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LA LIGUE FONDÉE EN PROCIPE

Ceux qui auront eu la patience de lire tout ce qui précède {i ) seront probablement du même avis que moi sur notre Ligue française de VEnsei^ gnement. Il me semble qu^on peut dès à présent la considérer comme fondée, en principe du moins. Tant de sympathies, n^auront pu se manifester, et d^une façon si effective, tant d^hommes n^auront pu se mettre en avant, sur tant de points à la fois — ils sont loin de figurer tous sur la liste d^aujourd^hui — pour que la chose en reste là.

Nous voici donc appelés à montrer si nous sommes en état, nous autres Français, les circonstances actuelles étant données, de faire ce

(l)La deuxième liste des adhérents allant du n*5il au ii*2109 remplissait les 48 premières pages du bulletin.

qu^ont fait nos voisins de la Belgique, et d^organiser en grand quelque chose de sérieux et d^itile, entre nous, sans gêner notre gouvernement, et sans être gênés par lui. Pourquoi en douter? Il a intérêt comme nous à ce que la démonstration se fasse.

La marche suivie en Belgique aurait été plus conforme, Je le sais bien, aux habitudes reçues en pareille afTaire, aux nôtres surtout.

Un premier groupe d^hommes s^est formé à Bruxelles. Il a nommé une commission chargée d^élaborer un projet de statuts, et, les statuts adoptés en assemblée générale des membres fondateurs, on a commencé à recueillir les adhésions et à provoquer la formation des cercles locaux, mis en possession du reste par les statuts d'une entière liberté d'action.

Chez nous, la Ligue de l'Enseignement aura passé par un autre chemin, pour arriver en somme au même résultat. Le fondateur — je suis bien forcé d'employer ici le singulier — a préféré, pour des raisons qu'il a crues bonnes, partir tout seul, d'un village, sans statuts dans sa poche, un bagage dont il lui était facile de se faire cadeau, et provoquer tout d'abord les adhésions à l'idée pure et simple et les créations de cercles locaux, laissant aux adhérents le soin de se donner après coup la constitution qui leur conviendrait, aux cercles locaux celui de s'organiser d'eux-mêmes comme ils l'entendraient, pour procéder ensuite, par délégation, à l'organisation centrale.

Depuis le temps qu'on parle ici du besoin de

décentraliser et de réveiller dans le pays Tiiiitiativc individuelle, on aurait dû, ce semble, acclamer cette façon de prendre le taureau par les cornes, en abandonnant résolument le principe de lïmpulsion centrale pour mettre la circonférence en mouvement vers un centre de sa Création. Beaucoup, en effet, Pont trouvée de leur goût, et la preuve en est tout au long dans les 48 premières pages de ce bulletin. Mais Phabitude de recevoir des directions fait qu'on se croit perdu dès qu^on ne sent plus une main qui vous tienne. La grande objection qu'août rencontrée partout les propagandistes de la Ligue est précisément ce qui aurait dû en faire partout le mérite principal, comme conception, Pabsence de direction imposée.

On me permettra donc de reproduire ici ce que j^en disais, il y a plus de deux mois déjà^ dans la Gironde, en réponse à une réclamation que m^avait transmise son rédacteur en chef, M. André Lavertujon, un de ceux dont le concours m^a été le plus précieux dans les premiers jours.

Voici la réclamation, déplorée, je dois le dire, par Phomme intelligent qui me la transmettait.

« Sur trente lettres que j'ai reçues pour demander des explications sur la Ligue, toutes avec unanimité s'écrient : Où est le gouverne^ menl ? // en faut un ! »

Voici une partie de la réponse — j'en retranche ce qui pourrait ressembler à de la politique :

Ici il n'est P&3 question de partis en présence,

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d*întérôts en lutte, de besoins de chaque jour dont le service ne saurait chômer, sous peine de mort sociale. Ce sont des dévouements qui se groupent, reliés ensemble par une pensée commune, ayant tous à travailler sur place s*ils se prennent au sérieux, et forcés par conséquent de puiser en euxmêmes leurs inspirations. On ne peut pas gouverner cela.

Je vais préciser par un exemple.

