LES 01UGINES
besoin les conjurés étaient disposés à soutenir par les armes.
C'est là ce qu'on a appelé l'affranchissement des communes ; affranchissement que nos rois favorisèrent dans une certaine mesure, mais auquel ils mirent fin de grand cœur, quand ils jugèrent l'heure favorable, et avec beaucoup plus d'empressement qu'ils n'en avaient apporté à le consolider.
La Jacquerie.
Si la bourgeoisie et le peuple des villes avaient su trouver dans le sentiment de la solidarité et dans la puissance de
l'association de sûrs moyens de résistance contre la féodalité, il n'en était pas de même du menu peuple des campagnes.
Traités comme de vils animaux, impitoyablement rançonnés par le seigneur, ces pauvres paysans que leur misère même ne garantissait pas du pillage, dont la femme ou la fille servait de proie à l'occasion, n'avaient nul asile où se mettre à l'abri du château. On les voyait errer comme des ombres, pâles, décharnés, poursuivis par deux fléaux : les nobles et la faim, les nobles plus redoutables que la faim.
Il arriva qu'un jour leur désespoir fit explosion : trois semaines durant ils se livrèrent à d'horribles représailles.
Des torches d'une main, une faux ou le soc de leur charrue de l'autre, ils se ruèrent contre leurs oppresseurs et portèrent la terreur dans les forteresses crénelées d'où elle était si souvent sortie. C'était l'esprit de vengeance, non celui de cupidité qui les animait. Ils ne rançonnaient pas à leur tour, ils tuaient ; ils ne pillaient pas, ils brûlaient. L'égorgement des nobles se faisait à la lueur des incendies qui dévoraient leurs châteaux.
Mais cela ne devait pas être de bien longue durée. Revenus de leur effroi et de leur surprise, les nobles ne tardèrent pas à prendre leur revanche.
Armés jusqu'aux dents, eux et leurs valets, ils n'eurent pas de peine à avoir raison d'adversaires à moitié nus et
sans armes. La boucherie continua donc en sens inverse. Taillés à coups de lance et d'épée, tombant comme des bœufs sous les lourds maillets de fer, foulés aux pieds des chevaux cuirassés, les vilains succombèrent par milliers, et tout fut dit pour bien longtemps.
Pauvre Jacques Bonhomme !
La dcmocratie au moyen i'ige.
Une seule chose peut-être aurait pu assurer la victoire au peuple des campagnes, c'eût été une alliance offensive et défensive avec la bourgeoisie des villes. Peu s'en fallut quelle ne se conclût, et qui sait si la Révolution
Uigitiz
française ne se fut pas trouvée alors avancée de plus de quatre cents ans ?
A cette époque, en effet, s'accomplissaient dans Paris de prodigieux événements. C était pendant la captivité du roi Jean. Appelés par la royauté aux abois, les états généraux siégeaient, et, animés d'un souffle révolutionnaire que leur communiquait un des plus riches bourgeois de la ville, le prévôt des marchands Etienne Marcel, ils imposaient au jeune dauphin leurs volontés pour loi.
Vrai Danton du quatorzième siècle par la fougue et par l'audace, Marcel fit entendre comme une sorte de prélude de la déclaration dès Droits sous les voûtes des Cordeliers, où quatre siècles plus
tard, devaient retentir de si grandes voix populaires.
Des états de 1357, épurés et régénérés par lui, sortit l'ordonnance fameuse qu'on peut regarder comme le code de la démocratie au moyen âge :
Intervention du tiers état dans les affaires publiques ; restrictions apportées à l'exercice de l'autorité royale ; interdiction formelle au gouvernement de lever d'autres impôts que ceux votés par les états ; abolition de la vénalité des offices de justice; suppression de toutes les juridictions exceptionnelles; droit dé paix et de guerre exclusivement réservé aux états; armement de la nation tout entière, telles sont les dispositions principales de cette immortelle ordonnance.
Forcé, bien à contre-cœur, de la promulguer, le jeune dauphin en conçut un ressentiment qui n'allait pas tarder à se traduire en terribles exéctttions. La fortune, en effet, sert trop rarement les bonnes causes : l'héroïque prévôt ne devait pas voir se réaliser les réformes auxquelles il s'était dévoué. Trahi par d'anciens compères, il tomba sous les coups de quelques misérables, à qui Ton paya largement le prix du sang, et son œuvre périt avec lui*
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Ce que furent les étals généraux.
