CHAPITRE II
LUITRES, SCIENCES ET AHTii.
PREMIÈRË PARTIE.
LmBD R nantcn eau lu giks.
I. Philosophie. — Ecole d'Alexandrie. — La civilisaUoii païenne, condamnée à périr, n'était pas tombée sans livrer
un dernier combat à Tesprit nouveau. Avant de céder au christianisme Tempire du monde, épuisant dans un dernier effort un reste de vigueur, elle avait suscité pour sa défense une famille d'illustres philosophes. Ceux-ci prétendirent sauver les débris de l'antique erreur, et la renouveler, la raviver en la transformant. Mais ni la souplesse, ni l'aclivilé, ni la fécondité de leur génie ne pouvaient prévaloir contre la divine Parole, et les incroyables ressources qu'il déploya ne servirent qu'à en mieux montrer Timpuissance et qu'à rendre plus éclatant encore le triomphe de TEvangile. Toutefois il est vrai de dire que la date de YEcoU d'Alexandrie marque une des gluricu^es époques de l'esprit humain.
Alexandrie était admirablement située pour devenir un brillant foyer d'activité philosophique. Depuis longtemps déjà elle était le centre des lettres, des sciences et des arts,
et comme le point de rencontre de Tespril grec et de Tespril oriental. La (Iréce, Rome, Pergame, l'Egypte y répandaient
et y jiiélaieiil leurs lumièies ; tous les cultes , toutes les - doctrines, tous les systèmes s'y trouvaient confondus clans une hospitalité commune. A o6lé du temple de Sérapis s'élevait le musée, cet asile des savants de la Grèce, et grandissait le Didascalée des chrétiens. Le scepticisme d'iïlnésidème et le judaïsme de Philon s'étaient trouvés en présence dans la même ville où la religion du Christ allait engager une lutte suprême avec le platonisme ressuscité.
Aussi l'école d'Alexandrie se présente-t>elle à nous comteie une école d'érudition, d'éclectisme et de mysticisme. Après avoir parcouru le cercle des idées philosophiques, l'esprit grec, désespérant d'une solution nouvelle , devait songer plutôt à se recueillir qu'à continuer les brillantes créations de sa jeunesse. On vit donc les alexandrins ranimer le platonisme, et tenter, en le conciliant avec les doctrines de rOrient, de présenter au monde un symbole qui i%t comme le résumé de la sagesse antique en face du symbole icgénérateur. Bientôt ils comprirent qu'on ne pouvait combattre une religion qu'avec ses propres armes ; que la philosophie, réduite à elle-mém€(, c'est-à-dire à la raison, ne pourrait rien contre la révélation ; et mêlant l'esprit platonicien avec l'esprit religieux, ils eurent recours à la doctrine hardie d'une révélation continuelle, et s'abandonnèrent au délire de Vextase, par laquelle ils entraient en communication intime avec la mystérieuse Unité, terme suprême de la théodicée alexandrine. Sans doute le platonisme s'altérait profondément, en se colorant ainsi des plus fortes teintes de la mysticité orientale ; mais c'était là une concession nécessaire à l'esprit du temps et au génie de l'Orient. L'école néo-'platonicienne ne fut donc pas seulement une école ; elle ne fut pas seulement une puissance politique, comme il arriva sous Julien ; elle fut aussi une puissance religieuse, ce fut une église, avec ses mystères, ses miracles, sa Ibéurgie. Elle ne combattit pas seulement le christianisme par la discussion et par la persécution,, elle le combattit encore en le copiant.
L'histoire de celle école se divise naturellement en Irots grandes phases : Tépoque laboriense de la naissance et de Torganisalion avec Ammonius et Plotin; la période d'éclat et de triomphe avec Porphyre^ Jamhlique, Julien; et l'époque de décadence, qui, après celui de Produs, ne pré* sente plus que des noms obscurs.
Un simple portefaix d'Alexandrie, Ammonius 5acca5, avait fondé l'école vers l'an 200. Son essai lut timide et n'alla guère au delà d'une tentative de conciliation entre Aristote et Platon. Mais Ammonius eut la singulière fortune d'avoir au nombre de ses disciples trois hommes de génie, Origéne, Longin et Plotin. Il n^avait point laissé de système : Plotin^ de Lycopolis, sut disei|)liner Técole en lui donnant une méthode, un système, et en assignant un but à ses eilurls. Cette méthode, c'était l'écleclisme ; ce système, le panthéisme mystique ; ce but , la destruction du christianisme.
Satisfait d'avoir tracé la voie, Plotin, chef illustre et guide aventureux, laissa à ses disciples le soin de recueillir les souvenirs de son enseignement. Porphyre^ de Tyr, s'acquitta de cette tâche avec un zèle religieux , et c'est à lui qu'est due la rédaction des Ennéades, Plotin avait transporté l'école à Rome ; il semblait marquer par là l'intention de combattre le christianisme au centre même du monde chrétien. Cette intention se déclare ouvertement avec Porphyre et Jamhlique. Porphyre fait au christianisme une guerre active de pamphlets, auiquels répond Origéne.
Sous Jambliquey de Ghalcis (310), l'école devient un temple, la doctrine alexandrine une religion, à laquelle les miracles mêmes ne manquèrent pas. Car Jamblique est ua prêtre, un thaumaturge autant qu'un philosophe. Il fait d'éclatants prodiges en Orient ; plus heureux que Plotin, qui ne s'était uni qu'une seule fois avec VVhitéy il est en perpétuel commerce avec elle. En même temps il écrit, et dans un célèbre ouvrage sur les mystères des Egyptiens, il
essaie de concilier les théogonies antiques avec la |>hih)' Sophie de la Grèce.
Cependant Constantin a fait fermer l'école de Rome et celle d'Alexandrie (334) ; le néo-platonisme s'est réfugié dans rAsie*Mineure , et bientôt après à Athènes. Mais Vécole de Pcrgamc, représentée par Edesius, Chn/sante et Marime d'Ephèsi% in i Lie Julien à la doctrine ot aux pratiques de la philosophie alexaadrine. L'école d'Athènes achèvera cette œuvre, et Julien , membre de la grande famille philosophique^ dont Ammonius est le père, une fois sur le trône, s'empressera de la remettre en possession de son premier berceau.
Toutefois le paganisme, qui avait cru triompher, en reprenant avec lui la pourpre des Césars, dut bientôt la quitter et pour toujours. Ce prince, ami de la magie autant que de la controverse, avait tenté de faire du néo*pla(onisnie une puissance à la fois polilitpic et religieuse. Il voulait relever les autels et repeupler les temples déserts. Mais un édit n impose pas ia foi, et un décret n'atteint pas la conscience. Le monde romain et grec était décidément chrétien. En perdant Constantin, le christianisme n'avait rien perdu de sa force, parce que sa force ne venait ni ne dépendait d'un huinme. L'école d'Alexandrie, en perdant Julien, perdit tout appui, et, comme un édifice mal assis, commença à s'affaisser et à menacer ruine de toutes parts : sa force n'était qu'extérieure et empruntée; sa victoire n*avait été qu'une surprise. Aussi , dés la fin du siècle, Libanius se plaignait rpio les maîtres les plus renommés , au lieu de salles pleines comme aux temps précédents, n'eussent plus qu'une dizaine, une vingtaine d'auditeurs.
La fameuse Hypalie parvint cependant à en réunir un
assez grand nombre autour de la chaire philosophique. Mais par ses fréi|nentcs attaques contre le christianisme, elle souleva contre elle les moines des environs ; son éloquence douce et persuasive, sa gràce^ sa vive et lumineuse
intelligence ne purent la protéger contre leurs fureui^,
et sa iiiurt mit fin à l'école d'Alexandrie (415).
\/ècole d'Alhcim cnl une existence plus large et une fin moins tragique. Son plus illustre représentant, Produs, succédait à Syrimius^ comme Syrianus avait succédé à Pluiarque, C'était un hiérophante, qui avait coutume de dire que le vrai philosophe devait non-seulement pratiquer les exercices religieux d*une ville ou d'un peuple, mais encore être le grand-prètre du monde entier. Aussi, outre les hymnes consacrées aux dieux helléniques, il en composa d'autres en Thonneur des divinités orientales (le dieu Marnas de Gaza^ Es^culape Leontucbos d'Ascalon, le dieu aralic Tliyniidrites, Isis de Philée, etc.), eiaLrassaiit ainsi dans >a lui universelle toutes les religions, excepté celle du vrai Dieu. On a peine à concevoir l'activité intellectuelle de Proclus. 11 donnait cinq legons par jour a ses nombreux disciples, et dans ces journées si bien remplies, il trouva encore le temps d'écrire plus de vingt ouvrages. Il les écrivait, disait-il, avec le secours de la mère des dieux , en l'honneur de laquelle il jeûnait, et dont il passait des nuits entières à chanter les louanges. Proclus mourut à Athènes, à l'âge de soixante-quinze ans, laissant son héri* toge philosophique à Marinus^ qui nous a raconté sa vie, dans le dessein de montrer que le platonisme perfectionné est le souverain bien, mais qui, sous ce prétexte, a mêlé à la vérité grand nombre de fables, sans prendre garde aux contradictions qui pouvaient en ressortir. Ainsi Proclus méprise la douleur, et à la plus légère indisposition, il a recours à des remèdes de bonne femme, à des enchantements, à des formules. Il pousse la vertu jusqu'à vouloir mourir dans le célibat, et l'on avoue qu'il ne gardait point une continence parfaite. Il est exempt de toutes les fai* blesses humaines, et cependant colérique, emporté, insatiable de louanges. Il n'aime que la vérité, et pratique les superstitions les plus grossières.
Après lui, l'école d'Athènes ne fit plus que languir
jusqu'en 529, où Juslinion en onluiiua la clôture par un édit célèbre, qui fut l'arroi de mort du paganisme. Damasdusy Isidarus et SimpUcim se renditeni alors en Perse, pensant que, sous un roi tel que Chosroès, et dans on pays hostile au christianisme, ils pourraient librement enseigner et pratiquer leur culte. Peut-être espéraienl-ils trouver dans la Perse Taccomplissement des rêves de Platon, et ce gouvernement parfait, cet état modèle, l'objet des complaisances de leur folle imagination. Us s'étaient étrangement trompés. Aussi s'empressèrent-ils de revenir, dés que Chosroés^ dans un traité de paix avec Tempereur, eut stipulé pour eux le libre exercice de la religion. Ils rentrèrent, mais isolés, et affaiblis par leur isolement. La résistance ouverte du paganisme était terminée. Le génie philosophique au service de l'erreur, n'avait pas été plu» heureux que le glaive des Césars contre réternelle vérité.
IL Littérature sacrée. — Docteurs de l'Eglise. — Historiens ecclésiastiques. — Les attaques de toutes sortes dirigées contre TEgUse n'avaient pas tardé à lui susciter de généreux défenseurs ; et tandis qu'à l'J^co^ dee paroles
sacrées saint Pantène , saint Clément d'Alexandrie formaient pour sa cause d'habiles et vaillants athlètes, saint Julien, Terlullien avaient publié, 1 un en grec, l'autre en latin, d'éloquentes apologies du christianisme, saint Irénée avait interprété sagement les livres saints. Bientôt saint Grégoire-le-Thaumalurge, saint Cyrille de Jérusalem expo-sèrcnt la doctrine chrélienne, et sur ce fundcmcnt saint Cyprien appuya l'admirable système de la morale évangélique. En même temps la chaire chrétienne, relevant Fart oratoire avili, dégradé, faisait entendre des accents dignesdes plus beaux jours de Rome et d'Athènes. Longtemps* étoullés sous les catacombes, ils pouvaient enfin, depuis le règne de Constantin, é('later librement dans les temples des dieux. Les dernières résistances du paganisme en accrurent encore Ténergie, la puissance, et oe n'est pas
sans raison que lé iv« siècle, îllusiré par les Aihanase, les
Eusèbe, les Basile, les Grégoire, les Lactancc, les Cyrille, les Ililairc, les Ambroise, est rej^ardé comme Tàge d'or de la iilléralure ecclésiastique. Après celle époque, TEglise eut encore de grands docteurs» qui en soutinrent noblement la gloire; mais, dés le v« siècle, les lettres sacrées et surtout réloquence de la chaire furent entraînées dans la décadence universelle, et si nous en exceptons saint Grégoire et saint Jean Damascéne , les oracles manquèrent pour interpréter avec autant d'autorité que de grandeur les mystères de la religion.
A la fin du iv^ siècle appartient le plus puissant oratear de l'Eglise primitive, saint Jean, que son élotjueiîce a fait surnommer Chrysostôme {Bouche d*or). Il réunit toutes les qualités qui font le grand écrivain, le naturel et la clarté, l'abondance el la force, Télévalion et le pathétique du sentiment, la richesse et la hardiesse des images. La sublimité de son génie n'a d'égal que la fermeté de son caractère , el l'ardeur de son immense charité. Soit qu il ranime par ses discours Anlioclie défaillante sous la menace de mort que ses outrages à la majesté impériale lui ont follement attirée , soit qu'il protège Euirope contre la fureur du peuple, et fasse lui-même mépris de la mort pour y arracher ce ministre disgracié, soitqu*il Venge par la déposition de Cîi l oncc l'injure de saint Ambroise cl la discipline ecclésiastique, ou qu'il réforme les mœurs efféminées de son clergé, soit qu'il tonne contre l'orgueil, le luxe et la barbarie des grands, ou que, recommandant à la pitié du peuple les misères humaines, il représente l'homme charitable comme un port ouvert à toutes les infortunes, soit enfin que, chassé deux fois de son église parla violence de ses enneuns el banni par le faible Arcadius , il parte pour l'exil dont il ne reviendra pas, il montre une âme également embriiséc de l'amour de Dieu et des hommes et souverainement maîtresse d'elle-même. Plus grand -encore dans la bourgade de Gueuse que sur le premier siège de
l'Empire, du fond du désert où il a été relégué* captif, pauvre, mais à tout instant assiégé de pieux admirateurs, dont les brigandages des Isaures ne sauraient arrêter le concours, il remue le monde chrétien, il réchauffe par ses lettres, non moins éloquentes qae ses discours, du zèle dont il est animé. Soutenu du témoignage de sa conscience, assuré de la cordiale afTeclion de révêqiic de Rome, il oublie ses maux pour recommander aux uns la prudence et runion, aux autres la mansuétude et la patience. L'argent que lui envoient de saintes femmes, des amis dévoués, il remploie à racheter les malheureux tombés aux mains des barbares, à secourir les pauvres, à entretenir les missions qu'aux jours de sa puissance il avait envoyées dans la Gothie, l'Arabie et la Perse. 11 se souvient aussi du peuple deConstantinople, demeuré fidèle à sa cause et à son génie; il ne néglige rien pour lui assurer le bienfait de la prédication, et réveille de leur assoupissement les prêtres que son éloignement semble décourager. Mais les ennemis du i^aint prélat s'indignent de ce reste de pouvoir ; on l'envoie dans une solitude encore plus éloignée, sous la garde de soldats barbares qui ne lui laissent aucun repos; il meurt d'épuisement sur la route (407), et une voix mystérieuse semble réunir en foule aux funérailles du martyr les moines et les vierges de la Syrie, de la Cilicie , du Pont et de l'Arménie.
