I.V ImCIIIIM
l»»'nl('iil trop souvcnl, en grandissant, tout senliiiiciil lilial. La contlitioii des vieillards devient ainsi parliculièreuient afliigcante. Des procédés révoltants, à peine croyables, sont souvent employés pour les amener à partager leur patrimoine de leur vivant; ce résultat <»l)tcnu, ils ne sont plus qu'une cliarire, un poids mort. On les appelle " monsieur vit toujours », on leur rel'use le nécessaire, quelquefois on les maltraite, on les abandonnerait s'il n'y avait, dans les pays d'Europe où règne la l'amillc instable, ni juges ni ,i:endarmes.
Cette décadence morale était encore activée par une autre cause. Je veux dire la crise religieuse, le bouleversement des croyances, « l'interrègne du divin », pour parler comme un [)liilosoplie contemporain qui, à répocpie où écrivait Le Play, descendait lentement des classes supérieures des nations occidentales et venait enténébrer peu à peu les couches profondes de la population. Cette crise morale jette l'anarchie dans les consciences, dresse face à face le père et le fils, le mari et la femme, armés chacun de leurs droits et ne pouvant s'entendre sur leurs devoirs. Quoi d'étonnant à ce qu'elle précipite la famille instable vers une instabilité plus grande encore.
Ajoutez à cela l'ébranlement que peuvent apporter dans la situation des classes ouvrières l'agglomération dans les centres et lesvariations de salaires qui caractérisent le régime de la grande industrie et de la concurrence intense. Nous avons signalé les effets de cet ébranlement sur les familles-souches, vigoureuses et saines. Ils sont fatalement pires sur les rejetons des familles instables, épaves d'une race désorganisée qu'elles précipitent dans une condition plus misérable encore. Pour s'édifier à ce sujet, il faut lire certaines monographies des Ouvriers européens, relies notamment des ouvriers de Paris et de sa banlieue. Ces familles sont instables au point de ne plus exister pour ainsi dire. La société se compose d'individus qui s'assemblent, se désunissent, se réassemblent au gré de leurs caprices ^.
1. « Un |icu plus bas. dit Li- Play, ce sérail, si ce n'est déjà la barbarie. Le mariage « est toujours précédé de relationsiliicites.il y a des concubinages itatents, publics « et ils n'excitent aucune réprobation. La jcuncs.sc est élevée au contact de tous les
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Voilà le tableau de la Famille instable qui (''[)ouvantaLe Play. 11 l'épouvanta d'autant plus que ce dei'nicr l'rgimc voyait sans cesse son domaine s'accroître. Il ijagnait toujours sur les ruines de la famille patriarcale et de la faniille-soucho. Combinez ce spectacle, avec la conception de Le Play sur la prospr'rité sociale, et vous aurez sa doctrine sur l 'organisation de la famille.
Ce qu'il voulut, c'est maintenir la famille-souche là où elle existait encore : la reconstruire là où elle avait disparu. La formation patriarcale, bonne en elle-même, devait être mise de enté, comme reposant sur la communauté. Nous avons vu, en effet, sous l'impulsion de quelques forces naturelles et inéluctables cette communauté tend à disparaître pour faire place à la propriété individuelle.
La famille-souche, au contraire, règne concurremment avec la famille instable chez certains peuples, et non seulement elle s'adapte à toute évolution économique, mais elle donne aux races qui l'ont adoptée une écrasante supériorité à travers cette évolution. D'une part, en effet, elle assure mieux que toute autre le bien-être matériel etl'aisance. Salidement établie surun domaine ou sur un atelier dont la valeur s'accroît sans cesse sous l'effort, elle donne à chaque nouvel héritier une situation égale ou supérieure à celle dont jouissait le précédent possesseur : infiniment plus que la famille instable, elle est capable de soutenir ses jeunes enfants, ses malades, ses vieillards. Gardant à son foyer les faibles de corps et d'esprit, elle ne rejette, par une émigration régulière et permanente, que les individus doués de l'énergie physi- <{ue, des aptitudes morales, de l'éducation professionnelle et même du capital nécessaires à la fondation de nouvelles entreprises et de nouveaux foyers. Sous un pareil régime, les résultats
« vices; elle les comprend el en parle bienlot le langage. Ivrognes et débanchés, les « enfants n'ont aucune idée de respect envers les parents. » Le nom de puissance paternelle, s'il était prononcé devant eux, n'éveillerait certainement aucune idée. Il est commun de voir un (ils battre son père ou se battre avec lui. 11 faut |)resque lenoncer à retrouver l'idée du plus simple devoir.