Il avait fallu un caractère de cette trempe, une âme de cette énergie pour donner vie aux états généraux, et leur imprimer ce mouvement franchement démocratique auquel on les vit exceptionnellement céder après la bataille de Poitiers-
Mais au point de vue des droits populaires et des prérogatives nationales, ces assemblées sont loin d'avoir eu l'importance que leur ont complaisamment attribuée certains historiens. Et d'abord le peuple proprement dit| n'y
LES ORIGINES Dl LA RÉVOLUTION- %
était pour ainsi dire point représenté.
Convoqués pour la première fois par Philippe le Bel, au commencement du quatorzième siècle, les états généraux ne servaient guère, comme l'ajustement remarqué Mézeray, qu'à augmenter les subsides. C'était un expédient
commode, employé par nos rois, pour
extorquer de l'argent au pays, en ayant l'air de l'obtenir de son libre consentement.
Encore en usait-on sans beaucoup de façon avec ces états, témoin Charles VII qui, les ayant réunis à Bourges, les laissa se morfondre sans les consulter.
Un peu plus tard on l'entendit déclarer qu'il n'était nullement besoin de leur concours pour asseoir l'impôt, et que
les dépenses occasionnées par la réu-
* Diqitized
nion de tant de députés étaient une charge inutile pour les peuples,
Convoqués à d'assez rares intervalles, les états généraux se trouvèrent réunis, il est vrai, en certaines circonstances graves et décisives.
Nos rois mêmes ne firent aucune difficulté d'en reconnaître la souveraineté dans maintes ordonnances de convocation; leurs assemblées, entourées d'un grand appareil et d'un éclat inaccoutumé, exerçaient sur les imaginations populaires un prestige dont le rayonnement est venu jusqu'à nous; mais il s'en fallait de beaucoup que la réalité répondit aux apparences.
Tout était pour la forme ou à peu
près. La représentation n'était d'ailleurs pas sérieuse pour tout le pays, car il arrivait que des provinces entières n'envoyaient pas de députés.
Et puis, quelle était la situation du tiers état?
Chargé de tout le fardeau des impôts, iLavait par-dessus le marché toutes sortes d'humiliations à subir : tandis que les deux ordres privilégiés, le clergé et la noblesse, parlaient debout et couverts, il était tenu de s'exprimer à genoux, comme un suppliant, et chapeau bas.
Aux états de 1614, l'orateur du tiers, Robert Miron, prévôt des marchands de* la ville de Paris, s'étant permis de
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comparer les trois ordres à une même famille, dont les membres du clergé étaient les aînés, ceux de la noblesse les puînés et ceux du tiers état les cadets, la noblesse s'en plaignit très-vivement au jeune roi comme d'une injure, et le tiers fut obligé d'adresser des excuses à cet ordre ombrageux.
Sans doute il ne se privait pas de formuler ses doléances dans les cahiers des bailliages, ét à ces états de 1614, les derniers de la monarchie avant la Révolution, il ne manqua pas de réclamer la réforme d'une foule d'abus, la Suppression de la vénalité des charges, la réduction des impôts, la convocation des états généraux tous les dix ans; mais autant en emporta le vent : la cour promit beaucoup, et elle se garda
bien de réaliser aucune des réformes demandées.
On peut juger par là combien ces grandes assemblées, dont le principe était excellent, comme expression d'un droit plus ou moins reconnu par la royauté, exerçaient peu d'influence sur les destinées de la nation.
Il y avait bien eu sous la Ligue un essai de gouvernement populaire. Seulement la tentative avait avorté et avait du avorter, parce que ce gouvernement s'était proposé surtout d'extirper la Réforme, une des grandes manifestations de la pensée humaine au seizième siècle, parce qu'il s'était donné la triste mission d'étouffer la liberté de conscience, et que tout ce. qui conspire
contre la liberté mérite de périr. N'eûtelle été qu'une protestation contre le principe d'autorité, la Réforme devrait être regardée comme un des signes précurseurs, comme un des prodromes de la Révolution,
La tyrannie royale affermie.
