‹ Les origines de la Ligue de l'enseignementChapitre 84 sur 89 · enfants fréquentant les écoles · texte numérisé non relu

enfants fréquentant les écoles

publiques ou privées.

Différence : 2326, soit 0,77 p. 100.

Cette différence imperceptible provient :

l'' Des exeat donnés avant Page de 14 ans aux enfants ayant passé les examens de sortie, à la suite desquels on peut retenir à Pécolc, jusqu'^à Tàge de 15 ans, ceux dont Tins truction ne paraît pas satisfaisante ;

2° De quelques enfants de 7 ans dont Tinscription était en retard.

D'enfants ne fréquentant pas les écoles, il n'y en a pas en Danemarck, non plus que d'illettrés, et notre compatriote Manier serait bien embarrassé pour établir dans ce pays-là les cartes qui lui ont fait un nom dans le nôtre.

A Copenhague, il y avait 25.111 enfants, d'âge scolaire en 1867.

(1) La brochure que. recevront les Cercles contient un travail très-intéressant sur les écoles danoises, dont Ibs chiffres ont été pris au rapport de 1866.

La population des écoles publiques

était de o • - 13.223

Celle des écoles privées de. . . . 9.090 Le nombre constaté d^éducations £ai»

tes à domicile, de 3.904

Total. . . . 25.226

Soit 115 de pins que le chiffre obligatoire, par suite d^tnscriptions en avance ou d^examens en retard.

Voici encore quelques chiffres que je prendrai la liberté de recommander aux réflexions de nos législateurs, bien que ce Bulletin n^ait pas affaire à eux.

Il y avait, en 1867, dans les campagnes du Danemarck, 2988 instituteurs, dont les appointements étaient établis sur Féchelle suivante : 174 avaient de. . . . 2.260 à 2.825 fr. 1.758 de.. . . 1.400 à 2.260

863 de. . . . 850 à 1.400

193 seulement avaient moins de 830 fr.

Dans les villes de provinces, — en dehors de Copenhague, jl n\ a guère que de très-petites villes, dont quelques-unes feraient à peine des bourgs chez nous ; — on comptait 417 instituteurs, appointés ainsi :

283 avaient de. . . . 1.130 à 2.260 fr 62 de. . . . 2.260 à 2.825 72 — un traitement supérieur à 2.825 Cela peut se passer de commentaires. J^ajou-

lerai seulemeui un détail, à savoir qu^à la campagne on donne aux instituteurs une pièce de terre à cultiver, et qu^on leur fournit une certaine quantité de fourrage pour le bétail.

Certes, voilà un pays qui est en règle du côté de renseignement donné par PEtat. Je doute fort qu'il s^en trouve un, même en Allemagne, où Fécole des campagnes soit plus largement dotée.

Malgré cela, je devrais dire à cause de cela, c^est dans les campagnes du Danemarck qu^a pris naissance et que fleurit une des institutions d^instruction, ou plutôt, pour être plus exact, d^éducation populaire les plus intéressantes que je connaisse, je veux parler des hautes écoles de paysans.

Les quatre jours que j^ai pu consacrer à les étudier sur place ne me donnaient pas une auto^ rite suffisante pour m^en faire Phistorien ; j^ai été assez heureux pour obtenir de la bonne amitié de M. Rosenberg (1) un des membres de la diète danoise, les pages qu^on va lire.

Nous sommes ici en présence de quelque chose d'^entièrement neuf, conçu dans un ordre d^idées tout spécial. Sans vouloir me départir de la neu-

(1) M. Rosenberg a consacré quatre grands articles à l'histoire de la Ligue Française dans le Fœdrelâmât^ un des journs^ux les plus importants du Danemarck. « C'est un exemple, m'écrivait-il en me les envoyant, bon à Jiettre sous les yeux d*une Société conune la nôtre, qui est asssujettie, eUe aussi, aux mêmes inconvénients que vous avez eus à combattre, Thabitude de la centralisation administrative et Tesprit de parti politique. »

HOUTEMENT EXTÉRIEUR 6(9

tralité religieuse et politique, qui est la loi de ce Bulletin, cela m^a paru une bonne fortune pour ses lecteurs d^étre mis au courant de ce qui se passe dans les âmes de là-bas, et j^ai cru devoir respecter tout ce qui porte le cachet des aspirations personnelles de mon correspondant. On peut le tenir pour un interprète fidèle des tendances de Pœuvre dont il parle.

Nous appelons chez nous haute école toute école d^adultes; par exemple, en style académique, Tunivesité est bien souvent nommée « la haute école scientifique. » Ainsi haute école populaire^ qui est la traduction littérale des mots danois Folhe^ Mojshole^ veut dire seulement : école pour la jeunesse adulte du peuple. Parle fait, toutes ces écoles sont présentement des écoles de paysans; mais rinstitution n'est pas à l'usage exclusif de la campagne,et nous allons établir, Thiver prochain, une eorte de haute école populaire pour la jeunesse ouvrière de la capitale. D'ailleurs, je ne saurais mieux vous donner une idée du caractère de ces écoles qu'en vous racontant rapidement leur histoire.

C est le pasteur Grundtwig, né en 1784, encore un de nos plus grands historiens et de nos meilleurs poètes, qui, le premier, en a eu Tidée. Il y a plus de quarante ans qu'il l'expliqua pour la première fois à ses compatriotes.

Voici, a-t-il dit, une nation divisée en deux sociétés séparées Tune de l'autre par leur éducation, absolument différente et également mauvaise.

L'une, celle des classes moyennes et supérieures est instruite dans les écoles dites « latines » où le latin est la base de l'enseignement, et par là trempée d'une civilisation étrangère, — celle du monde aj^tique romain; frottée de plus au monde allemand, par lequel nous sont venues le plus souvent les lumières nouvelles de la civilisation européenne, elle a perdu le vif sentiment du lien national qui

l'unit, tant aux ancêtres Scandinaves qu'à ses compatriotes de la classe inférieure, dont les classes élevées et lettrées ont peine èl se faire comprendre, à cause de cet amas d'expressions romaines et allemandes dont fourmille leur langue habituelle et que ne comprend par le peuple.

De l'autre côté, celui-ci qui représente la race Scandinave pure et sans alliage en Danemark, es: élevé dans les écoles primaires, où Ton enseigne seulement l'art de lire, d'écrire et de compter fort médiocrement (1), et une morale sèche et superficielle qu'on appelle religion.

Ces deux sortes d'instruction, outre qu'elles séparent les deux parts de la nation» sont stériles pour le développement de ce qui vaut le mieux dans l'homme : du cœur, de la foi religieuse et du sentiment national, de l'amour sacré, tant de la patrie céleste que de la patrie terrestre.

