‹ Les origines de la poésie persaneChapitre 9 sur 15 · I. Tuberoses and Meadoivsweets · texte numérisé non relu

I. Tuberoses and Meadoivsweets

DE LA POtSIE l'EKSANE 79

Celui qui a enchaîné son cœur aux belles restera toujours là et ne rompra jamais la chaîne de l'idole.

Dans la forme d'argile il a lu le sens de l'àme et il restera, le pied du cœur pris dans l'argile, jusqu'au jour de la résurreciion.

Le moine chrétien croit et pratique. Le derviche croit-il? J'en doute. Comme le prêtre de Némi, il est trop avant dans le Divin pour s'attarder à Dieu. Quant au culte, qu'en ferait-il? Le culte rapproche de Dieu celui qui en est loin, il ne peut qu'en éloigner qui en est proche, qui est en lui. Le derviche est si saint qu'il est dispensé de la piété. Il y avait vers ce temps là, à Tous, un cheikh vénéré, qui fut l'ami et le conseiller de Firdousi et que visita Abou Saïd : le cheikh Machouq ; de sa vie il n'avait jamais prié. Pourtant, « au jour « de la résurreciion, les justes diront : « — Plût à Dieu que nous eussions été la « poussière sur laquelle le cheikh Ma- <( chouq aura mis le pied ! » Ces saints, si dégagés du joug pesant lie la Loi, inspiraient à la foule une vénération mêlée de

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soupçons. Le vulgaire dans un siècle de foi comprend mal aisément le

Nec pietas iilla est velatum scepe videri Vortier ad lapidem...

Quant le cœur est lorlu, dit Abou Saïd, à quoi sert un front dans la poussière:'

Quand le poison est descendu jusqu'au cœur, à quoi sert l'antidote?

Tu pares de vêtements ton corps : à quoi servent des vêtements blancs sur un cœur impur.'

Abou Saïd avait éprouvé à ses dépens que la piété de la foule veut autre chose de ses saints. Peut-être au fond de sa conscience donnait-il raison aux pauvres femmes qui Tinsultaient et répétait-il aussi sous leurs affronts : Sancta simplicitas! Plus tard, entré vivant dans Tapothéose, il songe, avec le remords d'une hypocrisie, au malentendu qui lui vaut tant d'adorations et au peu de chose de commun qu'il y a entre lui et ses fanatiques :

Ceux qui parlent si bien de moi ne savent pas tout le mal qui est au fond.

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S'ils tiraient au dehors ce qu'il y a au dedans, il faudrait qu'ils me brûlent.

Abou Saïd avait écrit des quatrains résumant les attributs de Dieu et que les fidèles récitaient en façon de prière. Ils auraient frémi s'ils avaient vu le sens qu'y mettait l'écrivain . Deux siècles auparavant, on avait supplicié en grande pompe le premier soufi, Hallaj, qui sous les tortures n'avait prononcé qu'un mot : « Je suis Dieu ». Et à présent les grands et les prêtres venaient baiser les pieds du derviche qui disait :

Le sage instruit des mystères de la Science sort de lui-même et fait route avec Dieu.

Nie ta propre existence, affirme celle de Dieu. Voilà le sens de la formule : « Il n'y a de Dieu que Dieu. »

Pourtant, le panthéisme d'Abou Saïd n'a pas la décision et la certitude des poètes qui viendront plus tard; et c'est pour cela qu'il est si grand poète. La Science, comme on appelait alors l'intuition mystique, n'est pas pour lui, comme elle le

sera pour ses successeurs, une doctrine arrêtée et fixée, une tradition qu'ils ont reçue de leurs maîtres, une matière à mettre en vers. Cette science, il la crée, il la nourrit de son sang et de ses larmes, avec les angoisses, les doutes, les contradictions de son cœur. Son grand imitateur, Omar Kheyyam, Talgébriste poète, aura la force de la certitude implacable; mais c'est une force qui, en poésie, est presque une faiblesse, car elle est mortelle à l'émotion. La soutTrance humaine est l'écueil du panthéisme. Il essaye en vain du stoïcisme et du silence :

O mon cœur, quand la séparation de la bienaimée fait éclater les veines de ton âme, ne montre à personne tes haillons tachés de sang.

Gémis sans qu'on entende ta plainte. Consumetoi, sans que la fumée en sorte.

Mais, en dépit de lui, ce n'est pas la fumée, c'est la tîamme même qui éclate du volcan. Il est beau de s'écrier :

Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.

Mais ce cri même est déjà une plainte et

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une faiblesse, et c'est alors que vient l'heure de Dieu, non pas du Dieu universel, morne et aveugle, mais du Dieu vivant, qui dit : Moi ! qui écoute et qui répond. Vous savez bien que ce Dieu' n'est qu'en vous-même; qu'importe! priez toujours? il y aura bien pour recueillir tes prières quelqu'un quelque part, ne fût-ce qu'au fond de ton propre cœur.

