‹ Les origines de la question du Tong-kinChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. A bord du Bourayne. Le commandant Senez et Ly-tuong, le commissaire royal. — II. Rapport du commandant Senez au Ministre de la Marine. — III. Départ du Bourayne. Entrevue avec Ly-tuong. Fourberie et dissimulation. — IV. De Haï-phong à Ha-noï. Première entrevue avec les mandarins. — V. Les « brigands de Saigon ». Intervention du général Tchèn. Départ pour le Yûn-nân.

Le 26 octobre 1872, l'expédition quittait Hong-kong pour le Tong-kïn.

Le 9 novembre, nous jetons l'ancre dans le Cua-nam-trieu, d'où nous apercevons la mâture du Bourayne, mouillé dans le Guacam, une des branches du Thaï-binh. Le 18, nous allons prendre terre au-dessus de lui, vis-à-vis l'emplacement actuel de Haï-phong où il n'y avait alors qu'un lit de vase recouvert à marée haute, et en face d'un fortin

en terre élevé an confinent du Son-tam-bac et dn Cua-cam et destiné à défendre l'entrée de ce bras du fleuve.

Je passe toute la journée de notre arrivée à conférer avec M. Senez, commandant du Bourayne. Dans l'intervalle, il envoie ma chaloupe, le Son-tay, pour inviter le commissaire royal Ly-tuong, gouverneur des trois provinces maritimes et résidant à Quang-yèn.

Dès le lendemain, à 9 heures, le Son-tay revient remorquant deux jonques qui amenaient Ly avec son personnel.

Le Bourayne est aménagé et pavoisé de manière à en imposer à notre hôte. Bientôt, nous assistons à un branle-bas de combat ; les vergues sont couvertes de matelots qui font des décharges à tout rompre ; les échos lointains retentissent sous les formidables détonations du Bourayne. On nous sert ensuite à déjeuner, et le reste de la journée se passe à conférer sur l'objet de ma mission.

Ly-ta-lâo-yé s'entretient avec le commissaire royal Ly et lui communique les pouvoirs dont j'étais investi par les mandarins du

Yûn-nân auprès du Gouvernement annamite, vassal de la Chine, ainsi que les instructions que j'avais pour la cour de Hué. On prend copie de toutes les pièces.

Ly-tuong, qui a mission de garder le Delta, ne se dissimule pas la gravité de sa situation ; car, vis-à-vis de la cour de Hué, il est seul responsable. Aussi, par tous les moyens, tente-t-il de me détourner de mon entreprise : « Le fleuve n'est pas navigable, me dit-il, puis les rebelles vous massacreront dans son cours supérieur. »

Le pauvre commissaire paraît fort surpris lorsque je lui réponds que je suis descendu en 1871 jusqu'aux avant-postes annamites et quand je lui donne sur la navigabilité du fleuve les détails les plus circonstanciés.

D'un autre côté, le commandant Senez s'entremet officieusement en ma faveur, par l'organe de M 8 * Gauthier, évoque du Tongkïn méridional, qui lui sert d'interprète. Il fait valoir les intérêts qui se rattachent à l'ouverture du Fleuve Rouge pour le peuple et pour le gouvernement annamite, en faisant ressortir les revenus considérables que

en terre élevé au confluent du Son-tam-bac et du Cua-cam et destiné à défendre l'entrée de ce bras du fleuve.

Je passe toute la journée de notre arrivée à conférer avec M, Senez, commandant du Bourayne. Dans l'intervalle, il envoie ma chaloupe, le Son-tay, pour inviter le commissaire royal Ly-tuong, gouverneur des trois provinces maritimes et résidant à Quang-yèn.

Dès le lendemain, à 9 heures, le Son-tay revient remorquant deux jonques qui amenaient Ly avec son personnel.

Le Bourayne est aménagé et pavoisé de manière à en imposer à notre hôte. Bientôt, nous assistons à un branle-bas de combat ; les vergues sont couvertes de matelots qui font des décharges à tout rompre ; les échos lointains retentissent sous les formidables détonations du Bourayne. On nous sert ensuite à déjeuner, et le reste de la journée se passe à conférer sur l'objet de ma mission.

Ly-ta-lâo-yé s'entretient avec le commissaire royal Ly et lui communique les pouvoirs dont j'étais investi par les mandarins du

Yûn-nân auprès du Gouvernement annamite, vassal de la Chine, ainsi que les instructions que j'avais pour la cour de Hué. On prend copie de toutes les pièces.