« L'éloquence de Ghrysostdme, dit M. Villemain, a sans doute, pour des modernes, une sorte de diffusion asiatique. Les grandes images empiunlées à la nature y reviennent souvent. Son style est plus éclatant que varié ; c'est la splendeur de cette lumière éblouissante et toujours égale, qui brille sur les campagnes de la Syrie. Toutefois, en lisant ses ouvrages, on ne peut se croire $i près de la barbarie du moyen-âge; on se dit: la •société va-t-elle renaître sous un culte nouveau, et remonter vers une épo(iue supérieure à l'antiquité, sans lui ressembler? Le génie d'un grand homme vous a fait cette illusion. Vous regardez encore,
el vous voyez tomber l'empire démanteté de toutes
paris (1). » L'histoire littéraire de rOrient n'a plus guères que des noms à enregistrer.
Le premier qiie présente l'ordre des temps est celui de saint Epiphane, évéque de Salamine. Il était né en Palestine, d'une famille juive de pauvres laboureurs, et après sa conversion, il était allé se former eu l^gyple aux austérités de la vie monastique. D'une bonté qui ne lui permit pas toujours de discerner la malice d'autruî , il se laissa prévenir contre saint Ghrysostôme, et refusa d'entrer en communication avec lui, quelque marque de déférence et de respect qu'il en reçût. On a de lui une exposition de la foi sous le titre à'A^ichora (aiu;re), un traité des hérésies, inliluié Panarion (2), où il en compte quatre-vingts, qu'il combat les unes après les autres avec autant d'érudition que de force, et quelques homélies où éclate une richesse de poésie qu'on ne saurait comparer qu'aux chants mystiques et guerriers de Millon.
Après saint Epiphane viennent Théodore de Mopsueste et Synesim. Théodore , ami particulier de saint Chrysostdme, a fait de nombreux travaux d'exégèse, qui, répandus et peut-être défigurés par les Nesloriens, après avoir agité, divisé l'Eglise pendant plus d un siècle, ont fini par être solenneliemenl condamnés en 553.
Synesius avait été attiré dans le sein de l'Eglise par le plus acharné des persécuteurs de saint Ghrysostôme, par ce même
Théophile, patriarche d'Alexandrie, qui dévasta le Sérapion. Placémalgré lui sur le siège de Ptolémaïs (en Gyrénaïque), il se plut à célébrer dans des vers harmonieux les mystères de la foi chrétienne, la triple unité , la rédemption des âmes, la fin des sacrifices sanglants et le commencement d*une loi plus douce pour l'univers. En même temps il prolégeait
(1) lableau de l éloquence chrétienne au iv^ siècle.
(2) Ce qui signifie litt. armoire au pain, comme il Texpliquc lui-même, eoffret plein de rcmèdc$ contre le poison de l'hérésie.
son troupeau contre la cruelle avidité d'Andronicus, préfet
de la province , fia[ pant (1) et relevant tour à tour ce nouveau Verres^ et montrant l'Eglise à la foi patiente , terrible et généreuse dans sa justice. Du reste, ennemi de . ralliance des deux pouvoirs, ce n'était qu'avec répugnance qu'il s'occupait des affaires temporelles. « Dans les temps » antiques, disait-il aux habitants de Plolémaïs , les mêmes » hommes étaient prèlrcs el juges. Les Egyptiens et les » Hébreux fuient longtemps gouvernés par des prêtres, j» Mais, comme l'œuvre divine se faisait ainsi d'une manière » tout humaine, Dieu sépara ces deux existences. Il dé- » Clara l'une sacrée , l'autre politique ; il renvoya les uns » à la matière, et rapprocha de lui les autres ; ceux-là » durent s appliquer aux affaires, et nous à la prière; et » l'œuvre que Dieu demande et d'eux e! ir nous est éga- » lement belle. Pourquoi voulez-vous réunir ce que Dieu » a séparé, et mettre dans les affaires, au lieu de l'ordre, w le désordre? Avez-vous besoin de protection? Adressez* » vous au dépositaire des lois. Avez-vous besoin de Dieu ? » Allez à l'évêque. La conteni(»lali u est le seul devoir » du prêtre qui ne prend |)as l'ausseuH^nt ce nuiu (2). »
Et il exhortait le peuple à se choisir un autre pasteur. Mais le peuple se récria, et Synesius ne pouvant le persuader, continua de porter le double fardeau avec un grand courage et une grande habileté. Quand les Maures envahirent et ravagèrent son pays , quand il vit sa chère cité comme enfermée dans un cercle de feu, et bientôt étroitement bloquée^ il n'épargna rien pour en décider les habitants à repousser vigoureusement les barbares. Le jour sur les remparts, la nuit dans la campagne , occupé tour à tour de repousser les assauls de l'ennemi et d'o^^urer aux femmes tm somwril trcuiquillc , le philosophe Synesius agissait en général, tandis que le généi^al se tenail près des
(1) Epi»t j»8.
(8) Ep. 5t.
rames , tout prêt à fuir, si le péril devenait menaçant. Ptolémaîs fut délivrée; mais les barbares se rejetèrent sur les autres villes, qui furent dévastées, dépeuplées pour jamais , el le noble , Fhéroique Synesius sembla disparaître au milieu des ruines delaCyrénaïrjue. La date même de sa mort est inconnue, et tout ce que nous savons de sa vie est empruntée d'ailleurs à ses propres lettres, c Tout péris- » sait dans Tempire , et périssait oublié ; les ténèbres de » la barbarie descendaient sur ce magnifique et ingénieui » ^Orient (1). »
Synesius, écrivant à Théophile d'Alexandrie , n'avait pas craint de proclamer heureuse la mémoire de saint Ghrysostôme (â), et de rendre ainsi hommage à la sainteté de l'illustre martyr. Un ancien préfet de Gonstantinople , retiré dans les solitudes du mont Sînai , saint Nil, osa reprocher à l'empereur Arcadius lui-même la sentence d'exil portée contre lui , et Texhorter à en faire pénitence : « Comment » voulez-vous, lui écrivait-il, que Conslantinople soit déli-
> vrée de ses fréquents tremblements de terre el du feu
> du ciel , quand il s'y commet tant d'iniquités et que le » vice y règne avec tant d*audace ; quand on a renversé ») la colonne de TEglise , le flambeau de la vêt lté , » proscrit le bienheureux évêque Jean ? Comment puis- • je accorder des prières à celle ville ébranlée de la
> colère de Dieu^ dont elle attend les foudres à tout instant, i moi qui suis consumé de tristesse et qui me sens Tes- » prit agile et le cœur déchiré par l'excès des maux dont j> Byzance est aujourd'hui le théâtre (3) ? >i Saint Nil a laissé plusieurs opuscules où il traite de la perfection chrétienne, et mille soixante-el-une lettres, généralement courtes et d^un style vif et concis. .
Le nom de saint CyriUe d'Alexandrie appelle encore
( I } Tableau de l'èfnqueneê ehrélienne « au tixièmt êiéelê,
(2) Epist. 66.
es L. Il, ttp. S6:>.
celui de sainl Jean-Chrysostoine. Neveu el successeur (41^ de Théophile, saint Cyrille devait nalurellemenl consacrer tous les actes de son ministère, et, comme lui, poursuivre jusqu'au nom du saint patriarche. Hais c'était perpétuer le schisme dans la chrélîenté ; saint Isidore de Péluse en retraça vivement au nouveau pontife les tristes cffels ; la piété de celui-ci s'alarma , et la mémoire de saint Chrvsoslôme adoptée par le siège d'Âlexandrie , rétablit cette église dans la communion de celle de Rome. Dès lors saint Cyrille tourne contre Nestorius et ses sectateurs toute la puissance de sa dialectique et de sa parole ; il foudroie Thérésiarque, après avoir inutilement tenté de le tirer de son erreur, avertit du péril Fempereur Théodose , dont Tindolence prévenue seconde mal son ardeur , avertit le pape qui le charge de présider en son nom le concile général d'Ephése, et s'agite tant pour sauver la foi menacée, qu'il parut à quelques uns moins ennemi du nestorianisme que de Nestorius (1). Réunis sous la protection des officiers impériaux , ils osèrent déposer celui qui avait eu Timprudence de signer le premier la déposition du patriarche hérétique. Cet acte hardi jeta le trouble dans TEglise , qu'il faillit déchirer. Théodose crut arrêter le désordre en écoutant A la fois les deux partis, mais , comme il arrive toujours, il ne fit que l'accroître, en mécontentant tout le monde. La dissolution seule du concile vint rendre la paix à l'empire et ramener à saint Cyrille ses adversaires. Une fois séparés, ils subirent d'eux-mêmes l'ascendant de sa haute raison , et le patriarche d'Alexandrie put bientdt, d'accord avec eux, et sans méconnaître les erreurs de Théodore de Mopsueste, arrêter le zèle de ceux qui voulaient attaquer la mémoire du maître de Nestorius.^
Sahit Gyrilie, que ses contemporains ont regardé comme le premier docteur de l'Orient , a laissé un grand nombre d'écrits, dont le style n'est malheureusement pas aussi pur
(1) UlD. PÂUi«M 1 li ep. 310.
que les principes : ce sont des homélies , que les évéques grecs apprenaient par cœur pour les-^ prononcer, et dont quelques-unes, les homélies pascales , sont assez utiles pour
rhisloire de ce temps-là ; des commcnlaircs sur la Bible, el pailiculièremenl sur le Penlalenqtu*, ïsaïe cl les douze petits prophètes ; d'autres commentaires sur saint Jean ; des iraiUs sur la Trinité el rincamation^ et dix livres contre rempereur Julien, adressés à Tempereur Théodose.
Parmi les adversaires de saint Cyrille au concile d'Ephése se trouvait un disciple de Théodore de Mo j)su este, TA^Oifor^i, éveque de Gyrus. Moins sagement inspiré que son maître, dont les discours et la conduite n'avaient point alarmé la foi de ses contemporains, il rendit la sienne suspecte par Fardeur avec laquelle il défendit la cause de Nestorius. Il est vrai qu il rentra bientôt dans la communion de saint (vvrille, et qu'admis au concile de Chalcédoinc, il renia toute erreur en anatiiématisant Nestorms. Mais ni les acclamations favorables du concile, ni le souvenir de la protection éclairée du pape saint Léon, ne purent sauver sa mémoire et ses écrits : le cinquième concile général frappa du même anallitine et le disciple et le niailre. Nous avons de Théodoret plusieurs ouvrages dont les principaux sont un commentaire sur les jmntmes , des sermons qui présentent un bBureux choix de pensées et d'expressions , des lettres courtes pour la jdupart, mais qui peignent bien la franchise et la modeslie de Tanlcur, et une chronique ecdésiaslique qui va de Tan 324 à Tan 429, el qui ne manque pas d'un certain mérite littéraire.
Dans le même temps que Théodoret composait ce dernier ouvrage, un avocat judicieux, mais peu versé dans les matières théologiques, Socrate le Scolastique, racontait en* sept livres avec une grande exactitude les événements arrivés dans FEglise de 306 à 439.
Plus habile écrivain , mais historien de moins de sa^ gacilé et de jugement, Sozomèiie parcourait avec moins de bonheur la même période (314-i39).
C'est à peu près le temps iprcmbrii^M' aussi l'abrégé Tarien Philoslorge, dont nous ne possédons au reste que des extraits conservés par Photius.
Un avocat, moins éclairé encore que Sozomène,£i;a^nu5, continua cette histoire jusqu'à Tan 593 ; ce fut le dernier des historiens ecclésiastifjues.
Avanl lui, et vers 477, Gélose de Cyziijue, avec plus de zèle que de talent, avait fait une histoire du concile de Nicée, qui n'a de solide et d'exact que ce qu'elle doit à Ëusébe, à Théodoret et à Socrate.
On sent que l'esprit s'appauvrit dans cet empire de Byzance, cl que l'église d'Orient court à son déclin. La controverse y est toujours animée, mais, loin d'échauffer et d'élever l'intelligence^ elle la rétrécit et Tétouife; la foi, ébranlée par la dispute, s'aifaibUt ; les courages en sont énervés y et avec les ténèbres s'appesantissent sur l'Orient les plus déplorables calamilés. Comme l'hérésie avait déchiré l'Eglise, les barbares démembrèrent l'Etat; et l'on vit, dés le vue siècle, le cimeterre arabe compléter l'œuvre de l'erreur, en Afrique et en Asie. Un brillant génie devait cependant éclore au siècle suivant, et jeter sur l'Orient un dernier éclat.
