‹ Les origines de la Ligue de l'enseignementChapitre 4 sur 89 · LETTRES D^UN PAYSAN 0^ALSACE · texte numérisé non relu

LETTRES D^UN PAYSAN 0^ALSACE

la force, ci .qui viennent jeter à bas tout Tordre établi par le bon Dieu, Phomme qui fait travailler son petit enfant pour gagner sa vie, j^entends travailler du matin au soir, de façon à ce qu^il n'y ait pas d'école pour lui, cet homme-là est un père dénaturé, que le mépris public devrait marquer au front. Ce n'est pas un droit dont il use, c'est un devoir qu'il foule aux pieds, et un crime qu'il commet.

La question posée ainsi devient facile à résoudre au point de vue de la société. S'il y a un crime commis, qui oserait défendre à la société d'intervenir?

Au commencement des sociétés humaines, quand elles en étaient encore à leur point de départ, au groupe formé par la famille, le père de famille était souverain, en sa qualité de chef d'Etat. Il avait droit de vie et de mort sur la mère et les enfants, et de même qu'il pouvait tuer le corps, il pouvait aussi laisser périr l'Ame : nul n'avait de compte à lui demander. Est-ce là le régime qu'on réclame ? Alors pourquoi les tribunaux se permettentr-ils d'envoyer en prison les monstres qui martyrisent leurs petits enfants et les laissent manquer de tout ? Le vieux droit du père est en leur faveur. L'enfant est à eux ; ils en font ce qu'ils veulent. Si vous l'avez abandonné pour le corps, ce droit des anciens temps, devenu abominable dans notre société chrétienne, à quel titre voudriez-vous le conserver pour l'âme qui demande aussi à être habillée et nourrie ? Qu'il décide lui-même comment elle sera nourrie et habillée, rien de plus juste, et je

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ne demande pas qu^on fasse des entëvemeats d^enfants, comme au temps des dragonnades, et dans le pays du petit Mortara. Mais quelle que soit la nourriture, il en faut une, et ce n^est pas seulement le droit, c^est le devoir de la société de Texiger, comme elle exige que Fenfant ait du pain, qu'il convienne au père ou non de lui en v donner.

Vous trouverai peut-être, monsieur le sénateur, que c^eùt été dommage d^aller plus loin sans dire un mot de toutes ces considérations-là. Je n^y aurais peut-être pas pensé tout seul. Mais telles que les voici, je les comprends parfaitement, et je me garderais bien de douter que vous puissies les comprendre. Vous savez aussi bien que moi que les lois ont été inventées parmi les hommes précisément pour protéger les faibles contre les forts, et quoi de plus faible, de plus digne de protection quMn pauvre petit enfant trahi par son protecteur naturel? Quelle loi plus juste et plus nécessaire que celle qui viendrait à son secours, que la loi que nous vous demandons? Si vous êtes père, monsieur le sénateur, demandez-vous ce que vous penseriez de vous-même dans le cas où vous laisseriez courir vos enfants toute la journée dans la rue, et si vous trouveriez mauvaise la loi qui vous rappellerait à votre devoir de père, et j^ajouterai à votre devoir de citoyen. Je vous dirai la prochaine fois pourquoi.

Nous avons le suffrage universel, monsieur le sénateur. Ce n^est pas une petite révolution que

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celiei qui s^est faite en février 1848, et elle entraînerait à sa suite quelques changements, comme de rendre obligatoire renseignement qui ne Tétait pas, que cela ne devrait étonner personne, vous moins que tout autre : vous êtes bien placë'pour voir de haut. Oa cause politique chez nous tout comme' dans les villes, et j^ai entendu dire contre le suffrage universel des choses qui ne manquaient pas de justesse^ je suis le premier à en convenir. Malheureusement, j^en vois une qui coupe court à tous les raisonnements, si beaux quHls soient, c^est que, à tort ou à raison, tous, tant que nous sommes, ignorants ou non, et je connais pas mal de messieurs qui ne sont pas bien savants non plus, nous y tenons, et qu^n ne sera pas facile de nous le retirer des' mains. Il faudrait pour cela une révolution. Je cherche qui est de force à la faire, et je ne trouve pas. Donc, ce qu^il y a de plus raisonnable, c^est de s'arranger pour vivre avec le sufiTrage universel, puisqu'on ne peut pas s'en débarrasser.

Cette marmaille qui court dans nos rues, dont je vous parlais en commençant, c'est de la graine de souverains, ni plus ni moins. Peut-être vaudrait-il mieux qu'ils en soit autrement, je ne sais pas; mais comme c'est impossible, ce n'est pas la peine d'en parler. Ce qui vaut la peine qu'on en parle, c'est de travailler à les mettre en état d'être un jour pas trop incapables, et, pour commencer, de leur apprendre à lire et à écrire.

