LETTRES D^UN PAYSAN D^ ALSACE
On VOUS a parlé de la liberté du père de famille, du droit qu'il a sur ses enfants^ de Piniquité d'une loi qui le forcerait de les envoyer à un instituteur dont il ne voudrait pas.
Laissez-moi vous dire qu'on vous a fait des phrases.
Je les vois de ma porte , traînant tout le long du jour, les enfants qui ne vont pas à Pëcole, et je puis bien vous certifier que les pères de famille, qui ont droit sur eux, ne sont pas en querelle sur Pëducation avec Pinstituteur de chez nous, qu'ils ne trouvent pas mauvaise sa manière d'enseigner les fractions, et qu'ils ne Pont jamais disputé sur la règle des participes, que le petit de mon fils me récitait Pautre jour avant d'aller à Pécole.
La grammaire et Parithmétique, vous le savez aussi bien que moi, on ne sort pas de là dans nos écoles.
Bien sûr qu'ils n^ont pas d'opinion à eux làdessus, les braves gens, et quand vous forcerez les mioches à quitter les fossés de la route pour les bancs de Pécole, soyez bien persuadé que vous ne ferez pas violence aux idées, non plus qu'à la conscience des papas. A leur insouciance, à leur mépris de ce qu'il ne savent pas euxmêmes, je ne dis pas : mais entre nous est-ce bien là quelque chose à respecter? La liberté de la négligence nous mènerait loin, savez-vous, si on la proclamait pour de bon.
Sans être un grand philosophe, je me rends à peu près compte de ce que c'est que la société. C'est un état de choses où chacun se soumet à
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des sendtudes qui gênent le particulier, dans riniërèt du public.
Je suis bien le maitre de ma voiture, n'est-ce pas ? et s'il me plalt, la nuit, de la conduire à l'aveuglette, à travers les trous et les tas de pierres, au risque de la briser, il semblerait d'abord que je suis dans mon droit. Et pourtant on me force d'allumer ma lanterne; si j'y manque, on ne se gêne pas pour me dresser procèsverbaL Et si je voulais m'en plaindre aux camarades, ils me donneraient tort, parce qu'il ne s'agit pas seulement de ma voiture, à moi, mais qu'elle peut rencontrer du monde sur la route, écraser un enfant^ ou briser la voiture du voisin qui ne serait pas content.
Pourquoi donc vous faire scrupule pour forcer les négligents d'allumer aussi la lanterne dans la tète de leurs enfants ! Croyez-vous que nous n'y soyons pas tout aussi intéressés^ et que ces tête, où il fait nois, ne puissent rien briser plus tard!
Àh ! monsieur le sénateur, sans penser à plus lard, ni aller plusloiii que l'heure d'aujourd'hui, quel grand service vous rendriez au pays en débarrassant les rues de nos villages de ces tas de petits vauriens qui font l'école buissonnière toute l'année ! On a voulu vous apitoyer sur le sort des pauvres gens qui ont besoin de faire travailler même les petits enfants. Ce que ceux-là en abattent d'ouvrage tiendrait dans pas grandchose. Hais s'il y a quelque part un mauvais coup à faire, une pierre à jeter aux femmes qui passent, un nid à dénicher, malgré les arrêtés
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de messieurs les préfets, un verger avec unirou dans la haie, vous êtes bien sûr de les voir accourir, et si le trou n^y est pas^ ils Pauront bientôt fait.
Ce quHls deviendront par la suite, avec Péducation qu'ils se donnent ainsi entre eux, en place de celle de Pécole, je ne veux pas trop le prédire^ car ce sont là jeux de gamins qui n^empâchent pas toujours de devenir honnête homme ; mais vous conviendrez que c^est un mauvais commencement, qui n^a rien de rassurant.
Venir vous parler après cela de la liberté des pères et de Pautorité qu'ils ont sur leur enfants, je vous le répète^ malgré tout le respect que je vous dois, c^estvous faire des phrases, et rien de plus. Car enfin, s^il y en avait quelque part des communes où les pères de famille, usant librement de leur autorité^ s^avisassent d^élever leurs enfants dans le métier de brigand, il est bien certain que vous enverriez promener sans façon leur liberté et leur autorité, et que vous mettriez la main sur les brigandeaux pour leur imposer une éducation meilleure. Nous n^en sommes pas là^ Dieu merci, et si ceux-ci deviennent jamais des brigands, ce sera sans qu^on les y pousse^ uniquement pour avoir été abandonnés à euxmêmes.