Pour rapprocher ces deux sociétés l'une de l'autre, et les confondre en une seule société à la fois vraiment démocratique et vraiment nationale, il faut une autre sorte d'instruction qui, laissant aux écoles primaires et aux écoles scientifiques le soin d'enseigner les connaissances u<t/e9 et les sciences, et s'adressant également à tous, se préoccupe de tout ce qui peut servir à la culture du cœur humain en employant pour moyen, et seulement comme moyen, la démonstration des faits principaux et saillants de la vie de la nature et de la vie du genre humain, mais surtout de la vie de la nation. Voir le doigt de Dieu dans la nature et dans le développement de l'histoire universelle, apprendre les hauts faits des ancêtres, entendre lire les chefs d'œuvre de la littérature nationale, surtout ces fables grandioses de la mythologie Scandinave, incarnation du génie poétique de notre race : voilà ce qui peut plaire et servir également au fils du grand seigneur et à celui de l'ouvrier, et dont tiHts

(1) Ceci se disait il y a quarante ans.

HOCVEMENT EXTÉRIEUR 651

ont besoin pour être réellement des hommes et pour faire de bons Danois.

Mais pour réussir, cette instruction populaire, daus le meilleur sens du mot, doit être tout à fait libre. Point d'obligation pour la jeunesse, c'est l'affaire de l'instituteur de rendre attrayante Tinstruction. Point de livre, seulement la parole vivante pour instrument. Point de répétitions par cœur des choses racontées^ et surtout point d'examen. Ce ne sera pas le but de cette instruction de fournir aux jeunes gens une certaine quantité de connaissances positives, destinées à être emmagasinées dans la mémoire, mais d'éveiller la vie de l'àme en inspirant le noble sentiment de la dignité de l'homme, sans lequel on devient, ou bien orgueilleux de son savoir si l'on en a, ou bien esclave du travail pour la seule satisfaction des besoins du corps. Une fois la vie morale éveillée dans le jeune homme, elle sera assez forte pour le faire remonter de lui-même aux sourcei du savoir, et lui inspirer le désir d'acquérir les connaissances qui devront le mettre en mesure de remplir dignement ses devoirs d'homme et de citoyen.

D'abord Grundtwig se trouva presque seul et fut plus d'une fois tourné en ridicule par les gens lettrés, qui ne comprenaient par sa pensée, et bien longtemps il la prêcha en vain.

Pendant ce temps, s'échauffait la lutte nationale entre l'élément danois, ou pour mieux dire Scandinave, et l'élément allemand dans le Sleswig.

C'était aussi une lutte sociale : l'aristocratie immigrée du Holstein était allemande, ainsi que la bureaucratie, qui, par l'aveuglement de nos derniers rois, avait eu le loisir de s'emparer de l'administration entière du duché. La résistance nationale devait sortir do la population rurale, de cette petite gentry des paysans propriétaires qui, depuis les temps anciens, s'était maintenue propriétaire du sol, et qui se voyait menacée d'être opprimée par l'aristocratie et les fonctionnaires allemands. Mais

ces paysans avaient besoin d'instruction et de lumières pour soutenir une lutte inégale.

Ce lut alors que Tidée de Gruadtwig, jusque-là restée seulement théorique, put enfin se réaliser, dès qu*il se trouvait un homme capable de l'entreprendre.

M. Christian-Flor, aujourd'hui un vieillard de 78 ans, d'extraction norvégienne, à ce moment professeur des langues Scandinaves à l'université allemande de Kiel, renonça à cette position avantageuse pour aller fonder au Nord du Sleswig une haute école populaire « organisée sur le plan à^ Grundtwig. »I1 sut y intéresser plusieurs patriotes de Copenhague, surtout le théologien Qauseo, d'ailleurs adversaire déclaré de Grundtwig dans les questions ecclésiastiques et religieuses, et ce lut ainsi qu'il se procura l'argent nécessaire pour acheter une simple maison de paysan destinée à servir de local d'enseignement et d'habitation. La première haute école du Danemark fut ouverte le S décembre 1844 à Roedding, village au nord-ouest du Sleswig.

On y mit en pratique l'idée de Grundtwig. L'histoire, tant universelle que nationale, unie à la géographie, y fut l'étude principale des jeunes gens- Pour s'emparer de leur imagination, pour graver les faits historiques dans leur mémoire, et leur inspirer des sentiments patriotiques, on se servit, sur une large échelle, du chant à Vtinisson essentiellement destiné à faire apprendre aux élèves, par la répétition fréquente, le texte de nos chansons nationales. Nous en possédons un grand nombre, tant de chansons, du moyen Âge, dites « chansons héroïques » que des chansons plus modernes composées la plupart par Œhlenschlager, Grundtwig, Ploug et plusieurs autres, sur des sujets historiques, pour exprimer les sentiments d'un patriotisme nouvellement éveillé (1). On eut pourtant je

(1) Voici la traduction littérale d'un de ces chants patriotiquea qui m'a été donnée à Copenhague par

bon esprit, à Roedding, d'ajouter un autre élément d'étude plus pratique. On fit exercer les jeunes gens pendant quelques heures par jour à écrire et à compter pour suppléer à ilnstruction primaire alors insuffisante. On leur enseignait aussi un peu de chimie, d'agriculture, de botanique, de zoologie et d'hygiène des bestiaux.

M. Rosemberg. Il a été composé, à l'occasion de la guerre de 1^9, par Gruntwig, dans le jardin duquel je l*ai entendu chanter par la foule de ses amis, accourus de tous les points du Danemark, pour fêter son quatre-vingt-cinquième anniversaire.

Presque oublié après la victoire de 1849, la défaite de 186i lui a rendu sa popularité.

0 ma patrie I Jetée au bord de la mer ondoyante Dont mai vient faire verdoyer les bois. Auprès du Sund msignifique.

Je te vois entourée de vagues chantantes, Assise pâle en ta douleur, Mais à toi est réservé le mieux.

Car encore vit Tanclen des jours.

A toi ne rit point l'avenir.

Mais Dieu est tout-puissant;

Tes ennemis sur terre

Sont aussi les siens.

Ile sont les ennemis de la vérité et du droit.

Ils sont les ennemis de la race qui sait aimer.

A ceux-là est réservé le pis.

Car encore vit l'ancien des jours.

La lune et le soleil

Chancellent sur leurs sièges;

Comme une toile mouvante

Est la création entière.

Mais ton ami est assis inébranlable là-haut,

Sur toi veille l'œil de la Providence.

Que les hymnes remplacent les plaintesl

Car encore vit l'ancien des jours.

Au commencement on avait logé les élèves chez lea paysans du village. L^accroissement de leur nombre permit bientôt la construction d'un bâtiment destiné à leur servir de maiscm d'habitation» et un économe se chargea de leur entretien journalier. L'entrée n'étsdt point gratuite, sauf pour quelques jeunes gens pauvres admis, par faveur. sans rétribution.

