‹ Les origines de la poésie persaneChapitre 1 sur 15 · I. Charis de Mitylène. — Firdousi (épisode de Gouchtasp · texte numérisé non relu

I. Charis de Mitylène. — Firdousi (épisode de Gouchtasp

sur le plateau d'Arménie. Mais toute cette vieille poésie est perdue pour nous : il ne nous en reste qu'un débri sans grand charme, les fameuses Gâthas du Zend Avesta, sermons rythmés d'une morale irréprochable et qui offrent tout l'intérêt poétique d'un catéchisme.

Au milieu du vii^ siècle de notre ère, trois batailles livrèrent la Perse aux Arabes, comme jadis à Alexandre. La littérature nationale sombra avec l'indépendance; la langue du Coran chassa le pehlvi de la littérature, de la religion, de Tadministration, et la muse persane chanta en arabe.

La tradition nationale se réveilla bien vite. Au bout d'un siècle, Tempire arabe voyait déjà commencer l'irréparable décadence. Le rêve des Mille et Une Nuits n'avait été que le rêve d'une nuit d'été. Le fils d'Haroun al Rachid, Mamoun, le dernier des grands Califes, fut obligé, pour monter sur un trône disputé, de faire appel aux Persans de Khorasan.

Quand il fit son entrée triomphante à

Merv, capitale de la province, un poète de Merv, connu pour ses poésies arabes, Abbas, Taccueillit avec une ode persane composée en son honneur, premier manifeste de la poésie nationale :

Nul avant moi, disait-il, n"a chanté poème de ce genre ; la langue persane a fort à faire pour s'élever à cette dignité.

Pourtant je l'ai choisie pour chanter tes louanges, afin qu'à glorifier ta grandeur, elle en devienne plus noble et plus belle.

Le charme était rompu : la langue vulgaire avait élevé la voix; la poésie persane allait naître ou renaître. Ses débuts furent lents et obscurs; nous ne la retrouvons formée et maîtresse d'elle-même que deux siècles plus tard, vers l'an looo, à la Table-Ronde de Mahmoud le Ghaznévide; c'est le siècle de Firdousi et du Livre des Rois. Mais Firdousi a si bien éclipsé ses contemporains, et plus encore ses précurseurs, que les deux siècles qui vont d'Abbas à Firdousi sont vides en

apparence; il ne reste que des noms, l'œuvre a péri.

Il existe par bonheur, en Perse comme ailleurs, une race qu'on ne saurait trop bénir, celle des compilateurs. Une compilation ancienne est un trésor, si nul que soit rhomme, et moins il a mis de luimême. Or, il reste dans la poussière des bibliothèques persanes une douzaine d'histoires poétiques, composées sans critique et sans goût, mais à une époque où les vieuK maîtres étaient encore connus. Un orientaliste, M. Hermann Ethé, un des plus acharnés fouilleurs de manuscrits qu'ait produits l'Allemagne, s'est donné pour tâche de recueillir dans cette poussière tout ce qu'elle cache de débris épars des poètes d'autrefois '. Il a ainsi exhumé quinze cents ou deux mille vers, appartenant à une vingtaine de poètes, souvent insignifiants, mais souvent aussi riches en surprises pour un lecteur de nos pays et

I. Comptes-rendus de l'Académie de Bavière, 1872-1875, iSjS; Nouvelles de Gœttingue, iSjb; Recherches orientales^ 18 j5.

de nos temps. Ces Persans d'il y a mille ans sont plus près de nous que quelquesuns de leurs plus glorieux successeurs. Il nous faut un effort d'esprit pour entrer dans le génie de Saadi, de Hafiz, de Djami, de tous ces habiles artistes, rhétoriciens de génie qui auraient pu être autre chose, mais rhétoriciens, emprisonnés dans la convention littéraire. Ici, la convention déjà puissante n'a pas encore eu le temps de tout glacer; elle n'a pas encore hgé dans son moule ces éternels lieux communs du cœur, toujours si neufs quand ils repassent par une âme de poète. Par instants aussi, les angoisses de la pensée et le sentiment du mal universel éclatent en cris modernes, sûrs d'éveiller un écho dans des âmes d^aujourd'hui, et de tout l'horizon de nos poésies, des voix se lèvent pour répondre à ces maitres lointains du Héri-Roud et de l'Amou-Daria.

D'Abbas à Firdousi, du Calife Mamoun au Sultan Mahmoud, de la première ondulation de la poésie persane au moment où elle bat son plein, passèrent deux siècles et quatre dynasties. Quand Mamoun vainqueur avait quitté Merv pour se rendre à Bagdad, son général, Abdallah, hls de Tahir, s'était payé en demandant ou prenant l'investiture de la Perse orientale et avait fondé la dynastie des Tahérides. Au bout de cinquante ans, un chaudronnier du Seistan, Yaqoub, renversa les Tahérides, arracha toute la Perse au Califat, fonda la dynastie des Safïarides ou Chaudronniers, et menaça Bagdad. Le Califat aux abois appela d audelà de rOxus les Samanides, famille turque qui descendait ou prétendait des-

s LES ORIGINES

cendre d'un des derniers he'ros de la Perse indépendante, mort en exil dans le Turkestan. Ces Samanides régnent un siècle avec gloire et tombent vers l'an looo devant le Louis XIV du moyen âge oriental, Mahmoud le Ghaznévide, le roi de Firdousi. Cette époque des Samanides a laissé dans la mémoire de la Perse le souvenir d'une aurore éclatante, d'un âge d'or de la poésie : c'est la période de création. Abbas, le poète de Mamoun, n'avait pas eu de successeur, « bien qu'il eût « élevé la petite Ourse de l'éloquence à la « hauteur des Pléiades. » Les Tahérides, bien que fondateurs de fait de l'indépendance persane, tenaient plus à la Perse qu'au persan; ils étaient bons musulmans et le Coran suffit à tout. Le premier d'entre eux avait fait brûler le vieux poème pehlvi qui chantait les amours de \Vamik et dWsra, en disant : « Nous lisons le « Coran et les traditions du Prophète; ce « livre est un livre des Mages, c'est donc « un livre maudit. »