Je connais un membre, par avance, de la Ligue de l'Enseignement, qu'il lui envoie ou non son adhésion. J*ai lu son nom, il n'y a pas longtemps, dans le Journal des Pyrénées-Orientales. C'est M. Foxonnet, le maire de Pia, qui s'est mis de moitié avec l'instituteur dans le cours d'adultes de son village, « convaincu, ajoute le journal, que l'homme vraiment ami de son pays doit non-seulement demander l'extension de l'instruction populaire, mais que c'est aussi son devoir à'a^socier son activité personnelle au mouvement général qui se produit aujourd'hui contre l'ignorance. »

Qui lui a dicté son devoir, à celui-là ? Qui lui a envoyé sa direction? Quel programme a-t-il fait venir de Paris pour enseigner ce qu'il savait à ses concitoyens illettrés ?

Des activités personnelles, c'est là ce qu'il faut à la Ligue. C'est par là qu'elle vivra et qu'elle fera.

Il faut bien que ceux qui lui donneront leur argent, se disent une chose, c'est qu'ils ne seront que des auxiliaires. Les vrais membres, ce seront ceux qui se donneront eux-mêmes, qui paieront de leur personne, qui se remueront, qui parleront aux gens, qui useront de leur influence directe ou indirecte, ici pour faire fonder une bibliothèque, là pour faire ouvrir un cours, quand ils ne le feront pas euxmêmes, qui dépenseront pour la patrie à leurs heures perdues — je n'en demande pas trop — la moitié de la rhétorique que d'autres dépensent pour placer une pièce de vin. C'est à ceux-là que j'ai

pensé quand j*ai désiré pour mon pays la Ligue que s'est donné la Belgique. Les autres feront nombre, ce qui ne veut pas dire qulls ne servirons à rien. Les gros bataillons en imposent toujours, même quand ils ne se battent pas. Il suffit qu*on les sache là, derrière les avant-gardes, pour qu'on n^essaie pas d'empêcher celles-ci de passer.

Or, je le répète, et je ne saurais trop le répéter, on ne dirige pas les actifs, on ne peut avoir la prétention de les diriger dans une campagne de ce genre-là, où tout se traite d'homme à homme, au jour le jour. J'en sais quelque chose par mes amis du Haut^Rhin, puisque c'est à moi qu'on s'adresse pour être renseigné. Un tirailleur qui ne se donne pas son mot d'ordre à lui-même est un soldat manqué.

J'ai parlé tout à l'heure sans respect de l'argent donné. Je suis allé trop loin. Il y a des choses que l'argent ne peut pas faire ; U y en a d'autres qu'on ne peut pas faire sans argent, et le premier soin de tout organisateur de Ligue, quelle qu'elle soit, sera toujours de battre monnaie pour elle. Les Anglais qui s'y entendent ne les commencent pas autrement.

Dans les Ligues qui ont pour objet un seul obstacle à renverser d'un coup, comme celle de Cobden, par exemple, contre la loi du pain, je comprends qu'il soit nécessaire de centraliser les fonds pour donner à l'action commune plus de force avec plus d'unité. Mais ici l'obstacle à renverser est partout; ce sont des années de lutte, de longues années, hélas ! qu'on a en perspective : le rôle de la caisse centrale perd considérablement de son importance, en présence des actions multiples qui auront à s'exercer à demeure, si je puis m'exprimer ainsi.

Toute la question du gouvernement de la Ligue est là. Qui tient l'argent, tient les rênes.

L'argent recueilli au sein de chaque groupe serat-il dépensé sur place, au gré de ceux qui l'auront donné ? ou bien s'en ira-t-il de partout, au réservoir

d*en haut pour retomber ensuite à droite et à gauche, en pluie plus ou moins bien renseignée?

Ainsi posée, la question se résout d'elle-même. Il est bien évident qu'il y a tout proHt à éviter aux cotisations, avec le double voyage de Taller et du retour, les chances d'erreurs de destination.

Je ne redoute pas pour mon compte les petite budgets, psir suite de Téparpillement des groupes. Il ne s'en formera qu'autour des activités personnelles, et, plus il y en aura dans un espace donné, plus il y sera fait de besogne. Ils font des cercles de village en Belgique, et ce ne sont pas toujours ceux-là où Ton travaille le moins bien.

