PROGRÈS DES PREMIERS MOIS
Les graves préoccupations de ces derniers temps n^ont pas eu le privilège, comme on le voit, d'arrêter le mouvement de la Ligue, et Ton n'aurait pu lui imaginer un meilleur certificat de vitalité. Nous aurions dépassé déjà, en 6 mois, nos anciens de deux ans de la Ligue belge, sHl ne fallait pas tenir compte de la proportion de population.
< N'oubliez pas, m'écrivait, il y a trois mois^ M.^harles Buis, son secrétaire, n'oubliez pas que vous devez avoir neuf fois plus d'adhérents que nous pour nous atteindre. •
/ i) Un compte a iié ouvert le 15 mars à la Ligue par la société du Crédit au Travail, J.-P, Beluze et 0\ 3, me Baillet, à Paria.
Us étaient 2,000 au mois de septembre dernier, ils sont plus de 3000 maintenant: nous avons fait moins de chemin, proportion gardée.
Encore ne faut-il pas nous abuser sur la valeur réelle de toutes les signatures obtenues. Au moment de commencer ce résumé des renseignements qui m'ont été envoyés, je recevais la réponse suivante d^m adhérent auquel j'avais adressé, sur un avis donné de confîance, une liste d'adhésion à faire circuler.
J'ai le regret de vous dire que je ne puis me charger de ce soin; mes occupations m'empêchent. D'ailleurs je serais peu à même de donner des explications sur une œuvre dont j'ai admis le principe (je suis depuis un certain temps un de vos souscripteurs sur une liste de Rouen), mais dont je ne vois sortir rien de pratique jusqu'à présent.
Il est clair que voilà un adhérent qui n'a pas compris, et une signature qui ne compte pas. J'ai bien peur que ce ne soit pas la seule.
En revanche on peut se dire que beaucoup étaient d'avance dans la Ligue qui ne lui ont pas encore donné leur nom, et que cette œuvre dont il ne sort, dont il ne sortira jamais rien de pratique, partout où l'on restera les bras croisés, était déjà en cours d'exécution bien avant l'appel général que j'ai pris sur moi de faire, tout autant pour grouper les hommes en activité de service, que pour susciter des actions nouvelles.
Le fabricant de Pont-Audemer, dont je citais dans notre deuxième bulletin le mot si net et si concis sur le danger d'un programme, m'écrit cette fois-ci :
274 LE PROJET D^ÉTÀBLISSEMENT DE LA UGUE
U faut que la Ligue affirme son acûon, Voilà ce qui mlnquiète pour le troisième bulletin. Il ne renfermera peut-être pas des résultats bien satisfaisants, et il tromperait le public s'il ne lui expliquait pas que la formation des cercles locaux est retardée précisément par l'esprit d'initiative auquel la Ligue fait appel. Les ligueurs de la veille sont partout engagés dans des entreprises telles que la Ligue en voudra faire.
Mais alors, dira-t-on peut-être, à quoi bon la Ligue? C'est une question à laquelle je puis vous laisser le soin de répondre.
La réponse est facile : je viens de la donner tout à Theure. La Ligue servira de centre, de point d'appui commun aux entreprises éparses, sur tous les points du pays, des ligueurs de la veille qui peuvent et doivent se considérer comme ne faisant qu'un avec ceux du lendemain. C'est là du moins le but poursuivi, et c'est surtout pour cela qu'a été dès l'abord posée en principe l'indépendance absolue des groupes, pour que rien ne pût faire obstacle à l'entrée dans la Ligue des Sociétés d'instruction déjà existantes, qui n'ont plus qu'à se faire enregistrer, si je puis m'exprimer ainsi, sans rien changer à ce qu'elles sont.
Voici par exemple la Société industrielle d'Elheuf qui s'est donnée pour mission de fonder des cours et des bibliothèques populaires. L'argent qu'elle recueille à cet effet ne doit-il pas figurer de droit sur l'état de ce grand budget de l'initiative privée dootil s'agit entre nous de provoquer, je ne dirai pas la création — il existe de fait — mais le développement universel.
TROISIÈME BULLETI!^ 275
Nous ne demandons pas mieux à Elbeuf, m'écrivait, le 4 mai, M. Poncin, le secrétaire de la Société, que de faire partie de la confédération de de ceux qui luttent contre l'ignorance. Envoyezmoi de suite la liste que vous m'annoncez, j'espère vous faire avoir l'adhésion officielle de la Société industrielle, et celle de plusieurs de ses membres. Malheureusement pour vous, nous faisons en ce moment un appel à la générosité de nos concitoyens, car nous avons besoin d'argent pour notre Bibliothèque, et nous ne pouvons pas demander trop de choses à la fois. C'est du reste toujours travailler pour la Ligue, mais à un autre point de vue.
