Ouvriers européens, 2" édition, J
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l'oni- comprendre ([uelque chose ;i l.i vie des sociétés, il fallait isoler les phénomènes les uns des autres, saisir chacun d'eux, dans ses causes, ses manifestations et ses ellets. Il fallait démonter, parla pensée, l'immense machine qui, dans la réalité, n'est pas démontable.
Le Play chercha le rouage essentiel de cette machine, celui ({iii, trouvé, révélerait, tout le mécanisme. Par de patients essais il y parvint.
En étudiant les ateliers métallurg-iques, la place énorme que tient, dans leur organisation, la question de la main-d'œuvre l'avait frappé. Les fondeurs et les forgerons des montagnes du llartz firent surtout son admiration. « Ces ouvriers, dit-il, oh- « tiennent au moyen de manipulations, simples en apparence, « des réactions physiques et chimiques d'une complication exce trème. Frappé de la science qu'ils possèdent sous des dehors « rudes et incultes, j'appris à les aimer et je voulus les mieux « connaître. »
A quelles conditions pouvait-on se procurer une semblable main-d'œuvre? Le Play reconnut vite que, pour avoir la réponse, il fallait regarder hors de l'atelier. Les ouvriers, en effet, y passaient, mais n'y vivaient pas. Leur existence appartenait à un autre milieu qui les formait, auquel ils demeuraient toujours rattachés par une solidarité étroite, et qui, leur carrière terminée, les reprenait tout entier. Ce milieu était leur famille. Le Play porta sur elle son attention et fut vite édifié.
C'était au sein de cet organisme essentiel que se manifestaient, dans leur plus grande simplicité, les formes les plus importantes de l'activité sociale. Une foule de travaux s'y effectuaient : le travail extérieur fournissait son appoint et ces ressources diverses, consommées en commun, assuraient le bien-être de tous les membres, quels que fussent leur sexe et leur âge. De même, ces membres puisaient dans le miheu familial, plus qu'à l'église et à l'école, les éléments de leur formation morale. C'était ù la bonne constitution de la famile ouvrière que l'atelier métallurgique devait son excellente main-d'œuvre, partant sa prospérité propre. Le Play acquit bientôt la certitude que
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cfttr l)t>iiuc ctjiislitution portait ses ellcts plus loin encore et ([u'cii rcaliti', c'était sur elle que reposait toute rorganisation sociale dans ces régions do rAlIomagne du Nord.
Son attention ainsi spécialement attirée sur la condition des familles, Le Play, marchant vers l'Orient de l'Europe, assista à nn phénomène étrange. A mesure qu'il s'avançait à Test, il vit le rôle (le la famille grandir sans cesse, alors que celui des autres rouages sociaux diminuait. Chea les paysans, chez les artisans des Balkans, de l'Asie Mineure, tout travail était domestique : il famille absorbait Tatelier. C'est aussi par elle que se faisait l'appropriation des terres; elle était seule titulaire des droits de propriété ou de jouissance. Enfin, les pouvoirs publics se fiaient à elle d'assurer presque seule l'ordre matériel et le respect des lois morales. Le Play atteignit ainsi la limite des steppes asiatiques, où toute société se ramène à une simple ju.xtaposition de familles, quasi souveraines, à peu près égales entre elles et constituées de la même manière.
Lorsqu'il revint vers l'Occident et qu il pénétra dans des sociétés de plus en plus compliquées, il vit le phénomène inverse. Le rôle de la famille diminuait. Elle cessait d'abord d'être un atelier. Au lieu de cela, les travaux extérieurs, l'usine, attirant au dehors tous ses membres, la disloquaient. La propriété collective s'évanouissait devant la propriété individuelle. Enfin, des })Ouvoirs publics développés et envahissants, des associations privées, de toute nature et de toutes formes, se superposaient à la famille, géraient en dehors d'elle une foule d'intérêts, auxquels elle demeurait complètement étrangère.
Et cependant, cette diminution n'entrainait nulle déchéance, la famille restait toujours l'organe prépondérant du corps social. Le Play constata, en effet, que toute atteinte à sa prospérité ébranlait le corps social tout entier, alors que les plus grands bouleversements politiques ou religieux n'avaient que des conséquences restreintes, tant que l'organisme familial n'était pas attaqué.
Ainsi, dans aucune société, les individus n'apparaissaient isolés. Ils étaient toujours groupés en familles. Ces familles
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l)(>uvaien( rtrc rnnicjiic groupement social conou et, toujours, elles étaient le plus important. Le Play en conclut naturellement que la famille était l'unité sociale irréductible et. pour employer une expression biologique, comme la cellule des sociétés.
C'était donc sur elle que devait se porter tout d'abord Tobservation scientifique.
Et, parmi la hiérarchie de familles c|ui constitue les sociétés complexes, il était également logique que l'observation s'attachât de préférence à celles qui forment la masse et le type commun : aux familles ouvrières. Surtout, ces familles doivent être étudiées d'abord parce que l'étroitesse de leurs ressources les rend plus dépendantes du milieu et que, par suite, on peut plus facilement connaître ce milieu en les observant ([n'en observant des familles riches ou aisées.