Il faut pourtant un centre, c'est clair. Pour qu'il puisse agir, il lui faut de l'curgent, c'est dair aussi.

Mais ce centre, tel que je le conçois, centre de correspondance pour les résultats obtenus et les communications utiles, de puUicîté paur les renvoyer k tous, de propagande pour envahir les points rebelles où les cercles locaux n'auront pu s'organiser d'emblée, ce centre débarrassé des soins gouvernementaux et du service des subventions*, n'aura pas besoin, je pense, d'un bien gros budget. C'est au surplus un chiffre à régler, quand on y sera venu, entre lui et les cercles locaux qui alimenteront sa caisse.

J'arrive à la question des écoles qui me parait avoir pris pour elle, aux yeux de beaucoup de gens, tout l'intérêt éveillé en eux par le mot de Ligue de V Enseignement, si bien qu'hier le Courrier français me transmettait la sommation d*un impatient qui m'invite k ne plus tant parler, et à fonder immédiatement k Beblenheim une école de ma façon, pour qu'on voie un peu.

Je le déclare bien vite et bien haut, si d'autres conçoivent la Ligue qu'il s'agit de former comme une entreprise générale de fondations d'écoles par toute la France avec un comité directeur chargé de trouver le moule dans lequel on les coulera, jamais

je ne l'ai conçue ainsi, et ce serait, à mes yeux, poursuivre une chimère que de lui demander ce progrès-là, qui n'en serait pas un pour moi. Ne rêvons pas, au nom du ciel, un ministère n» 2 de rinstruction publique que Tautre ne laisserait pas établir d'abord, je suis rassuré de ce côté-là. Mais enfin, si Ton nous en donnait la permission, à voir d'ici les systèmes de toutes couleurs qui se disputeraient à sa porte, il m'est impossible de me rendre compte de la façon dont nous parviendrions à rétablir, encore moins de celle dont il parviendrait à fonctionner, sans tiraillements ni révoltes de chaque instant.

C'est aux pères de famille eux-mêmes, groupés dans les cercles locaux, ou do telle façon qu'il leur conviendra, qu'il appartient, selon moi, d'organiser comme ils l'entendront des écoles pour leurs enfants quand ils ne seront pas contents de celles qu'ils ont sous la main. Il y a une place à prendre dans le mouvement coopératif pour les associations de ce genre-là, et je compte bien qu'elle sera prise avant qu'il soit longtemps.

Assurément on peut faire mieux que nos écoles d'aujourd'hui. Que ceux qui en voudraient de meilleures les fassent eux-mêmes : c'est un détail qui en vaut la peine. Voici qu'on s'associe partout maintenant pour manger et boire à meilleur marché, et certes ce n'est pas une mauvaise idée. Quand on s'associera pour faire élever ses enfants comme on l'entend, il me semble que l'idée ne sera pas mauvaise non plus. Les systèmes alors pourront se présenter et tant mieux pour celui qui se fera accepter.

Ainsi donc, pour résumer le sens de ma réponse à la question qui m'a été posée, qu'on n'attende pas, pour entrer dans la Ligue, l'exhibition d'un programme et la nomination d'un gouvernement. Qu'on y entre avec la volonté bien arrêtée de s'organiser entre soi, de se passer de gouvernement et de se faire son programme soi-même. Il ne peut

pas être le môme partout» et Ton n*est pas des hommes tant qu'on a besoin d'aller demander aux autres ce qu'on a de meilleur à faire chez soi.

Voyez pourtant à quoi Ton s^exposerait en Ift« chant le pied trop vite devant les réclamations, et comme on fait bien de s^en tenir à la maxime du meunier de La Fontaine quand on a entrepris quelque chose ! Je reçois aujourd'hui une lettre d'un fabricant de Pont-Audemer, et qu'est-ce que j'y lis ?

Un programme serait une pierre au cou de la Ligue 1

C'était bien aussi mon avis.

Le D' Guépin, de Nantes^ m'écrivait familièrement ces jours derniers ;

Cette affaire est un hsibit taillé aux proportions de la partie pratique et pensante de la nation

Faire prendre en main à cette partie-là l'éducation du reste, c'est le seul programme que je puisse concevoir pour notre Ligue de l' Enseignement.

