I. — I.F.S DKl \ l(»M)EMK>TS DK LA DOCTUIM
Elle a, cette doctrine, une unité singulière. Elle dériverait, connue les grands systèmes chers à l'esprit classique, dun principe abstrait, d'une conception idéale dont toutes les conséquences seraient déduites avec la logique la plus rigoureuse, que toutes ses parties ne se tiendraient pas mieux entre elles. Seulement Le Play a remplacé la conception idéale par deux fondements d'une autre solidité.
Le premier de ces fondements est, il est à peine besoin de le dire, la minutieuse analyse de faits sociaux, à laquelle Le Play consacra vingt ans. Les résultats en sont exposés dans les deux éditions successives des Ouvriers européens '. Résumer ici cette
1. La preiniéie édition, celle de 1855, forme une sorte d'atlas où sont exposés trente-six budgets de familles encadrés de très brefs commentaires. Elle est précédée d'une introduction remarquable, posant les premiers principes de la méthode d'observalion sociale. Les e\ein|)laires de cette première édition sont d'ailleurs infiniment rares.
Le manuscrit do la première édition contenait en outre, en conclusion, un exposé » des iiKi'urs et des institutions, qui, selon les indications de l'expi-rience et l'opi- " nion des autorités sociales de l'Europe, se présentaient comme indi.spensables à « l'existence de toute société prospère » [Ouvriers européens, T édition, I, p. 342). Cet exposé donnait donc, en somme, les premiers éléments de la doctrine. Il servait de base à tout un ])lan de réforme des sociétés occidentales et de la société française en particulier. Mais les amis de Le Play, tout en approuvant, sans réserve, ses conclusions, le dissuadèrent de les publier. Elles choquaient, en effet, les préjugés dominants, incarnés dans tous les partis et qui. l'alarme de 18î8 passée, avaient repris toute leur force. L'opinion publique, à leur seul énoncé, condamnerait l'ouvrage, sans autre examen, et la méthode d'observation sociale perdrait ainsi tout moyen de se faire
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exposition i)araîl inutile. Les faits décrits dans une série de monographies juxtaposées ne parlent point i)ai' eux-mêmes, ou, tout au moins, leur voix est confuse. Leur portée ne se dégage pleinement que si on les présente à l'appui des éléments divers de la doctrine auxquels ils servent, en quelque sorte, de supports. C'est le plan adopté par Le Play dans la Réforme sociale, et il explique le retentissant succès de cet ouvrage, alors que les Ouvriers européens ne furent jamais lus du grand public. Le mieux est donc de suivre, à ce point de vue, l'exemple du maitre .
Mais, pour constituer une doctrine, il ne suffit pas d'avoir observé des faits. Il ne suffit même pas d'avoir constaté entre eux des rapports nécessaires, c'est-à-dire des lois. Il faut encore et surtout savoir apprécier ces faits. Sont-ils un bien? Sont-ils un mal? On ne peut répondre que lorsqu'on s'est fait de la prospérité et de la souffrance une conception particulière. Conception qui semble bien aisée et bien simple à réaliser, qui, cependant, prête à toutes les hésitations, à toutes les divagations. Faire l'histoire de ses variations, c'est faire celle de l'esprit humain.
connaître. Le Play se rendit à ces raisons, louvrage ne contint qu une conclusion très courte et très réservée, qui ne permet pas de soupçonner l'ampleur future de la doctrine du maitre.
La deuxième édition des Ouvriers européens, celle de 187',i, est très différente de la première. Elle comprend si.x volumes, reproduisant cinquante-sept monographies, chacune de ces dernières suivie de notes très étendues. Chaque volume est en outre précédé d'une introduction et suivi d'un épilogue commentant les faits exposés par des conclusions doctrinales. Mais ce mélange d'analyse scientifique et de théories morales et sociales est présenté de la façon la plus lourde et la moins claire. Il rend l'ouvrage d'une lecture très pénible et, ce qui est pis, ne permet pas à un lecteur non averti de dégager toute la portée de l'œuvre de T-e Play.
La doctrine fut exposée, pour la première fois en 1864, avec sa forte base de faits, dans les trois volumes de la Réforme sociale. Elle fut en outre développée, présentée sous toutes ses faces, dans une série d'ouvrages de propagande, publiés tous après 1870 : V Organisation du Travail, l'Organisation de la famille, la Paix sociale après le désastre, la Correspondance des Unions de la Paix sociale, la Conslilvlion d'Angleterre, la Constitution essentielle de l'Iiumanité.
