I. — QU'EST-CE QUE DIEU? QU'EST-CE QUE LE TOUT
donc autorisé à nier que l’on püt dire « comment sont les dieux ou comment ils ne sont pas. »! Si ce fut son crime, c’est aujourd’hui celui de toute la science. La première fois que ce cri fut poussé : Dieu est, vivit Deus! il sortit des entrailles de la conscience humaine. Ni la grâce infuse ni l’enseignement doctoral ne le provoquérent. Quel que soit Dieu en lui-même, eï0’ôs êort eï0’os oùx ox, pour me servir des termes cités de Protagoras, il n’est donc, dans ce que j'appellerais volontiers la simplicité ou ingénuité native de son idée, qu’en raison des moyens que nous avons de le saisir. Comme il ne peut être appréhendé directement et que l’autorité extérieure, ainsi que nous le démontrerons, n’ajoute rien à la nature de notre perception à cet égard, il est évident que notre capacité constitue scientifiquement toute sa compréhension. Ici, le contenant fixe la mesure du contenu, comme se serait exprimé Protagoras : To x£ñuwutos LéToov dvÜpwros. En tant que notion, Dieu répond, par conséquent, à la situation même de l’entendement humain. A moins de nier l’ordre sériel et logique, l’enchaînement de causes et d'effets qui constitue la nature, ordre qu'avait déjà entrevu dans l’antiquité la grande école stoïcienne ; à moins de vouloir absolument que l’homme soit né adulte, ce que démentent tout à la fois et la raison et la science, il faut bien admettre que le Dieu qui a précédé l’analyse ne saurait être cette notion synthétique des périodes subséquentes, dont le monothéisme est comme la formule. Avant de poser l’unité divine, à laquelle il n’a pu conclure que de l’intime solidarité qui lie entre elles toutes les parties de la création, l’esprit de l’homme a nécessairement dû ébaucher, au moins, une première abstraction, une généralisation quelconque de lois observées, et poser l’unité dans
la nature.
De ce fait que le Divin, en tant que notion, répond tou-
… 2 7 Q 1. Hepi roy Bsov, oùx Éyw eidévar eil'owç eistiv Elf” ws oùx ecruv.
jours à un état donné de l’entendement, il ressort que le monde n’a pu commencer par le Dieu qui règne aujourd’hui sur nos autels. Quand, au début de la vie, la Genèse présente Dieu et l’homme si solidement établis chacun dans son individualité propre, elle commet un énorme anachronisme. Ni Dieu ni l’homme n’ont débuté de la sorte. L’objectivité pour Dieu, la personnalité pour l’homme, ne se sont dégagées que progressivement : c’est l'analyse, le grand levier de la conscience, qui a déterminé ces deux pôles du monde moral. L'homme a conquis sa personne et tous les jours l’agrandit davantage, à mesure qu'il connaît mieux les termes de l’objet auquel son propre développement a pour effet de l’opposer de plus en plus, objet qui, néanmoins, le sollicite, tout en paraissant l’éloigner. En résumant toute la science dans cette formule célèbre : Connais-toi toimême, — [vor ocexdrov, — Thalès d’abord, et ensuite Socrate, qui s’appropria si heureusement cet apophthegme, ont atteint plus haut qu'ils ne visaient peut-être. Ils croyaient n’émettre qu’une pensée morale, et ils ont posé la loi du progrès humain. La connaissance de soi est, en effet, parallèle à celle que l’on acquiert du monde, et si l’homme devait jamais se connaître entièrement, il n’arriverait à cette hauteur de vue qu'après avoir épuisé l’étude de tout ce qui est hors de lui. Le moi et le non-moi, pour parler le langage de l’école de Kant, sont deux termes corrélatifs, et le dèveloppement intelligible de l’un entraîne celui de l’autre, c’està-dire que la notion du moi et celle du non-moi se déterminent réciproquement dans l'esprit du sujet.
Il résulte de cette manière de concevoir les choses, qui est la seule logique, la seule rationnelle, que, dans le principe, quand l’analyse n’avait encore touché à rien, le sujet et l’objet, sans être extérieurement identiques, n'étaient point pour eux-mêmes deux termes opposès et distincts. « L'homme, a dit Maine de Biran, ne se sépare pas de prime abord des objets de ses représentations; il existe