‹ Les origines de la question du Tong-kinChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

I. M. Millot à Saigon. Les instructions de l'amiral Dupré et ses lettres. — II. Entrevue avec le sous-préfet. Atrocités des Annamites. Exclusion de toute autorité annamite de la ville marchande. — III. Lettre très équivoque de l'amiral. Je n'en tiens aucun compte. — IV. Rapport à l'amiral sur les menées des Annamites contre nous. — V. Nouvelles propositions du parti des Le. Nouvelles hostilités de Nguyen et des Annamites. — VI. Le maréchal Nguyen se décide à faire une sortie. Sauve-qui-peut général. —

VII. Arrivée de M. Ducos de la Haille. Retour de Ly-talâo-yé avec le Lào-kaï et le Mang-hâo. Les dépêches du vice-roi de Canton. Duplicité puérile des Annamites. —

VIII. Il faudrait agir. Sommation adressée au sous-préfet. Visite de Ms* Puginier. — IX. Assaut de la sous-préfecture. Le sous-préfet est notre prisonnier. Entrevue avec les mandarins. Position embarrassante de M* r Puginier.

Le 5 juin, le Lâo-kaï et ma grande jonque chinoise, chargée de métaux, quittaient Hanoï pour Hong-kong, emmenant Ly-ta-lâo-yé et son personnel.

J'envoyais en môme temps, sur le Lâo- Kaï, M. Millot, avec mission de se rendre de Hong-kong à Saigon pour exposer l'état politique du Tong-kïn au contre-amiral Dupré, gouverneur de nos possessions françaises de la Cochinchine. Voici en substance ce qu'il devait dire à l'amiral : oc M. Dupuis est maître du Tong-kïn. A l'exception des troupes annamites venues de Hué, toute la population est pour lui et, sur un signe de celui qu'elle considère comme son libérateur, elle chassera les Annamites et mettra à sa tête un descendant de l'ancienne dynastie des Lé, caché dans les montagnes.

Le Tong-kïn pourrait alors être placé sous le protectorat effectif (i) de la France. Il y aurait seulement à organiser une milice tong-kinoise, que l'on pourrait faire ins-

(1) Je dis « effectif », parce que tous ceux qui connaissent la façon dont s'exerce la suzeraineté de la Chine à l'égard de ses vassaux savent que cette suzeraineté est plus nominale que réelle. Elle ne consiste que dans renvoi périodique d'une ambassade chargée de quelques présents pour l'empereur. En réalité, c'est une suzeraineté plutôt fictive, qui ne me paraissait pas devoir exclure le protectorat effectif de la France. — Quoi qu'on ait pu dire ou écrire, même sous mon nom, telle était, je l'affirme, ma pensée en ce moment.

truire et encadrer par des militaires français : 200 hommes y suffiraient. »

M. Millot était également chargé de dire à l'amiral que j'entendais bien réclamer aux Annamites des indemnités pour le préjudice qu'ils avaient apporté à la réalisation de mon entreprise.

A cette communication, l'amiral répondit par les instructions suivantes :

« Recommander à M. Dupuis (Fuser de toute son influence pour arrêter tout mouvement insurrectionnel de la population tong-kinoise.

« Se bien garder d'appeler les troupes chinoises au Tong-kïn.

« Tenir le statu quo pendant trois mois pour permettre à t amiral, décidé à intervenir, de choisir son heure (1). »

L'amiral ajoutait que , quant à l'indemnité que je voulais réclamer à l'An-nam, il se chargeait de la faire payer.

M. Millot fit remarquer à l'amiral qu'un

(1) Voir, aux Annexes, deux lettres de l'amiral Dupré aux vice-rois du Yûn-nân et de Canton. Ces lettres, très habiles, sont une curieuse révélation des intentions de l'amiral.

séjour de trois mois à Ha-noï, dans l'inaction, occasionnerait des dépenses considérables, (les frais s'élevaient à 55.000 francs par mois) et retarderait l'ouverture du Fleuve Rouge, au risque de me faire perdre la faveur du Gouvernement chinois et de compromettre le succès de mes opérations commerciales.

L'amiral ne parut pas très préoccupé de la manière dont se ferait ce règlement ; mais, au sujet de l'argent dont j'avais besoin pour garder le statu quo, il fit faire à M. Millot, en mon nom, un emprunt de 30.000 piastres (1), garanti sur tous mes biens et notamment sur l'indemnité de 250.000 piastres (2) que l'amiral avait promis de faire payer aux Annamites, et sur les i 0.000 piculs d'étain du Yûn-nân.

Lorsque ces nouvelles me parvinrent, elles me causèrent la plus grande perplexité. Il devait y avoir eu de la part de M. Millot ou de la part de l'amiral de graves méprises.