Ne permettez pas cela non plus. Mettez-moi hardiment la main sur ces petits coureurs, et envoyez-les moi, tambour battant^ à Pécole. Et ne craignez pas qu^on sVn plaigne dans les campagnes. Ceux qui voudraient se plaindre seront reçus comme le voiturier qui ne voudrait pas al-
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ioiner sa lanterne. On les fera taire, et n^en ayez pas souci : nous nous en chargeons. Nous ne te* nous pas, voyez-vous, à avoir des mauvais sujets parmi nous.
JTai lu, un jour, dans le journal que les trois quarts des condamnés en cour d^assises ne savaient ni lire ni écrire. Persuadez-vous bien que ce n^esj pas seulement parce qu^ils ne savent ni lire ni écrire, ce qui est assurément pour quelque chose, mais aussi, et surtout, parce que, étant petits, le temps que les autres ont passé à Pécole, ils Tont passië, eux, à rôder comme des sauvages, s^entrainant mutuellement au mal.
Cest à ceux-là quejevousconseille de penser, quand on viendra vous redemander Pinstruction obligatoire, et non aux enfants des bons bourgeois qui ont leurs raisons pour ne {^as vouloir des maîtres que TÉtat met à leur disposition. Ceux qui ont des idées^ne laissent pas courir leurs enfants du matin au soir, et les font travailler à la maison. Ceux-là n^ont rien à redouter de Pinstruction obligatoire : elle ne changera rien pour eux à ce qui existe. C^est sur ceux qui n^ont pas dMdées qu^elle agira, et c^est granciement mon avis qu'on fera bien de les foi*cer d'envoyer leurs enfants à Técole, comme on me force, moi, d^écheniller mes arbres au printemps. Les chenilles du négligent iraient sur les arbres des autres, sHl n^y avait pas une loi. C^est une loi de ce genre-:!^ que nous vous demandons, et vous reconnaîtrez vous-même que nous avons bien raison, st vous voulez y réfléchir tranquillement.
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Cétatt là, monsieur le sénateur, tout ce que je voulais vous dire pour aujourd'hui^ parce que ^ n'aime pas à en écrire trop long à la fois ; mais j'ai encore d'autres raisons à vous donner, qui ne sont pas moins bonnes. Si vous me faites l'honneur de me lire, je vous expliquerai cela de mon mieux dans ma prochaine lettre.
J'allais vous envoyer les autres raisons que j'ai encore à vous donner en faveur de l'enseignement obligatoire, quand j'ai rencontré un brave liomme qui demeure chez nous, qui s'occupe d'enseignement et qui a lu plus de livres que moi sans y avoir grand mérite. Il m'a dit que j'avais passé trop légèrement sur la question de l'autorité du père de famille, et là-dessus il m'a commencé tout un discours qui m'a si fort intéressé, que je veux vous mettre ici ce que j'en ai retenu.
La question peut être envisagée sous deux faces, au point de vue de la nature et au point de la société.
Au point de vue de la nature, ce n'est pas Tenfant qui appartient au père, c'est le père qui appartient à l'enfant. C'est là une loi qui est écrite partout. Qui donne la vie est tenu de veiller à ses premiers développements, et les seuls «erviteurs connus dans le monde animal, ce sont le père et la mère. Je vous donne la phrase comme on me l'a donnée, monsieur le sénateur, et je vous avouerai que d'abord cela me
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paraissait un peu dur à avaler. Pourtant, à force d'y réfléchir, j'ai fini par comprendre qu'il y aTait du vrai là-dedans. Nous sommes si bien à eux, de par la nature, à ces méchants marmots, qu'ils se font nos tyrans de prime abord, comme si c'était la cliose du monde la plus simple et la plus légitime, et si nous ne résistions pas par la raissn et la volonté à cette pente naturelle qui les pousse, eux, à commander, et nous, à obéir, nous en verrions de belles.
Et comme pour mieux établir leur droit souverain à nos trés-humbles services, la nature les a dispensés de la reconnaissance à laquelle ils ne penseraient jamais d^eux-mémes, si nous n^étions pas là pour la faire entrer dans leur petit cœur par Péducation. Et notez que c^est tout au plus si nous en venons à bout. Us répètent d^abord machinalement, sans trop les sentir, les phrases que nous leur faisons ; et cVst plus tard seulement, quand la raison à pris le dessus sur les instincts naturels, que le sentiment de la reconnaissance se montre véritablement en eux, pour arriver à toute sa force alors que nous sommes vieux, nous autres, et que c^est nous qui sommes les enfants.
Donc, si Ton veut venir vous parler de la nature, demandez qu^on établisse le droit de Tenfant avant cdui du père, car c^est lui le premier en date, et le légitime. Le père n^a que des devoirs vis-à-vis de son petit enfant, et parmi ces devoirs, celui de Péducation est au premier rang. Hors les cas d'extrême misère, qui sont rares après tout dans nos campagnes, à T&ge de