‹ Les origines de la question du Tong-kinChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I. De retour à Ha-noï. — II. Lettres du prince Hoang-ké-vien et du commissaire royal Ly. — III. Représailles contre nos amis. Leur délivance. — IV. Curieuse entrevue avec un personnage venu tout exprès de Hué. — V. Le maréchal Nguyen et ses menaces. Nous brûlons ses proclamations.

Le 29 mars, je quitte Yûn-nân-sèn, avec mon escorte de 150 hommes, pour m'embarquer à Mang-hâo et redescendre de là à Ha-noï.

Non loin de Mon-tze, je rencontre M. Emile Rocher et les mandarins , remontant avec le convoi d'armes qu'ils étaient allés chercher.

A mon passage à Mon-tze, les principaux fonctionnaires de la ville donnent une fête en mon honneur, afin de me témoigner leur reconnaissance pour les avantages qu'ils attendent de l'ouverture de la nouvelle voie.

A Mang-hâo, mon ami Yang-ming, chef des Paï-y, que j'avais chargé de me procurer des barques, ne peut en réunir que douze en état de naviguer, car depuis l'arrivée des rebelles, la navigation et le commerce n'existent plus. Chargées de cuivre et d'étain, elles descendent avec moi à Ha-noï où j'arrive sans accident le 30 avril.

En arrivant, j'installe les 150 hommes du Yûn-nân dans la rue qui porte aujourd'hui mon nom. Mes navires mouillaient juste en face.

Dès le lendemain de mon arrivée, je fais porter au prince Hoang-ké-vien, au gouverneur de Ha-noï et au commissaire Ly, les dépêches que j'ai pour eux en joignant à chacune une lettre d'envoi. Le lecteur ne trouvera pas mauvais que je place ici sous ses yeux les réponses que j'en reçus. Elles sont d'un intérêt vraiment comique, quand on se rappelle tout ce qui s'était passé et que l'on songe à ce qui advint par la suite.

Lettre du prince Hoang-ké~vien.

<c J'ai reçu les excellentes lettres que vous m'avez envoyées. En les lisant, mon cœur, qui était attristé sur le but de votre voyage, est devenu tout joyeux.

« Avant la réception de ces lettres, je ne me rendais pas bien compte de votre mission, et j'étais dans la consternation.

« L'année dernière, au 10 e mois, le commissaire royal, Le (Ly en chinois) de Quangyen, m'envoya votre lettre et il m'écrivit en même temps votre intention de remonter au Yûn-nân en traversant le Tong-kïn.

« A cette époque, le Tong-kïn était ravagé par des bandes de rebelles terribles ; j'en informai alors le commissaire royal Le.

a Je suis allé le 17 e jour de la i2 6 lune à Ha-noï, où vous étiez arrivé depuis longtemps; mais, malheureusement, vous veniez de partir.

« Je fis prévenir M. Millot, votre représentant, que j'étais venu pour vous voir et m'entendre avec vous. Je pense qu'il vous aura parlé de cela.

« Vous ne sauriez croire combien ma joie a été grande, en apprenant votre heureux voyage, qui s'est effectué très tranquillement, à l'aller et au retour ; c'est une chose des plus extraordinaires.

« J'admire le résultat que vous avez obtenu à votre passage, et je suis dans l'extase quand je relis votre lettre.

« Mon cœur était oppressé et comme sous le poids de grosses pierres, avant la réception de votre lettre; mais, en la lisant, il a été totalement dégagé, et j'ai respiré très librement.

« Les grands et les petits mandarins de l'An-nam sont extasiés, et ils disent qu'on pourrait chercher parmi des millions d'hommes et qu'on ne pourrait pas trouver une personne aussi extraordinaire que vous.

« Le chef rebelle Hoang-tsong-ïn est depuis longtemps dans le Tong-kïn ; j'ai fait le tonnerre contre lui, et je n'ai pas pu le vaincre ; les troupes du Kouang-si, venues à notre secours, n'ont pas été plus heureuses.

« Mais vous, à peine arrivé sur le terri-

toire qu'il occupe, vous l'avez raisonné ; il a écouté ce que vous lui avez dit et il s'est incliné devant vous.

ce C'est une chose bien grande que de convaincre les gens par la parole et bien meilleure que l'emploi des armes.

« Aussi je vous considère aussi grand que le grand Bouddha qui plane dans les nuages.

ce Quant au mandarin chinois Ly , qui vous accompagne , il est aussi bien méritant ; il a un esprit bien supérieur. Je ne lui écris pas parce que je n'ai pas reçu de lettre de lui et que je ne le connais pas.