Je le trouve au surplus développé à l'avance dans une brochure que l'on vient de m'envoyer, intitulée : la Courte échelle du savoir^ et qui est la reproduction d'un article publié le 28 février 1864 dans le Courrier des Sciences et de l'Industrie que rédigeait alors M. Victor Meunier.

Je regrette bien que l'auteur ne se soit pas fait connaître : à lui revient sans contredit le mérite de la priorité de l'idée, bien qu'il annonce s'en remettre à d'autres du soin de la réaliser (1). Il l'expose, il est vrai, avec la cha-

(1 ) « Si nous étions en Angleterre, nous dirions : Nous

leur juvénile d^une imagination qui se donne libre carrière, le souci écarté de la mise en pratique, mais avec tant de cœur, une intelligence si vive et si nette du but à poursuivre, que je lui cède bien volontiers la parole, comme à mon aine. Il dissipera, je Fespère, ce que mes explications ont dû laisser jusqu^à présent de nuageux, puisqu^on s^est plaint à moi et à d^autres de ne pas voir suffisamment clair dans Pœuvre de la Ligue.

Instruire le peuple, c^est enseigner à tous, entendez-vous bien, à tous, sauf aux idiots et aux in-* firmes, à lire, à écrire et à connaître deux métiers au moins. Il y a des ouvriers peu instruits et d*intelligence ordinaire qui en peuvent faire trois. C'est là le moyen vrai de détruire les chômages forcés, Tune des causes les plus fréquentes de la misère.

Mais ce ne serait encore là qu'un minimum insuffisant. A l'écriture, à l'arithmétique, il faut ajouter des notions de physique, de chimie, d'hygiène

« aTons besoin, il est de nécessité sociale il est urgent « pour Ytngt raisons d'élever la masse du peuple à un « degré d'instruction bien supérieur à celui qui existe. « L'Etat ne peut agir d'une manière efficace, faisons « nous-mêmes.

« En France, où l'on a trop l'habitude de laisser toute « chose àl'iniUatiTe du gouvernement, U faut s'y prendre « autrement

« Il faut dire au Ministre de l'Instruction publique : « Organisez, préparez, donnez des ordres; nous sommes à « l'avance vos très-humbles serviteurs, nous savons à « quelle grande œuvre nous allons concourir; dirigez- « nous, nous sommes prêts à vous seconder de tout notre «pouvoir, de notre savoir et de notre bourse. »

Pourquoi ne pas faire comme si nous étions en An^ gleterref

usuelle, de géographie et d'histoire; il faut encore quelques principes d'histoire naturelle, la connaissance des animaux domestiques ou susceptibles d'être domestiques et des végétaux utiles.

Quel programme, dira-t-on, et quelle impossibilité ! Cependant ce n'est là que la moitié du problème ; nous n'avons parlé que de Tinstruction, il j faut parler de l'éducation du peuple. 1

Comment peut-elle se faire ? Comment arriver à donner à la majorité des hom^)^s et des femmes du peuple quelques notions de cette convenance, de cette politesse, de cette délicatesse d'expressions et de sentiments qu'on aime tant à rencontrer chez les gens bien élevés et qu'on trouve parfois à l'état instinctif, à l'état natif, pour ainsi dire, chez quelques natures privilégiées?

il existe aujourd'hui, faute de relations, une gène mutuelle entre le peuple et la bourgeoisie ; il faut que cette glace soit rompue, et rien ne sera plus apte à cette fusion des classes sociales aue le projet dont nous cherchons à faire saisir 1 idée générale. On verra, dans les cours nombreux dont nous allons parler tout à Theure, souvent le professeur en habit et les auditeurs en veste ou en blouse, mais on verra parfois et plus souvent peut-être qu'on ne pense, le professeur en veste et de nombreux habits dans l'auditoire. On écoutera Guenon le berger exposer son système, et Remy, le pêcheur des Vosges, raconter comment on surprend les secrets que la nature cache au fond des eaux.

Combien le peuple sera relevé ainsi à ces propres yeux ? Elèves et professeurs causeront k la sortie et à l'entrée des cours ou des réunions. 11 s'établira une foule de points de contact et de relations aujourd'hui trop rares. Ce sera l'éducation qui se répandra sur tous.