L'ignorance du peuple est maintenant un danger public, monsieur le sénateur. Auparavant c'était seulement une honte. En mon âme et

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conscience, j^appelle cela un progrès, parce que cela nous dcmne plus de chances de la voir cesser. Autrefois c^était atTaire de bonne volonté, générosité pure des gens qui savaient, de s\)c* cuper des gens qui ne savaient pas. C^est aujour^ d^hui nécessité absolue et question dMntérèt per^ soaael. L^bomme a ses côtés honorables et fait lÀea des choses par bonté d^àme : j^aime mieux néanmoins la garantie d^aujourd^hui que l'autre.

Si Pignprance est maintenant un danger public, et j^aimerais voir quelqu^un venir me soutenir le contraire, peut-il être permis à un père de ne pas envoyer son enfant à Péeole, quand elle est ouverte à tous, et qu^il n^en coûte rien aux pauvres ? Non, cent fois non, pas plus qu^il n^est permis à nos jeunes gens de rester à la maîsen, quand le jour de la conscription est arrivé. Deniandex-vous , ce jour-là, aux parents, ce qu^ils en pensent, et vous inquiétez-vous de leur autorité sur le conscrit? Faites-moi une bonne conscription d'école, et que le sergent de police ramène par Toreille Pécolier réfractaire ! Croyeimoi, e^est aussi Pennemi de la patrie que Ton combat sur ces bancs qu^il déserte.

Cela me parait si clair qu^il n^y a rien à dire en vérité pour démontrer une chose qui s^impose d^elle-mème. Si Ton me chargeait de prouver Fexistence du soleil, je dirais : regardez. Sans plus de paroles : regardez, monsieur le sénateur.

Je me suis arrêté court, la dernière fois, par rimpuissanee où je me sentais de trouver des

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preuves en faveur d^ùïie vérité trap claire à mes yeux; mais cette fois j^aurai de quoi dire.

Je suis allé, Pautre jour, à Yieux^Brisach, faire un chargement de platiches et d^échalas, et, le marché conclu, on a causé en buvant la chope. Save2-vous quHls se sont permis dé 'me traiter du haut en bas? Ils m^ont demandé ce que Poii apprenait dans nos écoles, et quand, après avoir nommé la grammaire et Tarithmétique, j^en suis resté là, ils m^ont ri au nez.

Il parait qu^on leur en donne bien d^autres chez eux, et je me demandais au retour, en suivant mon cheval qui mange la même avoine que les chevaux de Vieux-Brisach, pourquoi nos enfants n^auraient-ils pas la même pâture d^esprit que les petits Badois? Ils ne sont pas, je suppose, d^une race inférieure^ et ce n^est pas moi, du moins, qui en conviendrai.

Cesi pour cela qu^en réclamant de vous renseignement obligatoire, je crois qu^il est bon de s^entendre et qu^il faut vous dire de quel enseignement je veux parler. Savoir lire et écrire, c^est une belle chose. Il n^est guère possible d^apprendre sans passer par là. Mais on ne sait rien quand on sait cela. Ce n^est pas le tout d^avoir Toutil, il faut encore s^en servir. Quand je me suis fait cadeau d^une belle charrue neuve, mon champ n^est pas labouré. Malgré tout mon respect pour les quatre règles et Torthographe, ce n^est pas assez, permettez-moi de vous le dire, pour former un homme qui puisse se rendre compte des choses au moins en gros, comme on

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doit le faire quand on est électeur, et qu^on est appelé à donner son avis sur ce qui se passe dans son pays. Ce qui pouvait être bon du temps de Louis-Philippe, quand nous ne comptions pas, ne Test plus aujourd'hui que chacun de nous compte pour un, tout comme un membre de FÀcadémie. Et voilà-t-il pas précisément qu'en parlant l'autre jour de choses et d'autnss avec Finstituteur de chez nous, il m'a appris qu'on instruit bien moins les enfants d'à présent que ceux du temps de Louis-Philippe et qu'on a rogné le programme des examens pour enlever aux instituteurs la tentation d'aller plus loin qu'on n'aurait voulu. Pour preuve, il m'a donné à regarder Tancien Manuel des aspirants au brevel de capacité pour l'enseignement primaire élém/entaire. J'ai là le volume ; il est de ^842, publié par Hachette, libraire de l'Université royale de France. J'y vob une histoire de France ; j'y vois un cours de dessin linéaire, avec un peu de géométrie et des notions sur les machines les plus simples, toutes choses dont il n'est plus question maintenant dans les écoles de nos villages. On a fait une loi pour mettre ordre à tout cela.

Je me suis fait renseigner, monsieur le sénateur ; ce ne sont pas vos amis qui ont fait cette loi-là. Si vous en avez jamais douté, vous devez savoir à quoi vous en tenir maintenant. Ceux-là du moins travaillaient en connaissance de causOt Ils ne voulaient pas du suffrage universel, et ce sont les mêmes qui avaient commencé à le démolir par cette autre loi du 31 mai, qui faisait la paire avec celle dont je viens de parler. Il y

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