiller les esprits qui dorment, d'appeler à la vie scientifique et littéraire, dans la mesure de ses forces, la population des campagnes qui n'éprouve pas encore suffisamment le besoin d^
GiARLBS TiiERaT-MiBa fils, fabricant à Mulhouse, tré-
aorier.
Jean MAcft, professeur à Beblenheim, secrétaire. Badek, directeur de l'école professionnelle de
Mulhouse.
Lou» BoioEOL fils, fabricant à Giromagny. Emile Beissiftas, professeur à Mulhouse.
Jean-Jacques Bourcabt, fabricant à Guebwiller. loNACE Chaufpour, avocat à Golmar.
Félix Davtn, instituteur i Mulhouse.
ENOEL-DoLLPts, fabricant à Dornach.
Fhantx, chef de division à la préfecture. GiLARooNi fils, fabricant à Altkirch.
GiLLioT, juge de paix à Wintsenheim.
Jules Gros, fabricant à Mulhouse.
FsÉofiRic Hartmann, maire de Munster.
Klenck, professeur à Mulhouse.
LftoN Landvann, fabricant à Sainte*Croix-aux-Mine8. NizoLB, avocat à Belfort.
ly Penot, vice-président de la société industrielle de
Mulhouse.
DE Peyerihhopf, maire de Colmar.
Rissler-Kestner, fabricant à Thann.
Stcbser, professeur à Mulhouse.
Edouard Weisoerber, fabricant à Ribeauvillé. Ernest Zusrr, secrétaire-adjoint de la Société indus^
triellc.
vivre de cette vie-là. Ltii envoyer ses listes ie livres toutes faites, c'est vivre pour elle, et lui mettre d^ine main un oreiller sous la tête, en la secouant de Tautre.
• Il n'y a pas que des journaliers dans les communes. Les commissions de bibliothèques qui devront s'organiser au préalable, et sans lesquelles on ne fera rien de bon, ces commissionslà auront à se recruter dans Télite intellectuelle de la commune, et il importe plus qu'on ne pense de leur laisser la responsabilité du choix des livres. Il faudra s'inquiéter, chercher, s'entourer de catalogues, demander des conseils, feuilleter des livres et les jnger entre soi. Ce sera là un premier éveil, et une étude qui profitera peut-être davantage aux fondateurs que les livres eux-mêmes ne profiteront d'abord aux lecteurs.
• J'en appelle à tous ceux qui se sont donné déjà de leur chef cette noble tâche, sans société pour leur faire la leçon. Qu'ils disent s'ils n'ont pas eux-mêmes appris quelque chose en fouillant dans les librairies pour en extraire l'aliment convenable à leurs invités ! Et quelle différence, comme intérêt pris à l'œuvre, entre cette recherche active, aussi bien contenue qu'aiguillonnée par le sentiment de la responsabilité personnelle, et le choix passif qu'il faudrait faire sur une liste imposée ! On ne met réellement son cœur qu'à ce qu'on fait soi-même — tou<5 ceux qui ont fait déjà le diront avec moi — et c'est un apprentissage auquel il serait bon pourtant de se décider dans ce pays. La direction venue d'en haut n'est
pas ce qui manque à nos communes. Pourquoi, dans un détail qui échappe aux rouages établis, pourquoi créer tout exprès un état supplémentaire qui vienne s^en emparer ?
• Et maintenant quel sera cet état ?
■ L^on nous dit que les différentes opinions seront représentées dans le comité, où les décisions se prendront au nom de la société ; et de fait, c'^estune condition qui devra se réaliser autant que possible si Ton veut lui laisser son caractère d^utilité exclusivement générale. On fait de cela une garantie pour les listes à dresser. S'est-on bien demandé au prix de quels tiraillements intérieurs le comité parviendrait à dresser ces listes qu^auraient à signer vingt-quatre hommes dVpinions différentes? Il est peu de livres même parmi les plus inoffensifs, qui n'aient pas une nuance, si faiblement accusée qu'elle soit. Tel livre repoussé ferait des mécontents; tel livre accepté en ferait d'autres. On irait aux voix, il y aurait une majorité et une minorité, et Punité morale du comité serait compromise au premier scrutin. Ce sont les Sociétés composées d'hommes ayant tous la môme opinion qui peuvent patroner des livres. Il est facile de s'entendre sur ceux qui nuisent à cette opinion et sur ceux qui la servent. Une société qui ne veut servir aucun opinion particulière, et qui les convoque toutes au nom d'un besoin général universellement sentis, ne doit pas leur donner l'occasion de recommencer leurs luttes dans son sein. Ce serait pour elle une imprudence gratuite de s'exposer à des ruptures, en
laissant une porte ouverte aux discussions.