Assez longtemps, Técole de Roedding resta seule. Mais Tabsolutisme royal ayant été aboli dans le Danemark à la suite des manifestations de l'opinion publique qui suivirent la Révolution française de février, et )a CcMnstitution fort démocratique du 5 juin 1849 ayant introduit le suffrage universel, on sentit bientôt le besoin d'un enseignement populaire

Au-dessus du soleil.

Sur son siège royal.

Pendant que se brisent les nuages.

Est assis plein de charité

Celui qui si longtemps a Teille sur le Danemark

Son arc a toujours les cordes sonores

Et jamais son arc ne manque le but;

Fidèle comme Tor est Tancien des jours.

Les Toix des oiseaux (des poètes) Président de riches récoltes en Danemark, Pendant que sonnent les harpes, Pendî^nt que chantent les jeunes fîUes, La fortune Ta se tourner comme le navire sur Fonde. La fortune ya se tourner comme la feuille du bois. Fortune, dont tu n'as jamais vu la pareille. Ohl encore vit Tancien des jours.

0 ma patrie !

Jetée comme au bord de Tabime

Au milieu des flots.

Tu resteras verdoyante,

Parée des fleurs de tes prés,

Comme une Vierge aux joues légèrementrougtssantes

A toi est réservé le mieux;

Il t'est gardé chez l'ancien des jours.

supérieur à celui que pouvaient donnor des écoles primaires. Un paysan doué d*un talent de parole extraordinaire, Kold, établit, vers 1850, près du manoir de Dalum, en Fiouie, une école dans le sys* tème grundtwigien, qui a été fréquentée jusqu'à la mort du fondateur dans le courant de cet hiver.

Peu après s'éleva, en Séelande, près de la petite ville de Kagelse, l'école de Hendholm, fondée par les paysans de la contrée. Dans l'origine, le but de cet établissement était bien différent de celui de l'école de Roedding. La population rurale de cette contrée avait voulu rendre la jeunesse capable de défendre les intérêts particuliers des paysans con* tre les autres classes de la société. Mais, qu'esl-il arrivé? On a dû employer les mêmes moyens que Grundtwig avait indiqués : ] 'histoire et le chant pour attirer et retenir la jeunesse qui, autrement, s'ennuyait et s'en allait. L'histoire et le chant sont des jouissances nobles qui irrésistiblement, bien qu'imperceptiblement, combattent l'esprit égoïste et envieux d'une démocratie nouvellement née à la liberté politique.

Plus tard, les écoles de Grundtwig étant dirigées dans un certain sens religieux, ses adversaires, les piétistes, ont voulu faire travailler contre son école l'instrument inventé par lui. Même résultat : il faut raconter l'histoire, la mythologie; il faut chanter les psaumes et les chansons historiques de Grundtwig, et peu à peu le même esprit s empare des jeunes cœurs. C'est l'histoire de Biléam.

C'est surtout depuis le désastre national de 186i que s'est développé le mouvement des hautes écoles populaires. Maintenant il en existe près de 60, dispersées dans toutes les parties du royaume, la plupart petites, comptant 20 à 30 élèves, quelques-unes très-considérables. Hindolui, qui compte de 150 à 175 élèves, est au premier rang. Pour le caractère général de l'enseignement, elles ressemblent toutes à Roedding, mais il n'y en a pas deux qui soient exactement semblables l'une k l'autre,

La plupart penchent vers le système de Grundtwîg, quelques-unes se rapprochent davantage de Hindolm, où toujours les sciences « utUes » ont tenu une place grande; mais aucune d*elles n'est ou absolument historique ou absolument pratique.

Un fait à noter, c^est que ce n'est pas seulement la jeunesse de la contrée vcûsine qui fournit les élèves de chaque école. Les meUleures sont fréquentées par des jeunes gens venus de tout le pays. A Askov, par exemple, école établie par Flor ea 1864, au sud du Jutland, pour remplacer Roedding, passé en 1864 sous la domination prussienne, j'ai vu des élèves d'Amack, lie près de Copenhague, et même de Trondhjem en Norvège. A Blaagaard (prononœi Blaugard) près de Copenhague, où j'enseigne moimême l'histoire Scandinave, nous avons eu des élèves de l'ouest du Jutland, du Slesvrig,de la Norvège et de la Scanie en Suède.

Ordinairement, le programme de l'enseignement est calculé pour les cinq mois d'hiver» de novembre à la fin de mars. Mais assez souvent un élève revient une ou même deux fois passer l'hiver à l'école; plusieurs passent d'une école & une autre. Le prix ordinaire de la pension est de 60 à 70 rigsdalers (environ 200 francs) pour le semé&tre, tout compris: instruction, logement et nourriture; c'est trop peu pour servir une rente au capital placé dans les bâtiments et dans le matériel de l'enseignement, mais c^st assez pour payer, bien modestement il est vrai, le travail des instituteurs et les firals d'une table frugale.

Mais d'où vient, me direz-vous» Tcurgent nécessaire pour la fondation?

Ni l'Etat, ni aucune association ne Ta fourni jusqu'à présent; parfois, mais rarement, c'est quelque patriote riche qui a payé les frais. Dans plusieurs cas, l'instituteur est aussi le fondateur, ayant placé dans l'entreprise non-seulement son travail et son avenir, mais aussi sa fortune privée (1). D'autres

(1) Voici comment «été fondée la haute école de Lûngby,

HOUVEMEKT EXTÉRIEUR 657

écoles sont fondées par petites actions souscrites par les paysans eux-mêmes, chacune par exemple de 5 rigsdalers (13 francs).

Vous le voyez, a la haute école » sortie uniquement de rinitiative privée et individuelle, ne veut être ni une industrie, ni une aumône, en général. S'il arrive pourtant qu'un jeune paysan pauvre, surtout de la classe des serviteurs, demande à fréquenter une école, il peut y être admis gratuitement.

que j*ai visitée au mois de septembre dernier. Je tiens ces détails de son directeur, un descendant de nos anciens réfugiés.

Au printemps de 1867, la fondation de l'école a été décidée dans une réunion des gens du pays, qui ont souscrit 160 actions de 50 francs. M. Lacour en a souscrit 40, et l'on a constitué ainsi un fonds social de 10.000 francs, qui rapporte 4 0/0 aux souscripteurs. Le gouvernement a lait un prêt de 4,600 francs dont on lui paie également l'intérêt à 4 0/0. Le reste a été fourni par M. Lacour qui a engagé toute sa fortune dans rétablissement qu il gère avec sa femme, et qui est sa propriété.

C'est un grand bâtiment pouvant loger 60 élèves, établi au large sur un terrain, dont la contenance entière est de 1 hectare 20 ares.