J'avais spontanément décliné les 10.000 hommes de troupes que le maréchal Ma du

(1) Environ 150.000 fr.

(2) Environ 1.250.000 fr.

Yûn-nân m'avait offerts. Ma position devenait des plus critiques. Il fallait agir, tout en maintenant le statu quo, et j'ignorais absolument quels étaient les projets de l'amiral. — D'ailleurs, le problème était fort simple : tout ce qu'il y avait à faire, c'était de rétablir la dynastie des Lô, qui, en pre-

nant possession du nouvel Etat tong-kinois, se plaçait d'elle-même sous le protectorat français.

J'avais ouvert le Fleuve Rouge à l'exploitation des mines chinoises et répondu ainsi aux désirs des hauts mandarins de la Chine ; mais il est certain que je n'aurais pu accomplir ce mandat sans les sympathies que je trouvais autour de moi dans le peuple tongkinois et sans le concours matériel qu'il était décidé à me prêter. Il avait compté sur mon aide pour reconquérir son indépendance, et je regardais comme un devoir de la lui rendre. En le faisant, je ne causais aucun tort au Gouvernement chinois; je satisfaisais aux sentiments patriotiques dont j'étais animé.

En même temps, je marquais ma déférence envers le gouvernement français, qui, tout

en gardant sa neutralité conformément aux déclarations de l'amiral Pothuau, m'avait cependant témoigné une sympathie non équivoque par l'envoi du Bourayne dans les eaux de Haï-phong.

Pendant que M. Millot remplit sa mission auprès du contre-amiral Dupré, de nouveaux événements surviennent au Tongkïn.

Les mandarins continuent] à faire afficher des proclamations qui peuvent se résumer ainsi : défense au peuple d'avoir des relations avec nous, sous peine d'extermination immédiate ou ultérieure.

Nous relâchons le chef de la police ; mais les Annamites n'en gardent pas moins en prison des négociants chinois et des matelots tong-kinois. J'ai toutes les peines du monde à les faire remettre en liberté .

Le 25 juin, dans une entrevue avec le sous-préfet, je lui dis que je ne suis pas venu au Tong-kïn pour nuire au Gouvernement

annamite et aux mandarins, mais seulement pour le bien du peuple; du reste, le peuple le comprend bien ainsi. Puis je lui fais des remontrances pour qu'il les transmette à ses supérieurs : ce Pourquoi donc punit-on les habitants qui ont des relations avec nous ? Il me répond que les mandarins sont maîtres de faire ce qu'ils veulent de leur peuple. Mais, lui dis-je, ce peuple ne vous appartient pas ; c'est lui qui est le maître de ses destinées, et non vous. Voilà soixante et onze ans que vous le tenez dans l'esclavage. Je suis au Tong-kïn depuis un an, et je me crois autant de droits dans ce pays que vous-mêmes, sinon plus. J'ai ajouté qu'ils savaient bien que je n'avais qu'un signe à faire pour que le peuple tong-kinois se levât comme un seul homme et les fît disparaître. A cela, le souspréfet me répond qu'il ne se préoccupe pas de ces choses ; il reçoit des ordres des grands mandarins et il les fait exécuter; puis il a l'audace d'ajouter que nous ferions bien de quitter les maisons que nous habitons à terre ainsi que la pagode, pour nous retirer à bord

de nos navires, où on nous laisserait tran-

quilles. Il n'a aucune mission pour parler ainsi; mais il le fait pour les assistants, afin que cela soit répété aux mandarins de la citadelle. Je lui dis que les mandarins courent le risque de quitter plus tôt la citadelle que je. ne quitterai les maisons que nous habitons; et, sur ces paroles, je pars brusquement (1). »

Il y avait avec le sous-préfet 5 à 6.000 hommes et, moi, je n'étais accompagné que du capitaine Georges et de six de mes gens.

Le 26 juin, une vingtaine de soldats du Kouang-si, commandés par un petit mandarin, arrivent pour se mettre à ma disposition; 500 autres sont près de la frontière et n'attendent qu'un ordre pour venir les rejoindre; mais, notre troupe étant assez nombreuse, je réponds que 100 hommes au plus me suffisent : notre rôle est purement défensif, et non offensif.

Le 30 juin, on vient m'annoncer la disparition de deux hommes de Mang-hâo, qui se trouvaient dans une jonque mouillée au-

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 117. (Challamel, Paris.)

dessus du Hong-kiang. Voici ce qui était arrivé. Ces deux hommes s'étant, malgré ma défense, aventurés à terre pour acheter des légumes, ont été entourés par une nuée d'Annamites sortant des maisons voisines, percés de plusieurs coups de lance et de sabre et traînés au pas de course dans la citadelle où ils moururent.