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Si 1 on avait demandé à un théologien du moyen âge quel idéal il concevait sur terre, il eût infailliblement répondu que c'était de voir la chrétienté comprendre tout l'univers. Kt, si l'on s'était enipiis du plus grand mal ([u'il pouvait imaginer, sa réponse n'eut point davantage été douteuse. Famines, guerres, |)estes, aurait-il dit, ne sont que misères sans importance au l'égard d'une hérésie. Le but dos sociétés était, selon ce moine, la réalisation d'un idéal mystique et leur prospérité se mesurait à la distance qui les en séparait.
Quelques siècles plus tard, l'idéal avait changé, non c^u'on l'eût reconnu faux ou irréalisable, mais parce que le courant des idées n'était plus le même. Pour les hommes du xvii^ siècle, la prospérité d'une nation s'incarnait dans la grandeur du Prince. Richesse et science, art et pensée n'avaient de valeur qu'autant qu'ils concouraient k la gloire du trône et, si l'on admettait qu'un certain bien-être était désirable pour la masse des sujets, c'était parce que leur misère aurait terni l'éclat du soleil monarchique.
Le nouvel idéal régna peu. A peine fut-il fermé dans toute sou ampleur que ceux qui avaient le plus profité de lui s'employèrent à le détruire. Et, quand il fut par terre, ils se mirent en quête de le remplacer. Pour qu'une organisation sociale fût bonne, il fallut, désormais, suivant le grand maître de la philosophie du xviii' siècle, Rousseau, que les hommes, en la concevant, lui assignassent un but précis. « C'est ainsi, dit-il, que « les Hébreux et récemment les Arabes ont eu pour principal « objet la religion ; les Athéniens, les lettres ; Carthage e t Tyr, « le commerce ; Rhodes, la marine; Sparte, la guerre et Rome, « la vertu. »
Quant à lui, l'objet suprême vers lequel devait tendre sa républic [ue était la réalisation de la liberté et de l'égalité. Et, comme cet idéal n'était pas accessible h des hommes absorbés
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par le travail maniu'l. il n'Iiôsilait pas ;\ recommander Tcsclavage comme le seul moyen de l'atteindre et comme la comlilion essentielle de la prospérité d'un état.
Kniin, à côté de l'école des philosophes, s'était fondé, au xviii" siècle, celle des économistes, qui confondait le développement de la prospérité sociale avec celui de la richesse.
Assigner ainsi à l'effet social un but déterminé à l'avance et d'une manière subjective, était en contradiction formelle avec le jîi'incipe scientifique de la méthode de Le Play. La société étant considérée, non comme une machine artiticielle, mais comme un organisme naturel et vivant, on ne saurait lui attribuer, pas plus qu'à aucun autre organisme de cette nature, de mobiles en deliors d'elle-même. Ses mobiles, ce sont ses besoins et tout son effet tend à leur satisfaction.
Lorsque cette satisfaction est obtenue, la société prospère; dans le cas contraire, elle souffre.
L'erreur des faiseurs de systèmes consiste, non pas à inventer des besoins nouveaux, ce qui est humainement impossible, mais à attribuer à la satisfaction d'un besoin spécial une importance exclusive. Le moine subordonnait tout à la religion, le lettré du grand siècle à la gloire de l'État, celui du xviiT à l'exercice des droits politicjues. Le premier ne voyait dans l'homme qu'un fidèle, le second qu'un sujet et le troisième qu'un citoyen. Or, il est un peu de tout cela et bien autre chose encore. Une société est normale et saine, lorsque tout intérêt trouve à s'y satisfaire sans léser un autre intérêt. Il y a alors, chez elle, un équilibre analogue à celui qui règne dans le corps d'un homme bien portant. Elle souffre, au contraire, lorsque cette harmonie se trouve détruite, lorsque certains besoins sont sacrifiés ù d'autres, certaines aspirations, certaines facultés comprimées et atrophiées. Elle devient, enfin, un organisme monstrueux, lorsqu'un besoin secondaire est satisfait aux dépens d'un essentiel.
