‹ Les origines de la question du Tong-kinChapitre 20 sur 24 · A SON EXCELLENCE LE VICE-ROI DES DEUX KOUANG, ETC., ETC · texte numérisé non relu

A SON EXCELLENCE LE VICE-ROI DES DEUX KOUANG, ETC., ETC

C'est avec une vive satisfaction et une profonde reconnaissance que j'ai appris les dispositions amicales de Votre Excellence pour un sujet français, le sieur Dupuis, qui est au service du gouvernement du Yûn-nân. Mon devoir est de remercier Votre Excellence pour la généreuse protection qu'elle lui a accordée et en même temps pour l'aide que les soldats du Kouang-si ont donné à un pays ami et voisin, l'Annam, pour la répression des rebelles. Les intérêts de la France sont, en effet, intimement liés à ceux de l'Annam, et qui tend la main à l'un mérite la reconnaissance de l'autre.

J'ai accueilli aussi avec une grande joie qu'un Français avait trouvé une route avantageuse pour pénétrer dans le Yûn-nân et avait créé ainsi de nouvelles relations d'amitié et de commerce entre

la France et l'Empire du Ciel; mais il n'est pas juste que je laisse à Votre Excellence tout le fardeau de la protection des intérêts du commerce dans une région, le Tong-kïn, aussi voisine de Saigon. L'amitié se prouve par des services réciproques, et à une main tendue une autre main doit répondre. J'ai donc résolu de m'entendre avec la cour de Hué pour ramener la paix dans ses provinces et pour rétablir sur un pied satisfaisant les relations commerciales entre le Tong-kïn et le Yûnnân. Dans ces conditions, comment la présence des soldats chinois dans l'Annam continuerait-elle à être nécessaire? Les routes sont longues et difficiles, le pays malsain, les dépenses pour entretenir les troupes considérables. Je lui offre donc de retirer ses troupes ainsi que celles qui pourraient encore venir du Yûn-nân, de leur épargner ainsi un exil pénible, un voyage fatigant et dangereux.

Je me fais fort, d'accord avec le gouvernement annamite, de protéger d'une façon efficace le commerce, les intérêts chinois, qui sont aussi les intérêts français.

De la sorte, il n'y aura pas de confusion possible, et une amitié sincère continuera à régner • entre les deux royaumes.

Je recevrai avec reconnaissance toutes les communications que Votre Excellence pourrait avoir à me faire au sujet des réclamations ou des besoins des sujets chinois qui font le commerce en Annam,

et je saisis avec empressement cette occasion de renouveler à Votre Excellence l'assurance de mon amitié et du bon souvenir que je garde de ma visite à Canton il y a trente mois.

Le contre-amiral gouverneur et commandant en chef.

Signé : Contre-amiral J. Ddpré.

LETTRE DE M. DE CHAPPEDELAINE, CONSUL A CANTON, A M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Canton, le 8 juillet 1873.

Monsieur le Ministre,

L'expédition de M. Dupuis auTong-kïn et au Yûnnân est de retour à Hong-kong après avoir obtenu un succès complet. D'après les dernières nouvelles, le commandant Sénez avait laissé M. Dupuis avec ses deux steamers, sa jonque et sa chaloupe à vapeur, à l'entrée de la rivière Cua-Cam.

Après quelques tâtonnements, il est parvenu à trouver la passe de Tuan-Ouang qui Ta conduit dans la rivière, en chinois Hong-kiang, en annamite Song-koï. Il a pu remonter facilement jusqu'à Ké-cho, en annamite Ha-noï, capitale du Tongkin.

Cette ville, d'une population de 150 à 200,000 habitants, est commandée par une citadelle cons-

truite du temps de Louis XYI par des officiers français comme toutes celles de la Cochinchine; c'est là qu'ont commencé les difficultés. M. Dupuis, ayant éprouvé des retards, a trouvé les eaux trop basses pour remonter jusqu'à Lâo-kaï comme il en avait le projet; il lui a fallu transborder le matériel de guerre qu'il portait au Yûn-nân sur des barques du pays.