• Tel est le motif extrôinement sérieux qui a dicté cotte déclaration en fait de livres, et je dois dire qu^elle a eu les suffrages de tous ceux qui se sont mis en avant pour réunir les éléments de l'association. Voici ce que m'en écrivait, après avoir lu la critique à laquelle je réponds, colui qui m'aie premier tendu la main pour m'aider à lancer ce projet qui a jusqu'à présent si bien fait son chemin.
• Pour ma part, je considère cette excellente
• idée comme la condition essentielle, indispen-
• sable d'une association étendue, marchant sans
• tiraillement à son but. Dans les associations « volontaires, les minorités boudent et se reti-
• rent. ».
« Du reste, pour rester libres dans leurs choix, les communes ne seront pas abandonnées àelicsmémes. Les plus lettrés se Irouvent fort embarrassés quand, pour la première fois, se dresse devant eux le problème d'une bibliothèque populaire à créer; et Tun des grands services que rendra l'association, ce sera sans contredit de faire profiter ceux qui commenceront, de rex|)érience acquise et des découvertes failes par ceux qui ont commencé. Mais ces connnunications-là, faites à titre de renseignements, pourront très-bien emprunter leur autorité aux noms mémos des initiateurs. Ce sont des noms assez honorables pour présenter une garantie suffisante, sans que l'être multiple association y ajoute la sienne, au risque de se diminuer.
• Il demeure au surplus, bien entendu, que les
membres de la société ne s'infenliscnt pas ce qu'elle sMnterdit à elle-môme, et rien n'empvV chcra celui qui aurait des conseils à donner d'aller au-devant des demandes, si elles se font attendre. Les journaux du département, qui ont mis tant d'empressement à publier les communications qu'on leur a plusieurs fois adressées en faveur de nos bibliothèques, n'en mettront pas moins, c'est bien certain, à publier dos listes de livres possibles pour elles. Mais ces listes, faites au gré de Tinspiration personnelle, représenteront uniquement l'avis de celui qui les aura signées, et l'on n'y mettra pas des signatures agglomérées, sous peine de rupture, de par la décision brutale d'un vote. Ce sont là des choses qui ne doivent pas se voter. Je le déclare pour mon compte, je connais plus d'un livre que je n'hésiterais pas à recommander à qui réclamerait mon avis, et môme à qui ne le réchimerait pas ; mais signer une déclaration ex cathedra^ notifiant officiellement aux communes du Haut- Rhin la fine fleur des livres existants, signer un catalogue modèle, dans l(»quel leurs choix seraient tenus de se renfermer, cVst un acte de présomption qu'on n'obtiendrait jamais de moi. « Enfin, c'est une considération trop grave pour ne pas être comprise du premiiT coup, avec des listes personnelles, s'il se produit des contestations, les signataires seuls seront en cause, et Fassociation restera toujours en dehors du débat (1). »
(1) Industriel alsacien^ 29 octobre.
106 SOGIÉiÉ DES BIBLIOTHÈQUES GOMMU.NALES
laissant une porte ouverte aux discussions.
• Tel est le motif extrêmement sérieux qui a dicté cette déclaration en fait de livres, et je dois dire qu^elle a eu les suffrages de tous ceux qui se sont mis en avant pour réunir les éléments de Passociation. Voici ce que m^en écrivait, après avoir lu la critique à laquelle je réponds, celui qui m*a le pi*emier tendu la main pour m^'uider à lancer ce projet qui a jusqu^à présent si bien fait son chemin.
I Pour ma part, je considère cette excellente
• idée comme la condition essentielle, indispen-
• sable d'une association étendue, marchant sans
• tiraillement à son but. Dans les associations « volontaires, les minorités boudent et se reti- I rent. •.
f Du reste, pour rester libres dans leurs choix, les communes ne seront pas abandonnées à ellesmêmes. Les plus lettrés se trouvent fort embarrassés quand, pour la première fois, se dresse devant eux le problème d^ne bibliotlièque populaire à créer; et Tun des grands services que rendra Passociation, ce sera sans contredit de faire profiter ceux qui commenceront, de Pexpérience acquise et des découvertes faites par ceux qui ont commencé. Mais ces communications-là, faites à titre de renseignements, pourront très-bien emprunter leur autorité aux noms mêmes des initiateurs. Ce sont des noms assez honorables pour présenter une garantie suffisante, sans que Pètre multiple assoeialion y ajoute la sienne, au risque de se diminuer.
