CONCLUSIONS
Ici se termine ce volume. Nous espérons que nos lecteurs auront pu suivre sans trop de fatigue le récit des aventures extraordinaires dont nous nous sommes trouvé presque involontairement le héros principal.
Il a fallu d'abord que les circonstances m'amenassent à faire à Chang-haï la connaissance de M. Eug. Simon, qui devait m'entraîner au cœur de la Chine. Il a fallu ensuite la rencontre de la mission Sarel et Blakiston, cherchant à ouvrir une communication entre la Chine et l'Inde. Il a fallu enfin les différentes insurrections de Chine et l'impuissance du gouvernement de Pékin à les réprimer pour m'amener à lui fournir des armes et à gagner sa confiance.
C'est ainsi que je me trouvai en relations d'amitié aussi bien que d'affaires avec les plus grands personnages de Chine et surtout avec les autorités du Yûn-nân. Dans nos conversations fréquentes, il fut question de la voie du Fleuve Rouge, que je considérais comme la voie la plus courte pour atteindre la mer au travers d'un pays vassal de la Chine. Désormais, l'étude de cette voie et son ouverture à la libre navigation et au libre commerce devinrent pour moi une idée fixe, que je poursuivis avec ténacité. On a vu que les autorités du Yûn-nân considéraient cette entreprise comme difficile à réaliser. Ils ne croyaient point que personne pût réussir là où ils se sentaient impuissants.
Nos lecteurs ont pu voir comment le succès a couronné nos efforts persévérants. Ils ont pu aussi se rendre compte de la difficulté de ma situation, une fois les événements accomplis. Ils auront apprécié certainement comme il convient la préoccupation constante qui hantait mon esprit, non d'appeler les Chinois au Tong-kïn, non
plus que d'y attirer les Anglais de Hongkong qui ne se seraient pas fait prier un seul instant, mais d'y installer la France pacifiquement.
J'étais le seul maître incontesté de ce pays ; je pouvais y installer la dynastie nationale des Le, que je faisais placer sous le protectorat français, et, avec 200 instructeurs, il était facile d'y organiser les milices suffisantes pour maintenir l'ordre.
On eût en outre demandé en France le personnel technique nécessaire pour l'organisation des douanes, des divers services administratifs, de la marine, etc., etc. Il eût été payé sur les ressources locales, sans qu'il en coûtât un centime au budget de la métropole.
En agissant au moment voulu, avec l'amitié de la Chine, tout pouvait se résoudre simplement, sans complications, sans obstacles, dans un délai assez court. Pourquoi a-t-il fallu que les fautes politiques commises par" le Gouvernement de la Cochinchine puis plus tard par la métropole soient venues bouleverser du tout au tout une
situation si facile et si simple ? Les tergiversations, le manque de franchise et d'honnêteté, les imprudences, ont engendré toute une série de complications, dont nous suivrons le développement dans un second volume sur Y Intervention Française.
Qu'on le sache bien, Jean Dupuis n'a jamais été animé que d'une idée, une idée patriotique, dont on ne lui a guère sugré, celle de faire profiter son pays des avantages de la grande situation qu'il avait conquise au milieu des Chinois. Au lieu de cela, on lui a jeté la pierre. L'administration lui a fait une guerre acharnée pour ne point être obligée de reconnaître les grosses erreurs qu'elle avait commises. On a voulu le rendre responsable des embarras que le Gouvernement a rencontrés au Tong-kïn, des centaines de millions qu'on y a enfouis bien inutilement, des dizaines de milliers d'existences humaines que l'occupation de notre belle colonie a coûté à la France !
Si on m'eût écouté, tout cela eût été évité, et la France aurait pris possession du Tong-kïn sans coup férir pourvu qu'elle
apportât de la suite, de la résolution et de l'honnêteté dans ses rapports avec l'An-nam et la Chine. A l'origine, j'étais une force dont on eût pu se servir et qui aurait aplani bien des difficultés; mais, au lieu de recourir à mes conseils et à mon initiative, on s'est toujours obstiné à me mettre systématiquement de côté, et ce fut là l'origine de toutes les complications avec lesquelles on s'est trouvé aux prises et qui, hélas ! ont coûté si cher.
Mais, en France, l'administration n'aime point les choses qui peuvent se faire simplement. On ne sait pas non plus agir à temps, et enfin, comme on veut tout diriger, tout gouverner de Paris, la métropole, absolument étrangère aux questions dans lesquelles elle veut intervenir, commet faute sur faute; ses agents extérieurs, souvent mal préparés mais, en outre, connaissant son inexpérience et son manque de suite, n'osent pas s'engager ni prendre une initiative. Ils hésitent, ils tergiversent; ils laissent ainsi aux peuples concurrents le temps de se reconnaître, de mesurer notre faiblesse et de nous tenir en échec.
Nos lecteurs retrouveront dans le nouveau volume que nous publierons l'histoire de tous les agissements français au Tongkïn; ils pourront y suivre les diverses phases par lesquelles a passé notre occupation et voir le départ des diverses responsabilités encourues dans la conduite de la colonie.
J. Dupuis.