La prospérité et la souffrance d'une société se révèlent d'ailleurs, le plus souvent, d'elles-mêmes et l'analyse n'a pour but que d'en chercher les causes. Le symptôme de la prospérité est la paix sociale, c'est-à-dire un ensemble de bons rapports entre
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les membres <lc la société et la satisfaction (juc chacun éprouve an maintien tle l'ordre existant. Le symptôme de la souflrance est Vaiitugonisme social, c'est-A-dire la révolte des intérêts lésés contre l'oriianisation à l,i(|uoIl(' ils attribnent leur m.illiem'.
Le Play, passant alternativement d'une société prospère à une société soutFrante, s'attacha à discerner les besoins qui, satisfaits dans l'une, ne l'étaient pas dans l'autre, dont, par conséquent, dt'pend le malheur ou le bonheur social et t\m peuvent être ainsi justement appelés les besoins essentiels de l'humanité.
Il découvrit que ces besoins essentiels sont au nom})re de deux seulement et des plus simples. Le premier est l'ensemble des moyens de subsistance nécessaires à la vie journalière de l'individu ; en d'autres termes, son pain quotidien. Le second, aussi impérieux, quoique d'ordre tout différent, est la soumission à une loi morale, c'est-à-dire à un ensemble de préceptes, s'imposantà la conscience et se substituant aux instincts pour diriger la vie. Le Décalogue contient, selon Le Play, l'expression la plus haute, à la fois, et la plus simple, de cette loi morale, telle que la reconnaissent sous cette formule ou sous une autre toutes les races jouissant de la paix sociale. Elle n'est même point contestée davantage, ni attaquée directement, chez les peuples d'Occident, par ces novateurs les plus hostiles aux idées traditionnelles. Il n'est guère de contestation que sur son origine.
Ce qui, au premier abord, frappe et déconcerte dans la doctrine de Le Play, ce n'est pas qu'il fasse de la satisfaction des deux besoins essentiels une condition nécessaire de la prospérité sociale: c'est qu'il en fasse une condition suffisante. Il est évident qu'une nation dont une fraction importante mourrait de faim serait fatalement en proie à toutes les souffrances et à tous les désordres. Et il en serait de même d'un pays, si riche fùt-il, où nul n'aurait souci de la vie, de la liberté, de la propriété de son semblal>le. Mais qu'une race, par le fait que chacun y jouit du strict nécessaire et observe, à peu près, les commandements, se doivent considérer comme n'ayant plus rien à souhaiter, voilà qui surprend et révolte. Ainsi, après vingt siècles de travail et de pensée, après avoir acquis par des souffrances sans
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noml)ro, par un cU'orl siirliumain. un patrimoine immense de biens matériels, de sentiments et d'idées, nos sociéfés d'Europe devraient limiter leur idéal à celui des pasteurs kiri;hiz, et des chameliers arabes! Ce rabaissement de l'idéal, ce démenti brutal à toutes les aspirations confuses qui tourmentent les civilisés, a beaucoup écarté de Le Play. Il a été, pour cela, considéré comme un traditionaliste aveugle, méconnaissant la nécessité de toute évolution et négateur de tout progrès.
Le reproche est très injuste. Si Le Play considère la loi morale et le pain quotidien comme les besoins essentiels de l'humanité, il n'a jamais contesté qu'il n'y en eut d'autres et dont la possession ne fût désirable. Il n'a jamais nié les avantages du progrès industriel, de la richesse, de la science et des arts. Il n'en a blâmé que les abus. Et il y a abus, selon lui, lorsque la satisfaction de ces besoins secondaires n'est obtenue que par le sacrifice des besoins primordiaux. Il n'admet point qu'une nation puisse être appelée prospère lorsque, sous une façade brillante, elle cache l'horrible plaie du paupérisme ou de la démoralisation profonde.
