‹ Les origines de la question du Tong-kinChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I. De Ha-noï à Mang-hâo et à Yûn-nân-sèn. — IL Offre de 10.000 hommes de troupes. Mon refus. Empressement pour l'exploitation des mines. Départ de Yûn-nân-sèn pour le retour.

Pendant la route arrivent à chaque instant des mandarins de Son-tay qui nous prient d'attendre, parce qu'ils ont reçu des dépêches de Tchèn et du gouverneur d'Hanoï et qu'ils vont s'occuper de nous.

Le 23 janvier, on nous apporte deux lettres de Hung-hôa, par lesquelles on nous prévient qu'il nous sera impossible d'aller plus haut. Cependant, nous continuons à monter.

Un peu plus loin, on nous dit que le général Ong a des instructions pour nous em-

pêcher de passer et que, si nous persistons, il nous arrivera les plus grands malheurs.

Il ne s'agirait rien moins, assure-t-on, que de nous « couper en tout petits morceaux ».

Il faut donc que nous lui donnions le temps de recevoir d'autres ordres.

Ces avertissements ne nous empêchent pas de mouiller le 31 janvier, non loin de Kouen-ce, juste au milieu du camp de ce fameux général. De loin, nous apercevons une quantité considérable de pavillons qui s'agitent pour nous inviter à nous arrêter, et, comme nous avançons toujours, Ong nous dépêche un homme de son état-major pour nous dire de ne pas tirer.

Nous continuons notre route sur Lâo-kaï et Mang-hâo, où nous arrivons le 4 mars, après une navigation pleine de difficultés.

A Mang-hâo, j'apprends que M. Emile Rocher est venu au-devant de moi avec des mandarins et 500 hommes commandés par Mâ-tsong-tong , chef de Ta-tchouang. Il m'a attendu trois mois et, craignant les fièvres, il est resté sur le plateau, où je le trouvai plus tard.

Le 6 mars, je quitte Mang-hâo pour me rendre à Yûn-nân-sèn par la voie de terre et j'emmène seulement avec moi Ly-ta-lâoyé, son secrétaire et quelques domestiques ; les trois instructeurs engagés pour le Yûnnân viendront avec le matériel.

En arrivant à Mon-tze tous les chefs accourent au-devant de moi pour me souhaiter la bienvenue. Je vais voir Tchang-lâo-pan, Ly-tsen-kou, Lou-ta-jèn et Mon-tze-hien, les principaux chefs delà ville. Ils sont enthousiasmés de l'ouverture du Fleuve Rouge et comprennent très bien l'importance qu'elle va donner à leur pays. Tous veulent entreprendre l'exploitation des mines.

Non loin de Mon-tze, je visite les mines d'étain de Kouéi-kieou, qui sont les plus importantes de la Chine. Dans la région comprise entre Mon-tze et le Fleuve Rouge, il y a aussi d'abondantes mines de cuivre.

A peu de distance de Kouang-y, je rencontre M. Emile Rocher, accompagné de plusieurs officiers de Ma et même d'un fils de celui-ci. On se rappelle que M. Emile Rocher était venu au-devant de moi. Il con-

tinue donc sur Mang-hâo pour y prendre le matériel destiné aux autorités du Yûnnân.

Depuis Mon-tze jusqu'à Yûn-nân-sèn t l'enthousiasme excité par nos projets n'a fait que croître, et, sur toute ma route, les mandarins m'ont offert de nombreuses réceptions.

Le 16 mars 1873, j'arrive à Yûn-nân-sèn, où je descends chez le ti-taï. Celui-ci éprouve une joie indescriptible de ce que je lui apprends au sujet de ma mission.

Dans l'après-midi, je vais voir le vice-roi et les principaux mandarins, excepté le foutaï encore retenu devant Ta-li-fou. Tous, rêvant de faire de grosses fortunes dans l'exploitation des mines, désirent s'y intéresser. A un autre point de vue, la possibilité qu'ils auront à l'avenir de passer par le Tong-kïn et Hong-kong pour se rendre à Pékin les enchante.

Deux ou trois jours après mon arrivée, le ti-taï, craignant de nouvelles difficultés de la part des Annamites, me propose de faire immédiatement occuper le fleuve et protéger la nouvelle voie, dût-il pour cela envoyer 10.000 hommes. Mais il y a au Tong-kïn d'autres intérêts, dont je parlerai tout à l'heure, que je veux sauvegarder et qui me font refuser ses offres.

<sc Les Annamites, lui dis-je, finiront bien par comprendre qu'ils ont tout intérêt à laisser le passage libre. » C'est en vain qu'il insiste pour lever au moins 2 ou 3.000 soldats. Tout ce que j'accepte, c'est une escorte de 150 jeunes hommes, forts et courageux, choisis parmi sa garde et commandés par son cousin, le capitaine Mâ-tsaï.

Beaucoup d'autres mandarins militaires, désirant une expédition qui leur procurerait de nouveaux commandements, ne sont pas moins enthousiastes.

Le tao-taï Lèn-ta-jèn se rend tous les jours chez le vice-roi pour traiter du fermage des mines dans le district de Mon-tze et le département de Kaï-hoa-fou. Il deman-

dait sa mise en disponibilité pour prendre la direction des mines. En effet, il y était encouragé par l'exemple de son père, qui avait fait une grande fortune dans l'exploitation de mines de cuivre àTong-tchouan-fou, exploitation que la rébellion avait ensuite ruinée.

Le 19 mars, le vice-roi reçoit une dépêche de son collègue de Canton au sujet de ma mission et des rapports que lui avaient envoyés les Annamites. Cette dépêche est des plus flatteuses pour moi. On y répond dès le lendemain en priant le vice-roi de sommer le gouvernement annamite d'avoir à me laisser circuler librement sur le territoire d'An-nam avec mes navires chargés d'armes, de métaux ou autres marchandises et produits, venant du Yûn-nân ou à destination de cette province. On demande, en outre, au vice-roi de Canton d'adresser des reproches aux autorités de TAn-nam pour le retard qu'elles ont apporté à mon premier voyage.

Les tendances des peuples vers le bienêtre et la richesse étant les mêmes chez tous, les espérances que ma mission faisait concevoir m'avaient acquis partout , sauf chez les

Annamites, — comme on Ta vu — un accueil chaleureux. Pendant mon séjour à Yûn-nânsèn, les mandarins me firent de nombreuses invitations ; mais j'en déclinai beaucoup pour consacrer plus de temps à l'arrangement de nos affaires.

La fin de mars fut employée aux derniers arrangements. On donna à Lèn-ta-jèn la direction de l'exploitation des mines, ainsi qu'il le souhaitait, et il devait payer chaque année une redevance déterminée à l'Etat.

Quant à moi, je restai chargé de faire venir de France le matériel et le personnel composé d'ingénieurs et de contre-maîtres.

Tout étant terminé le 28 mars, je vais faire mes adieux aux mandarins qui m'adressent leurs vœux pour le succès de mon entreprise.

Chez le tche-hien (sous-préfet), je rencontre les deux enfants de Teou-ouèn-shio , le fameux chef de Ta-li, dont j'ai raconté ailleurs la mort tragique (i).

Le ti-taï me remet pour Hoang-tsong-ïn,

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, publié par la Société Académique Indo-Chinoise de Paris (p. 75, note). (Challamel, 1879.)

Page 1