« Je vous envoie ma réponse par mon aide de camp, Tchang (i). Je le charge de vous présenter mes compliments et de vous féliciter. Aussitôt qu'il sera revenu et qu'il m'aura fait part de vos entretiens, j'en informerai le roi.

<c Le 5 e jour de la 4 e lune. »

(1) Tchang était un des hommes les plus intelligents et les plus aimables que j'aie rencontrés dans PAn-nam. On m'a dit qu'il dirigeait absolument le prince dont l'ignorance était grande.

Lettre du Commissaire royal Ly<

« J'ai reçu votre lettre relative aux rebelles de Hoang-tsong-ïn, qui sont depuis longtemps dans le nord du Tong-kïn.

« J'ai été ravi en apprenant que vous aviez parfaitement passé à travers les rebelles et qu'il ne vous était rien arrivé.

ce Ces rebelles sont la cause de la ruine du nord du Tong-kïn.

« Vous êtes un homme bien extraordinaire d'avoir pu vous faire écouter de ces rebelles, de les avoir intimidés et de les avoir amenés à offrir leur soumission.

« Pour moi, je déclare que j'aurais été complètement incapable d'en faire autant.

« Je vous remercie beaucoup de ce que vous avez fait pour mon pays, et je me considère bien petit à côté de vous.

« Je m'empresse de communiquer votre lettre au grand maréchal et au commissaire extraordinaire de Son-tay.

« Ces deux hauts fonctionnaires pourront s'entendre immédiatement avec vous.

« J'ai reçu aussi la dépêche du Yûn-nân ; tout est pour le mieux.

« Aussitôt que j'aurai reçu la dépêche officielle de Hué, je ferai tout mon possible pour vous être agréable.

« Le 9 e jour de la 4 e lune. »

En arrivant à Ha-noï, j'apprends que le gouverneur, profitant de mon absence, avait fait emprisonner les négociants chinois, propriétaires des jonques que j'avais prises audessous de Son-tay. L'un d'eux était mort en prison à la suite des mauvais traitements qu'on lui avait fait subir, et les autres restaient toujours incarcérés. On avait également emprisonné la famille et pillé la maison du Chinois Ly-tsaï-ki, accusé de nous avoir fourni des provisions. Un des propriétaires des jonques, mis à la torture, ne dut la conservation de la vie qu'à l'argent que ses amis donnèrent aux mandarins, soit environ 15.000 francs. Plusieurs autres personnes, convaincues d'avoir entretenu des

relations avec nous, ont aussi été arrêtées.

Les Annamites avaient écrit, mais en vain, au fou-taï du Kouang-si, pour accuser le général Tchèn et le colonel Tsaï, dont le tort, suivant eux, était de m' avoir soutenu. Ils ne m'ont pas épargné moi-môme et ils m'ont accusé de tromper les mandarins du Yûnnân en fournissant des armes aux rebelles.

Instruit de ces manœuvres, j'écris le 2 mai au gouverneur : « Si toutes les personnes, qui ont été mises en prison à cause de moi, ne sont pas rendues à la liberté dès demain, j'irai les chercher à la citadelle. » Je lui demande, en outre , s'il est vrai que les mandarins ont extorqué de l'argent aux prisonniers.

Le soir, le chef de la police vient me communiquer verbalement la réponse du gouverneur; d'un air embarrassé, il me demande du temps : « On ne peut délivrer les détenus sans l'ordre du roi ». Mais, devant mon indignation, il prend sur lui l'engagement de relâcher les prisonniers dès le lendemain matin : « Si vous ne tenez pas votre promesse, lui dis-je, c'est vous qui serez mon prisonnier. »

Le lendemain matin , les malheureux Chinois étant encore sous les verrous, je fais arrêter le chef de la police, et nous l'emmenons à bord du Lâo-kai\

Toutes les fois que les mandarins veulent quelque chose, ils m'envoient le chef de la communauté cantonnaise; c'est donc lui qui, le jour même, vient me demander d'écrire une nouvelle lettre au gouverneur, mais sans mentionner l'argent que les mandarins ont reçu des prisonniers. J'y consens et j'accorde un nouveau délai, ce J'attendrai les détenus jusqu'au lendemain matin huit heures. »

Mais, au fond, je compte si peu sur cette promesse, que nous nous préparons à aller les chercher nous-mêmes.