Afin d'éviter le renouvellement de pareilles atrocités, j'écris le 2 juillet au gouverneur en le prévenant que désormais on tuera comme des chiens tous ceux qui commettront la moindre agression. De plus, on arrêtera toute personne voulant faire acte d'autorité dans la ville marchande, tous ceux qui porteront les insignes de mandarin et le costume de soldat; tous ceux qui seront porteurs d'armes, dont ils ne pourront justifier l'emploi, seront aussi arrêtés et conduits à bord des navires. Dans le cas où cette mesure ne serait pas suffisante pour garantir la sécurité de mes gens, je saurais en trouver de plus énergiques.

Cette dépêche est affichée dans les principaux quartiers de la ville.

Depuis quelques jours nous étions un peu plus tranquilles, lorsque le chef des Cantonnais m'apporte, le 13 juillet, de la part du sous-préfet, une dépêche du contreamiral Dupré. « Elle a été remise ouverte aux Annamites. Le contre-amiral Dupré, m'invite de la part des Annamites, à me retirer du Tong-kïn, puisque, dit-il, j'ai transporté au Yûn-nân les armes destinées au ti-taï et que j'ai reçu des métaux en payement.

« Quelle terrible déception n'éprouvai-je pas en apprenant Tordre inqualifiable, par lequel le gouverneur de la Gochinchine laissait aux Annamites, si je ne me conformais pas à son invitation, la liberté d'employer « tels moyens qu'ils croiraient devoir prendre pour me chasser ». Dans ce cas, je serais seul responsable des conséquences qui pourraient en résulter pour moi et mes gens!...

« Les Annamites se sont adressés à Saï-

gon pour réclamer l'intervention du gouverneur, comme ils s'étaient déjà adressés, mais vainement, au Kouang-si et à Canton.

Cette démarche a trahi évidemment leur faiblesse, et le gouverneur a probablement voulu savoir si, en réalité, ils étaient impuissants à nous chasser.

ce Si nous n'avions pas été en forces au Tong-kïn pour tenir tête aux satellites de Hué, et que ceux-ci n'eussent été retenus par la crainte de s'attirer des complications avec Saigon, cette lettre aurait pu nous faire massacrer.

« Cette curiosité du contre-amiral Dupré, de vouloir connaître jusqu'où peut aller l'impuissance du gouvernement annamite fut tout au moins bien imprudente... Je ne peux me l'expliquer qu'en pensant que le départ de cette lettre a précédé l'arrivée de M. Millot à Saigon.

ce Les Annamites, auxquels la rumeur publique a appris l'existence de cette dépêche, s'en vont partout, commentant son contenu à leur façon, disant que Saigon est avec eux contre nous, qu'ils ont acheté Saigon (ce

sont leurs propres termes). Ils affirment même que des ambassadeurs se disposent à se rendre dans cette ville avec des caisses de barres d'argent dont ils fixent le nombre, puis l'affaire de cent balles de soie et d'autres objets, afin de payer l'intervention de Saigon en leur faveur...

« ... Le peuple est très effrayé des bruits que les Annamites répandent. Si nous ne partons pas tout de suite, disent ces derniers, ils vont nous « couper en tout petits morceaux, maintenant qu'ils ont l'autorisation de Saigon. Il y a longtemps déjà qu'ils l'auraient fait, ajoutent-ils, car ils en avaient les moyens, s'ils n'avaient pas craint de se compromettre avec le Gouvernement de la Cochinchine (I) ».

A la date du 15 juillet, j'écris au gouverneur de la Cochinchine que, les faits ayant été dénaturés par les Annamites, je compte « que M. Millot, arrivé sans doute depuis peu à Saigon, lui aura fait connaître notre situation véritable sur le Fleuve Rouge.

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 125 et suiv. (Challamel, Paris).

«Je lui dis également que le Ministre du Commerce et des Affaires étrangères de l'Annam est bien audacieux de lui avoir adressé des plaintes contre nous, quand c'est nous, au contraire, qui aurions des réclamations à formuler.

« Que la conduite que nous avons tenue au Tong-kïn depuis notre arrivée est exempte de tout blâme et que, si nous mettions sous les yeux du monde entier nos actes de chaque jour en regard de la conduite qu'ont tenue les mandarins envers nous et envers le peuple, il n'y aurait qu'un cri d'indignation et de colère contre de pareils tyrans.

« Que le seul but de mon expédition a toujours été d'ouvrir par le Fleuve Rouge une voie de communication avec le Yûn-nân, pour acheminer sur Saigon les riches produits de cette province. Aujourd'hui cette nouvelle route est ouverte ; mais les mandarins de Hué veulent la fermer de nouveau.

ce Que j'ai passé des contrats avec les mandarins du Yûn-nân pour une somme de six millions. Ces contrats doivent être exé-* cutés à la fin de l'année, et je suis retenu ici

dans le Tong-kïn parce que je ne veux pas user de la force pour passer.