Les Chaudronniers furent moins durs :

SOUS le second d'entre eux parut Firouz, « qui sauva la poésie persane de l'anéan- « tissement; car ses vers sont plus doux « qu'un baiser de'robé et plus gracieux « que la lumière des yeux. « Il est dommage que Tunique spécimen donné par les biographes ne permette pas de savourer toute la douceur de ce baiser. Un autre poète de la même époque, Abou Salik, d'Hyrcanie, est plus heureux. Il nous transporte du coup en plein hôtel Rambouillet, ou, mieux, chez Mascarille, mais avec un sourire qui prouve qu'il n'est point dupe :

Avec les cils de tes yeux tu m'as volé mon cœur; tu me voles avec tes cils et tu prétends me condamner avec tes lèvres.

Faudra-t-il que je te paye l'amende pour m'avoir volé mon cœur: Avez-vous vu jamais pareille merveille : un voleur qu'on indemnise!

Vous entendez d'ici Mascarille : Aie voleur! au voleur! Mais c'est un Mascarille qui sait prendre Taccent de Corneille :

lO LES ORIGINES DE F. A POESIE PERSANE

Laisse couler ton sang sur la terre, cela vaut mieux que de laisser s'écouler ton honneur.

Crois-moi, mieux vaut encore s'agenouiller devant les idoles que s'agenouiller devant l'homme.

On voudrait entendre davantage de cette voix, si mobile d^accent, tour à tour d'une mièvrerie si raffinée et d'une fierté si simple. C'est un regret que nous ressentirons plus d'une fois en passant devant ces ombres, qui ouvrent les lèvres pour un mot ou deux et rentrent dans leur silence éternel. Mais tel mot qui sort de Tabîme éveille plus d'échos que bien des discours : c'est encore la voix la plus haute que celle qui crie dans le désert, et il y a une beauté d'isolement pour la parole, comme pour les ruines, comme pour les âmes.

Avec les Samanides, la poésie monte sur le trône. Un nom domine toute cette époque, le nom de Roudagui, le poète aveugle de Boukhara, que la poésie persane met à son berceau comme une sorte d'Homère.

Roudagui était né à Boukhara au milieu du ix^ siècle, le siècle des serments de Strasbourg. Il était né aveugle, « mais il avait l'œil intérieur » ; il l'avait assez clairvoyant pour nous faire douter parfois de l'authenticité de la légende, car les couleurs jouent dans les poésies qui nous restent de lui ou qu'on lui attribue un rôle que l'on n'attendrait pas, et par instants il semble par trop oublier qu'il est aveugle. A huit ans, il savait par cœur le Coran et commençait à cumpo-

ser. Le prince samanide Nasr, fils d'Ahmed, charmé de son génie, Tattacha à sa personne. Nul poète ne fut jamais plus comblé, pas même Ansari à la cour de Mahmoud. Il avait deux cents pages à son service, quatre cents chameaux pour porter ses bagages, et il put laisser à ses héritiers « plus de richesses que jamais poète n'en vit en rêve >;.

Une anecdote, célèbre en Orient, met en scène le pouvoir merveilleux de sa poésie sur son maître royal. L^Emir Nasr avait quitté Boukhara pour Merv, et « la Reine du monde » le retenait tellement par ses charmes que les grands seigneurs de Boukhara craignirent pour la capitale. Les poètes du Khorasan ne tarissaient point de sarcasmes contre la grande parvenue de la Transoxiane, ses rues étroites et ses ordures.

« Le plus noble cheval, en arrivant à Boukhara, disait Tun, y deviendrait bientôt un âne. Mes yeux n'ont jamais vu un cloaque plus infect que cette ville dont l'Emir de TOrient a fait sa capitale. »

DE LA POÉSIE PERSANE l3

u Tandis qu'ailleurs, disait un autre, la tiède haleine des vents répand chaquematin le doux parfum des villes, Boukhara est comme le cadavre du monde K »

Les sei^neurs boukhariotes prièrent Roudagui de chanter à TEmir quelque poésie qui réveillât en lui l'amour et le reoret de Boukhara. Un malin, à déjeuner, Roudagui saisit la lyre et dit :

Le parfum des ondes du Molian ^ monte vers nous; le souvenir de l'ami bien-aimé monte vers

nous.

Le sable de l'Amou ^ et ses cailloux glissent

sous le pied comme la soie.

Les eaux du Djihoun et leurs bouillonnements montent dans leur fraîcheur jusqu'à la ceinture

du roi.

Réjouis-toi, o Boukhara, et sois heureuse! Le

roi revient en hôte dans tes murs.

Le roi est la lune, Boukhara est le ciel : la lune remonte dans son ciel.

Le roi est le cyprès, Boukhara le jardin; le cyprès revient à son jardin.

1. Barbier de Meynard, Tableau littéraire du Khorasan et de la Transoxiaiie, dans le Journal Asiatique.

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