Saint Jean Damascè)ie , tour ù t ui' premier conseiller du khalife Walid et moine de Saint-babas, près de Jérusalem, s'était attaché à l'étude de la logique d'Aristote, que le besoin de défendre la religion contre les rêveries des sectes hérétiques avait fait prévaloir sur la philosophie de Platon. Théologien profond, autant qu'liabile matbèmalit ien, il sut appliquer à la démonstration du dogme les iormes aristotéliciennes, et sa théologie (Expositim de la foi orthodosoe) , adoptée par le moyen-âge comme un modèle de discussion, l'a fait regarder comme le père de la scolastique. Ses nombreux ouvrages sont d'ailleurs pour les chrétiens orientaux Tunique règle de l'enseignement thcologique ; on y remarque un Iraité des hérésies y où ne sont oubliés ni les musulmans ni les iconoclastes, trois livres de parafièks
ou comparaisons des sentences des Pères avec celles de rEcrikire, des sentante sur différentes fêles, el plusieurs kymfies consacrées par le rituel grec. Après saint Jean Damascèoe, la religion ne trouva plus en Oiîent d'interprètes dignes d'elle.
On ne s'attend pns sans doute que, dans un empire où
la passion de la conUoverse possédait tous les esprits, et où les princes eux-mêmes, livrés aux disputes théoiogique?, étaient bien plus occupés de l'interprétation des Ecritures que de la prospérité de leurs Etats, l'érudition, le goût des sciences aient été Qorissants. Toutefois les établissements littéraires ne manquèrent pas d'abord. Des philosophes expliquaient publiqueraenl à Athènes les ouvrages de Platon et d'Arislole , en même temps que des maîtres en grammaire et en rhétorique commentaient les auteurs de Tantiquité et enseignaient Téloquence. Constantinople avait des écoles pour les beaux-arts et la jurisprudence. Edesse voyait afïluer dans ses murs une jeunesse avide de connaître la grammaire, la rhétorique, la philosophie et la médecine, liénte possédait les professeurs de droit les plus estimés. Alexandrie était le rendez*vous de toutes les sciences. — Mais, quand Justinien eut expulsé d'Âtbènesles derniers interprètes de fk sagesse païenne, et que Thérésie de Neslorius, en infectant Edesse, eut attiré sur les savants de cette ville les rigueurs impériales, quand la conquête musulmane eut à la fois ravi les cités de l'Afrique et de la Syrie à la souveraineté des Césars et à Tempire de la langue grecque, et que le fanatbme du vainqueur eut consommé la ruine des trésors de la bibliothèque alexandrine, ce fut vainement que, pour remplacer les anciennes écoles, les couvents et les églises épiscopales ouvrirent les leurs; car, outre que les subtilités tbéologiques devaient en rendre l'enseignement stérile, elles ne tardèrent pas à succomber dans les troubles que fit naître l'hérésie des iconoclastes. D'ailleurs « l'ignorance de la [saine] philosophie, le mépris des sciences exactes, Thabilude de flatter.
h crainte d'olTenser, le désir de plaire sous des princes absolus et elléminés, anéantirent presque tous les sentiments élevés et forts, firent disparaître les idées grandes et sublimes, éteignirent le feu de Tiroagination^ bannirent l'esprit philosophique, et leur substituèrent le faux brillant, les tournures épigrammaûques, les allusions forcées, renflure du discours, les idées gigantesques, ramour de Fextraordinaire» de l'incroyable, du merveilleux, qui sont toujours le supplément des pensées fines, des grandes idées, du style élégant et noble, dans un siècle où [le sentiment du beau, Vamour du trraî, le goût des études sérieuses] se perdent et se corrompent : c'est une espèce de milieu par lequel Vesprit humain descend nécessairement de la lumière et du bon goût à l'ignorance et à la barbarie (1). 1» L'histoire seule conserva pendant quelque temps une certaine dignité dans son langage. Hais, pour la poésie, condamnée par le changement des temps et des mœurs, à chercher des formes nouvelles et des ornements inconnus, elle parut se condamner au silence plutôt que de parler une autre langue que celle d'Homère.
ni. Littérature profane. — Poésie. — On avait vu an
IV* siècle saint Grégoire de Nazianze tenter avec succès d'en emprunter les grâces, pour parer les vérités sévères de la religion. Saint Ephraîm le syrien avait chanté la foi et la morale évangéliques ; les dogmes de Nicée, l'histoire de l'Eglise avaient été pour lui le sujet d'hymnes populaires, que les échos du Liban aimaient encore i répéter plusieurs siècles après. Les Apollinaire, tous deux grammairiens et philosophes^ avaient composé une métaphrase ou traduction des psaumes en hexamètres, et fait revivre la passion du Christ { Xjantf'Tor ^a^w ) dans une tragédie, qui est la première préparation connue aux mystères du moyen-âge. Après eux, Synesius, abreuvant son âme aux sources éter^
(1) PLCftUBT, Diet, des kérésw, discours prélépiia./ 6* s. ch. 3.
ndiês, et pliant à de pieux caniiques les cordes de sa Ipre
harmonieuse, avait célébré dans un langage extatique la divine essence. Mais, après Synesius, les muses parurent regretter les ûctioBs du pagaaisme, et revinrent à leurs anciens mensonges : c'était renoncer à rimmortalité. En quittant le Calvaire poar l'Hélicôn, les sublimes espérances pour des souvenirs surannés, elles perdirent le charme et la fécondité de leur jeunesse, et comme étrangères dans leur propre patrie» finirent par tomber dans le mépris et Toubli des peuples.
Nomms de Panopolis, dans ses quarante-huit livres
sur les exploits de Bacchus ( liovk^ioika ), se recommande encore par son style, de belles images, de nobles sentiments, et nous a du moins conservé quelques traditions mythologiques. Converti à la religion du Christ, il expia ses inspirations païennes par une paraphrase de Févangile de saint Jean. — On ne peut admirer dans les Hormrocmtra ou vie de Jésus-Christ, en vers tirés des poésies d'Homère, que la patience de l'auteur, que les uns veulent être un certain Pélagius Patricius , les autres réponse de Théodose-le4eune, la belle Àthénaïs ou Ëudoxie, non moins célèbre par ses poésies et ses malheurs que par son étrange fortune. — Quintus de Srayrne continue en quatorze livres (nx^akU7rQfy.ivA Oi/.M^tâ) Tlliade jusqu'à la destruction de Troie; et dans cette imitation du divin Homère^ s'il manque de variété, il se distingue par une élégance et une pureté de style^ qui ont fait prendre à quelques-uns son poème pour une copie de la petite Iliade de LeschèSj aujourd'hui pt^duc , ou pour un recueil des anciennes poésies cyclitjues. Ainsi a-t-on voulu tour à tour attribuer au Musée contemporain d'Orphée, et regarder comme Tœuvre pseudonyme d'un grammairien, les Amours d'Béro et de Léandre, poème élégiaque, où les hartrumies de la nature sont habilement mêlées au contraste du bonheur et de l'inlurtune.
Ces incertitudes s'expliquent ; c Les Grecs, dit M. Ville*
» maiû, étaient de studieux imitateurs des formes du style;
» dedans quelques-uns des plus modernes, le bon goùl et » le choix de cette imitation peut tromper sur la date de >^ leurs écrils. d Mais on est aflligé plutôt qu'étonné de trouver chez la plupart une si futile stérilité d'esprit, c II » ya des soos, des phrases , des formes de style, des n apparences , et , s'il est permis de le dire , des omi> bres de pensée ; mais il n'y a plus d'âme , plus de » vie. On dirait de ce guerrier d'Âriosle qui , tué dans un
combat y continua de combattre quelque temps par ha- » bitude^ avant de s'apercevoir qu'il était mort (i). » Encore ces tristes auteurs, peu soucieux de la comparaison de leurs œuvres avec celles d'Homère, s'attachaient-ils tous obstinément aux pas du chantre immortel , seniblnbles à ces insecles étourdis que l'éclat d'un flambeau attire du fond des ténèbres de la nuit : éblouis de sa lumière, ils ne peuvent plus s'en éloigner, et ne cessent point de s'ébattre lourdement autour de ce soleil nouveau, qu'il n'ait consumé leurs pâles ailes. lis n'avaienl même pas toujours le mérite de rabondance.
Sans chaleur et sans inspiration, Coluihus de Lycopolis composait trois cent quatre-vingt-cinq vers sur YEnlèvemetU d'Hélène. — Triphiodoref égyptien comme lui, en enfantait péniblement 681 smla destrudion de Troie. — 1} faut aller jusqu'au milieu du vif siècle pour trouver une œuvre de quelque étendue, un poêle qui ne perde pas haleine à la première course. Inspiré par les succès d'Héraclius, Georges de Pisidie , archiviste et référendaire de Constantinople , conçut la pensée de les célébrer dans un poème, et consacra treize livres au récit versifié des Expédittwis corUre les Perses, 11 mit également en vers l'histoire du siège que Constantinople eut à soutenir en 626 conUe les Avares.
— Plus accessible aux talents médiocres , il était naturel que le genre épigrammatique fût cultivé avec plus de succès.
(t) ViLLEM., Essai sur les romans grecs.
Grâce à Tépigramme , Palladas de Chalcis n*eul pas de peine à éblouir la cour d'Arcadius , cl le silentiaire Paul, le consul Macedonius purent acquérir après lui une cerlaine célébrité. L'historien Agalhias, peu satisfait d'en composer, rassembla un grand nombre de ces poésies fugitives dans un recueil auquel il donna le nom de cycle ou eerde. Divisée en sept livres , suivant que les pièces de vers avaient pour objet des dédicaces, des inscriptions, des descriptions, des épitaphesy des réflexions morales ^ des pointes satiriques , des jeux érotiques et des chansons bac»shiques, cette compilation servit de modèle, dans le ix« et dans le xiY* siècle, à Constantin Képhalas et à Planude , auteurs des deux anthologies grecques que nous possédons , et que Brunck a refondues sous le titre d'Analecta veterm po^arum grœcorum.
Romans. — On vit encore le génie oriental se manifester dans un genre de littérature, nouveau, s'il faut le réduire à des fictions d'aventures amoureuses, ancien déjà, s'O est
plus juste d'y comprendre tout récit € d'aventures suppo- T> sées, mais vraisemblables, écrites en prose avec art pour j> le plaisir et l'instruction du lecteur Ce n'est pas que l'héritier des Fables milésiennes réunisse toutes ces qaalités. Le roman d'amour du v^ siècle ne sait intéresser m par la vraisemblance de l'intrigue, ni par la fidélité des peintures ] mais il piaiL par la variété des aventures et la grâce des détails. Encore les aventures elles-mêmes sontelles vulgaires, et n'oilrent-eiies dans leur développemeat que des mœurs vagues et fictives. Des pirates, des combats, des enlèvements, des captivités, des reconnaissances, voilà les ressorts communs de cette sorte d'ouvrages, asseï semblables a à nos prolixes romans du xviic siècle, oit l'on faisait consister l'imagination à ne rien peindre suivant la nature (2). »
(1) M. ViLLBMAiN, Etêai fur les Romans grm* (S) M, ibid.
Digiiizeu by GoogI&
Le premier qui se présente dans Tordre des temps est VHistoire de Théagène et de Ghariclée par Héliodore d'Emèse* C'est là le premier type du roman d^aiDOur, comme aussi la source la plus ancienne de cet art qul^ après avoir tant amusé notre Europe moderne, est de?enu de nos jours une industrie aussi funeste aux mœurs et à la relii^iun qu*à la saine littérature. Héliodore, qui fnl évéque de Tricca en Thessalie, composa sans doute son livre avant sa conversion; mais il devait être initié dés lors aux idées chrétiennes. On le sent à une sorte de pureté morale, qui contraste avec la licence habituelle des fables grecques ; le style même.... [d*une grande pureté] est empreint des formes de l'éloquence chrétienne..., et le langage de Faraour y prend un caractère de délicatesse et de réserve fort rare dans les écrivains de l'antiquité. » La fable, tout en ayant le tort de ne représenter aucun siècle ni aucun peuple, est d'ailleurs bien conçue , bien conduite. « Les événements, » dit le savant évéque d'Avranches, « y sont [léquents, nou- » veaux , et bien débrouillés. Le dénouement en est admi- » rable ; il est naturel, il sort du sujet , et rien n'est plus m touchant ni plus pathétique (1). • Aussi ce roman inspirat-il au jeune Racine, dans le temps où il étudiait la langue grecque à Port-Royal , une passion extraordinaire pour BéliodorBy et l'on sait que cette passion, souvent traversée par la vigilance infatigable du pieux Lancelot, son maître» alla jusqu'à lui faire apprendre par cœur l'ouvrage proscrit, et commencer une tragédie, qui, sous le même litre, devait présenter sans doute la même intrip^ue. *
Après celles de Théagène cl de Chnriclée , viennent les Amours de Leucippe et de Clitophon, que la piquante variété des aventures, la succession rapide des événements, le naturel du merveilleux et l'agrément d'un slyle qui ne manque pas d'éclat, melirnient au dessus de Foeuvre d'Héliodore sans les jeux de mots qui en refroidissent l'in-
(1) Ilurr, de V Origine det Homam,
têrêl, cl les tableaux licencieux qui en déj>arent l'ordonnance. L'auteur, Achille Tatius^ ûnii, dit-on, par se convertir et devint évéque ; on ignore entièrement le temps où il a Técu, et on a pu le placer au u« siècle avec autant de raison qu'au v«.
On n'en sait pas davantage sur Xénophon d'Ephése, qui, dans les Afnours d'Abrocome et d'Anihia , joint au mérite d'un style châtié celui de commencer par où les autre» finissent.
Mais nous avons encore moins de lumières sur Longiis, dont rexislence même a été mise en doute ; et nous pouvons regretter tant d'obscurité. Car l'auteur , quel qu'il soit, de Daphnis et Chloé est sans contredit le plus élégant et le plus original des romanciers grecs. Traduite par Amyot ^ dont le style naïf est une grâce de plus, complétée et embellie par un habile imitateur de notre vieux français^ P. L. Courier, celle pastorale, pleine de simplicité et de naturel, était digne d'inspirer la plus gracieuse et la plus louchante rêverie de notre époque. Mais il faut reconnaître d'ailleurs, à ne les considérer que soos le rapport moral, que les deux ouvrages ne diffèrent pas moins entre eux que les civilisations auxquelles ils appartiennent, et qu'il y a de Paul et Ymjinie à Daphnis cl Chine toute la distance qui sépare la religion du sacrifice de celle du plaisir, le spiritualisme du matérialisme, la vertu de l'innocence.