« Que je n'en réserve pas moins tous mes droits contre le Gouvernement annamite ; que je regrette de ne pouvoir donner satisfaction à Tordre que le gouverneur me donne, mais qu'il m'est impossible de quitter le Tongkïn (1). »

Notre situation était devenue telle, que je crus devoir écrire, à la même date du 15 juillet, une seconde lettre au contre-amiral Dupré. Voici ce que je lui disais, après lui avoir relaté les événements survenus à notre convoi de sel.

« Après cette affaire, le maréchal Nguyen crut le moment venu pour mettre ses projets à exécution. Un appel fut adressé au peuple de Ha-noï, aux Chinois comme aux Tong-kinois des environs, pour se joindre aux soldats, afin d'en finir avec nous. Nous

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 127 et suiv. (Challamel, Paris).

resserrions nos rangs sans crainte ni faiblesse, mais aussi sans provocation ni fanfaronnade. Des nuées de soldats, déguisés en coolies, inondaient les rues de la ville pour nous surprendre isolément. Je recommandai à mes hommes de ne sortir qu'en nombre et bien armés, et seulement pour les besoins les plus urgents. Le premier jour, les Annamites me prenaient deux pauvres matelots du Yûn-nân et les mettaient à mort après leur avoir fait subir les plus grandes tortures. Ils emprisonnaient et torturaient les Tong-kinois qui avaient eu quelques rapports avec nous.

« Cela ne dura pas longtemps parce que ceux qui se croyaient compromis venaient dans notre quartier, sous notre protection.

Tous les moyens furent employés. On tenta d'incendier nos bateaux, de nous prendre par la famine... etc., etc. Tous les jours, les Annamites devaient nous attaquer, mais ils ne venaient pas souvent... Nos têtes étaient mises à prix : quatre barres d'argent (1)

(1) La barre d'argent valait 80 francs.

pour un Chinois et dix pour un Européen.

On a même élevé le prix à cent barres d'argent ou mille taëls pour la mienne. Mais les habitants de Ha-noï ont préféré recevoir les coups de bâton du maréchal que son or empoisonné.

a Les Tong-kinois voudraient voir les Européens chez eux, et, comme les premiers arrivés sont Français, ils font des vœux pour que les Français viennent. Voilà d'où vient la grande animosité des mandarins contre mon expédition ; et, malgré toutes les tortures qu'ils infligent à ceux qui entretiennent des relations avec nous, on nous a toujours procuré des vivres, de jour, sinon de nuit.

a Le 3 juillet, le maréchal Nguyen, voyant qu'il ne pouvait rien faire contre nous et que le peuple se moquait de lui, me fit dire qu'il ne ferait plus prendre mes hommes et me priait de mon côté de ne plus faire descendre mes hommes armés. Depuis ce jour, nous sommes tranquilles.

« Les seize barques, qui sont ici à attendre avec leur chargement, devaient prendre

au Yûn-nân 2,500 à 3,000 piculs (i) de c uivre et d'étain, représentant sur la place de Hong-kong une valeur de 60 à 80,000 dollars (2). Ces barques seraient de retour aujourd'hui.

« Il est arrivé, il y a quelques jours, des dépêches de Hué ainsi qu'une lettre de M gr Gauthier, écrite de la part du roi, pour moi. Il semble que les Annamites veuillent faire un arrangement. Je demande 200,000 taëls (3) d'indemnité.

ce J'ai l'honneur... etc.

« Signé : J. Dupuis (4). »

Cinq jours après l'arrivée de la dépêche de Saigon, un envoyé de Nguyen vient me demander ce que je ferais si on me laissait libre de remonter au Yûn-nân avec mes

(1) C'est-à-dire environ 150 à 180.000 kilogrammes. . (2) Soit 3 à 400.000 francs.

(3) 1.600.000 francs.

(4) Mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 128. (Challamel, Paris.)

jonques chargées de sel. Je lui réponds que je ne veux rien entreprendre avant d'avoir des nouvelles de Cochinchine. « Mais, en attendant, l'indemnité que je compte réclamer au gouvernement de l'An-nam pour le préjudice qu'il cause à nos opérations commerciales, grossit tous les jours. Plus les mandarins me susciteront d'entraves, plus la somme à payer sera forte. Elle s'élève déjà actuellement à 1.600.000 francs. »

Un peu inquiet de mon assurance, Nguyen m'envoie le lendemain le même émissaire pour me dire de sa part que, si l'on a tiré sur mes jonques, ce n'est pas pour les empêcher de passer, mais uniquement parce qu'elles n'avaient point acquitté le droit de douane. Nous avons donc eu tort de passer, et on ne nous doit aucune indemnité.