Au moment où nous descendons à terre avec les équipages armés et deux pièces de canon pour nous joindre aux 150 soldats de la garde du ti-taï, qui nous attendent, on vient vers nous en courant et en criant :

« Arrêtez, les prisonniers arrivent. » Nous attendons un quart d'heure : rien. Nous nous dirigeons alors vers la porte de l'Est. Des

courriers à pied et à cheval se jettent à plat ventre devant nous en répétant : « Les voilà ! les voilà ! » mais je ne vois rien et nous avançons toujours. Enfin j'aperçois des parasols de mandarins qui apparaissent audessus de la foule. Cette fois, ce sont bien nos prisonniers qui arrivent.

Les mandarins m'accompagnent jusqu'à bord pour me remettre les prisonniers et délivrer le chef de la police, qui n'était pas trop mécontent de son sort , car nous le traitions en ami plutôt qu'en ennemi. Je reconnais les onze prisonniers qu'on m'amène pour ceux qui m'ont été signalés et , après avoir versé un verre de Champagne aux amis du chef de la police qui viennent le chercher, nous nous séparons les meilleurs amis du monde; mais nos deux pièces de canon ne rentrent pas à bord ; je les laisse à terre, sous la garde des soldats du ti-taï, ce qui fait faire la grimace aux mandarins.

Après le départ des mandarins, je questionne nos prisonniers, qui ont tous subi des tortures plus ou moins affreuses ; je fais donner à ceux qui sont nécessiteux une petite

indemnité ; pour les autres, cette affaire se réglera plus tard.

Cette démonstration avait mis la ville en émoi ; mais la population était tout entière pour nous. J'en eus la preuve dès le lendemain.

Ayant fait afficher une proclamation pour expliquer au peuple le but de ma mission et l'affaire des prisonniers, ils la commentent dans un sens favorable pour nous, et beaucoup en prennent des copies. J'y annonce que l'affaire des prisonniers n'est pas assez grave pour me porter à des mesures extrêmes, car j'espère que les mandarins finiront par comprendre qu'il est de leur propre intérêt de me laisser circuler librement sur leur territoire. Je termine en disant au peuple que nous sommes ses amis et en l'engageant à s'occuper paisiblement de ses travaux.

Le même jour, j'écris axifou-taïdu Kouangsi, au sujet des calomnies que les Annamites

répandent sur notre compte, et je lui adresse en même temps pour le fou-taï du Yûn-nân une autre lettre que je le prie de faire parvenir à son destinataire. Dans cette dernière dépêche, je parle de la conduite des Annamites à notre égard.

Le 24 mai, on me demande une entrevue avec le chef de la justice, accompagné d'un haut personnage qui arrive exprès de Hué.

Cette entrevue doit avoir lieu au kouéikouang des Cantonnais, et on me prévient que les mandarins y viendront avec une nombreuse escorte. N'ayant aucune objection à faire à cette invitation, je prends de mon côté 50 hommes bien armés et, suivi de Lyta-lâo-yé, de M. Millot et des capitaines du Lâo-kaï et du Hong-kiang, je me rends au kouéi-kouang à l'heure désignée.

Je crois ne pouvoir mieux raconter cette entrevue qu'en reproduisant une page de mon journal, déjà publiée (i).

« Nous nous trouvons bientôt en présence d'une masse considérable de soldats qui

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 101 et suiv. (Challamel, 1879).

encombrent les rues conduisant au kouéikouang; mais le flot s'ouvre pour nous livrer passage. Nos hauts personnages se font attendre près d'une heure; enfin, ils arrivent en faisant beaucoup de bruit, avec une escorte magnifique, qui a grand'peine à se frayer un passage au milieu des soldats. J'ai devant moi le chef militaire et le trésorier de Ha-noï, et un personnage borgne qui m'est inconnu (1) ; mais de chef de la justice point. Une fois les banalités d'usage échangées, je demande lequel des trois mandarins a une communication à me faire. On me désigne le nouveau personnage. Je fais observer que celui-ci ne m'a pas été annoncé et qu'il est pour moi un inconnu. Toutefois, je veuxbien écouter ce qu'il doit me dire. Le personnage en question se prépare dès lors à s'entretenir par écrit avec Ly-ta-lâo-yé ; mais je lui fais dire par l'interprète de me faire sa communication de vive voix et de façon à ce que tout le monde puisse entendre. La pagode

(1) Cet inconnu, que nous avons par la suite surnommé Coclès, venait d'arriver avec le maréchal Nguyen, grand commissaire royal de l'An-nam.

est pleine de curieux, principalement de négociants chinois, anxieux de connaître les résultats de cette entrevue et pour lesquels mon attitude doit décider de leur conduite.

