‹ Les origines de la revolution Ernest HamelChapitre 1 sur 10 · Les origines de la revolution Ernest Hamel · texte numérisé non relu

Les origines de la revolution Ernest Hamel

Après ses études de droit, Ernest Hamel fit ses débuts littéraires, en 1852, par Les derniers Chants, rhythmes émus de sa vingtcinquième année.

En même temps qu'il s'occupait de théâtre, un peu plus tard, son goût pour les travaux historiques se développait et bien- , tôt allait se manifester.

En 1858, il publia Les Principes de 1789 et les Titres de nob f esse ;

L'année suivante, Y Histoire de Saint- Jwt, qui fut saisie et mise au pilon, mais dont une seconde édition fut immédiatement imprimée à Bruxelles ;

En 1862, Y Histoire de Marie Tudor, précédée de considérations sur la chute du catholicisme en Angleterre ;

Enfin, de 1864 à 1868, Y Histoire de Robespierre, œuvre considérable, qui de nouveau provoqua Jes susceptibilités du paruet impérial, et consacra la réputation e l'auteur.

Adversaire constant de la monarchie, Ernest Hamel s'était porté deux fois h la députation, dans la Somme, comme candidat de la démocratie.

Il avait fait également, soit à l'Athénée, soit à la salle des Capucines, de nombreuses conférences très-applaudies.

En 1870 a paru son Précis de V histoire de la Révolution française, et tout récemment son Histoire de la République française sous le Directoire et le Consulat (1).

N'oublions pas une active collaboration au Siècle, au Courrier du Dimanche, à la Presse libre, à la Revue moderne, au Réveil, etc.

La Société des gens de lettres, rendant hommage à l'écrivain, a choisi Ernest Hamel pour son vice-président ; d'un autre côté, le canton de Moreuil, reconnaissant envers ce démocrate sincère , vient de l'appeler au Conseil général de la Somme.

Au moment où la réaction redouble de calomnies et d'intrigues contre les républicains , Ernest Hamel fait une œuvre patriotique en rappelant de nouveau les origines de notre féconde et glorieuse Révolution.

Victor POUPIN.

(1) Ouvrages du même auteur : Victor Hugo, brochure; la Statue de J. J. Jlousseau, vol. io-48; en préparation, Etude sur Vauban, et la Démocratie pratique.

Les origines lointaines.

Quand on se transporte par la pensée au milieu de la France du dix-huitième siècle, et qu'on voit ce pays, si beau et si favorisé de la nature, se débattre, gémir, étouffer sous une tyrannie séculaire ; quand on se représente ses malheureux habitants opprimés à la fois

par une royauté en dissolution, par des parlements cruels, par un clergé sans entrailles et une noblesse insatiable, on se demande, avec un étonnement suprême, comment tant de, générations, comment tant de millions de créatures humaines ont pu docilement porter, pendant des siècles, un joug si pesant, si odieux et si barbare.

Abas du fisc.

Depuis le berceau jusqu'à la tombe, l'homme du peuple semblait voué à une servitude éternelle.

Taillable et corvéable à merci, proie

vivante du fisc, contraint de payer la dime et d'acquitter les droits féodaux, il n'est sorte d'outrages et d'insultes qu'il n'ait journellement à souffrir de la part des suppôts de la régie générale.

Malheur à lui s'il vient à être soupçonné de vivre dans une certaine aisance : il en est réduit à cacher le pain dont il nourrit ses enfants. Pour lui, pas d'inviolabilité du foyer domestique :

on ira fouiller dans tous les coins de sa pauvre maison, et jusque dans le lit de sa femme, pour voir s'il n'y cache pas quelque denrée sujette à l'impôt.

Malheur à lui si, au temps des semailles ou à l'approche des moissons, il essaye de défendre sa récolte contre les bêtes fauves ou le gibier : les gens de

Di

justice ne tardent pas à lui apprendre ce qu'il en coûte d'oser attenter aux plaisirs de la noblesse et du roi. Déshérité de toute espèce de droits, il vit comme un paria, comme une bète de somme, sur cette terre fécondée et enrichie par ses travaux.