D'ailleurs son critérium de la prospérité. Le Play l'a tiré de l'observation même. Partout où les deux besoins essentiels étaient satisfaits, il vit régner le contentement universel et la prospérité sociale; partout où ils ne l'étaient point, la souffrance et la discorde. Toute l'histoire des sociétés s'est en somme passée à perdre et à reconquérir ces deux biens primordiaux. Les races qui les ont toujours conservés n'ont pas d'histoire : les pasteurs des steppes asiatiques vivent à présent comme au temps d'Abraham. Mais, le plus souvent, la prospérité même vient détruire l'équilibre qu'elle a créé. Les races prospères se multiplient vite et le problème de l'existence se pose à nouveau devant elles. Pour le résoudre, il leur faut se livrer à d'autres travaux, adopter une autre organisation. Elles atteignent ainsi parfois un état de prospérité supérieur à celui dont elles jouissaient auparavant, puis le reperdent pour tomber dans de nouvelles crises ; crises qui peuvent leur être fatales, à en juger par le nombre des civilisations disparues. Il apparut à Le Play que les sociétés
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modernes tic rEuropc on traversaient une. Le problème de 1 exis- Icnco y est si compliqué i(ue la grande masse de la population n'arrive pas à le résoudre par elle-même. Elle n'y parvient qu'en s'eni^ageant dans les entreprises ([uc dirige une élite : le pain quotidien lui est fourni sous forme de salaires, c"est-à-dire sous une forme relativement incertaine. Le salarié est constamment menacé, à la fois par des périls directs et par ceux (|ui peuvent ruiner son industrie et que multiplie toujours la concurrence. Il lui faudrait, pour donner quelque stabilité à son existence, |)our savoir diriger ses vues, estimer exactement ses intérêts, organiser leur défense, un ensemble de qualités auxquelles ])eu d'individus peuvent atteindre. Aussi, dans cette lutte, les vaincus sont-ils nombreux et, nulle intervention n'arrêtant généralement leur chute, tombent-ils à un degré d'abaissement dont les faubourgs de nos grandes villes industrielles ont le triste secret. Quant à la morale, son règne est plus compromis encore. Dans les classes les plus élevées, la difficulté de parvenir et de maintenir les situations acquises a développé Tégoïsme, la richesse a permis la corruption. Pour défendre leur bien-être, ces classes n'ont pas hésité parfois à s'attribuer des privilèges injustes pesant lourdement sur le reste de la nation. Détenant les pouvoirs publics, elles ont fait de leur exercice, non pas une charge honoral)le, mais une source de profits. Chez les pauvres, la difficulté extrême de la vie matérielle crée fatalement linditTérence morale : nul frein ne modère plus alors le sentiment instinctif d'envie qui en fait les ennemis naturels des riches. Ce sentiment est, au contraire, entretenu, cultivé par la catégorie nombreuse de déclassés que contiennent les sociétés compliquées pendant que la loi morale trouvant sans cesse, devant elle, un terrain moins préparé à la recevoir, est ébranlée dans ses fondements par les controverses ([ui régnent sur ses origines. Une partie des hommes qui l'enseignent est accusée par l'autre d'imposture et, ne sachant lesquels entendre, le peuple est naturellement porté à n'écouter que la voix de ses instincts et celle do ceux qui les flattent.
L'alternative continuelle de la prospérité et de la souflrance,
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par la possession ol la pcitc des deux Iticns essentiels, a doue commencé avec liiivention de la cliarrue et il est à craindre qu'elle ne cesse pas avec celle des voies ferrées. C'est une erreur profonde, selon Le Play, de croire les sociétés entraînées par la force des choses vers un avenir meilleur, comme de les croire c<mdamnées à une décadence inévitable. En réalité, '< la simpli- « cité, la complication, la corruption, enfin la réforme ou la « ruine, voilà le cercle vicieux dont jusqu'à ce jour aucune (c nati(»n civilisée n'a pu sortii- ».
La possession des deux biens essentiels est d<mc toujours menacée, chez les sociétés prospères, par des influences indépendantes de la volonté humaine. Kst-il du moins possible aux hommes de se mettre à l'abri de ces influences, de leur en opposer d'autres, de faire en sorte qu'elles ne puissent nuire? Et lorsque la prospérité est perdue, est-il des moyens d'assurer ou tout au moins de hâter son retour? A ces deux questions, les résultats de son observation permirent à Le Play de répondre oui. Non seulement le libre arbitre des sociétés joue un rôle dans leur destinée, mais ce lôle est considérable. Et ton en se refusant à croire à un avenir chimérique qui offrirait le règne permanent de la paix, Le Play parvint à mettre en lumière certains principes et certaines coutumes indispensables à l'existence de toute société prospère, et dont la restauration, pourrait, en particulier, mettre un terme à la crise que traversent les sociétés de l'occident.