Ly-tuong, qui a mission de garde Delta, ne se dissimule pas la gravité de sa situation ; car, vis-à-vis de la cour de Hué, il eBt seul responsable. Aussi, par tous les moyens, tente-t-il de me détourner de mon entreprise : « Le fleuve n'est pas navigable, me dit-il, puis les rebelles vous massacreront dans son cours supérieur. »

Le pauvre commissaire paraît fort surpris lorsque je lui réponds que je suis descendu en 1871 jusqu'aux avant-postes annamites et quand je lui donne sur la navigabilité du fleuve les détails les plus circonstanciés.

D'un autre côté, le commandant Senez s'entremet officieusement en ma faveur, par l'organe de M 8r Gauthier, évêque du Tongkïn méridional, qui lui sert d'interprète. II fait valoir les intérêts qui se rattachent à l'ouverture du Fleuve Rouge pour le peuple et pour le gouvernement annamite, en faisant ressortir les revenus considérables que

la cour de Hué retirera des douanes. Le Gouvernement français, ajoute-t-il, lui saurait en outre le plus grand gré de ne pas entraver ma mission, qui intéresse aussi la colonie de Saigon. Il insiste surtout sur ce dernier point.

Tout en paraissant être de notre avis , le commissaire répond qu'il ne sait pas comment on appréciera ma mission à la cour de Hùé.

Il demande en conséquence un délai de quinze jours afin qu'il ait le temps de recevoir la réponse du Gouvernement de l'An-nam. Sur le conseil du commandant Senez, j'accède à son désir, mais j'affirme mon intention de remonter le fleuve aussitôt que le délai serait expiré. En attendant, je circulerai librement dans l'intérieur du delta sur ma chaloupe. En outre Ly promet au commandant Senez de me faciliter mes approvisionnements dans le pays.

Vers 5 heures du soir, le commissaire Ly se retire et, moi-môme, je rentre à 11 heures à bord duLâo-kaiy emmenant avec moi Sam, un des interprètes annamites du commandant Senez, que celui-ci voulut bien me prêter.

Voici comment M. Senez rendit compte de sa mission au Ministre delà Marine.

« Le 19 novembre, après un déjeuner que j'offris à l'inspecteur Lê-tuan (1) et auquel j'invitai MM. Dupuis et Millot, la question du transit fut entamée et débattue. ,

ce J'exposai de la manière la plus précise ce que demandait M. Dupuis, tant en vertu du mandat dont il était investi, qu'au nom du commerce et de la civilisation : l'autorisation de traverser le territoire d'An-nam en se servant de ses routes, fleuves, rivières et canaux, pour aller porter au Yûn-nân, comme pour en rapporter, toutes marchandises ou tous produits.

« M. Dupuis s'engageait, en échange, à payer tous droits de navigation , de douane et autres, établis ou à établir par le gouvernement du roi Tu-duc.

« Je ne manquai pas de faire briller à ses

(1) Prononciation annamite du chinois Ly-tuong.

yeux tous les avantages qu'en retirerait son gouvernement et l'immense prospérité qui devait en résulter pour son pays.

« Gomme conséquence immédiate, je lui montrai l'insurrection éteinte par le seul fait de l'apparition et de la libre circulation de l'Européen dans ces contrées; la piraterie détruite par la présence et le nombre des bâtiments sur leurs côtes et particulièrement dans le golfe du Tong-kïn; et cela, sans aucun sacrifice de la part du Trésor, dont les coffres se rempliraient au contraire, au lieu de se vider inutilement comme aujourd'hui.

ce L'ex-ministre me semblait séduit et gagné par la cause Dupuis; mais, comme il me le disait, tous ces avantages seront-ils appréciés à Hué?

« Ilpria M. Dupuis de lui communiquer ses pleins pouvoirs et de lui présenter le mandarin chinois qui l'accompagnait. Il parut contrarié à la lecture de ce document et m'objecta qu'il émanait d'une autorité purement militaire, qui n'avait pas qualité pour le délivrer ;

« Que cette manière de faire n'était nul-

lement conforme aux règles observées jusqu'à ce jour entre les deux cours.