Le problème de Téducation est donc corrélatif à celui de l'instruction. Ils ne sauraient être séparés l'un de l'autre, c'est-à-dire que si on veut employer ie moyen nécessaire pour généraliser l'instruction

avec Tamplitude et dans le sens que nous venons d'indiquer et que nous allons développer, ce moyen est précisément celui qui donnera l'éducation générale.

Seul, le gouvernement est impuissant à résoudre cette immense question : et il le sera toujours s'il ne sort pas^ dans ce but, de son action ordinaire. L'Etat a des employés, les paie, et ces employés remplissent telle ou telle fonction du rouage administratif. Mais le budget est énorme, la part réservée à rinstruction publique est minime ; malgré toute la bonne volonté possible , malgré tout le talent imaginable, malgré tout Tamour du bien général qui est au cœur du ministre actuel de l'instruction publique, comme il était dans celui de son prédécesseur, on n'aboutira qu'à des améliorations, considérables sans doute, mais encore insuffisantes.

Que le ministre, avec ses ressources actuelles, avec le système obligatoire ou non, arrive seulement à compléter l'instruction primaire, telle qu'on l'entend aujourd'hui, il aura fait beaucoup ; il aura fait tout ce qu'on peut faire par l'emploi de ce système.

Mais nous pouvons davantage. Nous pouvons offrir à M. le Ministre cent cinquante mille profesfeurs qui ne lui coûteront rien ! rien que la peine de les inscrire sur les cadres du personnel de ÏAssodation générale pour l'instruction et VéducaUon publiques.

D'immenses éléments d'instruction sont épars en France. Tous les ans, les grandes écoles publiques et les collèges versent dans la société une foule d'hommes jeunes, actifs, dévoués, qui sont déjà des théoriciens, et qui, au bout de peu d'années, deviennent des praticiens habiles dans toutes les branches de l'activité humaine.

Les écoles polytechnique, normale, de Saint-Cyr, de Brest, les écoles de droit, de médecine, de pharmacie, d'art vétérinaire ; les écoles des mines, des

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arts et métiers, d'architecture, d*agriculture, ont des représentants dans toutes les vUies de France* et les hommes qui ont passé par ces différents centres d'instruction peuvent partout faire des cours qui embrasseront toutes les parties des connais* sauces actuelles comprises sous ces quatre titres : sciences, arts, industrie, commerce.

Nous n'avons pas la prétention de présenter quelque chose d'extraordinaire. Nous avons celle de présenter quelque chose de possible et de réalisable dès à présent. C'est tellement possible» que c'est déjà réalisé en partie, sur une échelle fort petite, il est vrai, et à Paris seulement, mais enfin Torganisation est viable, elle agit et fonctionne, et produit des résultats qui ont déjà permis de se rendre compte de ceux qu'on pourra obtenir en généralisant, en étendant à la province ce système d'association pour l'instruction publique mutuelle.

Les sociétés Polytechnique et Philotechnique existent à Paris depuis un certain nombre d'années. Elles ne coûtent rien à l'Etat, subviennent à leurs frais très-minimes au moyen de cotisations volontaires ; des hommes distingués : ingénieurs, architectes, physiciens, chimistes, etc., se sont réunis pour faire des cours gratuits aux ouvriers, à tous ceux qui éprouvent le besoin d'acquérir ou de compléter les connaissances pratiques ou théoriques qui leur sont nécessaires.

Et plus loin :

Les hommes pour qui tout ce qui est difficile parait impossible, dirontqu'on ne pourrajamais réunir le personnel nécessaire à un aussi vaste enseignement. Certes, il ne faut pas avoir beaucoup vécu pour savoir quelle énorme quantité d'égolsme, de personnalisme, s'il nous est permis d'employer cette expression, existe dans toutes les classes sociales.

Mais nous avons trouvé heureusement, et surtout parmi les hommes jeunes, beaucoup de gêné-

rosité et de dévouement. Parmi les hommes bons, honnêtes et instruits, beaucoup, il est vrai, sont d'une timidité singulière ; ils passent pour égoTstesparce qu'ils vivent chez eux et qu'on les croit inca, pables de faire un pas pour le bien public. Bon nombre de personnes vivent honnêtement et bonnement, acceptant la vie telle que la société la leur a présentée. Cette apathie, cette timidité sont un obstacle à vaincre par ceux qui accepteront le rôle de propagateurs de Tinstruction mutuelle : mais on le vaincra.