Comme Moïse, il est seul, il se sent irrévocablement seul, isolé parmi les hommes par la grandeur du rêve, et à lui aussi le cri lui échappe :

O Dieu, vous m'avez fait puissant et solitaire!

le grand cri de reproche douloureux et d'orgueil :

O Dieu, viens à mon secours, car je suis seul.

Tu m'as fait sans confident, sans ami, sans compagnon; tu m'as fait vivre avec la peine, la souffrance et le chagrin.

C'est là le sort de ceux qui approchent ton seuil.

O Dieu! pour quelle oeuvre m'as-tu donc fait ainsi .''"

Pauvre étranger, las de cette vie, qui

n'attend plus le repos que dans la cité du néant, il veille dans le silence de la nuit; peut-être Dieu viendra :

Toutes les portes sont fermées, les hommes sont endormis. O Seigneur! ouvre-moi les portes de ta bonté!

Et dans les heures d'impuissance ou de remords, où l'âme, effarée de sa destinée ou de ses fautes, cherche éperdùment autour d'elle une voix qui Tencourage ou l'éclairé, à qui elle puisse dire : « Sois ma force » ou « sois ma conscience », quel bonheur si elle peut projeter au ciel le meilleur d'elle-même et entendre de là revenir sur elle, agrandie et irrésistible, la voix intérieure, la voix de noblesse étouffée, la voix qui disait : Courage! mais si bas dans la tempête des autres qu'il l'entendait à peine.

O Seigneur! Je suis confondu Je mes fautes honteuses; je rougis de mes paroles mauvaises ei de mes^actions mauvaises.

Fais descendre sur mon cœur une etiiuve du

monde invisible afin d'effacer les imaginations mauvaises de mon cœur!

La plus sûre des effluves descendre\, celle de la clémence divine :

Mes fautes sont plus nombreuses que les gouttes de la pluie, et ma tête se penche sous la honte de mes fautes.

Mais une voix descend qui me dit : Rassuretoi, derviche. Tu as agi selon ta nature et j'agirai selon la mienne.

L''Evani^ile n'a pas une parole de sublimité plus douce.

Pour sentir tout ce qu'il y a de chrétien dans Abou Saïd, il faut reprendre ces vers et voir ce qu'ils deviennent chez son grand disciple, Talgébriste de Nichapour.

Un soir qu'Omar Kheyyam s'entretenait avec ses amis, au clair de lune, sur la terrasse, la coupe en main et dans les chansons, un coup de vent éteignit les lampes et l'cnversa la cruche qui se brisa.

Le poète irrité lança ce quatrain au Dieu qui troublait ses plaisirs :

Tu as brisé ma cruche de vin. Seigneur : Tuas fermé sur moi la porte du plaisir, Seigneur. Tu as versé à terre mon vin pur :

(Dieu m'étrangle!)— mais serais-iu ivre par hasard, Seigneur !

A peine le blasphème lancé, le poète, jetant les yeux sur la glace, vit sa face noire comme le charbon : il s'écria :

Quel est Thomme ici-bas qui n'a point péché, dis? Celui qui n'aurait point péché, comment aurait-il vécu, dis?

Si parce que je fais le mal, tu me punis par le mal.

Quelle différence y a-t-il entre toi et moi, dis?

Ainsi Abou SaïJ finissait par reprendre pour son compte les espérances quil avait condamnées en Avicenne. Ces deux hommes s'étaient connus ; la légende du moii s les mit en rapport. Un jour, dit-on, ils se rencontrèrent chez un ami commun et

s'entretinrent : au sortir, on leur demanda ce qu'ils pensaient Tun de Tautre. Avicenne dit : « 11 voit aussi tout ce que je sais. » Abou Saïd dit : « Il sait tout ce que je ne vois pas. » La légende avait bien mesuré Tabîme qui sépare les deux classes dames et les deux méthodes. Il est peu douteux que, pour elle, elle metlait le savant bien au-dessus du voyant. La science fera toujours pauvre figure devant l'intuition; elle est trop pratique, elle nous laisse trop en nous-méme, nous parle trop de nous et de notre petit monde, pauvre sujet qui lasse bien vite. « Une a science qui ne t'arrache pas à toi même, a l'ignorance vaut mieux cent fois que <i cette science-là! i ». Le derviche sous sa robe de laine en sait plus que le grand médecin avec tout son Aristote : « plus « on sait du monde, moins on sait de <i Dieu. » On demandait un jour à Abou Saïd ce que c'est qu'un derviche. Il répondit :

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