CHAPITRE PREMIER
Ti 6 Oeùdc; vi ro Iüy; Qu'est-ce que Dieu? Qu'est-ce que le tout?
PINDARE, Fragm.
La Genèse a accrédité une erreur, qui a été pour beaucoup de monde, même pour des esprits scientifiques, une pierre d’achoppement. On s’est plu assez généralement jusqu'ici, en effet, sur la foi de la Bible, à tenir le polythéisme pour une déviation voulue et par conséquent coupable, aux yeux des plus croyants, d’un monothéisme primitif qui aurait été la religion de l’homme dès son apparition sur la terre. Ce pieux préjugé, sur lequel s’étaie la doctrine du péché originel et qui est, par conséquent, la base de toute théologie, n’a même pas tellement disparu du monde savant, qu’il n’y ait plus, dans ce milieu, personne pour le partager. On rencontre encore bien des érudits, plus hommes, il est vrai,
Pa LES ORIGINES DE LA RELIGION
d'analyse que de synthèse, spécialistes excellents, mais mauvais philosophes, qui croient, de bonne foi sans doute, à la priorité de l’âge adulte sur l’enfance et à qui il ne répugne pas plus qu’à des théologiens d’intervertir l’ordre de lhistoire, pour mettre au point de départ ce qui ne saurait être logiquement que le résultat d’une évolution avancée. « Plus j'étudie l’histoire générale, dit entre autres Guillaume de Schlegel, plus je demeure convaincu que les nations civilisées sont parties d’un culte plus pur de l'Étre suprême ; que la puissance magique de la nature sur l’imagination des hommes n’a fait surgir que plus tard le polythéisme et a finalement obscurei tout à fait dans l’esprit du plus grand nombre les idées religieuses spirituelles, tandis que les sages conservèrent seuls dans le sanctuaire le secret des temps primitifs.»
Un des premiers maitres de la science mythologique, Fr. Creutzer, celui-là même qui a formé Frédéric Schlegel, ne pensait pas, du reste, autrement, et nous aurons occa= sion de citer, dans la suite de ce travail, plusieurs savants éminents, moitié rationnalistes et moitié chrétiens, dont c’est*encore l'opinion.
Les Athéniens proscrivirent Protagoras pour avoir mis en question l’existence des dieux. Si les termes du doute émis parluiet qui le fit exiler ont pourtant été bien conser-. vés par Diogène de Laërte, Protagoras n’en a pas moins la gloire d’avoir prévenu Descartes de plus de vingt-deux siècles. Il avait posé ce principe qui, retenu dans les limites où le rhéteur paraît bien l’avoir lui-même circonserit, est la base du cartésianisme et de toutes nos méthodes de philosophie scientifique, à savoir que « l'intelligence humaine est la mesure de toutes choses. » ? Partant de là, il était
-1, Fred. Schlegel, Préface de la traduction allemande de la Mythologie égyptienne de Pritchard.
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