IV, XI
Elle préserve les fidèles et amende les coupables. La sévérité de l'Église n'exclut pas la miséricorde. Si Calvin interdit aux fidèles de hanter les excommuniés, il recommande que, par « exhortation ou doctrine », par « clémence ou douceur », on essaye de les convaincre. Il ne veut pas d'une pénitence désespérée qui ferme au coupable toute issue vers le retour.
Telle est l'Église de Calvin. Elle est le triomphe de son génie. Et on ne peut se défendre de songer aux fortes maximes qui ont constitué le Catholicisme. Il n'est pas dans la Réforme de société religieuse qui ait été plus forte, et dans aucune société religieuse le rôle de la puissance ecclésiastique n'a été plus grand. Celle-ci est un véritable « gouvernement » — Calvin se sert de ce mot, — investi de droits définis et des moyens de se faire obéir. C'est que, la Bible en main, Calvin a voulu créer une Église qui se suffit à elle-même, qui vécût par elle-même. A cela il a réussi. Sa communauté, soutenue par cette armature puissante, ne dépendra de personne, ni d'un homme, ni de la multitude, ni de l'État.
Qu'on observe ce régime religieux. Il n'est point la monarchie. L'épiscopat est supprimé. Dans chaque éghse, tous les pasteurs sont égaux. Ils forment une compagnie et non une hiérarchie. Égaux aussi, les diacres, les anciens, membres du Consistoire. Le gouvernement ecclésiastique est constitué par les « corps » semblables aux Conseils que Calvin avait trouvés à Genève, corps distincts les uns des autres par leur compétence, mais unis les uns aux autres par une inspiration commune. Ainsi, plus de pouvoir personnel et unique. Et comme, par surcroit, les laïques sont associés à ce gouvernement, nul risque d'introduire dans l'organisme la suprématie d'un homme ou d'une caste. — Entre les églises, même égalité ^^ Là encore, pas de primauté qui les domine, ou de hiérarchie qui les encadre. Mais l'auto-
19, Discipline des Éalises réformées de France, ch. vi, art. 1.
lOfD L'HOMME ET L'OEUVRE
nomie n'est point l'indépendance. Et d'abord, répartis dans le monde, tous ces pasteurs ne forment qu'un tout. Ils doivent se sentir les ministres d'une seule Église, dont leur église particulière n'est qu'un membre. Mais de plus ils prendront conscience de leur union dans des assemblées communes. Dans chaque région, les colloques ^^ : cercles restreints où se traiteront les matières de foi, d'enseignement, de discipline; où les ministres exerceront les uns sur les autres cette surveillance fraternelle que leur prescrit le Christ. Dans chaque État, les Synodes ^^ : assises plénières des églises d'un même pays, assemblées « légitimes, saintes », fortes de l'assistance divine, puisqu'elles ne reconnaissent que le Christ pour chef et l'Écriture pour règle. Le Christ seul « présidera », n'ayant aucun homme mortel pour compagnon à cette place. Que ces églises communient toutes ensemble dans une même doctrine et un même Évangile. Voilà la chrétienté reconstituée ou, si l'on veut, l'Église catholique. Mais celle-ci n'a qu'un chef, le Christ. Elle a cessé d'être comme l'autre une domination, pour faire place à une fédération.
Ainsi, plus de pouvoir unitaire dans l'Église — voilà contre le Catholicisme — mais, contre les « spirituels », les anabaptistes et leurs doctrines d'égalité, pas de démocratie dans la communauté.
Par sa doctrine de l'inspiration limitée et contrôlée, son magistère des compétences, docteurs ou pasteurs, Calvin a déjà enlevé aux simples croyants toute part à l'élaboration du dogme. Par le Consistoire, il réserve à un corps restreint ce droit d'excommunier que la Réforme primitive attribuait à l'assemblée des fidèles. Il va soustraire le gouvernement lui-même au contrôle de la « multitude » en retirant à la communauté le libre choix des pasteurs.