Le 2 août, survient une visite d'un autre genre. Un chef du parti des Le va trouver le capitaine Georges et lui dit qu'il tient à notre disposition 3.000 hommes et 30 jonques à la Cat-ba, sans compter les hommes qui sont cachés dans la montagne du côté de Thaï-nguyen. Bref, pourvu que nous nous

entendions avec lui, il nous assurera le concours de toutes ses forces. Je lui réponds que le moment d'agir n'est pas encore venu.

Ces ouvertures ne sont pas du reste les premières de ce genre que je reçoive. Le dernier roi a trois neveux qui se sont réfugiés dans les montagnes, et j'ai déjà eu des rapports avec l'aîné de ces princes, un homme d'environ quarante-cinq ans.

Il existe aussi dans les montagnes des tribus indépendantes qui luttent contre les Annamites en faveur de la dynastie tongkinoise. Elles comptent également sur mon aide et, au premier signal, elles se mettront à ma disposition et marcheront sur Ha-noï.

J'ai beaucoup de peine à les retenir.

Quelques semaines auparavant, le maréchal Nguyen était parti en tournée d'inspection dans les provinces maritimes et, le 17 août, M gr , Puginier m'avertit que le but de ce voyage était de permettre à ce haut personnage de prendre les mesures les plus énergiques pour nous empêcher de remonter le fleuve. « Le maréchal, me dit-il, est allé visiter lui-môme les barrages que l'on établit

sur le Cua-loc et a donné des ordres pour que Ton en construisît de nouveaux sur plusieurs points par où il suppose que vos navires tenteront de passer afin de remonter à Ha-noï.

« Depuis quelques jours, ajoute-t-il, je vois circuler devant ma résidence de grandes barques, chargées de blocs de granit destinés à la construction des barrages. Certainement, on prépare quelque coup de force contre vous, et le calme dont vous jouissez est Tindice de quelque grande tempête (1). »

En effet, les tracasseries ne tardent pas à recommencer de plus belle, coïncidant avec le retour de Nguyen. Dès le lendemain de son arrivée, le 27 août, les autorités répandent le bruit que les Français veulent prendre le Tong-kïn par les armes. « A Saigon, on fait payer 40 ligatures à chaque Annamite et on fera la même chose au Tong-kïn, si la France devient maîtresse de ce pays. Le peuple alors regrettera ses mandarins et verra qu'il a eu tort de ne pas les défendre. »

(1) Mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 133, (Challamel, Paris.)

Le 29 août, on met en prison deux des huit porteurs, qui, quelques jours auparavant m'avaient conduit au canal de Song-ki avec le capitaine Georges. Les autres ont réussi à se sauver.

Le lendemain, deux de mes hommes sont victimes d'un guet-apens. Un peu au-dessus de notre mouillage, 100 à 150 soldats, déguisés en coolies et ayant des armes cachées sous leurs vêtements, étaient occupés à décharger des jonques pleines de riz qui appartenaient au Gouvernement annamite. Sans méfiance, trois soldats du Yûn-nân s'aventurent dans ces parages pour acheter du bois ; mais brusquement, ils sont enveloppés par les prétendus coolies qui les criblent de coups et les entraînent vers la citadelle. Un certain nombre de mes gens volent à leur secours, les délivrent et s'emparent de dix fuyards, dont huit sont blessés. Quelques jours après, nous les échangeons contre les deux porteurs.

Depuis déjà longtemps, on m'avait prévenu que les mandarins réquisitionnaient tout le coton et l'huile qu'ils pouvaient trouver dans

le haut du fleuve, afin de confectionner des radeaux incendiaires, destinés à brûler nos navires.

Le i er septembre, on m'assure qu'une grande quantité de ces radeaux sont prêts et que les mandarins les tiennent entre Sontay et la Rivière Noire. Ils sont formés simplement de cadres de bambous réunis par des treillages sur lesquels reposent des jarres pleines de coton imbibé d'huile. On construit, en outre, plusieurs milliers de petits sampans, également tressés en bambous et enduits à l'intérieur d'un ciment particulier pour qu'ils puissent porter une certaine quantité d'huile de coton et de paille et être lancés tout en feu sur nos navires.

D'après une lettre de Canton, dont me fait part le chef des Cantonnais, mes bateaux envoyés à Hong-kong ne tarderont pas à revenir. Aussi, le 2 septembre, j'envoie ma chaloupe par le Song-ki jusqu'à l'embouchure du Thaï-bïnh. Le Lâo-kaï et la jonque devant remonter par là, je dois veiller à ce qu'on n'y établisse pas de barrages,

car c'est la seule voie de communication qui nous reste avec la mer.