« Que le vice-roi du Yûn-nân (1) était le seul qui eût titre et qualité pour s'adresser à son gouvernement et que, toutes les fois que les questions à débattre avaient eu de l'importance, elles avaient été directement traitées par les ministres des deux pays et par l'intermédiaire du vice-roi de Canton ;

« Que le ministère à Hué n'admettrait certainement pas comme valable ce document, qui n'avait été, en aucune façon, soumis à l'approbation du cabinet de Pékin.

« Qu'il regrettait vivement que le gouvernement de Saigon n'ait pas pris en cette circonstance, l'initiative d'une démarche auprès de la cour de Hué.

« Je lui répondis que M. Dupuis était venu à Saigon pour y réclamer cette assistance ; mais que le gouverneur, tout en appréciant

(I) Mes pouvoirs émanaient du vice-roi, du fou-taï et du titaï du Yûn-nân. Il y a donc eu malentendu de la part de M. Senez. C'est le vice-roi de Canton qui était chargé d'entretenir les relations entre la Chine et PAn-nam. Je n'avais pas été accrédité par ce dernier, mais on remplit cette formalité plus tard, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage.

et désirant le succès de cette entreprise, n'avait pas cru devoir tenter une démarche en sa faveur auprès de la cour de Hué, persuadé que toute intervention de notre part lui serait plutôt nuisible que favorable ;

« Qu'en cela les faits parlaient d'euxmêmes et que nous avions de trop nombreux exemples de ce mauvais vouloir.

« Il me répéta qu'il regrettait que M. Dupuis ne se fût pas couvert de notre patronage ; que, dans le compte rendu qu'il allait adresser à Hué sur cette affaire et sur la présence des bâtiments dans le Cua-cam, il eût été heureux de pouvoir dire que le gouvernement français s'intéressait à cette entreprise et en désirait le succès ;

<sc Que sa tâche eût été plus facile, et les chances de réussite plus grandes.

« Instruit des intentions du gouverneur général, comme de la lettre du Ministre de la Marine, au sujet de cette expédition, je n'hésitai pas à donner cette recommandation que désirait l'inspecteur.

<sc II me promit qu'il appuierait cette entreprise de tout son crédit; qu'il comprenait

trop les avantages qu'en retirerait son pays pour ne pas le faire, dût-il encourir une disgrâce...

ce Au moment d'en finir l'inspecteur, d'un air soucieux, me dit : « Mais, si le roi refusait « à M. Dupuis l'autorisation qu'il demande, « que ferait-il? »

« J'étais loin de m'attendre à pareille question et je ne dissimulai pas l'embarras qu'elle me causait. Je lui répondis, cependant, que j'ignorais quelles pouvaient être les intentions de M. Dupuis, le cas échéant, mais que cette éventualité était une de celles qu'il valait mieux ne pas prévoir et que son Gouvernement savait, mieux qu'aucun autre, ce que coûtaient les bateaux du genre Dupuis, pour ne pas se dire qu'un homme qui avait tant dépensé en vue de la réalisation d'une idée, ne l'abandonnerait pas sans une vive résistance ;

« Que le roi, en refusant cette autorisation, commettrait une de ces fautes dont il était impossible de prévoir les conséquences ;

ce Que la nationalité de M. Dupuis disparaîtrait dès lors devant ce refus qui frappe-

rait ainsi un des pins hardis propagateurs du commerce et de l'industrie ;

« Qu'ils devraient bien enfin comprendre que leur persistance à s'isoler du monde civilisé ne pouvait durer plus longtemps; que le redoutable problème du progrès venait de se poser devant le Gouvernement de FAn-nam et qu'il appartenait aux hommes intelligents, comme lui, de l'éclairer et de le guider dans cette voie, s'ils ne voulaient pas le voir périr;

« Que c'était aujourd'hui M. Dupuis; que ce serait un autre demain, qui tous, et toujours, au nom du progrès et de la civilisation, viendraient lui demander la liberté de circuler et de commercer ;

« Que toute résistance était vaine et que forts, canons et barrages, étaient désormais impuissants à résister au courant envahisseur qui se dirigeait vers l'An-nam.

« Cet homme intelligent parut me comprendre. A son tour, saura-t-il ou pourrat-il convaincre son pays ?

« L'avenir répondra.

« L'inspecteur général prit congé de nous,

après avoir assisté au spectacle d'un branlebas de combat à feu, que je lui offris sur le désir qu'il m'en avait témoigné. »

A côté de cette citation, je reproduis la lettre que le commandant Senez adressa au commissaire royal Ly sur la demande de celui-ci.

Cua-cam, le 19 novembre 1872.

