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DE LA PREMIÈRE ANNÉE

La marée montante du suffrage universel, que rien n^arrétera désormais, détermine en ce moment, aussi bien dans les États qu^elle menace que dans ceux qu^elle a déjà envahis, un mouvement irrrésistible d'enseignement populaire.

Ici, c'est le peuple lui-même qui se ceint les reins, et prépare son avènement à la vie politique en s'organisant en sociétés d'instruction, comme en Angleterre et en Allemagne, où la bourgeoisie ne figure plus que comme appoint dans l'efTort populaire. Là c'est la bourgeoisie qui se sent enfin solidaire de l'ignorance de ses cadets, et qui s'agite — je parle des intelligents — pour la faire cesser.

Les sociétés d'hommes éclairés qui entreprennent l'instruction du peuple, si je puis m'expri*

(i) Opinion Nationale du 25 octobre 1866.

mer ainsi, vont chaque jour se multipliant chez nous, et les obstacles locaux qui s^opposent encore, ici ou là, à leur création et leur développement, s^aplanissent à mesure sous la pression de Topinion publique. Un travail analogue s^accomplit chez nos voisins de la Belgique. Je crois utile de faire connaître comment ils s^y prennent et les résultats quMls ont obtenus.

Une société s^est fondée il y a deux ans, en Belgique, sous le nom de Ligne de renseigne^ menlj dont voici le programme formulé très nettement en tête de ses statuts :

c La Ligue de Renseignement a pour but la propagation et le perfectionnement de Péducation et de Tinstruction en Belgique ;

La LigiÂe poursuit ce but par tous les moyens légaux, notamment :

En étudiant et en discutant les questions qui se rattachent à Péducation et à Tinstruction ;

En provoquant la révision des lois dans ce qu^elles ont de contraire à la constitution, à la liberté de conscience, à Pégalité des citoyens, à remploi facultatif des langues, à Textension et au progrès de Renseignement ;

En s^efforçant d^élever la position sociale des instituteurs et des institutrices ;

En cherchant à développer renseignement des filles ;

En favorisant rétablissement de bibliothèques populaires, de cours publics, d^écoles d^adultes, d^écoles modèles, de cours communaux ;

En faisant et en répandant des publications relatives a Péducation et à Pinstruction ;

En organisant des réunions publiques. ■

Ce programme avait réuni 430 adhésions lors de la première assemblée générale, le 29 mai 1865. Quatre mois après la Ligue comptait 1200 membres. Ils sont aujourd'hui 2000, ainsi que le constate le rapport présenté le 30 septembre dernier à la troisième assemblée générale qui vient de se tenir à Liège.

Le secrétaire de la Ligue, M. Charles Buis, qui s^est consacré à Pœuvre avec un dévouement sans bornes, me disait, en sortant de la séance, qu'il espère bien voir le chiffre des membres monter à 20.000 en quelques années, et de fait, il parait certain que tous les libéraux sérieux de la Belgique viendront les uns après les autres s'enrôler dans cette croisade entreprise contre la seule chose qui tienne encore en échec le parti du progrès dans ce pays de liberté, l'ignorance du peuple.

Chaque membre fixe lui-même le montant de sa cotisation annuelle, dont le minimum est de un franc, ce qui donne libre carrière aux générosités, et permet au peuple d'entrer pour sa part dans la Ligue fondée à son profit, siu* le pied d'égalité avec ceux qui travaillent pour lui.

Le mode d'organisation de cette armée nouvelle de l'enseignement est des plus simples, est tel qu'il convient pour une armée de volontaires.

La Ligue est administrée par un conseil général siégeant à Bruxelles, qui centralise les fonds et les renseignements, veille à l'impression des bulletins de la société et préside à l'installation

des cercles locaux, lesquels, une fois installés, conservent entière leur liberté d^action • dans la limite des principes admis par la Ligue. •

Tout cercle local comptant 100 membres a le droit d^envoyer un délégué aux séances du coa* sêil général, avec voix délibérative, et d^em. ployer sur place les deux tiers du produit des cotisations. Il ne dispose que du tiers de ce produit, tant quUl n^aura pas atteint le chiffre de 100 membres.

