‹ Les origines de la poésie persaneChapitre 2 sur 15 · L'Amou-Daria ou Djihoun. l'ancien Oxus · texte numérisé non relu

L'Amou-Daria ou Djihoun. l'ancien Oxus

Le roi, touché de ces souvenirs, à l'instant, en robe de nuit et en pantoufles, monta à cheval et ne fit qu'une traite jusqu'à Boukhara.

Roudagui, dit la légende, avait une voix divine et le musicien valait le poète. Entre autres dons, il était merveilleusement doué dans le thought-reading et sentait si bien battre les cœurs autour de lui qu'il pouvait improviser sur la lyre un chant ou un air en accord avec le sentiment qui les traversait. Un jour, un incrédule demanda l'épreuve. Roudagui le convainquit à sa confusion en chantant ces vers :

Si tu sais dominer tes passions, tu es un homme, si tu ne te moques point de l'aveugle et du sourd, tu es un homme.

Frapper du pied l'homme à terre n'est pas d'un homme; si tu prends la main de l'homme à terre, lu es un homme.

Sa gloire n'était pas seulement une gloire de cour. Une de ses œuvres avait charmé toute la Perse et couru de ville en

ville; c'était une traduction en vers, aujourd'hui peidue, de Kalila et Dimna, ce fameux livre d'apologues, né dans l'Inde bouddhique, ancêtre des Mille et Une Nuits et de tant de nos fabliaux et de nos fables, et qui est allé plus loin que ni la Bible, ni le Coran, ni la parole du Bouddha. L'admiration lui resta fidèle après sa mort. Il fut salué le maître incomparable, le créateur de la poésie, le modèle inimité dans tous les genres, Tétoile polaire de la poésie, le Sultan, TAdam des poètes. Un de ses émules, Chahid de Bactriane, disait :

La poésie chez les autres poètes ressemble à la parole ; chez Roudagui, la parole est faite de couleurs.

Pour les poètes, Très bien! Bravo! est un éloge; pour Roudagui, Bravo! Très bien! est une impertinence.

L'œuvre de Roudagui fut immense : il laissa, dit-on, un million trois cent mille vers; il ne nous en reste que quelques centaines^ où il y a assez de belles choses

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pour regretter qu'il n^en reste pas davantage et d'assez froides pour se féliciter que la masse soit perdue.

Ces débris peuvent se ranger sous trois chefs : poésie de cour, poésie d'amour, poésie de désillusion.

C'est comme poète de cour que Roudagui lit sa fortune; mais, comme on peut bien s'y attendre, ce ne sont pas ses panégyriques royaux qui sont pour beaucoup nous toucher. Cependant il y aurait de curieuses comparaisons à établir entre les procédés du panégyriste persan et ceux du maître panégyriste de la Grèce. Pindare se demande : Ayant à louer X... qui me paye, mais qui est peu intéressant, comment passer de là à un sujet qui intéresse? Pour Roudagui, qui n'a qu'un maître et toujours le même, la question est celle-ci : Etant donné un sujet quelconque, comment en faire sortir l'éloge de TÉmir? La solution est des plus simples : il emmanche le sujet par une comparaison. Description du printemps : la nature est en joie, la tulipe est en fleur, le vent est par-

fumé, la branche élancée tremble au souffle du printemps, comme Vœil de Vennemi devant le glaive de l'Emir. L'Emir est le lieu de la victoire et du bonheur, etc. — Description de Tautomne : le vent d'automne est un alchimiste, autrement comment changerait-il en or les fruits du jardin ? Le vent du Kharizm a répandu les pièces d'or (les feuilles jaunies) dans le sein du bocage, comme la -pluie de la main du roi dans le sein de ceux qui viennent le voir. Car le roi, tant qu'il a un ennemi, n'a affaire que de se battre ; tant qu'il a un dirèm, il n'a affaire que de donner, etc. (A bon entendeur, salut!) Peine d'amour : Roudagui est prisonnier d'une belle qui l'a enlacé de mille liens; mais il ne craint point la captivité, car la libéralité du prince l'a affranchi; le prince qui écoute la voix du faible, comme la mère écoute celle de l'enfant égaré, etc. Plus la transition est inattendue, plus la vanité du prince est agréablement surprise par la plus douce des trahisons. Et les dinars de pleuvoir sur l'heureux poète : à un

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poète lauréat que faut-il? des pensions et des titres : acceperunt mercedem siiam, vani vanam.