« Monsieur V Inspecteur général.

« M. Dupuis, qui vient d'arriver dans le Cua-cam avec deux vapeurs, une jonque et une chaloupe à vapeur, se réclame de moi et me prie de l'assister auprès de Votre Excellence, afin d'obtenir du gouvernement d*An-nam V autorisation de traverser, sur son territoire, fleuves, rivières et canaux, pour se rendre au Yûn-nân, dans le but d'y nouer des relations commerciales et d'ouvrir ainsi une voie nouvelle, qui ne peut qriêtre avantageuse aux intérêts de ce pays comme aux progrès de la civilisation.

« Dans ces conditions, je déclare à Votre Excellence que je suis autorisé par le gouverneur de Saigon à lui dire que le gouvernement français verrait avec la plus grande satisfaction celui d*An-nam accorder à M. Dupuis l'autorisation de se rendre au Yûn-nân> afin (Py nouer et d'y établir des relations commerciales nouvelles.

« Je suis, etc.

a Le Capitaine de frégate commandant le ce Bourayne ».

« Signé : E. Senez. »

Le lendemain de cette entrevue avec Ly, le 20 novembre, au petit jour, le Bourayne leva l'ancre pour faire route sur Hong-kong.

Dès le 21, les vivres cessent de nous arriver à bord des navires. Le vide commence à se faire autour de nous, et les petits bateaux de pêche, déjà très rares, ne répondent plus à notre appel. Cependant, le soir, au milieu

de l'obscurité, on nous apporte des fruits, des légumes et du poisson, en nous disant qu'il y a défense, sous les peines les plus . sévères, de nous fournir quoi que ce soit.

Nous sommes forcés d'aller à terre pour réclamer des provisions au commandant du fort de Haï-phong. Celui-ci, effrayé de notre descente, nous promet des vivres, protestant qu'il n'empêché en aucune façon le peuple de nous en fournir, au contraire... « Mais le peuple vous craint, dit-il; voilà pourquoi les jonques fuient devant vous. »

Le 22, je reçois une dépêche du commissaire Ly, dans laquelle il m'informe qu'il vient d'adresser un rapport à la cour de Hué au sujet de ma mission. Il m'écrit, en outre, qu'il s'est trop avancé en me promettant la réponse après un délai de quinze jours et que cette réponse pourrait bien n'arriver que dans trois ou même cinq mois ; aussi croit-il qu'il serait préférable pour moi d'aller l'attendre à Saigon ou à Hong-kong, où nous serions beaucoup mieux.

Sans tarder, je vais moi-même le lendemain à Quang-yen entretenir le commis-

saire Ly de sa dépêche. On me fait d'abord attendre deux heures chez un Chinois, au service de l'An-nam et commandant d'une flottille. Cette attente est sans doute destinée à donner à Ly le temps de mettre sur pied toutes ses troupes et de nous préparer une réception propre à nous frapper.

Une escorte nous conduit chez le commissaire, et nous nous trouvons en présence de 800 à 1.000 hommes, revêtus de leurs plus beaux costumes, où se marieitt le vert, le rouge, le bleu, le jaune, et portant des armes de toute nature : fusils à pierre, fusils à mèche, piques et lances des modèles les plus variés ; les unes sont en forme de croissant, les autres en forme de fourche. Tous ces étranges soldats se livrent aux gambades et aux contorsions les plus bizarres. Du milieu de ce groupe, Ly, d'un air majestueux, s'avance vers nous. Bref, une parodie du Bourayne, beaucoup plus risible qu'imposante.

Une fois les compliments d'usage échangés, j'arrive immédiatement au sujet de la dépêche, rappelant de suite à mon interlo-

cuteur que nous étions convenus d'un délai de quinze jours et que, pour rien au monde, je ne le prolongerais, ne fût-ce que de vingtquatre heures. « Si votre Gouvernement a des doutes sur la validité de ma mission , lui dis- je ensuite, eh bien, donnez-moi des moyens de transport pour me rendre au Yûn-nân et mes navires resteront ici, puisque ce sont eux qui paraissent vous effrayer. Je reviendrai ensuite, après m'étre fait accréditer par le vice-roi de Canton pour me conformer à toutes les exigences du Gouvernement annamite. »

Ly m'oppose alors les rebelles, maîtres du haut du fleuve, qui, d'après lui, m'empêcheront d'atteindre le but de mon voyage.