Après Fouvrage de Longus, comment citer les Amours de Chéréas et de Callirhoé, par Chariton d'Aphrodisias, et le drame d'Eustathc sur Ismmc et hménias? On ne saurait certainements'arréler à de si détestables productions, encore moins en rechercher la date incertaine, et c'est assez d'en avoir exhumé les titres des derniers abîmes de la décadence littéraire des Grecs,
Histoire. — « Des événements mémorables à raconter, de beaux caractères a peindre, tels sont les deux grands
» éléments dont se compose l'intérêt historique. Le pi e imev » manqua le plus souvent à rhisloire du Bas-Empire, le
* second lui manqua toujours. Si à celle pauvreté de ma- » lière, on ajoute la difficulté de rencontrer des hisloriens » doués de toutes les qualités de leur art| d'une âme élevée » dans un temps de dépravation, d'un esprit indépendant
• au sein de la servilude, d'un jugement droit au milieu » des préjugés de toute espèce , el enfln d*un goût sûr » dans la plus complète corruption des lettres, on s'éton- » nera sans doute de trouver quelques écrivains hono- 9 râbles et des ouvrages dignes d'estime dans le vaste
• > recueil de Vhistaire Byzantine ( I ) . >
Le sophiste Eunapiiis de Sardes avait, au Commencement du V* siècle, donné, en quatorze livres (268-407 après Jésus-Christ), la Continuation de la chrmique d'HeremUus Dexippus^ et réjj^ptien Olympiodore avait ensuite^ sous le titre de Matériaux, txm, continué, en vingt-deux livres, l'ouvrage d'Eunapius, depuis l'an 407 jusqu'à l'an 425. Mais la médiocrilé de ces trois écrivains, ou, si 1 on veut. Tindifférence des chrétiens n'a pas été moins fatale à leurs travaux que le mérite de YHisUnre Nouvelle (nm Um^m ) ^ qui les résumait en six livres. L'auteur de cette histoire philosophique des empereurs (d^Augusle à 440) était Zozime, conile du fisc à Constanlinople. Précurseur de Montesquieu et de Gibbon, il s'y propose de rechercher les causes de la décadence de l'Empire ; et comme son amour pour la Uberté lui en fait voir le commencement dans l'ambition d'Octave^ en païen fervent il en trouve naturellement la consommation dans le triomphe du chriblianisme. Ainsi Zozime ne pardonne pas plus à Auguste qu'à Constantin. Blâmons-le cependant d'avoir montré dans ses jugements sur les princes chrétiens plus de rigueur que d'impartialité, mais tenons-lui compte de la pénétration et de la justesse qu'il montre ailleurs dans Tappréciation des hommes et des événements.
(\) V. Dks Michels, Uist, du Moyen-Age, t. i, p. *75.
Nous devons à Priscus de Panium , sophiste de Conslan' tinople , un fragment d^hisloîre fort intéressant , que nous
avons eu soin d'analyser à sa place : c'est le récit d'une ambassade envoyée par Tlieudose 11 au terrible AUila , dont il nous révèle la vie domestique. — Une autre ambassade du temps de Justinien aurait pu nous éclairer sur Fétat ancien de l'Yémen et de TEthiopie, mais le récit de Nonnasus ne nous est parvenue que très mutilé.
Plus sage ou plus indiiïércnt que Zozime, Procope de Césarée sut garder dans ses jugements une telle mesure qu'on ignore encore s'il fut païen ou chrétien. Secrétaire et conseiller de Bélisaire, témoin ou acteur dans la plupart des grands événements de son siècle» et mêlé aux détails de Fadministration intérieure , il raconta dans YÉistoire de mm temps les guerres que TEmpire eut à soutenir contre les Perses ( en quatre livies) , et celle qu'il entreprit contre les Vandales , les Goths et les Maures (en quatre livres). Il fît encore en six livres un traité curieux Des édifices construitSy par Jmlimen à une époque où rËmpire» devenu le prix de Tambition , était rempli d'intrigues et de partis , où Ton n'avait de considération et de crédit qu'en s'atlachanl à une faction , et où les esprits entraînés par cette espèce de torrent , n'étaient occupés qu'à gagner des prolLcleurs, et à captiver par des flatteries la faveur du prince. On n'attend pas sans doute de rbistorien une rigoureuse impartialité , et Von est pen surpris qu'il semble écrire parfois sous l'œil ou dans la crainte du maître. Hais quand celui-ci, par déOance peut-être, lui eut enlevé la charge de préfet de Conslantinu[(le, Procope, secouant la réserve qu'elle lui avait imposée, compléta son histoire officielle par trente chapitres à^Aihecdoies^ où il stigmatise la lâche hypocrisie de l'empereur , les vengeances frivoles de Théodora , et les tristes complaisances de Bélisaire pour une épouse intrigante et débauchée. Procope, se distingue par des pensées élevées , un jugement sur, une exposition claire et précise, uu style
pur el élégant. Il esl le dernier des éenvains grecs. Après
lui , la littérature byzantine n'a plus qu'un ou deux noms à nous recommander.
Procope avait conduit son histoire du règne de Justinien jusqu'à Tan 553 ; Agathias de Myrine , en Ëolide , surnommé le Scolastique ou l'Avoeal, la contmua en cinq livres jusqu\559. Prolixe en sa diction, incorrect , boursoofflé dans son style, peu judicieux et léger d'esprit, il voltige de tous côtés sans savoir jamais s'arrêter , et s'égare à tout instant au milieu d'incidents vulgaires. D'ailleurs, observateur curieux autant que minutieux , il a recherché .^vec soin les mœurs des barbares de son temps, et nous a laissé des détails précieux sur les coutumes des Frmks^ 4es Gùths , des Sims^ des Sarmates, etc. — Son ouvrage a été continué jusqu'en 58*^2 par Ménandre le prutecteur ou le garde-du-corps ; mais nous n'avons de ce dernier ([ue des fragments, dont le plus intéressant est la relation textuelle du traité conclu entre Justiniea et Chosroès, avec la description exacte des formalités qui en ont précédé et suivi la conclusion. — U ne nous reste également que des extraits de l'histoire du régne de Justin-l^eune (567-577) par Théophane de Byzance. — Théophylacte Simocaiia entreprit celle des événements survenus de 582 à 602 ; malu il n'en fit paraître sous Phocas que les cinq premiers livres, tenant les trois autres secrets, parce qu'il y avait raconté la ûn tragique de Maurice. Le lyran mort, il lut publiquement ce récit, et, s'il faut l'en croire, Taudiloire tout entier fondit en larmes. Théophylacte ne manque pas d'élégance, raait il a peu de ^oùt et gale tout pai' Tabus de la métaphore et des maxiiiirs sophistiques. — Uabsence du goût est aussi le défaut général des rares annalistes byzantins du VIP siècle et du viii^. Mal déguisé par un certain veniis littéraire , ce défaut s'allie trop souvent chez eux è un amour du merveilleux qui fait peu d'honneur à leur jugement, c Ils ajoutent foi aux fables les plus absurdes; » la partialité et la flatterie dénaturent tous leurs récits ,
• 6t leur sQpfrstilhni rend fastidieuse la leclure de leurs
» ouvrages (1). » - . . , .
Gcotjraphie. — Les anciens traités de géographie avatent fait faire à la science peu de progrès. Copiés les uns sur les autres, servilement et sans égard aux changements des Etats, ils présentaient les nations pour ainsi dire à leur berceau, et la société comme immuable dan» ea forme politique. Ce n'était point là qu'il fallait chercher une image vivante de la terre connue, el qu'on iX)uvait espérer suivre les transformations des empires el les migra'tions des peuples. La géographie politique ne se présentait qu'en eompagnie de Thistoire^ et encore n'était-ce pas toujours sans peine qu'on parvenait i la dégager des liens du récit. Vainement la créatio» dv ^ége impérial de By* zaAce parut appeler la science à un brillant avenir, et ouvrir pour elle une ère de découvertes el de conquêtes. Les géographes byzantins, suivant les enenK nls du passé, compilèrent les anciens compilateurs, et n'eurent guère d'autre mérite que celui de nous en conserver quelques iï*agments.
Ainsi Mardm d'Héraclée,- dans son Périple entier du mondCy dont nous n'avons que des extraits, n'a de pi'écieux que ceux (lu'il nous a laissés de Protagoras, d'Eratosthéne et d'autres auteurs aujourd'hui perdus.
Etienne Byzance, plus judicieux et plus complet, avait dans ses Eihmqo/es , dressé l'inventaire des connaissanees géographiques et recherché l'origine des villes; mais son ouvrage ne nous est parvenu qu'abrégé par un grammairien maladroit, Hermola'ùs , qui vivait au temps de Juslinien, et l'articlr» DudonCf qu on a retrouvé tout entier, est bien propre à nous faire regretter le reste.
Comas, surnommé l'Indicopleustes, a sur ses devanciers l'avantage d'avoir visité l'Inde et TEthiopie* C'était un
ScumL, Uist, de la lillératuie yrecquê.
mroband égyptien fort inslroit pour son temps, et aussi
hardi que savanl. Après avoir longlcmps voyagé pour son commerce, il renonça aux affaires, se fil moine, et se mit à composer en grec la Topographie du moide chrétienyqyi^il IM^eva en 536. Si ce travail renferme des détails exacts m la Chine (T^inistan), Flnde ei Ceylan (Taprobane)» il ne donne pas une haute idée des connaissances de Tépoque en physique et en astronomie. On y regarde comme une hérésie la croyance à la sphéricité de la terre, et on aftirme que celle-ci est plane et a la forme d'un vaste parallélogramme, dont les longs côtés sont le double des autres. Des qnaire côtés s'élèvent des murailles couleur d'azur, qui se ctatrent et se rejoignent en voûte. Âu nord domine mue montagne, qui^ en cachant le soleil tous les soirs^ produit la succession dee joura et des nuits. La «li vergence de la lumière du soleil prouve d'ailleurs qu'il n'est en grosseur que la huitième partie Je la terre, etc. Cosmas est le dernier géographe grec, qui ail conservé quelques no* tiens de longitude et de latitude.
Philologie. — Les grammairiens, les glossateurs ne sont point aussi nombreux en Orient qu'en Occident. La langue ne s'y était pas encore gâtée, au pomt de rendre les commentaires indispensables; et l'école cecuménique del'Oc* iogone, en adoptant comme livre canonique, comme texte sacré» la grammaire de Denys de Thrace, tenait en lisière les sciences grammaticales, ou prévenait par la sagesse de SCS décisions les interprétations téméraires. La ruine seule de cette académie devait émanciper la philologie. Jusque là, nous ne trouvons guère que des lexicographes, presque tous originaires d'Egypte Ëfesychius d'Alexandrie nous a laissé les termes qui sortent de la langue commune, ^ux qui étaient usités dans les sacrifices, la divination, la gymnastique, etc. Utile pour l'intelligence de beaucoup d'usages de l'antiquité, il est encore précieux par les nombreux fragments qu'il nous a transmis. — Helladius
d'Ântipoéy son conlemporain, publia, avec m lexique^ uns Chrestùmaihie^ dont il ne nous reste que des extraits dus à riiuiius. — Flavius Philoxenus composa, vers l'an 525, im (ilossaire laiin-grec; Philémoiiy que quelciui s-uiis liielleiit au xii^ siècle, ua Lexique technologique eu huit parties, coaforDiément au nombre de c^les du discours. — Enfin Jean de Stobî, plus connu sous le nom de StobéSy fit pour servir à l'éducation de son fils des extraits de plus de cinq cents poètes ou prosateurs, dont la plupart sont aujourd'iiui penJus. Cet ouvrage précieux, qui portait d'abord le titre AiiUiolagie ou Reouetl d'extraits, sentences et préceptes, et qui comprenait quatre livres, dont le premier était relatif aux sciences nalorelles et les trois autres à la philosophie, à la morale et à la politique, nous est parvenu sous un nom et une forme un peu différents. On Ta divisé en deux parties : l'une, sous le litre à'Eclogucs, expose les opinions des auteurs anciens sur les questions de physique, de dialectique et de morale; Taulre, sous celui ûe DiscourSy traite exclusivement de la morale. Sur chaque question, sur chaque sujet on va constamment et successivement des extraits des poètes à ceux des historiens, (les orateurs, des philosophes, des médecins, et celle méthode, en ajoutant à l'intérêt du recueil, ne sert pas médiocrement à TinstiHiction du lecteur.
Mathématiques. — Des commentaires, des scholies, voilà tout le bagage scientifique de Tempire grec. La
célèbre Hypatic dressa un Canon astronomique^ et fit un CéOmmeniaire sur les coniques d'Apollonius de Perge , ouvrages aujourd'hui perdus. — Diophante, dit-on, créa l'algèbre , que les Arabes devaient apprendre des Indiens et communiquer à TËurope. — Produs écrivit un Alnrégé d'Astronomie, uo Traité de la Sphère et des Scholies sur le I^^ livre des éléments d^Euclide. Les sciences exactes furent donc cultivées avec plus d'ardeur que de succès, et s'il est certain que les Platoniciens s'y sont fait remarquer^
c'est en inventant la pierre philosoplialc. Car nous avons d'un médecin du vii^ siècle, Etienne d'Alcxandri'* , une' Chrysopée, où il prétend enseigner la manière de faire de l'or. En la cherchant peut-être , AtUémim de TraUes semble avoir surpris quelques-uns des secrets de la physique et de la chimie ; car on disait de lui qu'il savait imiter les effets du tomit ne^ des éclairs et mémo des tremblements de terre. Mîiis .^on ouvrage sur h Mécanique ne répond point à l'idée que nous nous faisons du génie qui conçut le plan de Sainte-Sophie et qui présida aux premières constructions de ce monument colossal, achevé par Isidore deMilet.