La haute école de Lûngby a son programme particulier. Le cours d'études est de deux ans. Celui de la première année va du l*' octobre au l*' avril et est consacré à ce que M. Lacour appelle les hautes études, c'est-àdire k l'histoire et à la littérature nationales.

Celui de la seconde année commence également le l«r octobre, mais il se prolonge jusqu'au 1*' août. C'est un cours d'études agricoles.

Lûngby est situé dans Tile de Seeland, à quelques lieues de Copenhague. Il y vient des élèves du Sieswig et du Jutland.

Le prix de la pension n'est que de 13 francs par mois : mais chaque élève apporte sa provision de beurre et de fromage.

658 BrLLCTIN DE LA LIGUE

C*e6t surtout à cette intention que depuis quelques années l'Ëtat, bien indifférent autrefois au mouvement des hautes écoles, accorde anx écoles les mieux dirigées des subventions plus ou moin^ considérables. Présentement, la somme totale affectée par la Diète à cet emploi ne dépasse guère 40.000 fr.

Mais que fait-on de ces écoles, allez-vous me demander, pendant les mois d*été, époque de vacances forcées à cau!5e des travaux de la campagne?

On ouvre cdors les salles de cours et les logements abandonnés par les jeunes gens, aux fiUes des paysans, qui viennent y prendre pension pour trois mois. Pendant qu'elles cousent ou tricotent, on leur raconte l'histoire nationale,on leur lit des poésies, on leur fait de petites leçons d'histoire naturelle et de géographie. Puis on emploie quelques heures à l'écriture et à l'arithmétique élémentaire. Les fQmmes des instituteurs, — il leur est presque indispensable d'être mariés, ayant la charge d'un grand ménage, — font les lectures ou enseignent aux jeunes Hlles les ouvrages de femmes.

J'ai dit que, dans le Danemark, nous avons environ soixante hautes écoles. On peut y ajouter cinq autres qui se sont établies dans le nord du Sleswig pendant les deux dernières années et sont regardées d'un oeil peu favorable par les autorités prussiennes.

Naturellement on y est forcé d'être circonspect. La politique en est absolument bannie ; mais l'histoire et la littérature nationedes sont des moyens puissants pour entretenir l'esprit national, qui échappent heureusement à la surveillance jalouse des autorités.

Du Danemark le mouvement des hautes écoles populaires s'est propagé aux autres pays Scandinaves. C'est la Norvège qui a commencé. En 1864, un riche Norvégien, M. Anner, d'une des meilleures iamilles du pays et beau-fils d'un pasteur danois,

partisan de Grundtwig, a établi à Hamar, au nord du grand lac de Mjoscny une école qui est en pleine prospérité.

Plus tard de semblables écoles se sont élevées dans la vallée de Gudbrand, dans la préfecture de Throndjem, aux environs de Bergen, etc. On en compte aujourd'hui 11 en Norvège. La plupart des instituteurs sont venus passer quelque temps dans une de nos écoles grundtwigiennes.

En Suède, Técole de Hendholm a été prise de préférence pour modèle. Pendant Thivor 1867-68, l'association Scandinave à Stockholm, stimulée par la noble énergie d*un journaliste suédois, Sohlmann, mit à Tétude le projet d'une imitation de Tinvention danoise. II se forma une association générale pour provoquer la création de hautes écoles populaires, et Tannée suivante 3 écoles furent établies en Scanie et une en Ostrogothie, toutes les trois subventionnées par l'association, mais pourtant fondées par les paysans eux-mêmes. Depuis il en a été créé deux autres qui fonctionnent actuellement.

Enfin plusieurs Finlandais sont venus nous visiter pour étudier notre méthode. Il nous est arrivé déjà des lettres des patriotes de la Luthanie et de la Moravie qui, luttant comme nous pour défendre leur nationalité menacée, ont voulu connaître l'instrument dont nous nous servons pour réchauffer le sentiment national de notre peuple.

Les hautes écoles de paysans ne profitent pas seulement à leurs pensionnaires, et renseignement du peuple se fait encore ailleurs sous plus d\ine forme.

Habituellement, ajoute M. Rosemberg, pendant rhiver les instituteurs ouvrent une fois par semaine les portes de la haute école à toute personne qui veut venir y passer une heure ou deux pour chanter et assister à des leçons. Ces réunions ont réussi et admirablement. Partout, la population, hommes et femmes, vieillards et enfants, vont s'assembler

autour de la chaire du professeur volontaire. Mais ce ne sont pas seulement les instituteurs des écoles qui font cette sorte de cours d*adultes gratuit. Beaucoup de maîtres d*école primaire en font aussi. Souvent les professeurs des lycées» non-seulement rassemblent le public de la ville où est situé le lycée, mais s*en vont dans les campagnes voisines faire dos conférences aux paysans.

Les sociétés des volontaires pour les exercices militaires sont entrées aussi dans cette voie de renseignement libre et gratuit. Pendant l'hiver les jeunes volontaires, après avoir tiré à la cible, après s'être exercés à manier le remington, à faire des marches et des évolutions, vont se réunir dans quelque local convenable pour chanter — nous ne pouvons nous passer du chant — et entendre une leçon.

Il ne faut pas oublier non plus les efforts de plu* sieurs associations politiques ou semi-politiques^

Une de ces associations, dite Danoise, établie à Copenhague, fait faire toutes les semaines des leçons historiques, politiques, etc.

Pendant Thiver dernier, Tassociation Scandinave a suivi cet exemple avec beaucoup de succès.

Pour vous donner une idée du caractère de ces leçons, voici quelques-uns des sujets traités devant le public, surtout féminin, de l'Association Scandinave :

Sur la vraie et la fausse éducation;

Sur Kalevala (poème épique des Finnois);

Sur la guerre fmnoise de 1806 ;

Sur la révolution de Gustave III, 1772 (celle-ci a été faite en Suédois, près de Lund).

L'association dite du « Peuple danois » qui comprend les partisans du parti national libéral, répandu surtout dans la capitale et dcms les villes, a, pendant plusieurs hivers, fait de même.

Voici quelques-unes de ses leçons :

Sur la visite des Slesvigeois à Copenhague, en septembre 1865;

Sur la réunion de la Scandinavie ;

Sur le principe des nationalités;

Sur la régénération nationale de la littérature danoise.

Ajoutez à cela ce qui se fait au milieu des as-» sociations ouvrières, et vous comprendrez que ces efforts multiples, en grande partie dépendants Tun do l'autre, et dont aucun bulletin ne rend compte, échappent absolument à toute statistique. Mais assurément, nous avons des cours cTadulteSj et j'ose dire que, en général, chez nous» celui qui sait quelque chose prend du plaisir à renseigner à ceux qui ne savent rien» et que l'enseignement par Tinitiative privée se pratique sur une grande échelle dans tout notre petit pays.