Je lui réplique aussitôt : <c Ces rebelles ne me font guère peur; d'ailleurs, ils ont promis de ne pas s'opposer à la libre circulation sur le fleuve et, dans le cas où ils voudraient y mettre obstacle, vous n'avez qu'à envoyer avec moi des troupes, et nous les chasserons. » Ma proposition semble lui agréer : « Seulement, me répond-il, ce n'est pas moi qui commande là-haut, il faudrait

soumettre cette question au général Fang qui est à Son-tay : » et, sur l'heure, je décide avec lui que nous écrirons tous les deux dans ce sens à Fang et que le petit mandarin Huen portera nos dépêches.

Ceci fut fait dès le lendemain et, dans ma missive, je proposai au général , par le pinceau de Ly-ta Jâo-yé de lui fournir les secours dont je pourrais disposer pour l'aider à établir la sécurité du pays. Les Annamites souhaitaient vivement de voir cesser les brigandages le long du fleuve, et j'espérais par ce moyen faire taire les objections du commissaire royal.

Mon entretien avec Ly porta tout entier sur le môme sujet, et mon interlocuteur regrettait sans cesse de n'avoir demandé qu'un délai de quinze jours. Enfin, à bout d'arguments, le pauvre commissaire se prit tout à coup d'un très vif intérêt pour nos santés :

l'eau était très mauvaise à Haï-phong ; nous y étions très mal ; nous ferions bien d'aller à Hong-kong ou à Saigon... etc., etc.

Bref, toujours la même chose.

Avant de nous laisser partir, il veut abso-

lument nous retenir à dîner et nous promet encore de donner des ordres au commandant de la forteresse pour qu'on ne nous laisse pas manquer de provisions.

Le 25, en remontant le Cua-cam avec ma chaloupe jusqu'au Thaï-binh et en redescendant ce fleuve vers Haï-dzuong, afin de chercher un passage pour mes bateaux, je trouve des gens occupés à enfoncer des pieux pour faire des barrages dans les endroits où on supposait que nous allions passer. Bien entendu, ce travail est exécuté par ordre des mandarins annamites, ce qui n'empêche pas le gouverneur de me faire un accueil des plus gracieux à mon arrivée à Haï-dzuong et de m'inviter à déjeûner.

Après le repas, et sur son désir, je lui fais visiter le Son-tay. Il vient à bord avec sa suite, et, une fois sa curiosité satisfaite, il remonte dans sa barque ; mais ses gens s'attardent sur notre chaloupe, et comme nous sommes pressés de lever l'ancre, nous ne trouvons pas d'autre moyen de nous en débarrasser que de faire siffler la sirène du Son-tay. Immédiatement, tous ces malheu-

reux, apeurés, se jettent à l'eau en voulant sauter dans leurs barques, et le gouverneur, debout dans la sienne, tombe à la renverse, saisi de frayeur et criant à ses gens de gagner la rive au plus vite. Une fois sur la plage, revenu de son émoi, il nous regarde partir pour Haï-phong.

Le quinzième jour du délai demandé expirait le 3 décembre ; le 4, de grand matin, l'expédition quittait Haï-phong. La veille au soir, j'avais prévenu Ly de notre départ.

Nous suivons le Cua-cam jusqu'au Thaïbinh; ce fleuve nous permet de gagner le canal du Cua-loc (aujourd'hui surnommé canal des Bambous), qui nous conduit jusqu'au Fleuve Rouge, et nous remontons jusqu'à Ha-noï, où nous arrivons le 22 décembre.

Ce voyage ne s'est pas effectué sans difficultés. D'abord, il nous a fallu trouver un. passage ; puis, les Annamites avaient construit des estacades en plusieurs endroits;

enfin, le vide se faisant de plus en plus autour de nous, nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer des provisions.

Aussitôt arrivés, les chefs de la communauté cantonnaise viennent nous souhaiter la bienvenue en nous apportant quelques cadeaux. Ils nous invitent, pour le lendemain, à une réception dans leur kouéikouang (pagode-club.)

C'est en vain que, le 23, je demande des barques pour remonter au Yûn-nân, puisque mes navires ne peuvent me conduire plus haut. On me répond toujours qu'il faut attendre la réponse de Hué.

Grande panique dans la ville. Tous les gens riches partent précipitamment, obéissant aux ordres des mandarins. Déjà, avant notre arrivée, les barques mouillées devant Ha-noï avaient disparu comme par enchantement; on avait fait couler celles qui ne s'enfuyaient pas assez vite.