Ces cercles locaux s^établissent au gré des sociétaires partout où ils parviennent à se grouper en nombre suffisant dans les villages aussi bien que dans les villes. Vnn des premiers qui se soient organisés, Pun de ceux qui fonctionnent avec le plus d^activité et de succès, s^est établi précisément dans un village aux portes de Bruxelles, dont le nom n^est que trop connu en France, Waterloo. La liste de ses membres s'arrêtait au n^ 163 quand j'ai eu le registre sous les yeux, à la fin du mois dernier ; mais comme elle va toujours grossissant, je n'en saurais plus dire aujourd'hui le chiffre exact. Ils se sont donné, il y a un an, une bibliothèque qui comptera bientôt 1200 volumes, et leur action rayonne dans les communes voisines : firaine-l'AIleud, la-Hulpe, Saint-Job, Yauthier, Braine, où des conférences organisées par leur bureau, réunissent le dimanche, été comme hiver, un nombreux auditoire. Il faut dire que là il s'est trouvé un homme qui s'est mis résolument à la tète du mouvement, M. Lacroix, le fondateur et le trésorier du cercle, et c'est assez d'un homme dans une localité pour

y allumer le dësir de Pinstruction. Qui voudra pour de bon essayer ne tardera pas à s^en convaincre.

On me pardonnera cette surabondance de détails sur le cercle de Waterloo. Il y a, ce me semble, un intérêt tout particulier pour nous à voir les alentours du fameux champ de bataille, témoin de notre catastrophe, devenir un des champs de la grande bataille contemporaine, qui ne laissera derrière elle, ni honte, ni haine pour personne, puisquUl n^y aura que des vainqueurs. Cette modeste bibliothèque, à deux pas du grand nigaud de lion de Waterloo, souvenir fastueux et ridicule de colères éteintes, qui montre sa queue aux passants, sous prétexte de faire face à la France, cette bibliothèque remplie de livres français, venus-là pour faire la conquête pacifique des âmes, m^avait paru un signe du temps, et arrivé là, j^ai laissé aller ma plume sans y faire attention. Revenons à la Ligue de renseignement.

Dix cercles locaux sont déjà établis, sans parler de ceux actuellement en voie de formation, à Bruxelles, Namur, Termonde, Renaix, Gembloux et Nivelles. Partout où elle pénètre la Ligue organise des bibliothèques populaires et des conférences. Elle tient d'autre part Topinion en éveil par des discussionspubliques, où toutes les ques* tiens de renseignement sont abordées avec une entente de la matière dont son bulletin officiel fait foi.

Déjà, en outre des résultats directs obtenus par Faction personnelle de ses membres, le

contre-coup de cette agitation salutaire s^est fait sentir dans les régions gouvernementales. Un projet de loi est en ce moment à Tëtude, conçu dans le but d'^amëliorer le sort des instituteurs, qui sont moins bien partagés en Belgique que chez nous; et, ce qui vaut mieux qu^un projet, un arrêté royal est venu dernièrement inviter toutes les communes à créer des cours d^adultes et des bibliothèques communales.

Plus généreux que le nôtre cette fois, le gouvernement belge pourvoit aux frais des cours, assigne une rétribution aux instituteurs chargés des cours, et au soin des bibliothèques, et s^engage à subventionner les communes jusqu^à concurrence des trois cinquièmes du déGcit en cas dUnsuffisance de ressources.

Il y a malheureusement un reversa la médaille. L^arrèté royal soumet les créations nouvelles au régime d^une certaine loi de 1842 peu connue en France, qui est une grosse affaire en Belgique.

Ceux qui sont à* Age aujourd'hui à se rappeler la campagne entamée sous Louis-Philippe par MM. Dupanloup, Montalembert et leurs amis en faveur de ce qu'ils appelaient la liberté d'enseignement, n'auront pas oublié sans doute quel

était alors le mot d'ordre du parti : La liberté

conime en Belgique. C'était cette loi de 1842 qui le motivait. Elle donne au clergé dans l'école la liberté d'être le maître, la seule qu'il lui soit permis de concevoir.

Or voilà vingt ans passés que le parti libéral a aussi son mot d'ordre en Belgique et ce mot d'ordre est la révision de la loi de 1842. Les

hommes qui sont à Pheure qu^il est aux affaires, n\ sont arrivés, etily a longtemps de cela, qu^en acceptant le principe de cette révision. Mais c^est peu de chose que d'^avoir accepté en principe un acte auquel on n^a pas Tair de songer et il faut avouer qu^en étendant assez gratuitement Papplication de la malheureuse loi à des institu* tiens que n^avaient pu prévoir les législateurs cléricaux de 1842, le ministre de Pintérieur, sur qui pèse la responsablilité de la mesure, ne semble guère prendre le chemin d^en débarrasser le pays.