Jurisprudence. — Bien que rédigés en latin, les différents codes qui ont iîliisiré les règnes de Théodose II et de Justinien, furent l'ouvrage, on le sait, de jurisconsultes grecs. Théodose avait d'abord confié (26 mars 429) l'exécution du sien à une commission de huit personnes d'une probité reconnue et d'une science consommée. Antiochus était le chef de celte commission ; il avait rempli les fonctions de questeur, exerçait la charge de préfet du prétoire, et devait être appelé au consulat en 431. Les autres membres étaient le comte Théodore , secrétaire d'état, Eudidus et Eusèbe » maîtres des requêtes, Jean, ex-ministre des finances, Comaz&n et Euindus^ maîtres des requêtes à l'extraordinaire , et un habile scolastique ou jurisconsulte nommé Appelle, Mais des causes qui nous sont inconnues déterminèrent, six ans après, Théodose à remplacer celte commission par une autre de seize membres, où Ton ne retrouve plus de la première qu'Ântiochus, alors consulaire, et le comte Eubulus, devenu questeur (i).
(i) Les autres membres étaient Maximus, également questeur; les oomtes SpwanHuit Martyrius, Alypim, Sibâttim, ApoUodon, TModon et iKofii conseille» de Tenipeieitr; XHodore et Froeope, maitree des requêtes; ErofUUt questeur et ex-vicaire des préfets^ et Îf<f$t9rht$ dont le. tt^re nous est iDoonnu.
Quant au code Juslinien, il cut'pour principaux auteurs quatre professeurs de droit aux écoles de Gonstantinople et de Béryle , Ttiéoplule el Théodore , Anatolim et Dorothêe, qui y travaillèrent soos la direction do questeui^ Trihmim. Les NoveUes seules farent publiées en grec par Jostinten; mais, du temps même de cet empereur, te célèbre jurisconsulte Thallélée, un des collaborateurs de Tribonien , iraJuisit en celle langue les Pandedes , et Théophile, sous le règne de Michel 111 y donna un coni-> mentaire grec sur le Digeste et les Institutes. Justiniea n'avait pas oublié de mettre les constitutions impériales en harmonie avec les canons des conciles, el Tapocrisiaire Jean d'Anlioche avait clé chargé de rédicrer et do présenter à la sanction souveraine \e j\omocaiioii. Sous Jnstiiiiea II, Rufus publia un recueil de lois militaires (nq^g/ ^7potTiA»Tiitei), et un autre jurisconsulte donna une collectioa de lois relatives à l'agriculture (No/zot ytes^yiKot).
Médecine. — Peu de médecins ont rendu leurs noms fameux, el la science a fait peu de progrès jusqu'aux premiers califes abbassides. Ëlle fleurit toutefois dans Técote d'Alexandrie sous l'inspiration de Gallien« mais le carac^ tère rêveur de celte école nuisit trop à l'esprit d'observa* tion, en faisant prédominer les ridicules foniiules de la liiéurgie. Après Théodore Priscien, qui fil paraître en grec et traduisît en latin un traité de médecine en quatre livres, pluiS d'un siècle s'écoula sans qu'on vit la critique médicale s'exercer avec une certaine indépendance et quelque succès. — Aétius d'Amida, archiàtrc et capitaine des gardes de Juslinien, publia, sous le litre de Telrahiblos, une compilation des ouvrages de médecine les plus estimés de son temps^ el donna des notions nouvelles sur les maladies des yeux. Mais il croit à la puissance mystérieuse des talismans, et, le premier, il a décrit tous les grossiers spécifiques en vogue chez les Egyptiens. — Alexandre de Tralles, son contemporain, par la Justesse de ses idées etTéiéganee
de son style^ mérita d'occuper la troisième place après Hippocrate et Gallien. Non moins habile chirurgien quer
médecin, le premier il pratiqua la saignée de la jugulaire. Le premier aussi il a donné le fer en substance. Mais ce savant, qui, dans sa Thérapeutique et dans son traité sur les vers irUesHnam , consulte plus l'expérience que les p*and8 noms «comme Aétius, subissant l'influence alexandrine » met sa confiance aux amulettes, aux enchantements. — Paul d'Egine résuma les connaissances médicales dans un ouvrage où il ne craignit point de contredire les princes de la science et dont on estime particulièrement le sixième livre, qui traite de la chirurgie. Ce qu'il y dit, à propos de la matière et de la forme de ces armes, est très curieux et prouve que les hommes ont toujours été fort ingénieux à perfectionner les moyens de s'entre-détruire. Paul était surtout chirurgien; et en s'atlachant le premier à Tart des accouchements , il s'y est acquis une telle célébrité que les Arabes, pleins d'estime pour son talents l'ont surnommé YAcemtdteur» C'est aussi le der-^ nier des médecins grecs ; après lui, la médecine subit le sort commun et tomba dans la barbarie.
df:uxiëmë partie.
LimM KT iOBiicn CHU m LAmi.
I. Causes de la décadetice des lettres en Occident, — Réaction y son caractère. — Ecoles y leur emeignement. — Connue la littérature grecque, la littérature latine, après avoir au iv^ siècle brillé d'an vif éclat , ne larda pas à tomber en décadence. Toot contribuait à en accélérer la mine, les invasions des barbares, la dissolution de l'Empire romain, cl celte disposition naturelle des esprits à négliger l'élude, quand la société est en souffrance ; car < le goût de la vérité pure, le senliment du beau séparé de tout autre besoin sont des plantes délicates autant que nobles ; il leur faut un ciel pur, un soleil brillant, une atmosphère douce ; elles courbent la tète et se flétrissent au milieu des orages (1). » Aussi les beaux esprits du temps, Sidoine Apollinaire (2) et Mamert Claudien , son ami, se plaignent-ils vivement qu'on n'étudie plus, que les professeurs n'aient plus d'auditoire, que la science languisse et s'éteigne. Mamert Claudien (8) songe presque à faire une épitapbe en Thonneur des lettres : c Nous en » avons perdu Tamour, dit-il ; nous méprisons le culte de » rinlelligence : c'est pourquoi nous sommes devenus les » esclaves de la mollesse, des richesses, de Toisiveté, de » l'ignorance, et la vertu s'en est allée avec la science, a
(0 M. GcizoT, Biêf, de la eivSKt* en JVom», quatrième leçon, ai /Su.
(2) SiD. Apoll. I. IV, ep. izn* — L. t, ep. x.
(3) Uam» GLàUD EpiêL ad Sapaud.
nrathilion bien remarquable, observent les pieux auteurs de V Histoire Uttérairê de la France; car t rirruption des barbares causa la mine entière de l'Empire ; la ruine de TEmpire entraîna avec elle Témulation que l'on avait à cultiver les sciences ; ce défaut d'émulation causa la négligence et le mcpiis pour les ieltres; celle négligence et ce mépris conduisirent à roisiveté et à la paresse ; l'oisiveté et la paresse jelèreai dans Tignorance , qui en est la suite nécessaire; etVignorance enfin précipita dans le vice et dans le déréglément (1). »
Telles lurent les premières et les véritables causes de la décadence des lettres du an viii® siècle. Cependant TEglise, loin de pactiser avec la barbarie, la combattit dès le commencement avec une looable ardeur. Elle s'efforça de ranimer le zèle des études, recommanda la lecture des anciens (2), el conseilla d'en nourrir la jeunesse, « de manière qu'a- » breuvée du nectar des sciences grecques [ et latines ], » aussitôt qu'elle pourrait agiter ses aîles , elle sût , à » l'exemple de ses maiues, se composer à son tour un i> trésor littéraire (3). » Le langage n'en devait pas moins subir l'influence des mœurs , et la beauté des formes s'altérer, s'évanouir; mais il faut reconnaître que , sous l'impulsion de l'Eglise, à la voix delà religion, l'espril, secouant^ son inerlie , produisit, même aux plus itiauvais jours, des fruits noiabreux dont nous apprécierons bientôt le caractère et le mérite, et que, s'il n'est pas raisonnable défaire commencer, avec quelques uns, au v« siècle le grand mouvement de la renaissance^ il est vrai de dire qu'il y eut dés lors contre la barbarie intellectuelle une réaction énergique, qui, en tenant les intelligences éveillées, prépara
(1) Hist. lin., t. 11, f 31.
(i) « Nœvius et Plautius tibi ad elcgantiain , ( afo ad gravilatem , » Varro ad periliani, Gracchus ad ai i imoniaiu, Chrysippus iid discipli- » nam , F ronio ad pomiKun , Cicero ad eloqueuliam capesseadam usui w vint. » Mamebt Glaud. Ep. ad, Sapaud
(3] Mamert Clacd., ibid.
une première renaissance des lettres au vin« siècle. On vit donc s'opérer dans rOccideot une révolution opposée à 4:el]e dont TOrient vient de nous offînr le triste spectacle. Ici la langue conservait ses formes magnifiques , mais ce riche vêtement de la pensée en déguisait mal la maigreur; l'esprit grec s'étiolait , s'affaiblissait , et son irrémédiable stérilité semblait prédire l'apathie servile où la Dation languit pendant tant de siècles. £n Occident, au contraire» si la langue, dépositaire de tant de grande? pensées , se dégradait, si le style perdait son antique pureté, l'esprit « loin de s'engourdir , déployait une prodigieuse activité ; seulement cette activité s'exerçait dans le sens religieux et au profit des idées religieuses. Ce fut ce qui sauva et les lettres et la société ; car « le développement intellectuel, le travail des esprits pour atteindre à la vérité, s'arrêteraient au milieu des orages , s'ils ne se plaçaient à la suite et sous l'égide de quelqu'un des intérêts actuels » immédiats, puissants de l'humanité. [Ainsi] à la chute de l'Émpire romain , l'étude , les lettres , la pure activité intellectuelle n'auraient pu résisier seules aux désastres, aux souffrances , au découragement universels ; il fallait qu'elles se pussent rattacher aux sentiments et aux intérêts populaires , qu'elles cessassent de paraître un luxe , et devinssent un besoin« La religion chrétienne leur en fournit le moyen. Ce fut en s*alliant avec elle que la philosophie et les lettres se sauvèrent de la ruine qui les iiienaçail ; leur activité eut alors des résultats directs pratiques ; elles se niuiitièrent appliquées à diriger les hommes dans leur conduite , vers leur salut. On peut le dire sans exagération : l'esprit humain proscrit, battu de la tourmente , se réfugia dans l'asile des églises et des monastères; il embrassa en suppliant les autels, pour vivre sous leur abri et à leur service , jusqu'à ce que des temps meilleurs lui permissent de reparaître dans le monde et de respirer en plein air (1). »
(1) M. GuixoT, Hitt, de ta CiviUtation en France , 4* leçon.
G'est^ poâp^iioi les écoles civiles ^ d(>i|t les Ira vau)( légers
el frivoles ne pouvaient plus convenir aux nouveaux besoin^ de la société, disparurent insensiblement pour faire placé aux écoles cathédrales et monastiques (1) ; et Bordeaux, Marseille, Arles, Vienne, Lyon, Toulouse, Autun, BesançoAi» Trêves, qui étaient depuis longtemps en p.osseâsion de donner à la Gaule des dratéurs, <le former des faomniés instruits , se virent supplantées dans cette belle mission par les évêchés el les monustèrès. Chaque siège épiscopal eut en effet son école ; mais les noms de quelques-unes seulement sont parvenus jusqu'à nous avec la plupart de ceux des évoques qui les fondèrent , les dirigèrent ou les illustrèrent : aiuâi s'offrent à nous saint Remî de RetifiSy saint Avilus de Vienne , sai^t :RuriGe de Limùges i saint Césaire û*Arles^ saint Ele^hère de Toumay, saint GyprieA de Toulon, saint Ferréol û'Uzès, saint Germain de Paris^ saint ViveiUiolc de Lyon, saint Nicel de Trêves, Marius A*Avenche, saint Prétextai de Rouen, saint Véran de Cavaillon, saint Grégoire de Tours, saint Lézinson Angers^ fiaint Bertchramne du ifans. Ajoutons l'école de FoUiers, où saint Léger/ évèque d'Autan, .fut initié Si toutes les sciences du siècle ; celle de Chartres, dont la réputation attira saint Leutfroi : Ubi diversorum studiorum doctrinam abundare noverat ; celles de Bourges, de Châlom-sur-Saônc, de Metz, de Cambrai/ el de Beauvais ; celle de Clermont Auvergne, à côté de laquelle s'en trouvait une autre, où Ton enseignait le code Théodosien ; celle de Guf, qui, sons la direction de Févê^iie saint Arige, acquit une telle célébrité qu'on y envoyait des jeufies geuB de l'Italie ;.elt les écoles , û'Urecht fondée par saint Vilîebrod , de Maastricht dirigée par saint Aruand, saint Théobard, saint Landebert , de Trêves, d'Yvois au diocèse de Trêves, et de Mouzon au diocèse de Reims.
(1) Nous ne parlons plus des écoles de campagne, dont nous avons dit ailleui-s (Ch. de ï Eglise) 1 origine eirinflucnce.
L'Italie ne travaillait pas moins que la Gaule à propager les lettres. Grégoire'le-iSrand instituait à Saint-Jean«de> Latran une école de chantres^ ôhil aimait à se reposer en exerçant ses élèves, et cette école devenait le siège d'un
enseignement théologique et litléraiie encore subsistant au ix^ siècle. Au milieu des Lombards mêmes et des périls du vu^ siècle, on voit Tarchevêque de Milan, Bemdictiis Crispus, former des disciples qu'il instruit dans les sept arts (i); au siècle, Gison de Modène reconn* mander à ses prêtres le soin de Técole, et TenduM tenir celle de Téglise de Lucques sous le portique de la calbédrale (2).
En Espagne, Martin de Dume, évêque de Jiragn, qjiii nous a laissé des poésies; Jean, abbé de Biclar, puis évéque de Géronne, auteur d'une chronique célèbre; Isidore, frère, disciple et successeur de Léandre, évéque de Séville, témoignent assez que les lettres^ loin d'avoir péri, continuaient, malgré la persécution arienne, d'itie enseignées et cultivées avec succès par l'église.