Le 25, nous tentons vainement de remonjusqu'à Son-tay. Il n'y a pas assez d'eau pour nos bateaux.

Le 26, je reçois une lettre du commissaire

Ly qui me transmet la réponse de Fang.

Celui-ci me prévient qu'il a envoyé mon rapport à la cour de Hué, mais, qu'en attendant, il ne peut prendre sur lui aucune décision.

Le 27, les mandarins d'Ha-noï nous demandent une entrevue, pour le jour môme, dans le Kouéi-kouang des Cantonnais. Je m'y rends à l'heure convenue avec Li-ta-lâoyé, les capitaines de mes bateaux, mon interprète Sam et une escorte de 20 hommes.

Le gouverneur, prétextant qu'il ne peut y assister, se fait remplacer par le trésorier et le chef militaire de la province. Devant le Kouéi-kouang, nous trouvons une haie de soldats armés de mauvais fusils, de lances et de grands sabres.

A toutes mes demandes, notamment à celle de barques pour remonter au Yûn-nân, on m'oppose toujours qu'on n'a pas reçu d'ordres de Hué. Il est alors décidé que je ferai moi-même une requête officielle au gouverneur.

J'interpelle ensuite le trésorier sur les démonstrations hostiles que nous rencontrons partout et sur les menaces de mort

proférées contre ceux qui nous fourniraient des vivres ou môme des renseignements. Le trésorier, désavouant ces manœuvres, nous fait mille protestations obséquieuses, ce C'est le peuple qui a peur, » réplique-t-il. En réalité, les mandarins le faisaient fuir en répandant le bruit qu'on allait se battre.

Au désir que je manifeste d'aller voir M 8 * Puginier, on répond qu'il vaudrait mieux que l'évêque vînt ici. On craignait probablement qu'en traversant le pays je ne me rendisse compte par moi-même de l'état d'esclavage où l'on tenait les populations.

Le 29, je reçois la visite de l'évêque, qui dîne avec nous. Les mandarins l'avaient sollicité pour qu'il me fît entendre qu'il était impossible de remonter le Fleuve Rouge, vu le manque d'eau et la présence des rebelles.

Le même jour, m'arrive aussi une lettre du gouverneur. Avec mille paroles obséquieuses, il me refuse formellement les barques demandées, s'appuyant toujours sur ce qu'il n'a pas reçu d'ordres de Hué.

Quelques jours après, je lui écris de nou-

veau en lui retournant sa lettre du 29. Après avoir réitéré ma demande au sujet des barques, je le préviens qu'il aura à me payer „ tous les mois 10,000 taëls (1) d'indemnité, pour les frais qu'il m'occasionne en me retenant à Ha-noï. J'ajoute qu'il cause aussi un préjudice aux mandarins du Yûn-nân, mais qu'il appartiendra à ceux-ci de lui en notifier l'importance.

Depuis les premiers jours de notre arrivée à Ha-noï, les mandarins cherchent à nous isoler, en inspirant au peuple la crainte de notre contact. Au début du mois de janvier, ils racontent, entre autres choses, que de nombreux soldats sont cachés dans les flancs de nos navires et que quelques uns d'entre eux seulement montent sur le pont. Les mandarins, de leur côté, sont persuadés que nous ne sommes que l'avant-garde des « Bri-

(1) Environ 80,000 francs.

gands de Saigon (1) ». L'intervention du Bourayne en ma faveur n'a eu d'autre effet que de les entretenir dans cette idée.

Pourtant, peu à peu, la panique des habitants de Ha-noï s'apaise, et quelques-uns reviennent.

Je savais indirectement que plusieurs mandarins désiraient visiter nos navires et n'osaient me le demander. J'invite donc trois des plus hauts fonctionnaires à une collation à bord. Le 4 janvier, à midi précis, ils arrivent. Nous commençons par leur donner le spectacle d'un branle-bas de combat, afin de leur montrer la puissance de nos canons et de nos fusils ; puis, sous leurs yeux, nous tirons sur des bancs de sable situés à 3.000 mètres. A la vue des machines de nos navires, et en dépit de toutes nos explications , ils ne pouvaient s'empêcher de croire à quelque chose de diabolique.

Le 7 janvier, nous recevons la visite du colonel Tsaï, qui vient avec une escorte de

(1) C'est ainsi qu'ils appelaient les Français, même dans leur correspondance officielle avec les mandarins de la Chine.