La noblesse et le clergé.

Si encore, au milieu de cette oppression matérielle, il avait eu Fa libre disposition de sa conscience, s'il lui avait été permis d'exprimer hautement sa pensée, mais non, l'âme était esclave comme le corps.

Plus d'un expia, par la prison sans fin,, par la corde ou par le feu, l'irrémissible crime d'avoir douté d'un article de foi, ou la faute plus impardonnable encore d'avoir tourné en dérision quelque puissant du jour. Chaque siècle, chaque règne ayant apporté son contingent d'abus, la multitude en était innombrable.

Tout semblait d'ailleurs , de temps immémorial, dans un état provisoire.

Rien de fixe, rien de certain, hormis la servitude des uns et la tyrannie des autres. Point d'institutions uniformes en rapport avec le génie national. ' " *

Une foule de lois et d'impôts établis pour des cas spéciaux, dans des circon-

stances particulières, avaient été maintenus, immobilisés, sans nécessité pour l'intérêt public.

L'arbitraire était partout, la justice nulle part.

La magistrature.

La justice I ce mot, appliqué au système judiciaire de l'ancien régime, est une véritable dérision.

Au chaos de la féodalité avait succédé un immense désordre dans les procédures civiles et criminelles. La justice du roi ne valait pas beaucoup mieux que

celle du seigneur, et la rapacité des hommes de loi et des magistrats ne le cédait en rien à celle des anciens barons.

Pas de justice pour le pauvre! La vénalité des charges de judicature en interdisait l'accès aux hommes de talent sans fortune, et il arrivait trop souvent que les acquéreurs de ces charges, pour s'indemniser de leurs sacrifices, faisaient de la justice, — cette chose sainte, — un honteux trafic, et rançonnaient impitoyablement les malheureux plaideurs-

Ajoutez à cela les bizarreries, les contradictions, les inextricables difficultés résultant de la prodigieuse variété des lois qui régissaient hommes et

choses. Il y avait des pays de droit coutumier et des pays de droit écrit. La France était gouvernée par plus de trois cents coutumes, dont les dispositions se trouvaient, la plupart du temps, tout opposées les unes aux autres. C'était le cas dédire : Erreur au delà, vérité en deçà.

Telle province était assujettie aux lois romaines, telle autre absolument soumise aux simples coutumes ; chaque ville avait ses usages particuliers, La destinée des personnes, le sort des propriétés variaient suivant les localités.

Au criminel, les peines étaient d'une barbarie atroce, et la mort, la torture, prodiguées à tout propos. La justice était insatiable de sang. Les mœurs, qui

s'étaient adoucies et polies dans les autres classes de la société, avaient conservé dans le monde judiciaire un étrange caractère de férocité.

• Nulle garantie pour la liberté individuelle, effroyables conflits de juridictions, absence de toute unité de jurisprudence , magistrature horriblement suspecte depuis le bailliage jusqu'au Parlement, âmes vénales et charges vénales, voilà pour la justice.

L'administration.

Non moins triste, non moins affligeant est le tableau de l'administration.

>lf> LES ORIGINES

La nation était un vaste corps dont les différentes parties n'étaient réunies .par aucun lien politique, sinon la volonté du monarque.

Séparées les unes des autres par des intérêts contraires, divisées par de profondes lignes de douanes, et jouissant de prérogatives et de privilèges particuliers, les provinces paraissaient n'avoir aucun rapport entre elles. La Franche-Comté était en quelque sorte aussi, étrangère au Languedoc, la Bretagne à l'Artois, qu'elles pouvaient l'être à la Saxe et à la Bavière. Ici c'étaient des pays d'élection, uniquement soumis au régime du bon plaisir ; là des pays d'états, censément en possession de voter librement l'impôt; mais c'était pure fiction.

En réalité, les assemblées provinciales se trouvaient dans la dépendance

du souverain, et n'avaient aucun moyen de se soustraire à ses entreprises.

Despotisme royal.

Si encore, grâce à ces complications administratives, le citoyen avait pu vivre à l'ombre d'une certaine liberté !

mais non; la tyrannie était multiple, voilà tout.