En même temps que les écoles épiscopales, s'ouvraient les écoles monastiques. Celle du monl Cassin ne fut pas sans gloire : saint Benoit, bien que sa régie ne s'en occupe point, y avait sans doute le premier mis en honnear les sciences qu'il s'était fait un plaisir d'enseigner i ses chers disciples Maure et Placide. Mais nulle part les monastères n'étaient mieux préparés à devenir l'asile des lettres que dans cette belle terre des Gaules, si amoureuse d'études et de beau langage, si féconde en orateurs brillants (3), et qui pouvait offrir pour exemples les savantes
(1) s. Bbnbdigti Crispi Mcdiolan. Poemattum medieum » apud Mai, Aurt cîassîc, t. v, p. 391, Preefatio Ad Maurum mantuensem: « Quia te, an carissime Maure, pciic ab ipsis cttoabulift educavi, et iêptiformit facundia lil)eralitate ditavi. » *
(Sj Civilisât, ehrét. chez les Franki, par Ozanam, p. 453.
(S) GoUia facunda, disait Juvénal. — Studia CaUktrum çwb vel fêfwiUMima f irni, dit saint lértme (apîst. ad JhMftoifii}. — MUa vM$ imper fMihti ti éhqmUitêimU lAunâawii (adversut ▼igUaattttm)..*
abbayes de Ligugé^ de MarnwuHm^ de SainUrYidof et de Lérins, Aussi les écoles monastiqaes y devinreiit-elles
hienlôl Irès florissantes, et la lépuLation de quelques-unes se répandit au loin. Celle de Fontmclle ou de baint- Wandrille en Normandie ne comptait pas moins de trois cents élèves. On louait celles de SairU^Médard de Soissons , de SiUUUf ù^Jsmref de JunUègCf comme autant de pépinières de savants et de saints. Le palais des rois francs eut la sienne, dont renseignement préparait^ selon leur vocation, les jeunes nobles recommandés ^ à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie publique. Ainsi ^ € au vi^^ siècle, Taquitain Aredius 66t recommandé au très-excellent roi Tbéodebert pour recevoir réducation du palais, et finit par devenir le fondateur de Tabbaye de Saint-Yrier. Le franc Gogo fait Fadmiration de la cour par son courage à braver un buffle , à le frapper entre les deux cornes, autant que par son éloquence, qui ravit les applaudissements de l'école. Au vn® siècle, la famille de saint Lambert le confie à l'évêque d'Utrechti pou/r V initier aux doctrines saintes et am règles monastiques parmi les évêques dti jKitoû. £n même temps saint Wandrille, admis auprès du roi Dagobert, est formé à tous les exercices militaires , à toutes les études qui conviennent aux nobleSy et à toutes les connaissaiices profanes. Dans le viii« siècle, au temps de Charles Martel, et quand il semble qu'il n'y ail place au palais d'Austrasie que pour les gens de guerre, on y voit le jeune Gbrodegang s'attacber aux lettres avec tant de succès, qu'il parlait la langue latine comme la sienne, et qu'on vantait Télé* gance de ses discours. Cependant il n'aspirait encore
Gain oraiorum fertiles sunt,,. Et ailleurs, caractérisant l'éloquence gauloise, il lui «llribue ubertatem gaUici niiormnquê termonis. Add. Sidon. ApoUin. epist. pasêim, elle poète Aralor, qui, florÎMaDt an milieu du ti* siècle, 8*exprime ainsi dans sa lettre à Partheaius, patriee et maître des offices I
.. Pontifices in relligiono nuii^istri.
Gallia quo6 muUos dat studiosa bouos.
hoAnetirs * temporels , et rêdiplU les ibncdoDs de raérendaire , avant qae le vocatton divine l'appelât à l*é* véché de Metz (1). »
' Les femmes elles-mêmes joignent leurs elloi U à ceux (lu clergé pour arrncher la nation à la barbarie, el quelques-uns (le leurs monastères se font remarquer par un pieux empressement à copier les manuscrits et à recevoir les leçons des maîtres illustres. Sainte Amlrude, abbesae de Laon, après avoir dés son enfonce cultivé les lettres, «'adonne à l'enseignement. L'abbesse de Niffdk, sainte GertrudCy envoie jusqu'à Home des personnes habiles, pour en rapporter les bons livres, et invite les savants de rirlande à venir enseigner les sciences à ses religieuses. Où les cultive avec plus d'éclat encore au monastère de ■CkeUes, ^sous Tabbesse sainte BertUie. c La réputation que fit alors œltè sainte retraite passa les mers et y attira ide la Grande-Bretagne plusieurs élèves (2). » Plus tard nous voyons Boniface mettre à la tête d'une sorte d'académie scientiri(|ue Liéba, sa parente, qui avait été élevée, dh sa première enfance, dans la comuiLssance de la fjrammaire et de tous les autres arts libéraux, el établir en l'huringe, comme institutrices religieuses, Chunihilt eissi #lle Bérathgiî^ loùtes déux très versées dans les sciences humaines (3). Une nonne anglo-saxonne compose en lalia les vies de saint Willibald et de saint Wunebald. Saint Adbelm écrit à Tusagc de Tabbesse Hildelith et de ses
. (I) La civilisât chrét. ^hpz les Franks, {^ar OzAUAU^ p. 468. - ■ '2) Bist. Uttér. de I r. t. m, p. 4ii.
(3) Ghunihilt et filia ejus Derathgit valde erudita? in liberali scientia in Thuringorum rcgione (•nnsliluel)antur mapstra».. — PnTtcr pos Lieba Biscbofheimensi Partbeuoni a lioiiifacio piu-fecla... Ab ipsis mftntiap rudimeulis ^rauimatica et reliquis lilieraliuin aiUum stuJii^ itisUluia (MA1ILI.0N, ActM SS, t. m» Prafatio,^. 31-SS.). Parmi les leUns du nint apetra s'en trouvent pkineara écrites en latin par des dressaglaises; on y voit dés allusions aux poètes latins, et Tune d*elles préseolf des vers composés par Iéo&|/ylAe„ guî apprenait alors de sa maitresw Eadburg» les règles du rjtylhme* (^. .^ir,, 36, p. (6.-^
nonnes son traité De laudibtis Virginitatis^ et ce Irai lé nous apprend que des religieuses avaient conhniie de lire Tancien et le nouveau ïesiamenl, avec les commentaires des anciens Pères, et d'étudier l'histoire profane, la chronologie, la grammaire, l'orthographe, la poésie.
L'Irlande el la Bretagne s'étaient d'abord instruites à
l'éeole des Franks. L'apôtre de l'Irlande, saint Patrice, qui Ja dota des premières écoles , et qui confiail celle de Sletty à un barde converti, du nom de Fiech, celle (ÏAj^magh, à son disciple Benignus , saint Patrice était gaulois d'origine^ 6l disciple de l'abbaye de Lérins. — D'un autre côté, quand vers 636 le roi Sigeberl d'Ëstanglie revint des Gaules, où il avait été chercher un refuge contre la haine de son frère Redwald, son premier soin, en reprenant possession du royaume paternel, fut d'y introduire, avec le christianisme, toutes les louables coutumes qu'il avait observées chez les Franks, et de fonder une école pour Vinstruclion des eri'fants. Il est secondé dans son œuvre par l'archevêque de Gantorbéry, Félix, qui lui donne des maîtres selon rùsàgè en vigueur au pays de Kent. « Ainsi, le pays de Kent, évangélisé par des Romains, avait déjà reçu d'eux le bienfait de renseignement public, qu'un autre envoyé de Rome devait étendre (1) » au reste de l'Angleterre. Ainsi la Gaule, d'accord avec Rome, dont elle avait déjà secondé les missionnaires, contribuait pour la seconde fois à rin<<> struction des Bretons (3).
L'Irlande elle-même n'y devait pas rester étrangère. Le génie hardi de ses enfants les avait bientôt emportés loin dans la voie des sciences, et l'Occident n'avait pas, au et au VU'* siècle, de meilleures écoles (jue celles de CAonard, fondée par saint Finnian, en5â0, de Bandwr par Comgall, en 559, et de lAmore pat saint Cataldus, en 640» Aussi
(1) OZANAM, p. 487.
^2) Ui première fois se rapporte au temps de i; empire romain : » Gallid eausidicosdocuil faeunAaBritannos. » (JuvÉïfAL.)
les étrangers ne tardèrent-ils pas à y accourir de tous côlés^
pour s'y fortifier dans Tétude des lettres et des saintes Ecritures. Cédant à ce désir, cinquante moines du continent ilébarquèrenl à Cork , vers Tan 5,)i). A partir de 650 , les Ânglo-Saxons commencèrent à émigrer en grand nombre et dans le même but vers Tlrlande* lis y venaient, dit saint Adhelm» par essaims, comme des abeilles. C'était dès lors une coulame reçue chez les Franks , après avoir parcours le cercle ordinaire des études, de se retirer loin du bruit des armes et du tumulte des passions, dans la paix de cette savante contrée , où l'on ne se querellait encore que sur la question du comput pascal , où les bardes, en promenant leurs doigts agiles sur la harpe, faisaient jaillir de leur instrument des torrents d'harmonie. A leur tour de pieux ir* landais, entraînés par leur vocation, venaient dans la Bretagne et sur le continent, fonder ou réformer des cloîtres, cvarigcliser les barbares encore païens, porter les lettres avec TEvangile dans les solitudes les plus sauvages. Colomban TAncien érigeait, en 563, l'abbaye de Hy dans Tile d'iona, faisait goûter aux Pietés du nord la parole divine, et étendait sa juridiction jusque sur les évèques de cette partie de la Calédonie. L'église de Northumbrie ne tardait pas à passer sous une direction irlandaise; le monastère de Lindisfarne , en te peuplant de moines irlandais , acquérait une grande et féconde influence, et Mailduf fondait en 670 une école (ou couvent de Maildufsbury ) , plus tard célèbre sous le nom de Malmsbury^ dont il léguait le soin avec le titre d'abbé à son élève , l'illustre saint Adhelm , premier évéque de Sherbum ou Salisbury.
De l'autre côlé du détroit, Colomban le Jeune, sorti de l abbaye irlandaise de Banchor , élevait en Gaule les monastères û Anayrale^ de Liiœenil^ûe Fontaines, en Italie celui de BobbiOy et loin d'interdire l'étude à ses moines, il les y encourageait en leur donnant l'exemple de s'y appliquer. Aussi Laxeuil devint-il la merveille de l'Occident. On s'y ren-
dit de toutes parts pour s*y instruire, c li en sortit plusieurs élèves pour remplir des chaires épiscopales, et encore un plus grand nombre qui furent abbés d'autres monastères, où ils établirent des écoles sur le modèle de celle de Luxeuil, qui en lut ainsi la mère. Entre les premiers, on compte saint Donald, évêque de Besançon, saint Chagmald de Laon, saint Achar de Noyon et de Tournai, saint Ragmcav'e d'Augt et de Basie, saint Orner de Bologne et de Térouane» Tkéodefrid, d'abord premier abbé de Gorbie, puis évêque.
« Pour les abbés qui furent formés aux lettres et à la piélé à Luxeuil, il y en eut un si grand nombre qu'il serait difficile d'en faire une juste énumèralion. Saint GcUl^ saint Eustase et saint Vaideberl sont des plus connus » saint Gall surtout, fondateur et premier abbé du célèbre monastère qui porte encore son nom, et qui ne tarda pas à devenir illustre par les disciples que le saint y forma aux sciences ecclésiastiques (4) »
A l'exemple des li-landais, les An<;iu-Saxons passèrent la mer, jaloux aussi de porter aux nations barbares le flambeau de la science et de la foi. L'enseignement des lettres avait fait parmi eux de grands progrès, depuis que le pape Yitalien avait élevé au siège de Gantorbéry un moine grec de Tarse en Cilicie (668), Théodore était venu d'Italie, accûiijpagiié du moine Adrien^ dont on vantait le savoir, et tous deux, ayant rassemblé un grand nombre de jeunes clercs, les avaient instruits eux-mêmes. L'un de ces disciples, Egberi^ qui depuis s'établit en Irlande, fut le fondateur des premières missions anglo-saxonnes sur le continent païen. Yichert^ un de ses compagnons, ayant échoué dans celle de Frise, il y envoya l'anglais ViUehrod avec onze religieux pleiiiù de zèle, et celui-ci IravaillaiL encore au saint des âmes , lorsqu'arriva saint Boniflice, le grand apôtre de la Germanie, le fondateur de l'abbaye de Fulde. En ce temps-là, un autre disciple d'Adrien et de
(0 nUL Iftf..t. m, p. 4ST-438.
Théodore, saint Adhelm^ lenail avec gloire en Brelagne le sceplre des lelires. Quand il mourut (700), rhislorien Bède
était déjà en âge de lui succéder, et quelques années seulement séparent celui-ci d'Alcuin.
Ce qu'on apprenait dans ces nombreuses écoles, dont on conuait assez maintenant le caractère et rimportance, les vies des sainISi car la science s'unissait alors à la sainteté^ nous le révèlent amplement : c'étaient les « sept arts lihé^ » vaux, qui, semblables à des colonnes formées des pierres » les plus précieuses, soutenaient les portiques du siège » apostolique, » du temps de Grégoire-le-Grand (4); qui, dès le temps de Pliilon-le-Juif, c'est-à-dire dès les preoneres années de T Empire, formaient Tencyclopédie des connaissances littéraires et scientifiques , et que Boèce divisa en deux parties, l<>le trimwm, qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; ^ le qmàriviumy qui embrassait la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'aslronoaue, alors confondue avec l'astrologie. Ces sciences, qu'on commençait à apprendre dès l'enfance, et qui, dans certaines écoles, comme celle du monastère de saint Hilaire à Poitiers, n'exigeaient pas moins de sept années d'études, avaient trouvé, vers la fin dn siècle, dans un africain de la ville de Madaure, un interprèle d*une érudition supérieure, mais encore plus bardi que savant.