Les mandarins annamites ont refusé de le laisser pénétrer plus avant sans un ordre de Hué. Cet ordre qui, avant le départ du Bourayne devait arriver dans quinze jours, ne pouvait plus être obtenu avant deux mois. Les mandarins, n'osant pas l'attaquer à force ouverte, quoiqu'il n'ait qu'une centaine d'hommes malais et chinois, dont 23 français, essayèrent d'abord de l'empêcher de se procurer des barques et ensuite de lui inspirer la terreur des rebelles au pouvoir desquels se trouve le territoire qu'il a à parcourir ; mais M. Dupuis qui s'était ménagé des intelligences parmi eux, comme j'ai eu l'honneur de l'expliquer à Votre Excellence, de Shang-haï, a trouvé moyen de traverser sans coup férir la double rébellion qui désole le haut Song-koï et est arrivé sans encombres à Yûn-n&n-fou, les mandarins annamites n'ayant réussi qu'à lui causer un retard de deux mois.

Les mandarins chinois du Yûn-nân, qui désespéraient de le voir arriver, l'ont reçu à bras ouverts ; les armes perfectionnées qu'il apportait ont été

expédiées vers l'Ouest pour achever la soumission jes rebelles musulmans qui doit être en ce moment à peu près complète.

Les détails que M. Dupuis a obtenus sur la prise de Ta-li-fou sont navrants. C'est la trahison qui a livré aux Chinois cette place d'arme des musulmans.

Le fou-taï du Yûn-nân est parvenu à gagner les mandarins inférieurs en leur promettant de les conserver dans leurs grades. Ces derniers ont livré leur chef Tou-ouen-shio (d'après les Anglais , sultan Solyman), qui s'est empoisonné avec des feuilles d'or. Une porte a été livrée, la ville a été enlevée par surprise et les habitants au nombre de 20.000 ont été massacrés sans distinction d'âge ou de sexe.

Votre Excellence n'aura peut-être pas oublié les explications que je lui ai données dans mes rapports précédents sur la partie commerciale de cette affaire.

C'est avec le concours et l'argent des autorités du Yûn-nân que l'expédition de M. Dupuis a été faite. Les métaux, qui devaient être préparés pour l'arrivée de M. Dupuis à cause des retards qu'il a éprouvés, ont été envoyés par d'autres voies; de sorte que la partie mercantile de l'entreprise n'a pas été aussi fructueuse qu'il était en droit de l'espérer. Mais les résultats politiques et commerciaux de l'ouverture de la nouvelle route sont immenses.

Je ne saurais mieux faire pour en donner une idée à Votre Excellence que de lui citer ce qu'écrivait à ce sujet M. de Carné près des sources du Songkoï :

« On n'a peut-être pas oublié que le désir de relier les provinces occidentales de la Chine à notre établissement de la Cochinchine fut un des motifs de l'expédition du Mékong. Cette communication si ardemment désirée, par où devra s'écouler une partie des richesses de la Chine occidentale, c'est du Song-koï et non du Mékong qu'il faut l'attendre. C'est là une vérité désormais hors de doute et qu'imposerait certainement à tous les esprits l'exploration complète du fleuve du Tongkïn.

« Il s'agit de rétablir le courant commercial qui existait autrefois entre les deux pays qui souffrent de l'interruption du trafic. Un protectorat garanti par la résidence à Hué d'un représentant du gouverneur de la Cochinchine, on ne voit pas d'autre solution à l'impasse où nous acculerait une timidité sans excuse aussi bien que des scrupules par trop naïfs. Lorsqu'il s'agit de diriger vers une terre française les produits d'une vaste région qui comprend outre le Laos occidental quatre des plus riches provinces de la Chine, conviendrait-il de s'arrêter devant les susceptibilités d'un despote? »

Ce qui précède est plus que jamais vrai, quant aux conséquences commerciales de l'ouverture de

la vallée du Song-koï. Mais la connaissance que nous venons d'acquérir de la géographie et de la politique du Tong-kïn doit nous conduire à une conclusion différente, en ce qui concerne les moyens d'exécution.