Ces coutumes se distinguent par deux caractères essentiels.
En premier lieu, elles supposent toutes la nécessité impérieuse de propager la connaissance et la pratique de la loi morale. Elles partent donc de ce principe (|ue l'homme n'apporte pas en naissant toutes les facultés nécessaires pour s'élever sans aucun enseignement à cette connaissance et à cette pratique. C'est la doctrine inverse de celle qu'inventa Rousseau et qui,
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(l(*[niis plus d'un siôclc, se propage dans l'Occident. Pour condaniiier ce dogme de la perfection oiigiuelle, qui séduisit vraisemblablement le philosophe de (ieuève parce qu'il était le contre-pied d'une vérité généralement admise depuis cinq mille ans, Le Play s'appuya non sur un raisonnement métapiiysique, mais sur l'observation sociale. Tue pareille doctrine lui parut en contradiction lormelle avec l'expérience et il suffit, pour comprendre ce jugement, de se reporter à l'analyse qui a été donnée de la Méthode. L'homme, dit Rousseau, nait bon, mais il est corrompu par les institutions (jui, dès sa naissance, enserrent son existence et compriment sa liberté. Or, Le Play considère les sociétés comme des organismes naturels et vivants : il ne peut donc admettre que leurs rouages essentiels, la famille, par exemple, ne soient que des institutions arbitraires et mauvaises. On ne s'étonnera point, dès lors, que Le Play ait qualifié la théorie de la perfection originelle « d'Erreur fondamentale », faussant la notion de la véritable nature de l'homme, et conduisant dans la construction de systèmes sociaux à des aberrations.
Le deuxième caractère des coutumes préconisées par Le Play se révèle par leur nom même. Ce sont des coiitianes et non pas des lois. A la différence de la plupart des réformateurs qui ne voient de moyen d'appliquer leurs systèmes que par la con- (juète du pouvoir. Le Play attachait assez peu de prix à l'inteivention des gouvernements. L'observation lui avait appris que, s'ils sont un rouage important de la vie sociale, ils n'en sont point un rouage essentiel. Certaines sociétés primitives arrivent à se passer deux, alors qu'aucune d'elles ne peut se passer de la famille.
D'une manière générale, les rapports privés ont un caractère beaucoup plus primordiaux que les rapports publics. C'est presque exclusivement d'eux que dépend la possession de la loi morale et du pain quotidien. Or, en ce qui concerne les rapports privés, l'action de la loi ne peut se manifester que pour en assurer la régularité; elle serait impuissante à en modifier la nature. A ce point de vue, les nécessités matérielles et les
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mœurs ont soûles une influence. C'est donc sui- les monirs que Le Play s'est proposé d'agir et par l'intermédiaire de l'opinion. Ce n'est point, du reste, qu'il refuse foute espèce «le rôle à l'action du législateur, mais il ne lui demande que ce ([u'clle peut donner.
Les coutumes de la vie privée se divisent en deux catégories : les unes concernant les rapports de l'unilé sociale par excellence, la famille ; les autres touchant aux rapports extérieurs à la famille et qui ont généralement pour objet, la conquête du pain quotidien, c'est-à-dire le travail. Nous étudierons donc successivement les idées de Le Play sur l'organisation de la famille et sur celle du travail. Un troisième chapitre sera consacré à sa doctrine en ce qui touche la constitution et lintervention des [)ouvoirs publics.
n. LES RAPPORTS PRIVES INTERIEURS A LA FAMILLE.
Étant le premier groupement humain constitué, le seul constitué encore chez certaines races, c'est la famille qui a été d'abord chargée de satisfaire les deux besoins essentiels, besoin matériel et besoin moral. Et, dans les nations les plus compliquées, alors qu'une iniinité d'autres groupements l'encadrent et la dominent, c'est encore sur elle que retombe à peu près tout le poids du grand problème.