Ce qu'il fallait atteindre [il est vrai] chez les barbares dcsliiiés à peupler bientôt les écoles renouvelées, c'étaient les imaginations ; il fallait satisfaire les besoins poétiques de ces hommes qui n'avaient jamais ouvert de livres, mais qui passaient les veillées d'hiver à entendre les chants de leurs scaldes > (2). C'est à quoi Mariianus CapeUa réussit merveilleusement. Dans un langage mêlé de prose et
(Ij « TuDC rcrum sapieiilia Roiu^e sibi templum visibiliter quodanimodo » fabricaral, et septempîicibui artilms, veluti columnis nobilissimorniD » toUtlem lapidum, Aposlolicœ sedis atrium fulciebat... Reflorueranl îbi » dîversarum artium studia. » {Ïeah Diac, TU. Grtg*, 1. ii, c. 13.)
(i) OzANAM, laeivilt$(U.dtrét,ehe»l$$ Frank», p. 588.
de vers, il eélébre les noces de Mercure (l'éloquence) avec
la Philosophie (1). L'olympe s'ouvre pour recevoir la nouvelle déesse ; Jupiter fait lire dans la céleste assemblée la loi romaine des mariages ; on présente ensuite à Tépousée les sept jeunes filles que l'époux lui destine pour servantes; et celles-ci« qui possèdent les mystères de la science, les exposent alors dans l'ordre que nous venons d'indiquer.
Présentées sous cette forme, on peut croire que leurs leçons ('kiiont docilement écontces. Aussi ne faut-il point s'élonner que l'ouvrage de MarLianus Capella ait eu tant de crédit dans les écoles du moyen-âge; Yiu'un professeur de Glermont, le rhéteur MeliorPclix, pendant son séjour à Rotne en 534 , en ait corrigé de sa main un exemplaire, et que Grégoire de Tours, qui nMgnorait cependant pas Fanliquité , demande grâce pour îa rustique simiilicilé de son style à ceux qui ont été formés sur les principes de Marlianus (2). Les sept arts n'éidiicni du reste enseignés que dans leurs rapports avec la théologie , qui faisait le fond de l'enseignement et dont Tétude spéciale était le couronnement de toutes les autres. La dialectique servait à combattre Tbérésie , la musique é chanter les louanges du Seigneur, les sciences exactes à fixer le calendrier ecclésiastique, la grammaire et la rhétorique à comprendre et à imiter les pères de TEglise.
Aussi rétude du grec, sans être générale, n'élait-elle négligée d'aucun de ceux qui voulaient, en lisant les docteurs grecs aussi bien que les latins , s'avancer dans
la science de la religion. Félix de Nantes parlait le grec comme sa langue naturelle. — Jean de Biclar était aussi habile en grec qu'en latin. — Mamert Glaudien, « le plus savant des philosophes chrétiens, dit saint i Sidoine Apollinaire , son ami, s'était abreuvé à la triple
(t) De nuptui l^IereurH et PMhhgiœ, en f KvrM.
(2) Grkg. TinoN.,Hii/. 1. x, 31. — Hiit* liU., t. m, p. I9S.
» source des bibliothèques grecques , latines et chrétieni nés. > — La mère de saint Fulgence voulut que son ûls, dès ses plus tendres années , apprît les lettres grecques , et qu'il |)ùl rériler d'un seul Irait toutes les poésies d'Homère avec (juelques IVagmcnls de Ménandre , avant d'étudier les éléments de la litléiature latine. Les relations nombreuses de rOrienl et de rOccident ne contribuaient pas peu à répandre chez les Franks le goût de celte langue, € Leurs rois envoyaient en ambassade à Conslantinople ce qu'il y avait de plus habile parmi les courtisans galloromains. Rcovdlis, médecin de Poitiers , avait étudié en Gièce. Des moines grecs, comme [ralhénicn] Egidiiis, venaient chercher dans les Gaules un ciel plus sévère et des mœurs moins faciles; et telle était encore, en 585^ Taflluence des étrangers de toutes les nations^ que le roi Gonihram, faisant son entrée solennelle à Orléans, y fut complimenté en trois langues, par les Latins, les Syriens et les Juifs (l). » — Delà Gaule les Irlandais liansportèrent le grec dans leur île (2) ; et dans leur passion pour la langue d'Homère , les disciples de saint Patrice et de saint Gomgall ne tardèrent pas à semer leurs écrits d'hellénisme. Mais « si le ciel d'Irlande a de brillantes étoiles , dit saînt » Adhelm , la Bretagne , aux extrémités de l'Occident , a a son soleil aussi en la personne de Théodore (de Tarse), » honoré des bandelettes de l'épiscopal , nourri dès l'en- » fance de la Ûeur de philosophie , et sa lune bienfaisante, » en la personne d'Adrien , doué de tous les agréments » d'nne urbanité inexprimable (3). i> Ce que tous deux ont fait pour ranimer les lettres en Bretagne et y implanler la langue grecque , nous l'avons vu plus haut. Ainsi , dit le père Thomassin, les écoles d'Angleterre et
(1) OZANAM , p. 408.
' {%) \\ y vint aussi (h s (Irecs; < ar ou Irouvo a Ti iin , au cojnlé de Heatti, une église connue sous le nom û' Eglise des (îrecs,
(:\) Ar.niiKLMUS Eaufiiido (Lsukr, VeUrum epistolarum hibemic, sifUoge^ p. 20 j.
d'Irlande réiinirenl » toiili^s les lichesses iulcllecluelles * de la France et de Tllalie , de rOccident el de l'Orieiii. » [Là, comme en Gaule, en Italie, en Espagne,] il y » avait une grande émulation entre les évêques et les > moines, ponr augmenter la pureté des mœurs et en » même temps conserver le culte des lettres. [Parloul] »> rétudc des langues, de la poésie, de raslroiiomie , de » raritliméliquc et de l'hisloire , avait pris un parfum j» de sainteté , parce que tout était dirigé vers les sciences » ecclésiastiques (i)* » C'est pourquoi les écrivains éminents qu'elle a formés dans les lettres profanes comme dans les sacrées se recommandent soit par Tonction , de la parole, la gravilé du caractère et la solidité du raisonnement, soil parla droiture el la tecoiidilé de Tespril, le i:hoix et rinslructive moralité des sujets.
II. Littérature sacrée. — Pères el docteurs de l'Eglise, — Enfant des Gaules et fils d'un préfet du prétoire , saint Arn^rme, que ses talents et sa naissance eurent bientôt fait nommer procurateur de la Ligurie el de la province /Eviilia , fidèle aux instructions qu'il avait rerues, remplissait les lonctions de sa charge m cvêque i)lulôl (jucn jinje, quand, après la mort de l'archevêque Auxence, le peuplera la voix d'un enfant, le désigna malgré lui pour succéder a ce prélat arien. Traîné, pour ainsi'dtre, du prétoire à l'autel, lorsqu'il n'était encore que catéchumène, en huit jours il reçut le baptême et passa des plus humbles fonctions de l'Eglise à répiscopat. Là, il montra tout aussitôt le plus rare désintéressement, la |>lus haute vertu, la plus ingénieuse et la plus brillante parole. De tous côtés on accourait pour l'entendre; des vierges d'Afrique passaient la mer pour recevoir le voile de ses mains. La religion el les o[)primés n'eurent pas de plus intrépide défenseur ; el Ton vit rarement s'allier à un degré aussi éminenl le courage du
(I) Eccles, discipi,, 2^ païUe, i. i, c. Oô, n" 1:2, t. ii, |». 298.
pasteur cl l'Iiabilelé de riiommc d'étal. A peine ordonné, lise plainl à l'emperenr Valentinien des iniqiiilésde quelques magistrats , et Tenipereur lui répond : « Je connaissais » depuis loiiglemps la franchise de votre langage, et cela 9 ne m'a pas empêché de consentir à votre ordination : » continuez d'apporter à nos misères les -remèdes de la > loi divine, o Ainsi fil Ambroiso.
Tour à tour on le vit combaltre avec la parole les déclamations passionnées de Symraaque contre le cbrîstianiscne, et condamner le supplice de Priscillien et de ses partisans (1) ; ensorceler par ses paroles l'usurpateur Maxime, qui menaçait Valentinien et opposer aux persécutions insensées d'une impératrice arienne des hymnes et des chants îi deux chœurs, dont l'Occident accueiliil bientôt la louchante nouveauté ; venger Tbessnîonique par rhumiliation de Tbéodose, et pleurer ensuite devant le peuple la mort de ce grand homme, comme il avait pleuré celle du (ils de Justine ; exercer enûn, au nom du ciel, un ministère public de paix, de clémence et d'humanité, supérieur à tous les préjugés, à toutes les passions, et toujours à la hauteur des circonslances. Aussi comprendon que réloquoncc de saint Ambroisc se soit élevée comme son àme par le sentiment du devoir et du péril. • Mais^ dit M. Villemain, lorsqu'il est destitué de ce noble appui, la recherche et le* faux goût remplissent ses ouvrages ; son génie est étouffé par son siècle, quand il n'est pas soutenu par sa vertu » (2). — De tous les ouvrages de saint Ambroise, le plus important sans contredit est son traité Des offices chréiienSy où, rejetant la division des devoirs adoptée par Gicéron, et ne reconnaissant à ceuxci d'autre source que Vhmnête^ divinisé en Dieu, il revise quelques-unes des sentences de la sagesse antique personnifiée dans l'orateur romain, trace à chacun ses obliga-
(i; Voy.letome i de eet ouvrage, p. •14.
(f) ViLLBMAin, Taklwu d9 Véhq. ehréi, au iv* tièete, p. M. Cf. idtm, ibid» Symmaque t^i Ambroise, od /In.
tion& avec une fermeté et une autorité qui montrent bien
tout le progrés de Tordre moral, et qui rachètent facile-ment par l'excellence du fond les inégalilés de la forme.
Sans avoir une position aussi favorable que saint Ambroise, le dalmate saint Jérôme exerça sur son siècle une immense influence. 11 la dut à Télévalion naturelle de son caractère^ à Taustérilé impitoyable de sa vertu, à l'immensité de son érudition, à sa science profonde de la religion et du cœur humain, à une activité d'esprit infatigable et à une soif de la vérité qui le porta constamment sur la brèche et en ût Tadversairc ou l'ami des hommes célèbres de son temps. Les plaisirs de Rome , dont la nouveauté l'avait un instant séduit, étaient impuissants à satisfaire l'inquiétude ardente de son génie. Régénéré par les eaux du baptèinc, il part pour Aquilce, pour la Gaule, et ne revient en Italie qu'après avoir recueilli sur sa route de nombreux ouvrages chrétiens , copié de sa propre main les meilleurs traités de saint Hilaire, et appris la langue des Celtes. Hais» quand il voue au triomphe de la religion sa puissante parole, il allume contre lui Tenvie par lautorité qu'elle lui donne sur d'illustres dames romaines, et pour se soustraire à la perséculian , il jM cnd le parti d'aller interroger les docteurs et les solitaires de l'Orienl. Il fiéquente à Antioche les leçons publiques du sophiste chrétien ÂpoUinaire, que son imagination devait plus tard emporter au delà du vrai ; et poursuivant avec l'étude la rude éducation de la pénitence , il court ensnile chercher dans les sables de Clialcis les traces de l'ermite saint Malch. Son imagination tourmentée y retrouve les danses des vierges romaines, en même temps que sa foi éclairée, en repoussant les subtilités théologiques de rOrienl, soulève contre lui les religieux du voisinage. 11 revient à Anlioche, et il y est ordonné prêtre; mais les soins du sacerdoce Teffraienl; il reprend la vie du désert, il erre parmi les ruines (les antiques cités d'Israël, et s'arrête un instant à belliléem. il y relisait les chefs-d'œuvre de l'éloquence
profane, il s'y livrait avec ardeur à l'étude de Thébreu, et traduisaU m latin les saitUes Ecritures ^ comme il faisait du grec la Chronique d'Eusèbe, quand la convocation d'un
coucilc à Rome vint le délermincr à y accompagner Paulin d'Anlioche el le célèbre Epiphano, nverjuc (Je Chypre. « Il reparaissais dans Rome, dit un illustre écrivain, avec réclat d'une vertu éprouvée, la maturité de Tâge et du géoie, et la réputation du grand travail qu*il avait entrepris sur les livres sacrés. Consulté comme un docteur de la foi, ses décisions exercèrent plus d'empire que jamais. Il retrouvait dans la roule des vertus les [Aus austères quelques romaines, qu'il avait auUclois (Ictachèes de l'orgueil de leur grandeur (1), » Fabioia, de la maison des Fabius, qui, sur ses pieux avis, fondait à Rome les premiers hospices publics ; Paula , celte fille des Seipians, qui devait bientôt, a[)rèâ avoir appris la langue hébraïque, échanger Tor de ses palais contre une cabane de la Judée ; Albina sa incrc, Asella, modèle de la vertu la plus pure, >h\icella, Marcellina, Félicité, etc. Mais il retrouvait aussi dans un clergé déjà trop mondain des envieux, des ennemis, que ses mordantes satyres (2) ameutèrent contre lui. Accusé, persécuté dans ses pieuses amitiés, il partit en bénissant le ciel d'avoir été jugé digne de la haine des hommes , el revint en Orient. Il visita les moines de la Thcbaïdc, sans lout admirer en eux, approfondit, auprès du (locle aveugle Didymc, les mystères de la science théologique d'Àlexandric , cl rentra dans la Judée pour ne la plus quitter. Il y écrivit la Vie des Pères du désert, dressa le Catalogue des Ecrivains eccUsiastiqueSy < modèle d'une biographie éloquente et rapide, » étudia à grands frais l'hébreu et continua de commenter et de traduire la Bible, apportant à sa version un scrupule. i\ui lui permettait de ne pas s'arrêter devant les objections de saint Augustin
0) M* ViLLStfAiN , ToMeati ét léhqutnee ehrét. au iv* iièeh, (S) V. le \*' cliap. (Ifi r«t ouvrage, Ad fin.