Dois-je vous parler de nos fréquents meetings politiques, surtout à l'occasion des élections à la deuxième chambre, qui ont lieu tous les trois ans? Assurément, on n'enseigne là ni la science, ni l'histoire impartiale ; mais pourtant, là aussi, des idées sont remuées devant le peuple, en même temps qu'il s'éclaire sur ses intérêts politiques.

A consulter les dates, il nous est permis de dire que le Danemark nous a emprunté le suffrage universel. Nous devrions bien lui emprunter la manière de s^en servir.

La Ligue avait depuis longtemps un adhérent en Egypte, Nubar-Pacha, par Pentremise duquel ont été mis à sa disposition les 500 exemplaires du magnifique ouvrage de M. Charles Edmond VEgypte à t'Expositiofi universelle^ que j^ai distribués, au nom du khédive, aux bibliothèques populaires de France, de Belgique et dltalie.

Au commencement de 1868 s^était formée au sein de la colonie européenne d^Alexandrie, une société se donnant pour but la fondation d^fcoles libres et gratuites^ sans distinction de nationalité ni de religion.

Cette œuvre, dont le prince héritier, Mohamed Tewfik-Pacha s'est déclaré le protecteur officiel, a pris rapidement un développement considérable.

Ouvertes le l'*^ avril 1866 avec 30 élèves, les écoles gratuites d'adultes en comptaient, le 25 novembre, 240 appartenant aux nationalités suivantes :

Report

Français. . . .

Tunisiens. .

Grecs

Bavarois.

Fellahs Egyptiens.

Polonais.

Italiens. . • .

Arméniens .

Turcs. . . .

Prussiens. . <

Maltais, Anglais.

Suisses. . . .

Syriens. • . .

Russes. . . .

Autrichiens. . .

Roumains . . .

2iO

MOUVEMENT EXTÉAIKUR 663

A la même dato, les élèves des écoles primaires de la société, on vertes le 1'''' septembre, sur la demande d^un grand nombre de pères de famille, étaient au nombre de 153 (1) ainsi répartis entre les différents cultes du pays :

Catholiques romains 69

Grecs orthodoxes 16

Protestants 7

Cophtes 2

Israélites 49

Musulmans 10

ATouverture des classes — m'écrivait, le 21 juin 1869, M. Dauphin, le président du comité des Ecoles libres, — les cours ont été faits par les comités dont les membres se relayaient; puis, au fur et à mesure de nos ressources, nous avons pris des professeurs payés, dont le nombre s'élève aujourd'hui à cinq. Si nos moyens nous avaient permis d'agrandir le local, nous aurions aujourd'hui 2.000 élèves; mais cela viendra.

M. Dauphin me disait, en terminant sa lettre :

Je suis prêt à travailler ici à la fondation d'une Ligue en correspondance avec vous.

La société des écoles libres d^Alcxandrie avait trouvé un puissant concours dans la Compagnie du canal de Suez, dont le médecin en chef surtout, M. Auberi-Roche, s^était employé activement en sa faveur. M. de Lesseps avait même

(1) Il y a^ait eu 269 demandes d'admission ; mais on n'avait pu accepter tous les élèves inscrits, faute de place.

trouvé, ail milieu de ses préoccupations de tout genre, le temps de venir faire dans le local des écoles une conférence publique qui donnait à Pœuvre une précieuse confirmation.

J^étais donc assuré de rencontrer des sympathies acquises d^avance à la Ligue égyptienne, quand m^est arrivée la bonne fortune d^une invitation à Pinauguration du canal de Suez, qui me permettait d^aller en tenter la création.

J^ai été assez heureux pour y réussir, grâce surtout au bienveillant et chaleureux appui de M. Duruy, qui s^est trouvé là juste à point pour reprendre en Egypte le cours, interrompu en France, des services rendus par lui à la cause de renseignement, et couvrir de Pautorité de son nom auprès du khédive Pœuvre et les hommes qui Pentreprenaient.

La première réunion des membres fondateurs

du Cercle du Caire a eu lieu le 5 décembre, chez

le ministre égyptien de Pinstruction publique,

Ali*Pacha Monbareck.

Ce Cercle, dit VEgypie du lendemain, dans son compte-rendu de la réunion, se donne pour but de propager autour de lui l'instruction par tous les moyens possibles, en slntcrdisant de servir les intérêts particuliers d'aucune opinion religieuse ou politique, ni d'aucune nationalité.

Trois jours après, le Cercle d'Alexandrie était

fondé par les membres mêmes du comité des

écoles libres, qui ont parfaitement compris le

surcroit de faveur que cette organisation oflG-

cielle de la Ligue égyptienne devait attirer à

Pœuvre par laquelle ils Pavaient entamée (1).

(i) Une lettre de M. Dauphia du 12 février, contient

D^autres Cercles se formeront bientôt sans aucun doute sur le parcours du canal, à Port Saîd où Ton vient de fonder une école pareille à celles d^ Alexandrie ; à Ismaîlia, la résidence de Pétat-major de la Compagnie, composé tout entier, on peut le dire sans flatterie, d^hommes de progrès ; à Suez, où existe déjà une bibliothèque populaire au sujet de laquelle notre consul, M . Emerat, m^écrivait en février les lignes suivantes :

La Société Franklin nous a envoyé Tannée dernière une médaille d*honneur. Cette œuvre, qui fonctionne ici depuis bientôt six ans, nous a rendu de très grands services. Nous distribuons en moyenne 90 volumes par mois. A l'avenir son utilité sera moins grande, la population ouvrière nous quittant. Toutefois nous serons heureux d'avoir pu contribuer à son bien-être moral, et nous aurons eu l'honneur de fonder les premiers une œuvre aussi utile (i),

ce post-scriptum par lequel il m'annonce Theureuse issue de ses démarches multipliées, pour assurer définitivement Texistence des écoles libres:

« J'oovre ma lettre pour vous inlormer d'une bonne nouvelle, que je reçois à l'instant de S. £. Nubar-Pacha. Le khédive a accordé ane subvention de 12.000 fr. par an aux écoles gratuites universelles d'Alexandrie. C'est surtout à Nubar-Pacha que nous sommes redevables de cette solution. »

(1) M. Leviez, le secrétaire de la Société Franklin dans la séance du 7 juin 1866, où la médaille dont il est fait ici mention a été décernée à la bibliothèque de Suei, citait ce passage d'une lettre de M. Stœcklin, un des fondateurs:

« Ce qui nous soutient, c'est la pensée que, nous aassi, nous accomplissons un devoir sacré; que nous

Les ouvriers européens partis, il restera les gens du pays, et s^ils ne sont pas encore en mesure de se servir de ia bibliothèque, on peut travailler à les y mettre. La Ligue a une belle tâche devant elle en Egypte, la même qu'elle rencontre en Algérie : c'est de faire pénétrer au sein des populations musulmanes, sans toucher à leurs croyances religieuses, dont elle n'a pas à s'occuper, le fonds de connaissances positives et pratiques qui est la vraie base de notre civilisation moderne européenne.