Et puis, pour professer la géométrie devant une vingtaine de personnes, pour donner des leçons d'histoire naturelle à une quarantaine d'enfants ou de jeunes gens, pour enseigner la taille des pierres à un groupe d'ouvriers, il n'est pas besoin de parler .comme un professeur du Collège de France. Dans les commencements, élèves et professeurs se formeront en même temps. Les chefs ouvriers eux-mêmes enseigneront. Le meilleur appareilleur, le charpentier le plus instruit, le serrurier le plus habile, seront appelés à faire la théorie de leur art ou de leur métier, et compléteront la théorie par des exemples donnés, la bisaiguô ou le marteau à la main, sur le chantier ou dans l'atelier.

Hâtons-nous de dire que depuis 1 865, les faits ont en partie déjà donné raison à ces nobles et intelligentes paroles. Le mouvement de ces dcr* nières années, provoqué surtout, il est juste de le reconnaître, par la salutaire impulsion du ministre actuel de l'instruction publique, a suscité de tous les côtés une foule de professeurs improvisés* Pour n'en citer qu'un exemple, ce dernier vœu, d'une si grande importance pratique, à l'adresse des chefs ouvriers, se trouve en ce moment réalisé, au moins à Mulhouse, où depuis plus d'une année, maîtres serruriers,

charpentiers, appareilleurs, se sont coalisés avec leurs autres confrères de la partie, selon Texpression consacrée, pour faire aux ouvriers un cours complet de dessin du bâtiment.

L^utopie de la Courte échelle du savoir est donc en train de passer à Pétat de fait, par la force même des choses, en raison du besoin profond qui s^en fait sentir au sein de la société française. Cette Ligue de l' Enseignement j qui parait une nouveauté, ne fera, si elle s^rganise, que fortifier, universaliser un mouvement déjà en marche, et dont elle procède elle-même. Beaucoup de ceux qui viennent s'y enrôler ne s'y trompent pas, et se proclament ligueurs depuis longtemps.

Depuis quatre ans, m^écrivait. le 2 janvier, le D' Tenting, de Laignes, dons la Côte-d'Or, je fais, k moi seul, ma Ligue d*enseignement local, en rédigeant et en publiant dans le Châtillonnais des conférences astronomiques que je vais faire oralement dans les villages des environs, à 20 kilomètres à la ronde. J'en suis à ma cent-quarante-neuvième.

Hier, un avocat de Salins (Jura), M. Charles Mérau, me disait en m'annonçant son adhésion :

J*ai fondé l'orphéon de Salins, le 15 novembre 1857, et pendant ces dix ans je n'ai pas cessé un seul jour de donner des leçons de musique, trois jours pour les anciens et trois jours pour les nouveaux.

C'est vous dire, monsieur, que depuis dix ans, je fais partie de la Ligue de l'Enseignement.

Je trouve ces deux phrases dans une lettre de Versailles, à la date du 31 décembre :

DEUXIÈME BULLLETI5 357

Une vaillante dame a fondé ici un cours normal gratuit pour les filles ; elle est Anglaise, mais naturalisée Française. Elle m*a donné bien vite son nom et sa cotisation.

Avant de lui avoir donné son nom et sa cotisation, cette Française-là, restée si heureusement fidèle aux traditions du pays natal, faisait aussi bien certainement partie de la Ligue.

Elle en faisait aussi partie, avant d^en avoir entendu parler, cette dame de Bordeaux qui m^échvait, il y a un mois :

J'ai appris à lire et à écrire en très-peu de temps, par la méthode Laforienne (que je ne saurais trop recommander), à ma cuisinière Âgée de trente-quatre ans. Elle me dit un jour où j'étais à bout de ^ûence : Madame, prenez compassion de moi; je suis dans une si grande obscurité!