Au point de vue du premier terme de ce problème, de la question du pain quotidien, elle a été, cette famille, le centre primitif de tous les rapports humains : l'unique atelier de production, le foyer do tout échange et de toute consommation. Il en est ainsi encore chez les races asiatiques côtoyées par Le Play à la frontière de l'Oural. Chaque famille y forme une tribu nomade qui se suffit à elle-même'. Le rôle du groupe-
1. A'oyez Ouvriers e«ro;jee«s, monographie du IJaclikir demi-nomade (2' édition, t. M).
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nient laniilial s'est amoindri, en cette matière, cliez les races complexes on l'agglomération <lc la [)opnlatioii a exigé la mise en valeur de toutes les ressources du lien, développé l'intensité du travail et sa division. Une grande partie de l'industrie est, peu à peu, sortie de l'atelier domestique pour se concentrer, à l'extérieur, dans de grands et de petits ateliers. Mais une grande [)artie aussi y est restée, et cela chez les peuples les plus avancés. La famille est encore partout une unité essentielle de travail agricole, le foyer est toujours le centre de certaines fabrications. Enlin qui pourrait dire la masse énorme de travaux qui s'y effectuent, ceux qu'on appelle plus particulièrement les travaux domestiques, et qui, pour n'être point appréciés en argent, n'en sont pas moins productifs? La famille, d'ailleurs, si elle n'est plus que dans une certaine mesure un groupement de production, reste le groupement de consommation par excellence, celui où chacun reçoit selon ses besoins et par lequel est assurée l'existence de ceux qui ne travaillent pas encore et de ceux qui ne travaillent plus.
Elle joue aussi un rôle prépondérant dans le régime de la propriété. Dans les trois quarts du monde habité, c'est par elle que se fait l'appropriation du sol, soit à titre temporaire, comme en Asie Mineure et dans une partie de la Russie i, soit à titre perpétuel, comme cliez les Bulgares-. Elle est alors une communauté qui, se continuant indéfiniment, tient la terre en mainmorte. Chez les peuples occidentaux, ce caractère lui fait défaut par suite de l'avènement de la propriété individuelle. Elle a cependant, en cette matière, un rôle immense, car elle est l'instrument de transmission de cette propriété. Elle est le bien qui fait, au point de vue matériel, les générations solidaires entre elles.
Et pour en venir au point où le matériel côtoie le moral, la famille, quand elle ne doit pas toujours assurer elle-même à l'individu son pain quotidien, lui donne au moins les moyens de l'acquérir dans l'avenir. Par tout un côté de l'éducation,
1. Voyez Ouvriers européens, 2' édition, t. II : les Ouvriers d'Orient, 'i. Voyez ibid., t. IV, /es Ouvriers d'Occident, races stables.
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cllo l'adapte au milieu où il sera appclr à se mouvoir, le prépai'c à entrer dans les rouages de ce milieu et à y trouver sa place.
Sous le rapport moral, il est à peine l)esoin de définir le rôle de la famille, ^AJoins qu'en ce qui concerne la conquête du pain quotidien, ce rôle varie suivant les temps et suivant les pays. Par le seul fait qu'elle tient groupées, en un contact permanent, les différentes générations, la famille assure la transmission de l'idéal d'une race comme de ses biens matériels. Le rôle des autorités reli.uieuses et des pédagogues de profession qui la secondent dans cette tâche est fort effacé au regard du sien. Il est presque toujours inefficace lorsqu'elle ne les appuie pas.
Ainsi, chez les peuples les plus avancés, la famille, qui n'est plus un rouage unique, mais le centre d'une quantité d'autres, est encore chargée des trois fonctions sociales les plus importantes : assurer l'existence de tous les individus qui ne peuvent la gagner eux-mêmes aux dépens de ceux qui la gagnent; transmettre la propriété aux générations successives; enfin dresser ces générations à la conquête du pain quotidien et au culte de l'idéal suivi par leurs ancêtres.
Pour qu'elle puisse remplir cette tâche, il faut que la famille soit constituée à cet effet. Comme tout organisme naturel, elle s'est modelée sur sa fonction. Le Play découvrit toutefois — et nous l'avons signalé en parlant de sa méthode — que cette constitution ne s'est pas faite d'une manière uniforme. Sous diverses influences, que l'observation détermine, elle s'est différenciée en divers types et ces types eux-mêmes se peuvent ramener à trois grandes espèces.
La première est celle de la famille patriarcale , née dans la steppe et formée sous l'influence de l'art pastoral.
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Mlle i)i'rsenlc, celte famille patriarcale, dès roiii^iiie, deux earaclères ilistinclils.