A9surément c^était là travailler pour la Ligue et non pas i à un autre point de vue > mais au seul point de vue sérienx sous lequel il faille l'envisager, celui de Faction locale. C'est Fargent qu'on envoie pour les frais de prapagande, qui est l'accessoire, car à quoi bon la propagande si elle ne servait pas à déterminer des actions, et ceux qui agissent d'eux-mêmes ne font-ils pas encore la meilleure de toutes les propagandes ?
M. Leloup, le président de V Association Nan^ taise pour la propagation de l'enseignement professionnel^ avait parfaitement compris cela, quand il m'écrivait le 22 avril :
Tout occupé de conduire à bien notre Association Nantaise fondée depuis deux ans dans les principes que vous propagez avec tant de zèle, je ne me suis pas appliqué à vous recruter des souscripteurs ; mais vous comprenez que les 300 personnes dont la cotisation annuelle paie les frais de nos cours du soir, qui comptent plus de 600 ouvriers, sont de fait des adhérents à la Ligue, et ont déjà réalisé ses vues dans une certaine mesure.
Le président de la Sociélé pour la propagation des connaissances utiles^ M. Glairefond, à Moulins, tient à peu près le même langage dans sa lettre à la date du 1 1 avril :
Je vois avec plaisir que la Ligue est comprise de plus en plus. Le nombre des cdhôrents que vous avez réunis l'indique. Je crois que vous pourriez compter dans le nombre le chiffre des 322 fonda* teurs de notre société» puisqu'ils ont fait ax^te d'adhésion à la Ligue par le vote d*une allocation et par Tesprit de Tœuvre qu'ils poursuivent.
Ces adhésions collectives de Sociétés qui se sont formées spontanément, en dehors du mouvement récent de la Ligue, sont les meilleures conquêtes qu^elle puisse faire. C^est là qu^elle recrutera surtout les hommes d^initiative, ces ligueurs de la veille dont le concours ne saurait lui faire défaut, puisque c^est en grande partie à leur intention qu'elle a été conçue.
Aussitôt que je serai de retour et Cognac, m*écrit de Vichy M. Bonnîot, le président de la Société des bibliothèques communales do la Charente, je réunirai notre comité et ferai ce qui dépendra de moi pour établir entre notre Société et la Ligue le lien dont vous me parlez. J'espère bien qu'il n'y aura aucune difficulté à cela.
Il est permis d^espérer quUl n'y aura pas plus de difficulté pour les autres Sociétés que pour celle-là.
Voici enfîn sur cette question des ligueurs de la veille une lette de Mazamet (Tarn) qu'on me saura gré de citer en entier. Elle contient des enseignements de plus d'un genre.
Le projet d'une Ligue de renseignement ne nous était pas encore connu que, poussés ipar les considérations qui Tout 'fait entreprendre, nous poursuivions dans le champ restreint, mtiis important, de notre cité industrielle le développement de l'instruction populaire par une suite de mesures dont le succès actuel nous fait augurer les meilleurs résultats. Convaincus de cette vérité que : « si humble que soit un commencemet^ il n'importe ; ce qui importe, c'est de commencer^ c'est d'agir^ c'est d'être », nous avons modestement, mais résolument commencé, et, grâces à Dieu, nous sommes. Le moment nous semble venu d'adhérer à la Ligue, persuadés, en toute modestie, que les faits que nous avons à vous signaler peuvent être de quelque utilité à la grande cause de l'enseignement.
A la rentrée des classes, en octobre, une école primaire libre, dont nous avions provoqué la fondation, réunit dès la première heure de20 à2ôélèves; elle en compte maintenant plus de 30, tous payants. C'était un foyer de plus d'instruction.
Pour nous elle devint une base d'opération. Nous avions un instituteur et un local. Le premier usage de l'un et de l'autre fut l'ouverture d'un cours d'adultes, entièremeni gratuit, qui a été fréquenté pendant les cinq mois d'hiver par une moyenne de 25 élèves adultes sur une quarantaine de jeunes gens inscrits.