Roudagui, par bonheur, a été autre chose encore qu'un poète de cour. Il a aimé et, quoique enfant gâté du succès, il a souffert. La plupart de ses chants d'amour, il est vrai, rentrent un peu trop dans la convention et la rhétorique amoureuse, ce fléau des littératures raffinées, qui rend intolérable la plus grande pariie de la poésie persane et qui, comme on voit, paraît de bien bonne heure : il est probable que la Perse nouvelle ne faisait que reprendre la tradition des soupirants d'autrefois; je ne doute pas que Ton ne tournât déjà des madrigaux à la cour du roi Darius. Dans notre poète, toute cette rhétorique stérile, qui séduisit si fort Goethe vieilli, est déjà là, quoique encore contenue, et avec des traits de naturel :

Une seule fois dans l'année vient le grand jour de fête; ton regard est pour moi une fête éternelle.

Une seule fois dans l'année vient la rose;

DE LA l'OÉSIE PERSANE ig

ton visage est pour moi une rose éternelle.

Une seule fois dans le jardin je cueille la violette en bouquet; tes tresses parfumées sont un éternel bouquet de violettes.

Une seule fois éclot le narcisse dans les champs ; le narcisse de tes yeux éclot toute l'année.

Le narcisse endormi ne revient pas; ton narcisse noir endormi revient et se réveille.

Il y a bien le cyprès qui dans le jardin verdoie toute l'année; mais près de ta taille il est courbé et penché, etc.

Dans ces mièvreries spirituelles, rien de cette passion sincère, qui peut très bien s'allier avec le rafHnemeni et le mauvais goût et y jeter un éclair de vérité; rien de ces transfigurations, qui font de Tamour une religion, où Timagination peut-être a autant de part que le cœur, mais oij l'imagination ne pourrait rien, si le cœur n'y était; rien de ces agrandissements de Timage aimée, qui, à force de remplir tout Tœil du poète, remplit tout son horizon et tout son ciel. Le ruisseau où la bien-aimée de Roudagui lave sa joue devient couleur de rose ; la terre où elle fait flotter ses cheveux devient du

musc; ainsi eût parlé Oronte, s'il eût rimé, à Boukhara. Roudagui s'étonne que la tulipe sorte de la rouille de la terre, tandis que, chez sa bien-aimée, c'est la rouille qui sort de la tulipe, ce qui veut dire qu'elle a un grain de beauté. Le jour où l'on récita ces vers dans le harem de Nasr, toutes les Philaminte de Boukhara auront éié dans le ravissement.

Ce qui domine dans les pièces amoureuses de Roudagui, c'est avant tout Tesprit, forme que prend l'amour chez ceux qui n'ont pas l'amour :

Avec deux ou trois baisers, déhvre ce cœur de l'angoisse et du tourment, afin de mériter qu'en retour un dieu te rende la pareille !

Mais, hélas! deux ou trois baisers ne suffisent pas :

Il en est des baisers comme de l'eau amère ; plus on en boit, plus la soif augmente.

Avec bien du jargon encore, il y a des élans de naturel dans ce chant triomphal d'amour heureux :

Maintenant nous sommes réunis et tout est oublié •• qu'il est doux d'être réuni à sa bienaimée après la séparation !

Elle me dit avec caresse : « Loin de moi, comment était ton cœur? » Elle me dit en rougissant : « Loin de moi, comment était ton âme? »

Je lui répondis en disant : « O ma belle du paradis, toi qui es le malheur de mon âme et le tourment de toutes les belles du monde!

« Tes tresses d'ambre ont pour moi fait du monde un collier, car pour moi le monde est une balle dont ta tresse est la raquette.

« Telle a été ma douleur pour ces deux yeux qui lancent la flèche.; telle a été ma douleur pour ces deux tresses qui répandent le musc. »

Et dans les caresses de cette fleur de hyacinthe, ma poitrine devint un sachet d'ambre; sous les baisers de ce corail ma lèvre se fondit comme le sucre.

Par instant, un triste retour sur luimême, devant toute cette beauté du monde qu'il ne connaît que par l'imagination et l'œil d'autrui :

O mon idole, on m'a dit qu'au cours de sa vie de tristesse ou de joie Joseph dépouilla trois tuniques.

L'une fut noyée de sang par la ruse ^; la seconde déchirée par la calomnie 2; la troisième par son parfum rendit la lumière à l'œil humide de larmes de Jacob ^.

Ma joue ^ ressemble à la première, mon cœur à la seconde. Oh ! si je pouvais obtenir la troisième 1

Le naturel et, par suite, la poésie viennent avec rémotion vraie et la douleur :

Quand lu me verras mort et ces deux lèvres fermées, et vide de son âme ce corps pour qui est fini tout désir,

Assieds-toi à mon chevet et dis doucement : O toi que j'ai tué et que tant je regrette à présent!

x\insi passèrent les années, aux pieds

des belles et la coupe à la main, chantant

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