Tant pis pour qui n'appartient pas aux ordres privilégiés : il aura à subir le despotisme de la province et celui du clocher, le pire, peut-être, dans les

pays où n'existe pas une intelligente centralisation politique.

Et cela sans préjudice du despotisme royal, car au sommet de cette hiérarchie de tyrannies est le maître suprême, le roi de France, aux pieds duquel tous s'inclinent, depuis le manant attaché à la glèbe jusqu'au grand seigneur qu'on voit humblement prosterné dans les antichambres de Versailles, comme un laquais.

Si veut le roi, si veut la loi. C'est lui le maître absolu ; son autorité est sans bornes: d'un signe, d'un caprice de lui dépendent des milliers de vies.

Seul, il décide de la paix ou de

DE LA BÉVOLCT10N 19

la guerre, lève l'impôt, distribue les grâces.

C'est l'absorption, par un homme, de vingt-cinq millions d'hommes.

Patience du peuple.

On est douloureusement stupéfait, je le répète, en songeant avec quelle docilité ce joug a été longtemps supporté, et Ton se demande, non sans anxiété, si les hommes sont éternellement destinés à être les propres instruments de leur servitude.

Quel peuple ne pourrait, s'il le vou-

20 LKS ORIGINES

lait bien, briser de sa main puissante le despotisme et les despotes?

Mais ce qui fait la force de la tyrannie, ce sont les passions mesquines dont nous sommes le jouet, et qui nous divisent.

Chacun semble peu se préoccuper d'avoir un maître et de ramper sous lui, à la condition de tenir au-dessous de soi quelqu'un à qui il puisse, à son tour faire sentir sa supériorité.

Ainsi s'étend, de proche en proche, l'esprit de dépendance et de subordination ; si bien que celui qui, par le hasard de la naissance ou de la fortune, est placé au degré le plus élevé de l'échelle sociale, s'épanouit à l'aise dans

DE La RÉVOLUTION 21

sa puissance et dans sa majesté, et trouve dans l'abaissement général la garantie de son omnipotence.

Ce n'est pas qu'à certains intervalles de généreux efforts n'aient été tentés pour briser les chaînes forgées à l'humanité dans notre pays, depuis l'asservissement des Gaules, et surtout depuis la chute de la domination romaine ; le travail de l'émancipation remonte aux temps les plus reculés de notre histoire. Tyrannie féodale et despotisme monarchique ont rencontré en chemin de rudes adversaires, morts, hélas ! à la tâche : la liberté n'a pas attendu notre époque pour avoir ses martyrs.

Jetons un rapide coup d'œil, à travers les siècles écoulés, sur les luttes ardentes, entreprises contre l'oppression, ne fût-ce que pour honorer la mémoire de ceux qui, devançant les âges, ont, les premiers, réclamé, au nom de la dignité humaine offensée, et montré au mondé, comme le domaine de tous, comme le patrimoine commun, les pures et vastes régions de la liberté.

Affranchissement des communes,

11 nous faut rappeler d'abord le grand mouvement libéral dont la France fut le théâtre depuis la fin du onzième siècle jusqu'au quatorzième, et qui, parti de nos vieilles cités gauloises du midi, gagna d'abord les provinces , du centre et s'étendit jusque sur les bords de la Somme et de l'Escaut.

On vit, dans une foule de villes et certaines grosses bourgades, des associations puissantes se former entre bourgeois et gens du peuple, afin de se défendre contre les rapines des sei-

gneurs du voisinage, de résister à leurs insoutenables prétentions, et de reconquérir les franchises municipales dont ces villes et bourgades avaient joui sous la domination romaine, et dont la conquête n'avait pas entièrement effacé le souvenir.

Réunis dans la grande église ou sur la place du marché de la cité, les habitants des villes en révolte contre la tyrannie féodale formaient entre eux une conjuration sainte, et prêtaient le serment solennel de s'assister les uns les autres et de ne pas permettre que dorénavant on les traitât en serfs.

Force fut au seigneur et même au prince de ratifier par des chartes ces volontés hautement exprimées, et qu'au

Page 1