C'est de l'Egypte que les Arabes du moyen fige ont importé en Europe les premiers éléments de nos sciences actuelles, parmi lesquelles l'algèbre et la chimie portent encore, dans les noms qu'elles ont gardés, leur marque d'origine. On aurait tort de s'imaginer qu'elles ne parviendraient pas à s'acclimater présentement dans le pays qui a été leur berceau. J'ai pu m'assurer de l'aptitude merveilleuse de la race égyptienne à s'assimiler nos sciences d'observation et de calcul, de sa rapidité d'intelligence, de sa dextérité d'exécution, dans ma visite à l'école des Arts-et-Métiers de Boulag que notre compatriote, M. Eloi Guigon, dirige avec un

payons notre dette à la patrie en répandant parmi nos cornpatrioles à Tétranger quelques germes de moralisalion. Ce n'est pas toujours le bon exemple que les étrangers donnent aux populations indigènes, et notre influence ne devrait être fondée que sur la persuasion. Il faut qu'un jour ou l'autre la civilisation se montre en Orient sous un aspect exclusivement moral et bienfaisant. Nous essayons d'apporter notre petite pierre à ce grand monument de l'avenir. »

M0UVEMEI9T EXTÉRIEUR 667

succès, inespéré peut-être quand elle a été fondée il y deux ans. Je me suis expliqué sans peine dans mes conversations avec Mahmoud Bey, le directeur de PEcole de Médecine du Caire, comment les Arabes ont pu jadis être nos maîtres en astronomie et en médecine.

Je lis dans une lettre écrite le 25 janvier par M. Perret, un des membres fondateurs du Cercle du Caire :

A la suite d'un appel aux pères de famille égyptiens dans le journal arabe du Caire (1), il nous est arrivé plusieurs adhésions indigènes, entre autres celle d'Arif- Pacha, qui est président d'une société pour rimpression des bons livres arabes.

Depuis que Mehemet Ali, le Grand Pacha, comme on Tappelle en Egypte, a donné Tcxemple, imité par tous ses successeurs, d'envoyer chaque année de jeunes Egyptiens faire leurs études en Europe, le nombre est grand dans le pays de ceux qui, comme les deux savants dont je viens de parler, se sont initiés aux découvertes et aux procédés de la science européenne. C^est à eux surtout quMi appartient d'y initier à leur tour leurs compatriotes. Eux seuls peuvent les vulgariser comme il convient, dans la langue maternelle, en adaptant leur enseignement à des habitudes d^espritdont nous n^aurons jamais bien le secret. S^il est vrai que Tamour de son peuple soit de tous les pays, pourquoi la Ligue ne déterminerait-elle pas au sein de la popula-

(1) Le Vadi e/ ^t7.. Son rédacteur, Abou Siioud- Ëfrendi, figure aussi sur la liste des fondateurs du Cercle du Caire.

tion égyptienne les actes de dévouement individuel qu^elle a su déterminer ailleurs? Il s^agit là d^un intérêt national immense ; et tout ce qu^il y a d^intelligent dans les races orientales doit comprendre à Theure qu^il est qu^elles iront toujours désormais en se subalternisant, si elles demeurent plus longtemps endormies dans leur ignorance, en face des nations plus instruites et plus actives.

Aujourd'hui, ce n'est plus la force qui gouverne, c'est la science.

Les luttes de peuple à peuple ont lieu sur le terrain de la science.

.... C'est en vain qu'une nation ignorante se procurera tous les appareils scientifiques les plus per^ fectionnés : les étrangers seuls en profiteront. (Soirées de Constantinople,)

Charles Mismer

Le maître actuel de TEgypte comprend cela aussi bien que personne. Les dévouements individuels qui se produiront au sein du peuple qu^il gouverne, pour y développer Tinstruction, ne sauraient manquer d^étre les bienvenus auprès de lui, car ils répondront à une de ses préoccupations sérieuses. — tTen ai rapporté la conviction de Pentretien entre lui et M. Duruy^ auquel j^ai assisté — et il leur en a donné la preuve en plaçant la Ligue égyptienne sous le patronage de son Als, le prince Tewfik-Pacha, assurant ainsi d^avance le sort d^une œuvre conQée à son héritier.

On le comprend aussi à Constantinople.

Je me suis rencontré à Paris avec Tauteur du

livre que je viens^ de citer. M. Charles Mismer, qui s^est (ait une patrie adoptive de la Turquie, rn^a entretenu, avec une chaleur de bon augure, de son projet de fonder en Turquie une Ligue de renseignement. SitAt de retour à Constantinople, il a entamé Taffaire et a trouvé le terrain mieux préparé qu^on n^aurait pu le supposer chez nous.

Voici sa dernière lettre qui ne laisse plus de doutes sur la réussite de Pentreprise :

Gonstantinople le 15 juin 1870

Cher monsieur.

Le sinistre du 5 juin, qui a détruit 10.000 maisons, et coûté la vie à plus de 1500 personnes, m'a mis dans l'impossibilité de vous répondre aussitôt que je Taurais voulu. Comme vous le pensez bien, cette catastrophe, dont toute les conséquences sont loin d'être épuisées, mettra du retard à l'exécution de nos projets.

Cependant je m^empresse de vous dire que la question est résolue en principe. J'ai communiqué votre lettre au Grand- Vizir, qui Ta lue avec la plus scrupuleuse attention.

— Mais, m'a t-il dit, nous avons déjà quelque chose de pareil à ce que vous voulez introduire. L'Ecole des Arts et Métiers et l'Académie, que nous avons fondée Tan dernier, sont dues à l'initiative privée. L'orphelinat pour six cents enfants, actuellement en construction, n'a point d'autre origine. Il suffirait de relier ces écoles À la Ligue, d'autant que l'enseignement y est en tout conforme au pro« gramme contenu dans cette lettre. S'il y a autre chose À faire qui soit mieux, présentez-moi un projet.

Ceci se passait le samedi 4 et le dimanche 5... Ainsi que je vous l'ai dit, nous allons perdre quelque temps, mais le moius possible, j'y tiens. L'ap-

pui assuré du grand-vizir (1) est une garantie certaine du succès.

En attendant que je puisse donner des nouvelles de la Ligue turque au public de ce Bulletin, il ne lira pas sans intérêt le document suivant, auquel je ne veux rien retrancher,

C^est le discours prononcé par le Ministre turc de rinstruction publique à Tinauguration de

L^ÉCOLE NORMALE D^INSTITUTRICES de Constaotî-

nople.