Dans les premiers jours de septembre, et malgré mes refus, des troupes arrivent du Kouang-si par escouades de 30 à 40 hommes. Cependant, notre nombre commence à inquiéter sérieusement les Annamites, et le maréchal Nguyen veut tenter un grand coup.

Le il septembre, au matin, il opère une sortie, avec ses meilleurs soldats et les hauts mandarins auxquels il prétend montrer son habileté. Il se dirige sur les rives du fleuve vers un promontoire, à peu de distance d'une digue servant à protéger la ville contre les inondations et dont les glacis sont couverts de bambous et de grands arbres.

Du Hong-kiang, on aperçoit tout à coup les pavillons et les parasols. Le capitaine Georges crie de son bord aux hommes de Han-kéou qui sont sur les jonques et, par conséquent, plus près de terre, d'aller voir ce qui se passe. Quatorze soldats partent

aussitôt. A 800 mètres plus loin, comme les arbres leur masquent la vue, ils montent sur la digue pour examiner le versant opposé.

Ils se trouvent alors en présence d'un grand nombre de soldats annamites, cachés dans les bambous. Ils se disposent à revenir sur leurs pas pour chercher du renfort, lorsqu'ils voient leur retraite coupée par plus de 300 hommes et des masses, plus considérables encore, arrivant sur eux de toutes parts.

Leur sang-froid ne se dément pas un instant, sachant d'ailleurs à quoi s'en tenir, sur le courage de leurs adversaires.

Aux premières décharges de la petite troupe, tous les soldats annamites prennent la fuite. Ceux qui sont cachés dans les pagodes, à une certaine distance du théâtre de l'action, entendant la fusillade sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passe, à cause des arbres et des bambous qui interceptent la vue, croient que toute notre expédition est sur pied et, au lieu de marcher au feu, se sauvent à toutes jambes dans la direction de la porte du Nord pour se mettre à l'abri. De leur côté, les mandarins et lui-

même le maréchal en font autant. Bref, c'est un sauve-qui-peut général.

Au moment où la reconnaissance partait pour éclairer l'ennemi, on donnait des instructions à bord pour être prêts à tout événement. A la première détonation, tous les hommes sont partis au pas de course sous la conduite de leurs officiers, et sont arrivés sur le théâtre de la lutte pour commencer la poursuite (i).

Nous venons d'affronter 4 à 5.000 hommes, choisis parmi les meilleurs soldats du maréchal, mais il est vrai que 3 ou 400 seulement se sont trouvés engagés avec les hommes de Han-kéou.

Les Annamites laissent sur place des morts et des blessés, et, de notre côté, deux hommes sont atteints mais non grièvement.

Le 16 septembre, la chaloupe le Son-tay f que j'avais envoyée au Thaï-binh à la ren-

(1) Journal de Voyage et d'Expédition, p. 142 et suiv. (Challamel, Paris.)

contre du Lâo-kaï, revient à Ha-noï ayant à son bord M. Ducos de la H aille. Celui-ci vient, en remplacement de M. Millot retenu à Chang-hai par ses affaires. Le Lâo-kai et la jonque chinoise sont restés en arrière, et il y a en outre un nouveau bateau à vapeur de rivière à roues, le Mang-hâo.

Ly-ta-lào-yé, qui était parti avec son personnel, en môme temps que M. Millot, revient avec ces navires. A bord de ceux-ci avaient également pris place, à Hong-kong, quatre jeunes missionnaires français, dont l'un est aujourd'hui M gr Gendreau, le successeur de M gr Puginier à Tévéché du Tong-kïn.

Le lendemain matin, nous repartons avec le Son-tay pour aller au devant des bateaux et remorquer la grande jonque lourdement chargée.

Le 19, au moment où nous entrons dans Ha-noï, nous sommes salués par tous mes navires et par les hommes du maréchal Ma, que le capitaine Georges a fait mettre en grande tenue, leurs étendards déployés. Ils sont rangés dans la rue qui porte aujourd'hui mon nom.

Ly-ta-lâo-yé est porteur de dépêches du vice-roi de Canton, que celui-ci lui a fait parvenir par l'intermédiaire du consul de France, M. le comte deChappedelaine. C'est là un grand événement, car jusqu'ici les mandarins se sont prévalus de l'absence de ces dépêches pour entraver nos relations avec le Yûn-nân. Mais il est une chose dont ils ne se vantent pas, c'est que la cour de Hué et le maréchal Nguyen ont déjà reçu les lettres destinées à m'accréditer.