A moins toutefois que M. Vandeiipiereboonn puisque cVst ainsi que s^écrit son nom, n^ait voulu se préparer ainsi le terrain, et se faire aider par une secousse de Topinion dans une tâche réellement difficile, à ce qu^il parait. Ce que des gens qui le connaissent m^ont dit à Bruxelles de son dévouement sincère à la cause de renseignement me donnerait presque envie de le penser. Il n^est que trop certain, en effet, pour parler seulement des bibliothèques populaires, que le clergé ne les voit pas généralement d'^un œil favorable, si inoffensives qu^ellcs se fassent, quand elles s^ouvrent à autre chose qu^à ses livres à lui, plus édifiants qu^instructifs, pour être poli. Les mettre dès le début sous sa direction, c^est un peu retirer d^une main ce qu^on essaie de donner de Tautre. Presque partout, on peut bien s^y attendre, les initiateurs reculeront devant une censure à bon droit suspecte, ou regimberont sUls ne reculent pas. De là, des mécontentements, des luttes, un surcroit d'irri-

talion contre une loi condamnée tout haut d^avance par ceux-là mêmes qui se trouvent en être les conservateurs, et la goutte d^eau fatale qui fait déborder le vase finira bien par arriver.

Si telle a été Pintention de M. Yandenpeereboonn, il peut être asssuré de trouver dans la Ligue de l'enseignement une alliée énergique, qui travaillera de tout son pouvoir à lui faciliter la besogne. Un appel fait par le bureau de la Ligue à ses membres, aussitôt après la publication de Parrèté royal, pour les engager à se précipiter les premiers dans la voie quUl ouvrait, appel accompagné d^un mot d^éloge facile à concevoir puisqu^après tout, c'est une partie importante du programme de la Ligue, dont le gouvernement vient, de son chef, proclamer Purgence, cet appel a été Pobjet de sérieuses réclamations dans rassemblée générale de la Ligue.

Elles se fondaient sur les malencontreux articles qui entachent, il faut bien le dire, tout une série de dispositions excellentes, dictées évidemment par ce dévouement sincère dont je parlais tout à Pheure.

Les sages observations présentées par le président de la Ligue M. Tarlier, avec un calme bon sens et un tact parfait, ont pleinement justifié la conduite du bureau ; mais si j'ai bien compris Pattitude de Passemblée, Phiver ne se passera pas sans que Popinion ne soit saisie à nouveau, sur tous les points de la Belgique, d'une question depuis si longtemps pendante. Peut-être bien alors que l'administration libérale se laissera enfin faire une douce violence — il est à présumer du

moins qu'elle lui sera douce, — et se décidera enfin à retirer des mains de ses adversaires Tarme forgée par eux contre tout ce qu'elle représente.

Et maintenant je me demande pourquoi nous n'aurions pas aussi en France notre Ligue de renseignement. Nous ne sommes pas tout-à-fait, c'est vrai, dans les mêmes conditions que nos voisins. Il nous faut des autorisations dont ils n'ont pas besoin, et le programme à présenter devra probablement être moins large que le leur. Mais quand il s'agit d'un intérêt aussi majeur pour le pays, ce qu'on ne peut pas faire doit-il jamais empêcher de chercher à faire ce qu'on pourrait ? Une coalition organisée dans tous nos départements entre tous les hommes de bonne volonté qui ne demandent qu'à travailler à l'enseignement du peuple, sans plus, cette coalition ne serait pas de trop pour ce que nous avons à faire. Les belges en sont encore à se préparer au suffrage universel, et nous le tenons : il nous tient, si vous aimez mieux.

Nous avons^ certes, une vaillante armée d'instituteurs, et je ne lui souhaite pas de meilleur général que celui qu'elle a. Mais pourquoi, puisqu'on parle de remanier notre système militaire, pourquoi, à côté de l'armée régulière, ne chercherions-nous pas à organiser aussi la Landwehr de l'enseignement ? Je serais bien étonné si l'ordre public y perdait quelque chose.

VOpinion Nationale da 31 octobre 1866 publiait l'entrefilet suivant que je crois devoir-reproduire en son entier. Ma première pensée avait été d'en supprimer ce qui m'est perbonnel, je ne me suis pas reconnu le droit d enlever au directeur du journal la part qui lui revient dans le lancement de Tidce de la Ligue. J. M.

Notre ami M. Jean Macé, nous adresse la lettre suivante sur laquelle nous appelons l'attention de nos lecteurs. Il y a là une idée qui entre ses mains pourrait bien devenir féconde.

Beblenheim, 27 octobre 1866.

Mon cher Monsieur Guëroult,

Je demandais avant-hier dans VOpinion Nationale^ après avoir exposé ce qui se fait en Belgique, pourquoi nous n^aurions pas aussi notre Ligue de PEnseignement en France.

II m'arrive aujourd'hui une lettre qui me met en demeure de prouver que je ne lançais pas là une parole en Pair.

Trois citoyens Pont prise au sérieux. Ils m'envoient leurs noms et s'engagent à souscrire chacun pour 5 fr. par an.

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