Les considérations ne m^y paraissent pas de moindre importance que les faits signalés. Elles jettent un jour curieux sur le travail qui se fait dans les esprits en Orient, au contact incessant de nos idées et permettent déjà plus de confiance dans les efforts qui se préparent :

Si la femme a droit à tous nos respects et à toutes nos sympathies, elle ne mérite pas moins que nous prenions soin de son éducation morale et physique.

La mère a une influence prépondérante dans

(!) Le compte-rendu de la séance de notre Société nationale cT encouragement au bien, qui s'est tenue, le 12 juin, au Cirque Napoléon, bous la présidence de M. Elle de Beaumont, contient un paragraphe qui concerne ce premier et puissant adhérent de la Ligue turque. Bien qu'il n'y soit pas question d'enseignement, je crois à propos de le reproduire à titre de renseignement :

« Une médaille d'honneur est décernée à S. A. Aali- Pacha, grand vizir de Turquie, dont la main loyale est toujours ouverte aux malheureux, et qui n'a pas cessé un seul instant d'entourer la colonie française de Constantinople d'une protection délicate et prodigue de bienfaits, n

rinetruction de l'enfant. Dès le moment où il voit le jour, jusqu'à ce qull franchisse le seuil de l'école, Tenfant se trouve sous les soins exclusifs de la mère, et c'est alors que l'esprit, exempt de toute préoccupation, reçoit facilement l*empreinte de tout ce qu'U y a autour de lui.

De même que les hommes ont besoin d'être instruits et bien élevés, de même il est nécessaire aux femmes d orner leur esprit par des connaissances variées. Les dames musulmanes ont brillé jadis dans les lettres et la poésie; leurs noms se trouvent gravés dans les productions littéraires de notre langue; le génie et le talent leur ont donné une juste célébrité. «

Des femmes poètes et auteurs ont fleuri aussi en Europe, et les chefs-d'œuvre qu'elles ont laissés sont entre les mains de tout le monde.

Kos populations orientales, tant hommes que femmes, possèdent, par leur esprit et leur intelligen ce, une aptitude spéciale à acquérir toutes sortes de sciences et à cultiver les arts jusqu'au plus haimt point. Mais si elles sont restées jusqu'ici en arrière dans ces choses-là, si surtout les femmes ont été dépourvues de toute instruction, c'est qu'il leur manquait des moyens pour en acquérir.

Jusqu'ici, il n'existait pas encore dans l'empire d'écoles secondaires pour les jeunes filles. Les filles de 8 à 10 ans élaient envoyées aux écoles primaires des garçons, où elles n'apprenaient qu'à lire des ouvrages écrits par Rarahé ou signes d'épellation : leurs connaissances n'allaient pas plus loin. Quelques-unes aussi apprenaient chez elles la lecture des ouvrages primaires, mais n'ayant pas les moyens d'apprendre davantage, elles restaient malheureusement dans l'état que nous savons.

Et cependant, il n'y a aucun commandement religieux qui puisse empêcher chez nous les femmes d'acquérir les connaissances nécessaires. N'est-ce pas, au contraire, le prophète lui-même qui, dans son langage plein de sagesse, a dit : « Il

est du devoir de tous les musulmans et de toutes les musulmeines de rechercher la science, »et qui a prouvé par là que non-seulement les hommes, mais encore les femmes, devaient être eng€igés dans Tétude des lettres et des sciences?

11 est hors de doute que les femmes bien élevées. et qui ont fait des choses humaines l'objet de leurs études et de leurs méditations, considéreront la vertu et la chasteté comme le premier de leurs devoirs.

L'usage des femmes musulmanes de se cacher, ne peut les empêcher nullement d'exercer un grand nombre de métiers, et de cultiver les lettres. En Europe, d«s milliers de jeunes fîlles et de femmes mariées vivent de leur travail, et produisent des articles élégants et d'un goût exquis. N'est-ce pas donc à regretter que les femmes musulmanes ne puissent pas jouir des profits matériels que leur procurerait l'exercice de ces métiers ?

La fréquentation, par les jeunes filles, d^écoles destinées aux garçons, par suite de l'absence d*écoles spéciales pour les premières, avait plusieurs inconvénients auxquels nous avons cherché à obvier l'année passée, en séparant les enfants des deux sexes dans les écoles.

Depuis lors, sous les auspices de notre auguste souverain, sept écoles primaires pour les jeunes filles ont été inaugurées dans différents quartiers de la capitale. Mais, comme les professeurs de ces écoles sont des hommes, les filles au delà de neuf à dix ans ne pourront les fréquenter plus de deux ans, — l'usage de se cacher les empêchant de le faire, — ni acquérir dans cet intervalle de connaissances suffisantes. Pour qu'elles puissent fréquen* ter l'école pendant quatre ans, il fallait que les professeurs fussent de leur sexe. C'est dans ce but que, d'après les dispositions de la loi sur l'instruction publique, il devenait urgent de fonder une école normale destinée à former des institutrices pour les écoles primaires et secondaires des jeunes filles.

C'est cette même institution que nous allons inaugurer aujourd'hui, et dans laquelle dos classes spéciales seront prochainement ouvertes, où, sous la direction de professeurs capables, doivent se former également des institutrices pour les écoles des jeunes filles non musulmanes.

Nous assistons ici à une des plus grandes fondations qui se rattachent au règne glorieux de Sa Majesté impériale. Les services que cette école est appelée à rendre à Téducation des femmes sont innombrables, et ce nouveau pas important dans la voie du progrès doit redoubler noire zèle pour souhaiter la prolongation des jours de notre souverain, comme il est d'ailleurs de notre devoir de le faire.

Un progrès, analogue à celui qui sVst fait Tannée dernière en Autriche, s^est accompli en Turquie. Le^gouvemement y a promulgué une excellente loi sur Tinstruction publique, conçue dms Pesprit qui a diclé le discours qu^on vient de lire. 11 y a de ce côté un bon vouloir évident, qui donne le champ libre à Faction privée,' partout où l'on parviendra à la mettre en branle. Une fois établie à Constanlinople, la Ligue n^au-* rait pas de peine à rayonner sur les provinces de Tempire ottoman^ et j^en sais une déjà où Ton a commencé à lui préparer les voies.

Le consul d'Espagne à Damas, M. Adolfo Rivadeneyra, dont j^ai fait la connaissance au Caire^ me dit dans une lettre à la date du 5 février :

Conformément à vos désirs, j*ai causé avec Abd-el-Kader et ses deux fils au sujet de la Ligue, leur ayant en outre remis vos quatre bulletins.

La chose nous parait difficile à fonder avant qu'on n'ait commencé à Beyrouth, dépendant nous ferons des démarches à ce sujet.