Je ne sais si tous ceux à qui Ton pourra faire lire ce bulletin seront touchés comme moi de ce cri naïf qui résume si éloquemment toute la question ; mais, à défaut de compassion pour les âmes plongées dans Tobscurité, la peur seule suffirait au besoin, si Ton voyait juste, à inspirer le désir de les en retirer.

Cela ne sMmprime pas, et Ton n^ose plus guère le dire en public, sauf les intrépides qui s^en repentent parfois ; mais cela se lâche volontiers dans la conversation, cela se pense surtout dans un certain monde, quHl est dangereux d'instruire le peuple. Si je ne Pavais pas entendu de mes oreilles, je le saurais du reste par ma correspondance depuis trois mois (1).

(1) le prends une lettre au hasard. C'est une dame

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C^est là, je suis honteux pour mon pays d^avoir à le dire, c^est là une des grandes objections qui ont été faites à la Ligue, une de celles, sMI vous plait, dont il est le plus difQcile d^avoir raison.

Objection égoïste ne peut se combattre utilement que par des considérations de même ordre, et je conseille aux partisans de la Ligue qui rencontreront celle-ci de répondre avec la lettre suivante. Elle est d^un homme qui avait autorité pour Pécrire, du même magistrat dont j^avais invoqué le témoignage dans notre premier bulletin.

Tout ce que j'ai vu pendant le cours de cette

session n*a fait que confirmer Topinion que j'émettais dans les quelques lignes que je vous ai envoyées. Plus que jamais, je suis convaincu que l'ignorance du peuple est un danger social.

Vingt-deux accusés viennent de comparaître de« vant le jury de l'Oise. Quinze de ces malheureux ne savaient ni lire ni écrire ; six autres savedent lire et écrire imparfaitement ; un seul avait reçu une bonne instruction primaire. Ces chiffres sont effrayants, mais ne croyez pas qu'ils soient accidentels et qu'on ne les retrouve que dans l'Oise. Les statistiques publiées chaque année par le Ministère de la Justice démontrent combien le mal est général, et combien il est urgent d'y apporter remède. En 1863, 4543 siccusés ont comparu devant les cours d'assises de l'empire ; 1756 étaient corn-

qui parle, sous Fimpression, naturellement, de son milieu à elle.

« Les partisans des ténèbres intellectuelles sont en « majorité, l'ai le malheur de ne connaître que des per-' « sonnes de cette triste catégorie, persuadées qu'on con- « duit mieux les aveugles que les clairvoyants »n

plétement illettrés ; 1964 ne savaient qu'imparfaitement lire et écrire ; 625 pouvaient se servir utilement de leurs connaissances élémentaires ; 198 seulement avaient reçu une instruction supérieure. — En 1864, le nombre des accusés a été de 4252 ; 1759 étaient complètement illettrés ; 1737 savaient imparfaitement Ure et écrire; 615 pouvaient se servir utilement de leurs connaissances élémentaires et 141 seulement avaient reçu une instruc-* tien supérieure.

Ces chiffres seuls sont déjà significatifs ; mais si on les décompose, on voit encore mieux quels sont les dangers que fait courir à la société le manque d'instruction du peuple. Les criminalistes, vous le savez, distinguent deux espèces de crimes : les crimes contre les personnes et les crimes contre la propriété. Les premiers nous menacent plus directement, amènent un plus grand trouble dans Tordre social, puisqu'ils s'attaquent soit à la vie» soit à llionneur des citoyens. Or, les statistiques officielles démontrent que la proportion des illettrés est plus considérable parmi les accusés de crimes contre les personnes que parmi les accusés de crimes contre la propriété. Ainsi, dans le cours de Tannée 1864, sur 1919 accusés de crimes contre les personnes, 879 ne savaient ni lire ni écrire, tandis que sur 2333 accusés de crimes contre la propriété, 880 seulement ne savaient ni lire ni écrire. Mais si, après avoir examiné les résultats généraux, on entre dans les détails, on trouve des chiffres plus concluants encore. Ainsi sur 32 accusés de vol avec violence sur un chemin public, 1 seul savait bien lire et bien écrire ; sur 140 accusés de meurtre ou de tentative de meurtre, 13 seulement savaient bien lireetbienécrire; sur 196 accusés d'assassinat ou de tentative d'assassinat, 22 seulement savaient bien lire et bien écrire.