Avec Richelieu, on peut le dire,
commence la monarchie absolue dans toute sa pureté. Le temps est loin déjà
où, au roi de France demandant à l'un de ses vassaux : « Qui t'a fait comte ? » le puissant vassal répondait fièrement, la main appuyée sur la garde de son épée :
« Qui t'a fait roi ? » L'orgueilleux sei-
gneur n'est plus désormais qu'un trèshumble courtisan.
Le sombre cardinal a tout nivelé.
Plus de communes se gouvernant â la façon des petites républiques italiennes ; plus de grands vassaux entrant en lutte contre l'autorité royale* Bourgeois et nobles semblent avoir accepté avec une étonnante docilité le joug commun ; les uns satisfaits d'avoir trouvé dans un pouvoir fort la protection de leurs intérêts matériels ; les autres, d'avoir échangé contre les largesses et les faveurs de la cour l'espèce d'indépendance dont ils jouissaient.
Toutefois, entre les uns et les autres la situation était encore loin d'être
égale, ceux-ci continuant d'être
exempts de la plupart des charges et contributions auxquels ceux-là étaient astreints, et rendant largement aux paysans de leurs terres le despotisme dont ils avaient accepté le poids.
Si la condition de la bourgeoisie s'était améliorée dans une certaine mesure, il n'en était guère de même de celle du peuple des villes et des campagnes.. Mêmes corvées et même servitude pour ces déshérités de la terre ; ils passent à travers les siècles, victimes prédestinées à l'esclavage éternel, et paraissent ne plus sentir la lourdeur de leurs chaines, tant ils les portent patiemment.
Tout est muet, tout est courbé sous celui qu'on appelait l'Éminence rouge ;
il faut arriver jusqu'à la régence d'Anne d'Autriche pour entendre comme un lointain éclo des clameurs séditieuses d'autrefois, ou un bruit légèrement avant-coureur des grands orages de l'avenir.
La Fronde et le Parlement.
On doit bien se garder, du reste, de considérer comme de sérieuses tentatives révolutionnaires les émeutes avortées qu'on a décorées du nom de guerre de la Fronde.
L'esprit de justice, de liberté, de tolérance et d'égalité n'était pour rien
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■dans ces essais de soulèvement, entrepris au nom d'intérêts particuliers et personnels.
Qu'importait à la nation que les princes du sang sentissent plus ou moins peser sur eux la main de fer du despotisme, et que des magistrats orgueilleux se rendissent plus ou moins indépendants du pouvoir royal ?
Sans doute le Parlement sut intéresser le peuple à sa quereUe en réclamant quelques petites réformes, en s'élevant contre de petits abus; et, à la nouvelle de l'arrestation de deux de ses membres, on vit des barricades se dresser dans Paris ému. Mais ce dont se préoccupait surtout ce grand corps judiciaire, c'était la conservation de ses
privilèges ; et ce qu'il demandait pardessus toutes choses, c'était qu'il ne fût plus permis au gouvernement de créer de nouveaux offices de judicature, afin que la valeur vénale des charges existantes ne se trouvât pas diminuée.
Qu'était-ce donc en définitive que ces Parlements, si complaisamment présentés par certains publicistes comme un pouvoir modérateur , comme un contre-poids^ à l'omnipotence monarchique ?
Composés, à l'origine, de hauts barons, à une époque où rendre la justice était un apanage exclusivement seigneurial, ils avaient été peu à peu envahis par des gens de loi, intrigants et
dociles, nourris de droit romain et de droit coutumier, et qui portaient seuls tout le fardeau du labeur judiciaire, ce dont s'étaient parfaitement accommodées la paresse et l'ignorance des seigneurs.
On y voyait bien encore siéger de
temps à autre les ducs et pairs ; mais c'était dans les grandes occasions, quand il s'agissait de leurs intérêts d'abord, ou de l'enregistrement d'un édit important, ou bien encore de Tusage, assez in offensif, du droit de remontrances, double point par où ces corps judiciaires touchaient au pouvoir politique.
On aurait tort d'ailleurs de prendre trop au sérieux ce droit de remontran-