Ces dernières, sans doute, jouent dans la société un rôle important, au(|uel elles ont dû leur élévation. iMais ce rôle est plus spécial. Elles peuvent, d'ailleurs, par l'accumulation des richesses, par la pratique exclusive de professions libérales ou de fonctions publiques, se dégager complètement de la masse, se faire une vie à part. Elles forment alors, au lieu d'un cadre, un état-major, et parfois, ce qui est pis, un état-major en vacances. Il a, ce monde à part, ses mœurs particulières c[ui ne sont pas toujours une expression plus raffinée des mœurs de la nation. Il les emprunte souvent à l'étranger : il va quelquefois même jusqu'à lui emprunter sa langue. Comme, seul, il pense, écrit et cause, c'est lui qu'on décrit généralement sous le nom de société. En réalité, le connaître seul est ne rien connaître et ne peut donner que des impressions fausses sur la vie dun peuple.
, La famille ouvrière devant être le premier objet de l'observation sociale, restait à déterminer comment on étudierait cette
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laiiiilU' DUvriiTC. Sans doute, d'après les principes mêmes de la nirtliode monographique, ce ne pouvait être que par de minutieuses enquêtes sur place. Il fallait, cependant, adopter pour ces enquêtes un ordre rigoureux, leur donner un cadre uniforme ([ui permit de ne rien oublier. Ainsi seraient possibles la comparaison et le classement des phénomènes, par suite la découverte inductive des lois sociales.
Le cadre monographique établi par Le Play, à cet effet, après de longs tâtonnements, repose sur une idée maîtresse. Toute la vie des ouvriers se passant à réaliser l'équilibre entre leurs moyens de subsistance et la satisfaction de leurs besoins; il suffit, pensait-il, pour avoir la connaissance complète dune famille, de constater, dans tous ses détails, ce qu'elle produit et ce qu'elle consonmie. « On est initié par là, dit Le Play, non pas seulement à la vie matérielle, mais à la vie morale. Il n'est guère dans l'existence de l'ouvrier un sentiment ou un acte digne de mention qui n'ait sa place marquée au budget des recettes et des dépenses. » Il est inutile de dire qu'en parlant ainsi. Le Play n'exprimait pas une idée précon(;ue, mais un fait qu'il croyait avoir établi par ses observations personnelles.
La monographie de famille est donc avant tout un budget de recettes et de dépenses. En ce qui concerne les premières, le cas le plus simple serait celui où la famille vivrait exclusivement des salaires attribués à son chef et à ses membres les plus actifs pour leurs travaux professionnels ; c'est sur cette hypothèse que sont bâties la plupart des théories économiques touchant les salaires. Elle se réalise pourtant très rarement. Pour sa part. Le Play déclare ne l'avoir jamais observée. En dehors du salaire, les budgets ouvriers sont en effet alimentés par trois sortes de revenus qui sont : les produits des propriétés, ceux des industries domestiques, enfin ceux des droits d'usage et de jouissance sur certains biens que Le Play appelle des subventions. L'importance relative de ces trois sources de profits est naturellement très variable. Les moyens d'existence des ouvriers présentent ainsi des combinaisons infinies, depuis la condition du travailleur des centres industriels de l'Occident pour f[ui le salaire est à peu près tout, jusqu'à celle
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<lf laitisaii (rOriciil qui n'a niciiic pas, dans sa langue, un mot pi)ur le désigner.
Les i-ccettes du budget de ianiillc. étant souvent perçues en nature, donnent lieu à des évolutions délicates. Le Play, pour arri\ er au plus haut degré d'exactitude relative, indique certains procédés qui lui rendirent, à ce point de vue. de grands services.
Les dépenses sont également minutieusement inventoriées et appréciées. Le Play les a classées d'après les besoins auxquels elles se rapportent, depuis les plus humbles comme la nourriture, jusqu'aux plus élevées, comme l'éducation des enfants et les pratiques du culte.
La monographie ainsi constituée présentait un grand avantage. Elle portait en elle-même ses éléments de contrôle. Le total des recettes devant nécessairement équilibrer celui des dépenses, on était garanti contre toute erreur ou omission, lorsque, après avoir évalué séparément les unes et les autres, on arrivait à une balance. Cette vérification numérique des données de l'analyse avait beaucoup séduit le mathématicien qu'était Le Play. « Le plus sûr moyen, dit-il, de connaître la vie morale et ma- « térielle des liommes ressemble beaucoup au procédé qu'em- « ploient les chimistes pour mettre en lumière la nature intime «( des minéraux. Une espèce minérale est connue, quand l'ana- « lyse a isolé chacun des éléments qui entrent dans sa composite tion et quand on a vérifié que le poids de tous ces éléments « équivaut exactement à celui du minéral analysé. Une signi- « fication numérique du même genre est toujours à la disposition « du savant qui analyse méthodiquement lexistence de l'unité « sociale, constituée par une famille ^ »
Le budget de famille, élément essentiel do la monographie, est, du reste, dans les deux éditions des Ouvriers ewopéens, encadré d'explications destinées à en faciliter l'intelligence et à attirer l'attention sur les C()nclusi(ms qui s'en dégagent-. Il est