50 soldats. Il nous dit qu'il est envoyé par le général Tchèn-tong-ling, commandant des troupes chinoises en garnison à Bacninh et à Thaï-nguyen. Depuis quelque temps, ce général recevait des Annamites de nombreuses lettres à notre sujet, où nous étions traités à! avant-garde des brigands de Saigon :

« M. Dupuis, écrivent-ils, prétend être chargé d'une mission par les autorités du Yûn-nân; mais il est venu en réalité pour conquérir le Tong-kïn. »

Ces pauvres Annamites s'adressaient à tous pour qu'on les aidât à nous chasser.

Ils avaient envoyé lettres sur lettres à Canton et au Kouang-si, afin d'obtenir le concours des troupes chinoises, et le fou-taï du Kouang-si avait donné l'ordre au général Tchèn de prendre des renseignements sur cette affaire. Tchèn lui-même avait été circonvenu contre nous. On m'accusait d'avoir falsifié les pouvoirs dont j'étais le porteur.

Mais, au cours de la visite du colonel Tsaï, la vérité se fait jour. Ly-ta-laô-yé lui communique mes lettres de crédit et lui

en donne une copie pour le général. Le colonel, indigné de la manière d'agir des Annamites, se propose d'aller trouver le gouverneur dès le lendemain. En attendant, je le retiens à dîner, et nous voilà devenus les meilleurs amis du monde, d'autant plus que mon invité se trouve précisément en relations avec plusieurs de mes amis .

Me rendant compte le lendemain de l'entrevue qu'il a eue quelques heures auparavant avec le gouverneur, et au cours de laquelle il lui a jeté à la face de dures vérités, Tsaï me dit qu'il n'y a rien à espérer des Annamites, bons seulement à traiter les Tong-kinois comme des esclaves. Il me confie en même temps que le Kouang-si a l'intention de s'emparer de la partie du Tong-kïn, comprise entre le Yûn-nân et la mer.

Je vois bien que, sur le rapport de son envoyé, le général chinois Tchèn ne pourra être que favorable à nos desseins .

Tsaï nous promet, en partant, de revenir afin de nous assurer la libre circulation sur le fleuve. Au fond, je crois que, si on avait laissé le colonel libre de ses mouvements, il

eût pris sur-le-champ la ville de Ha-noï.

Le 15 janvier, je pars au point du jour avec ma chaloupe et quelques matelots pour chercher des jonques, cachées dans une crique, en aval de Son-tay, par des négociants chinois. Craignant de se compromettre, ils n'osaient me les offrir ouvertement ; mais ils étaient heureux de m'en procurer en secret.

Le 16, le colonel Tsaï revient, porteur de trois dépêches du général Tchèn, dont deux pour les gouverneurs d'Ha-noï et de Sontay; la troisième était pour moi. Le général ordonne à ces derniers de me laisser librement circuler pour le compte des mandarins du Yûn-nân et de me fournir, sur ma demande, des barques et des bateliers : ce Dans le cas où l'on refuserait d'obéir à mes ordres, ajoute-t-il, je viendrais moi-même à la tête de mes troupes pour les faire exécuter et protéger le passage de M. Dupuis de Hanoï au Yûn-nân. »

En dépit de ces menaces, les mandarins essaient encore de gagner du temps, prétextant de nouveau qu'ils n'ont pas reçu d'instructions de Hué et qu'ils ne peuvent rien

prendre sur eux. « Il y va de notre vie, »

disent-ils.

Cependant le 17 au soir, le gouverneur me voyant décidé à partir le lendemain matin, se ravise, par crainte du général Tchèn. Il ne veut pas avoir Pair de céder officiellement, mais il fait venir officieusement auprès de lui Liong-sieou, le lieutenant de Lieou-yuèn-fou , commandant un détachement de Pavillons Noirs à Kouen-ce, en aval de notre poste actuel de Yen-bay.

Il lui dit de s'entendre avec le chef de la colonie chinoise pour me fournir des jonques dès que j'aurai dépassé Son-tay et sans que les autorités annamites interviennent elles-mêmes.

Enfin, las d'attendre, je pars le 18 janvier au matin, emmenant avec moi une partie de mon personnel, ainsi que les instructeurs que j'avais promis aux mandarins du Yûn-nân. Je laissai mes navires à Ha-noï, sous la garde de M. Millot.

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