L'envoyé annamite entre alors en matière par des récriminations de toutes sortes, me demandant de quel droit, malgré leur défense, j'ai pénétré au Tong-kïn et suis monté jusqu'à leur capitale. On m'a cependant dit de m'en retourner; mais, au lieu de cela, j'ai pris des barques et je suis monté au Yûn-nân, d'où je suis revenu avec des soldats chinois et des métaux pour m'installer à terre dans des maisons, en dépit de leur défense, et aujourd'hui je veux prendre du sel pour l'envoyer encore au Yûn-nân. J'ai mis aussi en prison les mandarins qui voulaient m'empêcher de commettre ces iniquités... A ce moment, je coupe la parole à mon interlocuteur pour lui dire que je ne peux lui permettre de tenir plus longtemps un pareil langage. Je ne demande qu'une chose, c'est la libre circulation sur le fleuve pour les besoins du Yûn-nân, en vertu des pouvoirs que m'ont conférés les autorités de

cette province et le vice-roi de Canton. Ces pouvoirs me donnent le droit d'être au Tongkïn aussi bien qu'eux-mêmes, mandarins de la cour de Hué. Si je me suis installé à terre, c'est à cause de leur mauvaise foi, et pour assurer ma sécurité contre leurs entreprises. Qu'ils ne portent aucune atteinte ni à notre liberté ni à celle du peuple, et tout se réglera à la satisfaction de tous; autrement, je saurai faire respecter mon droit, ainsi que j'en ai mission. Là-dessus, je déclare la séance levée.

« Les hommes de mon escorte, qui avaient formé les faisceaux dans la cour et s'étaient retirés à l'ombre des galeries, me voyant lever sur ces paroles, courent aux faisceaux pour se préparer au départ. Le cliquetis occasionné par le dégagement des fusils et la manœuvre du port d'armes produisent un effet extraordinaire. Les soldats annamites, qui étaient grimpés partout, sur les murs, les grilles et jusque sur les toits, pris d'une terreur folle, dégringolent au plus vite, se figurant qu'on va les fusiller. D'entre ceux qui se trouvaient dans la rue, plusieurs,

pour mieux voir, s'étaient juchés sur les épaules des autres. Voyant leurs camarades tomber de leurs places plutôt qu'ils n'en descendent, ils prennent peur à leur tour, et les voilà tous se sauvant dans toutes les directions, renversant tout sur leur passage. Quant à nous, sans plus nous préoccuper de ce sauve-qui-peut général, nous sortons du kouéi-kouang au milieu de notre escorte, massée en bon ordre, pour rentrer chez nous. Il n'y a plus un seul homme dans la rue, et nous ne faisons qu'entrevoir, à plus de 200 mètres, les jambes des derniers fuyards qui disparaissent promptement. Cependant les terribles soldats ont fini par s'apercevoir que nous nous retirions très tranquillement. Les derniers s'arrêtent, et après notre disparition, s'empressent non moins promptement de revenir prendre leurs maîtres abandonnés dans le kouéi-kouang.

« On nous dit qu'il y avait aux alentours et dans les rues avoisinantes six à sept mille de ces guerriers. Toutefois, je pense que ce chiffre est exagéré et j'estime, pour

ma part, qu'il devait se trouver là trois à quatre mille hommes. »

Cependant l'honneur de l'An-nam demandait à être vengé et, pendant toute la nuit, le maréchal, dont j'ignorais encore l'arrivée, a fait bâtonner tout son monde. Le pauvre général commandant la place de Hanoï, et qui était présent à la fameuse entrevue, a reçu pour sa part cent cinquante coups de bâton. Le vice-roi en a reçu aussi!...

Le 28 mai, on m'annonce l'arrivée du maréchal Nguyen-tri-phuong, grand commissaire royal, l'ennemi juré des Français et qui les avait combattus lors de la prise de possession de la Cochinchine. Croyant que les ordres qu'il a donnés contre nous sont mal suivis, il vient pour les faire exécuter.

Enhardi par l'entrée en scène de ce nouveau personnage, le gouverneur nous écrit une lettre des plus insolentes, pleine de

menaces à l'adresse de tous ceux qui ont eu des relations avec nous.