U'abonl. les moyens de subsistance étant, pour des pasteurs nomades, ei^ (juehjue sorte iudéllnis, les familles de ce type tendent à se multiplier sans se séparer. « (>ha([ue Jeune mé- '< naL;e, dit I.e Play, n"est tenu à aucune dépense de premier - «'lahlissemeut et une surveillance suffit à assurer la multi- »< plication du bétail. Dans ces conditions, la famille, elle-même, « croît aussi vile ([ue les ressources fournies par le troupeau H et, quand naît la cinquième génération, le chef de la famille « règne sur une petite tribu, avec une autorité consacrée par <( l'action du temps. "
l/autorité de ce chef de famille est, eu eil'et. très forte, pour ainsi dire absolue, et c'est là le deuxième signe qui distingue la famille patriarcale. Ajoutons quelle est perpétuelle, elle s'exerce quel que soit l'Age des descendants et s'étend à leurs propres enfants. Elle est en effet nécessaire pour assurer l'ordre dans la tribu et n'est affaiblie ou contrariée par aucune autre. A l'extérieur, chez ces races simples, nul pouvoir sérieux ne la domine. A l'intérieur, la garde des troupeaux ne donne pas aux aptitudes particulières le moyen de se révéler et la seule supériorité qui puisse se comprendre est celle de l'âge.
•Mais faire régner l'ordre matériel est, chez ces races pastorales, la moindre des fonctions de l'autorité paternelle. La ferme croyance des peuples d'Orient lui attribue une mission beaucou[) plus haute, qui est la transmission d'une loi morale et d'un idéal religieux. Cette loi morale est, en effet, considérée essentiellement comme d'origine surnaturelle. Aucun homme n'en saurait donc avoir la connaissance innée. Loin de là, ses instincts le portent à la violer continuellement. Il faut qu'il soit dressé, dès son jeune âge, à lui obéir. L'idée occidentale de la perfection originelle, de la tendance native de l'individu vers le bien, fut une de celles qui chocjuèrent le plus les Orientaux auxquels Le Play la rapporta. Toute leur philosophie et toute leur constitution sociale reposaient sur la croyance contraire. Quant à la formule de la loi morale, elle était à peu près la même
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chez tous CCS peuples, musulmans ou chrétiens. Klle s'exprimait par les commandements du Décalogue.
Les ramilles patriarcales ne purent, de par la nature même (le leurs tiavaux, s'augnientei- indéfiniment. Lorsque Time d'elles devient trop nomhreuse, un certain nombre de ses membres s'en détache, emmène une partie du troupeau et forme un essaim sous l'autorité d'un patriarche. Ces essaims se multiplient jus- (juaux limites des steppes, d'où ils débordent sur les pays environnants. Les populations ainsi refoulées sont contraintes d'abandonner, peu à peu, l'art pastoral pour la culture, la vie nomade pour la vie sédentaire. Toutefois, elles demeurent profondément imprégnées de leur constitution primitive et s'efforcent de l'adapter aux conditions nouvelles de leur existence.
Ce sont ces familles patriarcales, sorties de la steppe et devenues agricoles, que Le Play décrivit dans ses Ouvriers de V Orient.
Elles maintenaient leur fondement matériel, l'existence assurée à tout individu en échani^e d'un peu de travail et de beaucoup d'obéissance, par la cummiinauté complète de leurs biens entre tous leurs membres. Cette communauté était possible par l'abondance des terres et des productions spontanées. Les familles de paysans du llaouran, par exemple, non seulement peuvent étendre leur exploitation, à mesure qu'elles s'accroissent, mais encore la déplacent, presque chaque année, pour remédier à l'épuisement de la terre. Chez les paysans russes, au temps où Le Play les observa, une grande partie du sol était la propriété collective du « mir » et laissée à l'usage commun; le reste partagé périodiquement entre ces familles, en proportion du nombre de bras. Les seigneurs maintenaient le même régime sur leurs terres. En échange de corvées et de redevances, ils assuraient aux paysans la possession des terres nécessaires à leur subsistance, plus de nombreux droits d'usage sur les réserves seigneuriales.
Le second fondement de la famille patriarcale, l'autorité paternelle, était également maintenue. Mais cette autorité, dans cet état plus complexe des sociétés, eût été incapable d'accomplir seule sa double mission : le maintien de l'ordre et la pro-