Après avoir reproduit toute la correspondance échangée sur cette affaire avec les autorités du Yûn-nân et du Kouang-si, selon l'usage chinois, la dépêche du vice-roi de Canton s'adresse ainsi aux Annamites :

« En réponse à votre requête, j'ai à vous faire savoir que le 16 de la 6 e lune (10 juillet 1873) du règne de Tong-tze, j'ai reçu une dépêche du vice-roi du Yûn-nân. Il m'informe que M. Dupuis (Téou) est bien chargé par Mâ-yû-long, ti-taï du Yûn-nân, d'acheter du matériel de guerre et des navires étrangers destinés à effectuer des transports à travers le Tong-kïn, pour les besoins de

la province du Yûn-nân, où M. Dupuis est impatiemment attendu. J'ai d'ailleurs été informé officiellement par M. Dupuis de sa mission, et je vous invite à donner des ordres pour qu'il ne soit plus entravé à l'avenir.

« Je viens d'écrire aux mandarins du

Yûn-nân, au vice-roi, au fou-taï et au ti-taï ainsi qu'au fou-taï du Kouang-si, que M. Dupuis n'éprouvera plus de difficultés de la part de vos mandarins, lorsque vous connaîtrez officiellement sa mission. J'adresse également une dépêche à M. Dupuis pour l'instruire de cette affaire.

« J'informerai aussi les autorités du Yûnnân de vos réclamations, concernant les diverses marchandises dont vous me parlez. Ces autorités vous écriront à ce sujet, afind'.éviter de nouvelles protestations, sans objet de votre part. »

Si l'on se rappelle que le vice-roi de Canton est l'intermédiaire officiel entre la cour de Pékin et la cour de Hué et que la Chine est suzeraine de l'An-nam, on s'expliquera le ton d'autorité avec lequel parle le vice-roi de Canton.

Les Annamites s'étaient plaints auprès de celui-ci de ce que je voulais importer du sel au Yûn-nân, quand les dépêches du ti-taï n'en faisaient point mention. C'est principalement ce détail que je relève et que j'ai traduit par ces mots : ce sans objet de votre part ».

Les termes chinois ont beaucoup plus de force et donnent à entendre aux Annamites que leur réclamation est le comble de la puérilité.

Le 22 septembre, nous invitons les mandarins à se rendre au kouéi-kouang pour prendre connaissance des dépêches qui me sont adressées. Après cela ils ne pourront plus faire les ignorants. Bien entendu, simulant la surprise, ils disent qu'ils n'ont jamais rien reçu du vice-roi de Canton.

Mais, en dépit des ordres de celui-ci, les hostilités continuent. Un jeune Tongkinois, entré au service d'un officier duHong-kiang, étant allé voir sa famille, est pris par le souspréfet et reçoit cent coups de bâton.

Le même jour, un grand nombre de coolies, qui travaillent au déchargement de nos ba-

te aux, ont disparu, à là suite des menaces de la police annamite.

Il est certain qu'à cette heure il nous aurait fallu agir avec énergie contre les mandarins; mais la recommandation du contreamiral Dupré à M. Millot, « d'éviter tout conflit afin de lui permettre d'intervenir à son heure, » m'engageait à prendre beaucoup de ménagements pour ne pas m' exposer à être obligé d'en finir avec les Annamites.

Cependant, le 29 septembre, je somme le sous-préfet d'autoriser le peuple à travailler pour nous, ce Si cet ordre n'est pas suivi dans les vingt-quatre heures, lui dis-je, je saurai bien trouver des moyens de le faire exécuter. »

Les autorités comptent que M 81 Puginier les aidera à sortir de cette position, et ils prient l'évêque de venir à Ha-noï.

Celui-ci, ne sachant ce que signifie cette invitation, ne veut rien faire sans me consulter et m'écrit une lettre à laquelle je ré-

ponds aussitôt. Je reproduis ici ces deux missives.

Voici d'abord celle de M** Puginier :

« Monsieur Dupuis,

ce J'ai été invité par les mandarins à monter à la ville ; il ne m'a pas été possible de refuser sans augmenter les soupçons que l'on a contre nos missions; mais je crains bien que les mandarins n'aient l'intention de me faire jouer un rôle qui ne me convient pas et que je ne pourrai probablement pas accepter. Je pense que c'est au sujet de vos affaires. Je suis parti hier matin accompagné de M. Dumoulin. Je n'ai pas voulu me presser d'entrer à la ville ; c'est pourquoi je passe cette nuit dans une chrétienté, distante de Ha-noï d'une lieue seulement.

«c J'ai ouï dire qu'aujourd'hui même vous

avez prié les mandarins de vous trouver

des hommes pour demain, et, au besoin,

vous les en avez sommés. Je serais bien

aise de connaître, avant de monter à la ville,

votre position vis-à-vis des mandarins, afin

que, s'il en était besoin, je puisse retarder

ma montée jusqu'à demain au soir où aprèsdemain pour voir comment se dessineront les affaires au sujet de vos barques. Je vous serai bien reconnaissant, si vous voulez avoir la bonté de m'écrire quelques mots à ce sujet par le porteur de ma lettre qui me rapportera votre réponse.

ce Je vous prie de me croire toujours votre très humble et tout dévoué serviteur.

ce Signé : P. Puginier,

év. vie. ap.