Quant à Nguyen, il affiche une proclamation dans le même sens. Parlant de ceux qui nous prêteront leur concours : « J'exterminerai leur famille jusqu'à la racine 9 y> dit-il. Il déclare aussi qu'il empêchera nos barques de remonter au Yûn-nân et que, si nous ne partons pas sur-le-champ, « il nous fera couper en tout petits morceaux. »

On se rappelle que le général Ong voulait en faire autant.

Il ne nous reste donc aucune illusion à conserver sur les intentions de l'homme le plus puissant de l'An-nam.

Mais, sans souci de toutes ces menaces sanguinaires, le capitaine du Hong-kiang, Georges Vlavianos, s'en va avec quelques hommes, déchirer cette proclamation et, à son approche, les soldats annamites, chargés de la garder, ne trouvent rien de mieux à faire que de prendre la fuite.

Nous ne nous en tenons pas là, et la fameuse proclamation ainsi que le parasol qui la protège sont portés en triomphe par

nos hommes au son du tambour et du clairon dans les principaux quartiers de la ville. Enfin, devant la maison de Ly-ta-lâoyé, nous allumons un grand feu, et nous jetons proclamation et parasol dans les flammes, au milieu des rires du peuple. On sait que le parasol, insigne de l'autorité, est censé représenter l'auteur de la proclamation. Porter la main sur la proclamation et son parasol, c'était porter la main sur le maréchal lui-même.

Une nouvelle proclamation est affichée dans un autre quartier, et dans cette dernière sont cités les noms de ceux qui sont le plus compromis.

Le bruit court qu'on fait venir des soldats de toutes les provinces. Au milieu de la nuit, la panique est si grande dans la ville qu'on déménage de partout, car on craint une attaque de Nguyen pour le matin et l'arrivée de nouvelles troupes. La partie de la ville, située entre notre mouillage et la citadelle, est complètement évacuée.

Le 29, je reçois une nouvelle dépêche

que le gouverneur m'envoie au nom du maréchal Nguyen. Cette dépêche est la répétition des précédentes : mêmes menaces dirigées contre les mêmes personnes. Elle contient en outre des plaintes au sujet de la proclamation et du parasol brûlés, et on qualifie cette irrévérence du ce plus grand sacrilège qu'on puisse imaginer ».

Répondant au gouverneur, je traite sa lettre d'enfantine, puis je fais afficher une proclamation qui reproduit ma réponse. La foule se presse à l'entour, et on en prend des copies.

Le soir même, le chef de la police, le premier secrétaire du gouverneur et le chef de la garde de Nguyen viennent à bord du Lâo-kaï et nous invitent à déjeuner pour le lendemain, de la part du maréchal luimême. Ce n'était ni plus ni moins qu'un piège, dans lequel on eût cherché à nous faire disparaître par le poison ou d'une autre manière, et nous n'eûmes garde d'accepter l'invitation.

Les jours suivants, la panique ne fait que croître dans la ville. Les négociants chinois

la désertent; quelques-uns s'en vont jusqu'au Kouang-si.

Le 1 er juin, le pauvre chef de la police est mis aux fers dans la citadelle pour n'avoir pas déployé assez d'énergie contre nous.

Son successeur, voulant faire du zèle, arrête des matelots d'une des jonques revenant du Yûn-nân chargées de métaux. Ils étaient descendus à terre pour renouveler leurs provisions.

J'apprends, le môme jour, que le nouveau fonctionnaire est dans une petite rue longeant le fleuve, avec une centaine d'hommes, armés de piques, de lances et autres engins pour guetter les matelots de nos jonques qui s'aventurent isolément sur le rivage. Aussitôt, je pars au pas de course avec quelques-uns de mes soldats et mon revolver à la main. Menaçant de tuer le premier qui m'opposera de la résistance, je m'ouvre un passage à travers les Annamites, qui, très effrayés, s'enfuient, abandonnant le chef de la police que nous faisons prisonnier à bord d'un de mes bateaux.

Le 2 juin, on reçoit une dépêche du fou-

taï du Kouang-si, qui blâme très sévèrement la conduite des Annamites.

Malgré toutes ces difficultés quotidiennes, j'étais cependant parvenu à diriger vers le Yûn-nân huit jonques montées par des indigènes du haut fleuve et chargées de sel.

Quatre autres n'avaient pu partir, faute de matelots. Elles étaient accompagnées par le Son-tay. Mais, lorsque celui-ci s'en revint, croyant avoir dépassé la zone d'attaque, les jonques eurent à subir une agression, au cours de laquelle il y eut un homme de tué et plusieurs blessés. Elles furent contraintes de redescendre, n'ayant que des forces insuffisantes.

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