I II demeure au surplus, bien entendu, que les
DU H\UT-RHIX 107
membres de la société ne sUnferdrsenf pas ce qu'elle sMnterdît à elle-même, et rien n'emp^ chera celui qui aurait des conseils à donner d'aller au-devant des demandes, si elles se font attendre. Les journaux du département, qui ont mis tant d'empressement à publier les communications qu'on leur a plusieurs fois adressées en faveur de nos bibliothèques, n'en mettront pas moins, c'est bien certain, à publier des listes de livres possibles pour elles. Mais ces listes, faites au gré de l'inspiration personnelle, représenteront uniquement l'avis de celui qui les aura signées, et l'on n'y mettra pas des signatures agglomérées, sous peine de rupture, de par la décision brutale d'un vote. Ce sont là des choses qui ne doivent pas se voter. Je le déclare pour mon compte, je connais plus d'un livre que je n'hésiterais pas à recommander à qui réclamerait mon avis, et même à qui ne le réclamerait pas ; mais signer une déclaration ex cathedra^ notifiant officiellement aux communes du Haut- Rhin la fine fleur des livres existants, signer un catalogue modèle, dans lequel leurs choix seraient tenus de se renfermer, c'est un acte de présomption qu'on n'obtiendrait jamais de moi. « Enfin, c'est une considération trop grave pour ne pas être comprise du premier coup, avec des listes personnelles, s'il se produit des contestations, les signataires seuls seront en cause, et l'association restera toujours en dehors du débat (1). i
(1) Industriel alsacien^ 29 octobre.
M. Gilardoni le disait en termes excellents dans le compte-rendu de notre séance dUnauguration, publié dans le Journal de Belfori^ du 5 décem* bre :
• Il ne suffit pas quMne société comme la nôtre fasse profession d^impartialité, si elle ne se met dans Pimpossibilité bien avérée d^y manquer. »
Maintenant il faut tout dire. En déclinant la responsabilité du choix des livres, et la reportant tout entière sur les commissions communales, la société ne supprime pas la ditticulté. Elle la recule seulement et Tatténue, il est vrai, parce quMI y a moins d^opinions en présence dans une commune que dans un département. Mais il est indispensable que toutes les opinions s^efTacent devant la question, vitale poui le pays, de Tinstruction populaire. Les bibliothèques seront encouragées, protégées par tout le monde ; mais, il serait imprudent de Toublier, cVst à la con^^ dition qu^on n^en fasse une arme contre personne. Les hommes qui dans chaque commune se mettront à la tête de Finstitution devront avoir toujours présente à Tesprit cette pensée, qu^ils en tiennent le sort dans leurs mains, et qu^on aurait bientôt fait de la compromettre en s^occupant moins du peuple pour lequel elle est faite que de la satisfaction des opinions personnelles. Le choix des livres possibles est grand encore, et on le voit s^agrandir à mesure qu^on y iIRgarde de plus près. Les catalogues (1) de
(1) Puisque j*ai prononcé le mot de catalogue^ je meU Irai à profit un commencement de pratique pour donner im conseil aux administrateurs de bibliothèques corn-
quelques bibliothèques, publiés dt'jà ou prêts à Tètre, le prouveront suffisamment, et ils seront mis à la disposition des commissions communales «qui voudront s^orienter d^abord avant de dresser leurs listes.
Ce n^est pas le seul service que la société puisse rendre aux commissions. Les livres une fois choisis, il lui est permis d^intervenir pour les faire arriver à destination. Elle en paiera le port, un détail qui est en dehors de toute discussion politique ou religieuse, et ^aitera avec les éditeurs pour faire servir les commandes aux conditions les plus avantageuses qu^elIe pourra obtenir. Déjà, pour en citer une, la librairie agricole, gui compte parmi les plus importantes pour les bibliothèques communales, a consenti une remise de 30 p. 0/0 sur tous les livres qui leur seront destinés. Nul doute que toutes celles auxquelles on s^adressera n^y mettent la même bonne volonté. Toute question de patriotisme à part, la librairie française est trop intéressée au
miuules. On actiyera très-efficacement la circulation des livrée, en mettant sous les yeux de tous les habi- Untii de la commune l'état de leurs richesses, si je puis m'exprimer ainsi. Tel qui ne songeait pas à lire sera tenté bien souTent par un titre, et les livres cachés dans les armoires auront bien plus de chances d'en sortir si leur existence est révélée par des catalogues se promenant dans la commune. On peut facilement les faire à la main dans les débuts de la bibliothèque. Il conviendrait de les faire imprimer qiuind il y aura plusieifl^ centaines de volumes sur ses rayons, et la dépense n'est pas si grande qu'on pourrait se l'imaginer. Le catalogue d une bibliothèque de 4 à 500 volumes peut se tirer à 100 exemplaires pour une vingtaine de francs.