Je répondis à M** Puginier :

ce Monseigneur,

ce Vous avez été parfaitement renseigné.

Hier à midi, je suis allé chez le sous-préfet et lui ai signifié d'avoir à exécuter, dans les vingt-quatre heures les ordres du vice-roi de Canton, c'est-à-dire de nous laisser remonter au Yûn-nân et de nous faciliter la mise à exécution de ce projet.

« Nous avons demandé de plus la mise en liberté de gens appartenant au personnel de

T expédition ou nous ayant prêté leur concours.

« Si, à l'expiration du délai que j'ai fixé, la satisfaction que j'ai réclamée n'est pas accordée, j'emploierai les moyens d'action dont je dispose, et aucune considération ne pourra m' arrêter.

« Voyez, Monseigneur, s'il est prudent de vous livrer aux mains des mandarins qui pourraient peut-être vous garder en otage.

ce J'ai l'honneur, etc.,

« Signe : J. Dupuis. »

Les vingt-quatre heures de délai accordées s'étant écoulées sans que nous ayons reçu aucune réponse des mandarins, nous nous présentons le 1 er octobre au point du jour à la porte principale de la sous-préfecture que nous menaçons d'enfoncer. Un tumulte épouvantable se produit à l'intérieur, et les hommes préposés à la garde

de cette porte se précipitent vers une seconde issue et l'ouvrent pour s'enfuir.

Le capitaine Georges pénètre par là avec ses hommes et nous ouvre l'entrée principale. Plus de mille soldats, réunis dans la sous -préfecture en prévision d'une attaque, sont surpris dans leur sommeil, et, sans songer à défendre leur maître, s'enfuient à toutes jambes.

Nous nous introduisons dans l'intérieur, et la première personne qui se présente à nous est le pauvre sous-préfet, en costume de nuit, qui vient pour voir ce que signifie ce vacarme. En même temps sa femme et ses enfants nous supplient d'avoir pitié d'eux, et nous les rassurons en leur promettant que personne ne mettra le pied dans leur logement privé.

Quant à notre prisonnier, nous lui faisons apporter ses vêtements, afin qu'il puisse nous suivre décemment, et nous le conduisons même dans son filet à bord du Lâokaï. Comme nous le traitons avec égards, il ne paraît pas trop affecté de son sort. Il ne craint qu'une chose, c'est d'être empoi-

sonné; aussi, ne mange-t-il que les aliments qui lui sont apportés par sa famille.

Nous avions l'intention, avant de quitter la sous-préfecture, de la rendre inhabitable pour un autre fonctionnaire; mais nous avions cru la chose plus facile à accomplir qu'elle ne Tétait , et nous n'avons démoli qu'une faible partie de la salle du prétoire et des réceptions. Quelques soldats, chargés de faire respecter la case de leur maître, nous ont même aidé dans cette œuvre de destruction.

Le soir même, M gr Puginier arrive à bord du Lâo-kaï et me demande une entrevue de la part des mandarins.

Cette entrevue eut lieu le lendemain et n'eut aucun résultat. L'évêque, auquel j'avais communiqué la dépêche du vice-roi de Canton, servait d'interprète.

Une seconde entrevue eut lieu le 4 octobre. Il était convenu avec M** Puginier qu'il prendrait très fortement le parti des mandarins et que je n'accéderais à ses prières qu'avec beaucoup de difficulté afin

de donner quelque importance à son inter-

vention vis-à-vis des autorités annamites.

Bref, comme l'évêque a peur pour ses chrétiens et que, pour me conformer aux intentions du contre-amiral Dupré, je veux éviter tout conflit, je fais quelques concessions. Il est décidé que je pourrai employer les matelots nécessaires pour conduire au Yûn-nân le convoi de 2,000 piculs de sel, arrêté au commencement de juin. Je n'en rends pas moins le gouvernement annamite responsable du préjudice qu'il m'a causé par l'arrêt de mes jonques, préjudice que j'estime à plus de 100,000 fr. Les autorités, de leur côté, prennent l'engagement solennel de ne plus rien tenter contre les gens qui entreront à notre service.

Le 5 octobre, quelques heures avant le départ de M gr Puginier, Nguyen , toujours par l'entremise de l'évéque, m'exprime le désir de m'offrir quelques cadeaux et me demande une entrevue. Craignant un piège, je refuse d'accorder cette entrevue ; mais je fais répondre au maréchal que, s'il veut me faire l'honneur de visiter mes navires, il sera le bienvenu.

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