(74 BULLETIH DE LÀ UGUE

À Beyrouth, un groupe d^ommes dévoués, appartenant aux différentes nationalités représentées dans la i^ille, avait déjà été saisi de la question, quand cette lettre m'est arrivée de Damas. Il agira très-certainement.

Bien loin par delà FEgypte, à Centrée de h mer Rouge, dont il tient la clef, est un peuple chrétien, demi-civilisé, demi-barbare, sur lequel Texpëdition envoyée par les Anglais contre le fameux Théodoros a récemment appelé Pattention de PEurope : c^est le peuple abyssinien.

J^ai été mis en relation, au Caire, a^ec un Français, M. Girard, arrivé en Àbyssinie avec Texpèdition anglaise, et fixé depuis dans le pays, où il s^est fait de nombreux amis. Il était venu solliciter Pappni du gouvernement égyptien et de la compagnie du canal pour les projets qu'il a conçus dans rintérèt de son pays d^adoption, des pays voisins en même temps, comme toujoars, et je lui en ai suggéré un qui peut se passer d^appui extérieur. Sur ce quHl me disait de Fintelligence de ses c chers amis ^ , de leur goût naturel pour Tinstruction, je Pai déterminé à entreprendre d^organiser avec eux une Ligue abyssinienne de renseignement.

Je ne suppose pas cette ligue-là menacée de rencontrer Pobjection qu^on a faite à d^autres, à savoir qu^elles venaient trop tard, et qu^U ne restait plus de besogne utile pour elles. Il ne faudrait pas pourtant s^exagérer ce qu^elle parait avoir de fantastique. Elle aura affaire à des esprits suffisamment éveillés déjà.

J'ai remarqué, pendant mon séjour de deux an*

MOUyEMENT EXTÉRIEUR 675

nées dans le Tigré, m'écrivait M. Girard au moment de quitter le Caire pour retourner à son œuvre de ci vUisation, que tous les Abyssiniens lisaient avec attention» en famille, à la veillée, des Bibles, des Nouveaux Testaments, des Psaumes de David, qui leur ont été distribués à profusion par des ministres protestants allemands, que, ces lectures faites, chacun discutait le dogme^questionnait pour se faire expliquer ce qu*U ne comprencdt pas. J*en ai conclu que celui qui, en dehors de ces livres religieux, que je respecte, apporterait une autre pâture à ces esprits ignorants et inquiets, leur rendrait un service qu'ils sauraient apprécier (1).

Les communications ne sont pas rapides du Tigré à Beblenheim, et je n^ai rien à dire encore de cette Ligue en projet Quel que soit le sort réservé à cette tentative dont je ne saurais apprécier les chances de réussite, elle n^en mérite pas moins d^appeler Tattention de tous ceux qui

(1) M. Ferdinand de Lmoye, dans le Nil, ton batêin et ses sources^ cite les lignes suivantes d'un voyageur allemand, Wemer Muniinger, qui confirment le témoi* gnage de M. Girard :

« La Yieille langue éthiopienne, proche parente de l'arabe et encore plus de l'hébreu, ne vit plus, comme le latin dans les langues néo-latines, que dans trois idiomes dériTés, mais elle est étudiée avec lèle par les savants et les prêtres. L'histoire nationale est cultivée, sons forme de chronique; le trésor théologique du pays se compose presque exclusivement de livres ascétiques traduits du grec; mais les théologiens sont trés-forts en dialectique subtile. Ils ont pour méthode de tout apprendre par cœur, et l'on trouve des gens qui vous réciteraient toute la Bible, du premier verset de la Genèse au dernier de l'Apocalypse. Les discussions sur les sujets religieux sont la passion de ces bysantins d'Afrique : soldats débauchés, damea vicieuses, grands seigneurs pillards, disculeat avec une égale ardeur et avec

s^iniéressent au progrès général de la famille humaine. En prenant la question à un point de vue moins élevé, partant, plus facile i saisir, si Tintrépide initiateur de la Ligue abyssinienne parvenait à grouper autour de lui assez de bons vouloirs indigènes pour mettre ses idées à exécution, leur sucoès pourrait avoir des résultats commerciaux d^une haute importance, maintenant que ces rivages perdus de la vieille Ethiopie se tVouvent placés sur une des grandes routes de la marine européenne.

Alors, m'écrit M. Girard, après m'avoir développé le plan dont il poursuit la réalisation, alors on pourrait tenter la conquête de VAbyssinie par les Abyssins:

Cette conquête pacifique — c'est un ancien militaire qui parle — cette conquête pacifique en vaudrait bien une autre, et le temps ne serait plus éloigné où les Abyssins eux-mêmes, marchant à l'avant- garde, pénétrant les mystères de TAfrique centrale, nous en indiqueraient la route, nous en rapporteraient les trésors qui, en ce moment, croupissent inutiles et sans valeur.

le même sérieux sur les deux natures du Christ et ia diffusion du Saint-Esprit.

« C*est du reste un peuple ami du saToir, qui sait lire et lit volonUers, s*il a un livre. L'Abyssinien apprend avec une facilité inouie et s'attache à son objet avec une incroyable persévérance. L'Européen est ardent; il fait vite et bien ce que comporte le moment; mais il perd aisément patience. Tel n*esi pas le naturel de rétudiant de Gondar, qui passe des années entières à étudier jour et nuit avec ses professeurs, se réaemnt seulement quelques quarts d'heure pour courir, le -soir, la ville en mendiant un morceau de pain. Quel .étudiant d'iSiurope en ferait autant ? La patience est ia grande verlue éthiopienne. » (Le Nil, p. 82.)

Et pour terminer par autre chose qu^un projet, cette revue du mouvement d^enseignement par l'initiave privée, hors de France, un ami inconnu vient de m^envoyer de Mexico plusieurs numéros à^Ei Parvenir de la Ninez {V Avenir de C Enfance) y qui se publie tous les mardis depuis le 1*'' mars de cette année.

Ce n^est rien moins que le bulletin d^une véritable Ligue de renseignement qui s^organise par tout le pays sous le nom de Société lancastérienne et s'est déjà mise à Pœuvre pour fonder des écoles, des bibliothèques, des cours d^adultes.

Je n^en ai pas les statuts : mais les documents épars dans les numéros qui sont entre mes mains peuvent donner une idée suffisante de son plan général désorganisation.

Cest la Société centrale, établie à Mexico, qui publie le bulletin. Elle reçoit les communications de toutes les sociétés, qui se constituent d^elles-mèmes dans les provinces, et s^administrent librement, indépendantes les unes des autres, exactement comme nos cercles français.

Voici le commencement de Pacte de constitution de la société de Durango, qui se trouve dans le numéro du 3 mai :

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