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acquis dcincuiciil cl .scrvciil de p(jiiit de départ à d autres clloi'ls. Sous le rét;inn' de la lamille instable, chaque génération drlait r<i'ii\ ir de la pn-cédente pour passer ensuite sa vie à la reconstruire.
D'autre part, la laniille-souclie. tenant groupés au mémefoyer trois liénéiations : les parents, riiériticr associé et les enfants de celui-ci, entretient entre celles-ci un contact énainemnient profit able à ia transmission de la loi morale, de l'expérience professionnelle et des traditions qui font la force d'une race. Elle offre ainsi une résistance beaucoup plus grande à l'ébranlement causé par la cri.se religieuse. Et il n'est pas à craindre que le respect des coutumes traditionnelles dégénère chez elle en routine puis- (]ue le développement de l'esprit d'entreprise chez les futurs éniigrants est une condition essentielle de sa prospérité.
Le fondement matériel de la famille-souche étant, selon Le IMay, la transmission intégrale de riiéritage, on comprtnd, dès lors, le grand cri d'alarme qu'il poussa contre le régime de partage forcé établi par le Code civil. Il attaquait ainsi, de front, une chose que l'opinion considérait comme intangible, comme une conquête immense de la Révolution, comme un chef-d'œuvre d'égalité et de justice. Le Play montra ce qu'était, en réalité, cette loi si parfaite : un prodigieux instrument de démolition. Elle a tué un organisme et ne l'a point remplacé. Elle a détruit un ordre social qui, à défaut d'autres, avait, du moins, le mérite d'être un ordre pour ne laisser subsister que l'anarchie.
Classer, dit Le Play, parmi les " injustices », l'inégalité de fortune qui résulte, pour les enfants, de la liberté du testament, conduirait en bonne logique à condamner l'héritage en luimême, source de toutes les inégalités sociales. Pourquoi ce qui [)arait juste en dehors de la famille ne le parait-il pas au dedans? Et si l'on tient le droit de propriété pour légitime, pourquoi vouloir le mutiler, entre les mains de certains individus, par le seul fait qu'ils sont pères?
Qu'on ne dise pas davantage que le partage forcé est une institution essentiellement démocratique. Sans doute, il tend à détruire la grande propriété, à abaisser les anciennes classes
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dirigeantes, et c'est pour cela qu'on la ciéé. Mais la ^^etite propriété ne profite pas de cet abaissement. Alors que les grandes rorlnncs meftent plusieurs générations à se disloquer et à disparaître, les petites sont anéanties à chaque partage. Clia(jue héritier n'en retire que des lambeaux et la plus grosse part est le plus souvent celle du fisc. Pour n'avoir pas voulu de l'inégalité dans le bien-être, le Code civil, selon Le Play, a créé Fégalité dans la souffrance. Aussi, l'auteur de la Hé forme sociale considérait-il la liberté du testament comme la l?ase unique de cette réforme.
Il voyait, d'ailleurs, dans cette liberté testamentaire, un autre intérêt. L'autorité du père au foyer est un caractère essentiel de la famille-souche prospère et la plus haute sanction possible à cette autorité est le droit de choisir l'héritier du domaine, le continuateur de l'œuvre des ancêtres. La grandeur des droits et des devoir^élève ainsi les chefs de famille à un degré moral supérieur; elle exalte l'individu et, parla même, toute la race.
Restait à résoudre une question très grave : la liberté testamentaire pouvait bien reconstituer la famille-souche dans les campagnes ; mais dans les villes, dans les grands centres industriels sans cesse plus peuplés, la tâche était-elle impossible? • C'est en se plaçant à ce point de vue que l'on comprendra tout un côté de l'œuvre de Le Play. Les familles des ouvriers de l'industrie ne peuvent évidemment, comme celles des paysans, s'cni-aciner au sol, faire corps avec un domaine. Elles peuvent, du moins, s'attacher à un foyer, à une maison d'habitation entourée (le quelques dépendances rurales. iMais ce résultat ne peut être obtenu que si le régime du travail répond à certaines conditions que nous sommes conduits à étudier.
m. — LKS RAPPORTS PRIVKS EXTKRIELRS A LA FAMILLK. l'oR-