M. Dupuis est resté à Ha-noï et a envoyé à Hong-kong MM. Millot et d'Argence, qui son); après lui les chefs de l'expédition. Ces messieurs, qui sont en ce moment chez moi, à Canton, déclarent que le Tong-kïn ne demande qu'une occasion pour secouer le joug de Tu-duc.

Les mandarins annamites y sont abhorrés. Ce n'est pas 2.000 hommes et 4 avisos, comme le dit M. Sénez, mais un seul aviso, quelques-unes de ces petites canonnières qui sont désarmées à Saigon, et un bataillon d'infanterie de marine, qu'il faut envoyer à l'embouchure du Song-koï pour faire du Tong-kïn une colonie française. Six mille catholiques, que M gr Puginier se charge de trouver, dirigés par quelques instructeurs, suffiraient pour garder le pays contre les Annamites qui ne peuvent y pénétrer de Hué que par un seul passage de montagne, facile à défendre avec une poignée d'hommes.

Les deux rébellions ne seraient pas un obstacle. Hoang-tsong-yn, qui commande celle du Sud, a offert sa soumission au vice-roi de Canton qui l'a refusée. Il est en ce moment en négociations avec les autorités du Yûn-nân par l'intermédiaire de M. Dupuis pour entrer dans cette province. Les

troupes du Kouang-si , entrées au Tong-kïn pour le combattre, sont rentrées à la fin de mai.

Lieou-yun-fou, qui commande quelques centaines d'hommes mal armés à Lâo-kaï, serait facilement mis hors d'état de nuire par les autorités du Yûn-nân, qui comprennent toute l'importance de la nouvelle route commerciale et qui voient dans l'ouverture des nouvelles communications la richesse de leur pays, dont la population a été réduite de 15 à 5 millions par la rébellion musulmane.

Si, avec de si faibles ressources, il est possible d'assurer à la France une colonie de 15 millions d'habitants, dont 500.000 catholiques dévoués, ne mériterait-on pas le reproche de timidité, dont parle M. de Carné, si on s'obstine à ne rien faire?

Du reste, les circonstances vont probablement imposer l'intervention française.

La note sévère de l'amiral Dupré n'a produit qu'un second recensement des chrétiens et une recrudescence de mauvais traitements.

Si les menaces de l'amiral restent sans effet, un grand nombre de chrétiens et peut-être même des missionnaires seront exposés aux plus grands dangers.

Il ne s'agit point ici d'une expédition préparée à l'avance, mais d'un coup de main fait avec les seules ressources de la colonie et peut-être l'aide de la division navale, semblable à celui qui a dou-

blé, il y a quelques années, le nombre de nos provinces de la basse Cochinchine.

Les raisons ne manquent pas pour motiver l'expédition; sans parler de nos anciens griefs, quoi de plus naturel que d'envoyer un navire de guerre et quelques hommes de débarquement pour prendre possession de la citadelle de Ha-noï comme garantie de la sincérité des négociations pendantes à Saigon? Si les choses ne sont pas ce que M. Dupuis, ses amis et les évêques du Tong-kïn les représentent, l'occupation momentanée d'un point du littoral du Tong-kïn passera inaperçue.

Que peut-on craindre, d'ailleurs, d'un pays que vingt-trois Français et quelques Malais et Chinois viennent de traverser impunément?

Il suffirait d'un acquiescement tacite aux projets que pourra suggérer à l'amiral Dupré l'exposé des faits qui va lui être présenté.

Si M. Dupuis ne trouve aucun appui à Saigon, comme il a mis dans cette affaire toute sa fortune, il est fort à craindre qu'à la dernière extrémité il ne s'adresse à des étrangers.

Signé : Comte de Chappedelaine.

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