Ces derniers chiffres sont éloquents, mais en voici un dernier qui parle plus haut que tous les autres. Sur 21 parricides, 1 seul savait bien lire et bien écrire.

En présence des constatations faites par les statistiques officielles, en présence de ces. chiffres qai démontrent d'une façon si claire que les malfaiteurs dangereux, les meurtriers, les assassins et les parricides se recrutent presque exclusivement parmi les ignorants, tous les hommes qui veulent sincèrement le bien de leur pays, doivent se joindre à vous. Aussi n'ai-je point hésité à vous envoyer mon adhésion & la Ligue de renseignement.

Edmond TURQUET, Substitut du procureur impérial, à Beâuvais.

A cette lettre était joint Pétat détaillé de toutes les catégories de crimes commis en France pendant Tannée 1864, distribués par colonnes, selon le degré d'instruction des criminels. J'y vois un détail qui me confond. A la colonne des condamnés ne sachant ni lire ni eenre, figurent 8 faux en écriture privée, 9 en écriture de commerce et 17 en écriture authentique. Il faut donc que rignorance engendre bien fatalement le crime. Même celui-là! Comment les malheureux auront-ils pu s'y prendre?

Pendant que j'use des armes que m'a fournies si obligeamment M. Edmond Turquet, je lui demanderai la permission de citer aussi un fragment d'une lettre qu'il m'a transmise avec l'adhésion d'un des grands propriétaires de l'Oise, M. le baron de Villars. Cela fera réfléchir, je l'espère, ceux qui ont moins peur encore des voleurs et des assassins que des révolutions :

Comme vous et comme M. Jean Macé, je partage l'opinion que le développement de Tinstruction

primaire parmi la classe ouvrière et nécessiteuse, loin d'être un danger pour Tétat social et la famille, sera au contraire un grand bienfait, surtout pour Tavenir. Si nous prenons pour exemple les Etats où rinstruction est le plus répandue dans le peuple, nous pouvons facilement observer que les progrès s y font sans secousses, sans rien détruire et sans révolutions.

Nous avons donc de bonnes raisons à donner à nos contradicteurs, et nous pouvons continuer de confiance le recrutement commencé. L'œuvre aboutira, c^est à peu près certain maintenant, et les sympathies ne lui feront défaut nulle part, pas plus en haut qu'en bas, ni surtout entre les deux. C'est une œuvre d'émancipation dans le but qu'elle se propose, de pacification par les moyens à employer, de régénération sociale en dernier résultat. Libéraux et conservateurs doi* vent y trouver leur compte les uns et les autres, et j'ai la conviction qu'il sera facile à tous les hommes loyaux de s'entendre sur ce terrain-là, quelle que soit d'ailleurs leur manière de voir sur des questions qui ne doivent pas être agitées.

Voilà trois ans passés que nous en faisons l'expérience à la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, où pas une discussion irritante ne s'est encore élevée entre gens qui sont loin d'être d'accord sur tous les points, et qui ont appris là à s'estimer mutuellement en se sentant réunis dans une pensée commune de bien public. M. Engel-DoUfus qui a été, avec moi, le fondateur de la Société, m'écrivait dernièrement une ligne où se condense, si je puis m'exprimer ainsi, l'esprit qui s'y maintient. Je

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ne voudrais pas d^autre devise politique pour notre ligue.

c Avant (téire de êon opiniany il foui être de son pays. »

Soyons donc de notre pays, et ayons confiance. On aura beau parler de ce qui nous manque : la France est le pays du bons sens. Ceux qui ont raison y auront toujours raison, quand Ûs ne s^abandonneront pas eux-mêmes.

Beblenheim, 20 fén-ier 1867.

On me demande de revenir sur ce mot de Ligue dont qnelqueB-une continuent à s'offusquer. Que pourrais-je ajouter à ce que j'ai dit ? Ligue éyeille l'idée de lutte, c'est Trai. Se fîgure-t-on qu'il n'y aura pas i lutter ? Je ne crois pas qu'il convienne de se préoccuper beaucoup de ceux qui se disent refroidis par le mot. Il est probaqu'on ne les trouiera jamais bien ardents pour la cbose, de quelque nom qu'elle soit baptisée.

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