CHAPITRE XI
I. En route pour le Yûn-nân. Beaucoup de fumée sans feu. Destruction des radeaux incendiaires. Établissement d'un camp fortifié à Seau-tun. Retour à Ha-noï. — IL Saigon intervient. Déclarations de Francis Garnier. Son arrivée. Le salut à la France.
Le 8 octobre, nous quittons Ha-noï pour le Yûn-nân avec douze jonques chargées de sel, et trois autres, ayant à bord les hommes nécessaires pour protéger le convoi ; ces trois jonques sont remorquées par le Mang-hâo.
C'est en vain que les Annamites ont construit deux forts au-dessus de Hung-hoa pour nous empêcher de passer. Sans m'inquiéter ni des gardiens de ces forts ni des pavillons, ni des radeaux incendiaires qui sont échoués le long des rives, j'interpelle le chef : « Si
vous essayez d'entraver notre route, je vous mitraille tous jusqu'au dernier. Laissez-pous passer, et nous serons les meilleurs amis du monde. » Puis je les somme de baisser immédiatement tous ces pavillons qui flottent sur les murs. Ils s'empressent d'obéir.
Un grand nombre de soldats, que la peur tenait cachés derrière les parapets, se rassurent peu à peu et finissent par montrer la tête. Pour leur donner une idée de la puissance de nos armes, je fais tirer un coup de canon sur un banc de sable, où l'obus éclate en produisant le bruit du tonnerre.
Ces malheureux savent bien que je ne leur veux aucun mal; mais, s'ils tiennent à garder leur tête, ils sont obligés, par ordre des mandarins, de prendre une allure hostile.
Parmi eux se trouvent des Tong-kinois, toujours disposés à se mettre de notre côté.
Un peu au-dessus de ces forts, nous trouvons tout le long des rives, à droite et à gauche, des retranchements d'où Ton devait tirer sur nous. Plus loin, on avait préparé des barrières en bambou, destinées à être placées en travers du fleuve. Il y avait en-
core là plus de mille petits radeaux incendiaires. Je mets le feu à tous ceux qui sont à terre et j'en détruis autant que possible.
Les hommes qui sont à côté ne nous opposent aucune résistance. Même le peuple, attiré en foule pour voir « un bateau qui marchait tout seul », s'amusait et riait de voir flamber ce qu'on lui avait fait construire au * moyen de la corvée. C'était pour lui autant de feux de joie.
Nous continuons notre route jusqu'à Kïntchi-hien. Les travaux de fortification et les engins destructeurs sont considérables dans tous les environs. Pour les préparer, on avait employé 50,000 paysans pendant deux mois. Comme, d'un petit fort, on nous tire quelques coups de fusil, je faife descendre à terre une cinquantaine de soldats du Kouang-si pendant que le Mang-hâo monte se placer en face ; mais tous les défenseurs annamites, au nombre de 200 environ, se sauvent dès qu'ils aperçoivent mes hommes.
A Kouen-ce, nous renouvelons nos provisions, que les Pavillons Noirs nous font payer fort cher. Je parle très durement à
ces bandits : « Le jour où vous tenterez quelque chose contre moi , leur dis- je , je vous exterminerai tous, depuis Lào-kaï jusqu'à Ha-noï. »
En amont de Kouen-ce, au camp de Seautun, la navigation devient impossible pour le Mang-hâo.
Depuis longtemps, j'avais choisi ce lieu pour y établir un port, car, en touter saison, des bateaux tels que le Mang-hâo peuvent remonter jusque-là. De plus, une petite anse, autour de laquelle trois mamelons forment une défense naturelle, fait de cet endroit un abri pour les barques. Désormais, celles qui descendront du Yûn-nân trouveront là un refuge, en attendant que des bateaux à vapeur viennent? les remorquer.
Nous commençons immédiatement les travaux les plus pressés pour l'établissement de ce petit camp et, afin d'assurer sa défense j'y installe 106 hommes du Kouang-si avec 3 Européens.
Tandis que, le 23 octobre, les jonques partent pour le Yûn-nân portant trois autres Européens, et trente hommes de l'escorte du
maréchal Ma, je descends avec le Mang-hâo sur Ha-noï, où nous parvenons le 27 octobre.
En arrivant, j'apprends que des navires de guerre sont dans le Cua-cam. C'est enfin Saïgon qui arrive !
Dès le lendemain, nous nous préparons à recevoir l'expédition envoyée par le Gouverneur de la Gochinchine et, le soir, je reçois de M. Garnier la lettre suivante :
ce Mission des Dominicains .
« 26 octobre 1873.
« Mon cher Monsieur Dupuis,
« Je suis arrivé, vous le savez déjà peutêtre, parle d' Estrées, avec la mission offi cielle de faire une enquête sur vos réclamations contre le Gouvernement annamite et sur les plaintes de celui-ci à votre endroit. Ma mission ne se borne pas là. L'amirkl désire mettre un terme à la situation équivoque du
commerce étranger au Tong-kïn, et contribuer, autant qu'il est en lui, à la pacification de cette contrée. Je compte beaucoup sur votre expérience du pays pour m'éclairer sur la meilleure solution de ce difficile problème.
« Il est bon cependant — et vous comprendrez aisément pourquoi — que nos relations n'aient, au début, qu'un caractère officiel. A un certain point de vue, je suis un juge qui ne doit se laisser prévenir par aucune des deux parties. Mais je puis au moins vous prémunir contre les bruits exagérés que les Annamites ne manqueront pas de faire courir sur les motifs de ma venue, et vous affirmer, de la façon la plus positive, que l'amiral n'entend abandonner aucun des intérêts commerciaux engagés. Il vous a, d'ailleurs, donné des preuves non équivoques de la vive sympathie qu'il porte à votre entreprise.
« Je serai sous très peu de jours à Ha-noï, où nous pourrons causer ensemble de la situation politique du pays et de ses difficultés momentanées. J'ai tenu à vous faire parvenir ces lignes par une voie autre que la voie an-
namite. Elles vous seront envoyées par les soins de la mission espagnole de Haï- Dzuong.
« Agréez, etc..
« Signé : Francis Garnier. »
Le 3 novembre, à il heures du matin, je pars avec le Mang-hâo pour aller au-devant de M. Garnier. Nous nous rencontrons à 6 heures et demie à quatre ou cinq milles du Thaï-binh, dans le canal Song-ki, où nous mouillons.
Le 5, à deux heures, nous arrivons ensemble devant Ha-noï. M. Garnier a fait placer une petite pièce de canon sur son canot à vapeur afin de pouvoir saluer la rade. Il fait un salut d'un seul coup de canon. Mes deux canonnières, ainsi que la jonque, saluent chacune le représentant de la France de neuf coups de canon. Le petit canon de M. Garnier rend le salut.
Tous les soldats du Yûn-nân sont sur le rivage, en grande tenue, et les étendards
du ti-taï déployés. Au moment où M. Garnier descend à terre à la tête de ses officiers, les soldats du Yûn-nân forment la haie et lui présentent les armes (1).
(1) Journal de Voyage et d'Expédition, page 166. (Challamel, Paris).