Les rudiments sont pénibles et insufHsants pour l'esprit déjà pratiquement développé de ceux qui suivent le cours d'adultes. D'un autre côté, un certain nombre plus instruits, ou trop âgés, ne les fréquentent pas. Il fallait encourager les premiers, atteindre les seconds : nous songeâmes À des conférences popul€dres. Elles commencèrent et obtinrent, dès le premier jour, un succès qui dure encore. Depuis la Noël, elles ont lieu, une fois la semaine, dans le local de notre école où se pressent plus de cent auditeurs, qui seraient plus nombreux encore si l'espace ne manquait. Les sujets
traités jusqu'ici sont: des biographies d'ouvriers célèbres, des explications de quelques phénomènes de la nature, des notions élémentaires d'hygiène, de sciences physiques et naturelles.
L'appétit vient en mangeant, les idées en agissant. Celle d'un Cercle populaire nous sembla bonne ; nous la mimes immédiatement à exécution. Ce Cercle, régulièrement ouvert depuis deux mois, après autorisation préfectorale, est en pleine activité et en pleine prospérité. Son nom, Cercle des amis de l'instruction, caractérise son but. La politique et les romans en sont presque absolument exclus, ceux-ci représentés seulement par une minorité choisie, celle-là par le modeste Moniteur du soir. En fait de journaux, ceux qui joignent Tattrait de la forme à la valeur du fonds, et notre Cercle possède déjà ies meilleurs journaux illustrés français (Illustration, Monde Illustré, Magasin Pitto^ resque. Ami de la Jeunesse et des Familles, Journal de la Famille, — en attendant le Magasin d'Education et de Récréation) et d'excellentes publications, un journal de la localité, etc.. etc. — Notre bibliothèque devra se composer à peu près exclusivement d'ouvrages scientiHques, historiques, etc. Elle compte déjà plus de 100 volumes, y compris tout ce que nous avons pu recueillir de l'excellente publication de Maître Pierre et du Magasin Pittoresque.
A côté de la bibliothèque, nous ambitionnons pour un très-prochain avenir une collection d'objets d'histoire naturelle, d'ethnographie, d'antiquités locales, peut-être même un petit cabinet de physique. De nombreux échantillons de minéraux, plantes, insectes et animaux empaillés de notre région, ainsi que quelques objets d'ethnographie, sont déjà en notre possession et n'attendent oour prendre place dans notre cercle qu'un local mieux approprié à nos besoins et des vitrines pour les renfermer. Ce nous parait être un excellent moyen d'intéresser les membres à la fréquentation du Cercle et d'éveil-
1er en eux le goût de Tobservation et peut-être, qui sait? des facultés précieuses encore à Tétat latent.
Le succès actuel nous permet d'oser beaucoup et de tout espérer. Plus de 60 membres titulaire^f fréquentent déjà le Cercle, et [rius de 50 membres honoraires le sanctionnent de leurs sympathies et de leurs deniers.
C'est le moment de parler de la grave question des moyens pratiques, c'est-à-dire pécuniaires. Pour intéresser les membres du Cercle, et faire de Tinstitution une chose à eux, il fallait les y attacher par une cotisation; mais pour ouvrir largement la porte à tous, il fallait une cotisation minime : elle a été portée à 1 franc par an. Bien insuffisante ressource pour couvrir nos ft*ais, si modestes qu'ils fussent 1 Un appel adressé à nos concitoyens favorisés de la fortune a été entendu. Plus de 50 membres honoraires, la plupart industriels ou négociants, s'honorent de faire partie de notre Cercle, des avantages duquel ils peuvent profiter, et en faveur duquel ils versent une cotisation annuelle, par eux déterminée d'avance, et qui varie jusqu'ici de 3 à 20 francs par an. La liste des membres titulaires restant toujours ouverte, nous sommes assurés d'adhésions et de ressources nouvelles-
Voilà, Monsieur, l'état de notre œuvre, florissante sans doute, mais encore incomplète et toujours susceptible d'améliorations. Notre bibliothèque naissante encore, appelle toute notre sollicitude. Pour le moment nos ressourcss suffisantes mais bornées, ne sauraient être distraites de notre œuvre sans préjudice pour elle, et vous trouverez bon que nous joignant de cœur à la Ligue, nous réservions nos ressources pour notre entreprise.
Est-il nécessaire d'ajouter que malgré notre titre et nos fonctions, il n'y a aucun esprit de secte ni de parti dans notre œuvre? La composition de l'auditoire à nos conférences, celle du Cercle, tant en membres honoraires qu'en titulaires, prouvent que
280 LE PROJET D^ÉTABUSSEMElfr DE LA LIGUE
tout a un caractère général et que notre but n'eta autre que de poursuivre au milieu de nous le développement de rinstruction.