et les rédamatioiis tumultueuses de certains juifs d'Afri^ qii ^1). Le bruit de ses travaux el de sa sainteté se ré-
panflit au loin. De savants hommes venaient le consulter d'Italie, d'Afrique et d'Espagne. De pieuses feniiiies de la Gaule lui écrivaient pour lui soumellre les doutes de leur conscience (2). Attentif à toute nouveauté religieuse, il la combattait des premiers, et de sa modeste demeure de Betbléem il instruisait l'Eglise. Le prêtre de Barcelonnei , Vigilance, îe moine d*ltaiie, Jovinien, éprouvèrent la vigueur de sa dialecliqiie. Pciage subit ses reproches éloquents ; mais Pélage avait de nombreux partisans , ils s'armèrent pour sa cause et portèrent le fer et la dévastation dans les deux couvents habités par les pénitentes et les disciples du solitaire. Ce n'était pas la dernière épreuve réservée à son courage. Déjà Rufin, le continuateur de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, le traducteur des principes d'Origène, avait abusé d<* son nom, el Jérôme avait dû briser douloureusement les liens d'amitié qui l'unissaient depuis longtemps au célèbre prêtre d'Aqnilée. Bientôt une mort prématurée vint lui enlever la fille de Paula , Eustochie, c du cœur le plus noble et d'un esprit admi- » rable. » En même temps Alaric s'emparait enfin de Rome, et de malheureux citoyens, échappés au fer de l'ennemi, venaient mendiant à Bethléem troubler de leurs plaintes le cœur du vieillard ; les Sarrasins enhardis inondaient la Judée et menaçaient Bethléem même; Tempire romain s'en allait pièce à pièce sous les coups des barbares. Ce fut au milieu de cet ébranlement général de la société et des pathétiques accents qu'il lui arrachait, que. Tan saint Jérôme, âgé de quatre-vingt-dix ans, « cessa de » vivre el passa du travail à l'éi» i uelle paix. » Aussi ses derniers écrits sont-ils empremts d'une profonde tristesse;
(1) On sait que l i^glise a adopté cette version, connue sous le nom de Vulgate.
(-1) 1/une était de Baycux, cl se nommait Ihulihic; l aulio, Algasie, était de Gahors. {Vo\ . M. Gi izot, Uisl. de la Cfrit. en France, i'' k-c.)
c l'on sent qu'il ne peut se sauver de telles pensées
qu'en renjuiUanl vers Dieu. C'est le caractère qui donne un intérêt si profond à Téloquence latine de ce temps, depuis Jérôme jusqu'à Salvien. Elle n'a pas les grâces et réiégance du génie grec à soa déclin» ou plutôt dans sa renaissance chrétienne; mais elle a plus de force et de mélancolie. Elle s'est corrigée à la rude école des barbares qui désolaient l'Empire. Elle est inspirée par tous les maux quelle dépeint; et son imagination, pleine de sombres couleurs, s'est agrandie du spectacle de la réalité (1). »
Comme saint Jérôme, dont il admirait la science, saint Augustin fut un ezemple frappant de la grâce divine. Né à Tagaste en Afrique, élevé à Madaure» il avait professé avec éclat à Carthage, à Rome, à Milan, cherchant la vérité dans tous les systèmes philosophiques , passant de VHortensius de Cicéi'on aux principes d'Arisfole, des illusions du manichéifiime aux abîmes du scepticisme, et portant partout, au milieu des plaisirs comme dans l'école, les in* certitudes et les tourments de son esprit, sans trouver où se reposer. Mat» il avait l'âme trop affectueuse pour demeurer iiiserkNible aux pieuses larmes d une mère , à l'exemple d'une femme autrefois aimée comme une épouse, au spectacle des vertus qui se pratiquaient autour de lui. Déjà sollicité, ébranlé par tous les sentiments de famille et d'amitié y il finit par céder à la puissante parole de saint Ambroise. En s'arrachant aux étreintes du doute pour ouvrir les yeux à la lumière et entrer dans cette vie nouvelle mi tout son être aspirait^ saint Augustin abjura les égarements de sa jeunesse et s'attacha sérieusement à la vertu. Quitter sans bruit sa chaire, et dans la retraite s'élever à Dieu par la contemplation philosophique comme par la piété, par le raisonnement comme par l'amour, en combattant avec ses amis le scepticisme de VAcadémie, ou en méditant avec eux sur le vrai bonheur et sur l'immortalité
(I) VjLLKttAIff, ibid.
de ràiiie {Soliloquer), telle lut sa prépyralioii au baplciuo. Il le reçut des mains mêmes de saint Anibroise, et au sortir des eaux sacrées, il se trouva prêt pour les pénibles labeurs de l'apostolat. Quand, de retour en Afrique, le peuple Teut appelé malgré lui à la prêtrise, et que l'évéque d'Hippone, Valère, Teut invité à remplir dans son église le ministère de la prédication, plus lard évêque d'Hippone lui-méme, il sut par son activité concilier l'étude avec les devoirs du sacerdoce, et son génie lui permit d'embrasser avec un égal succès toutes les branches de la science ecclésiastique, la métaphysique et la morale, l'éloquence et la controverse. Tout en fondant des hôpitaux et des monastères, tout en instituant des distributions d'aumdnes et en prêchant aux païens la parole divine, armé de la flialectique la plus sévère, il terrasse, il lln^^elle les manichéens, dont les erreurs l'avaient un instant séduit ; il presse, poursuit jusque dans leurs derniers retranchements les pélagiens, ennemis de la grâce, et renverse la doctrine des donatisles, dont les excès ensanglantèrent plus d'une fois TAfrique, dont le rigorisme inflexible allait la livrer aux barbares. Philosophe autant que théologien, il ne craint point d'appeler la raison à la défense de sa foi; car pour lui, Dieu est partout ; il s'y élève comme au principe de toute science, comme à la source idéale de la perfection dans les arts. S'entretient^il de la musique, le sentiment de la grandeur infinie de Dieu vient animer les détails relatifs à la versification et au rhythme ; recherche-t-il, dans le dialogue du Maître y rorigine des connaissances humaines : s'engageant dans la voie des idées éternelles de Platon, il arrive à ce système des idées en Dieu, à cette fameuse théorie qu'a développée Mallebranche sur la présence de Dieu dans l'âme humaine. La chute de Rome arrache-l-elle des plaintes au paganisme, et la religion nouvelle est-elle accusée des malheurs de l'Empire, il en trop rend son grand ouvrage de la Cité de Dieu, co savant et brillant parallèle des deux sociétés alors en
j)résence, qui devait inspirer à Bossuel son Discours sur l'histoire universelle. H ne restait plus à saint Augustin , après avoir si noblement réparé par ses iBUvres les fautes de sa jeunesse, qu'à les cmfmer avec humilité devant les hommes; il voulait par là les édifier et les porter au repentir ; mais il aji|)artenoit à l'orgueil philosophique de déii*jurer, en le cojfinnt, un modèle qui a rendu son auteur si singulièrement cher à notre humanité , et qui est si bien fait pour nous intéresser, non-seulement comme ex* pression animée des regrets et des espérances d'une âme ardente, mais aussi comme image vivante de cette inquiétude pénible, de celle régénération morale qui travaillait alors le monde. On sait au milieu de quelles calamités mourut saint Augustin (1) ; il mourut pauvre comme il avait vécuy et les yeux attachés sur les psaumes de la pénitence, que sa bouche murmurait encore. < On ne retrouve pas dans révéque d'Hippone, dit M. Villemain, ce beau langage et ces grâces éloquentes de l'Asie chrétienne. Il ne parle pas pour Anliuche et pour Gésarée ; il est plus sérieux et plus inculte: souvent il est barbare, sans être simple, parce que la barbarie d'un peuple en décadence a quelque choee de subtil et de contourné. Mais son âme est inépuisable en émotions neuves et pénétrantes. C'est par là qu'il ravissait les cœurs, qu'il faisait tomber les armes des mains à des hommes féroces accoutumés à s'entre-déchirer dans une fête annuelle. »
La mort de ce grand homme sembla plonger TOccident dans les plus épaisses ténèbres ; et l'esprit humain, dont la puissance ravivée, exaltée par la religion , avait jeté tant d'éclat au Vi^ siècle, parut s'abîmer dans le chaos de l'invasion des barbares. Mais, comme il ne s'abandonna point en cette épuuvarilable crise, son activité trouva son salut dans ce qui avait fait auparavant sa gloire, et l'on vit parfois encore briller des éclairs dans la nuit de ces temps malheureux.
 la iulle même de saint Augustin contre le pélagianisme rattachons d'abord les noms de Cassim et de Prosper d'Âqailaine.
Le Scythe Cassim^ qui, après avoir visité les innombrables solilaires de l'Egypte, vint fonder à Marseille le monastère de Saint-Viclor^ publia, pour répondre à la deuiande de saint Castor, évoque d'Api, ses Instîtutioïis et ses Conférences ^éesixaées à faire connaître aux Occidentaux l'origine, le régime, les pratiques et les idées des moines d'Orient. . Mais, en sa treizième conférence^ Tabbé Gheremon qu'il fait parler, sans contcsler la nécessité d'un secours cxléiicur, prétendait que le libre ariiilre ne contribuait pas moins au salut que la grâce, et que l'homme se sauvait en partie par sa propre volonté, qui attirait sur lui le secours divin. Cette opinion, qui favorisait à demi le pélagianisme (semi-péla* gianisme) trouva des contradicteurs aussi ardents qu^éloquents dans Hilaire de Syracuse et Prosper de Riez oa d'Aquilaine. Peu contents de défendre contre les Marseillais la doctrine de saint Augustin, ils avertirent celui-ci des dangers qu'elle courait, et tandis que l'évéque d'iîippune écrivait son traité De la prédestincUimi des saints et du dm de persétférance f Prosper publia son poème Conlre les ingrats^ < l'un des plus heureux essais de poésie philosophique qui aient été tentés dans le sein du christianisme (1), » mais où l'on désirerait toutefois un style plus facile et plus persuasif. Cet ouvrage conduisit bientôt son auteur à un petit traité, en prose, De la vocation des Gefiiilsj où prenant pour guide la Cité de DieUy il justifie la providence des malheurs du monde, et se félicite que les bouleversements du siècle, en jetant des flots de barbares païens dans l'empire, multiplient pour eux les chances de leur conversion.
C'est la même pensée qui inspirait alors à un prêtre de UavseiWe, Salvien^ originaire de Trêves, son livre i>u
(1) M. GuizoT t Hiit. de la CML en France^ quatriônio le^ou.
^Ott»miemen/ de />tetf. Pour Jui, comme pour saint Augostia et saint Prosper, les malheurs de TEmpire ne doivent être imputés qu'au despotisme impérial, à la
cruauté de agents, à la corruption et à Tégoîsme des riches, qu'il flétrit cnergiqu* ment ; les irruptioik- di s barbares ne sont que le juste châtiment des vices de la suciélc, en même temps que l'heureux terme de misères devenues intolérables. Gomme tableau de Tétat moral et religieux de répoque» ce traité de Salvien se complète par ua autre qui a pour titre îh Vavariee. On a perdu le reste des œums de ce savant prêtre, qu'un de ses contemporains, Gennade, appelle le maître des évêques (1), et il i'aul icgretter celte perte; car il est difficile de trouver réuni à la science plus de mouvement et de chaleur^ à la justesse et à la force des réflexions un style plus mâle et plus incisif. Salvien est le Juvénal chrétien ; il poursuit le vice avec vigueur et le flagelle sans pitié. On aimerait à se persuader que Tanstérité de sa vertu Ta trompé sur Tétendae des m iux qu'il sifinale; on voudrait croire, pour l'honneur de son siècle, (jue la corruption était moins profonde que ne le disent ses éloquentes accusations ; mais il a des accents de douleur et d'indignation trop vrais pour que le doute soit permis.
Vers ce temps-là» saint Pierre de Bavenne, que son éloquence a fait surnommer Ckrysologue, exposait les vérités de la religion dans des sermons d'une simplicité éléç^ante ; Maxime de Turin illustrait la chaire par rélévation de son enseignement, et le pape saint Léon, ce précurseur de Grégoire 1 (2), méritai!, comme lui, le nom de Grand par Tédat avec lequel il remplit le ministère de la parole, autant que par les éminents services qu'il rendit à la chrétienté, soit qu'il la protégeât contre les nombreuses hérésies qui la désolaient alors, suit qu'il
{1) CiRKK. In Calalog., c. 66.
(s) Nous ne diront rien plus ha% de Grégoire 1, sur lequel ou peut consulter la fin de notre chapitre de \Egli»e,
«rrétât Attila dans sa course dévastatrice, ou qu'il mît un
frein à la fureur de Genséric. Le premier de tous les papes il a laissé un corps d ouvrages à la postérité : ce sont des sermom et des lettres, écrits d'un style noble ot élégant, témoignages intéressants de la solidité de son jugement, de la beauté de son esprit ^ de la grandeur de son cou* rage*
La doctrine de saint Augustin sur la grâce avait paru à
certains esprits conduire à la prédestination pure, à la complète abolition du libre arbitre, el malgré les protestations du saint docteur, la prédestination avait trouvé dans l'Eglise des partisans. Un ancien abbé de Lérins, Fauste^ devenu évéque de Riez, s'éleva contré eux, et deux conciles réunis par ses soins, Vun i Arles en 472, l'autre à Lyon en 478, en les condamnant formellement, chargèrent Fauste lui-même d'écrire conUe eux. Mais, en attaquant l'erreur des prédestinaliens dans son traité De la grâce et du libre arbitre , Fauste tomba dans Texcès opposé ; il releva trop les forces de la nature, el ses écrits, censurés par les papes Gélase (494) et Hormisdas (520), donnèrent lieu à saint Gésaire, évéque d'Arles, de reprendre contre le semi-pélagianisme la guerre que saint Augustin et saint Prosper lui avaient faite. Les conciles d'Orange et de Valence condamnèrent donc cette doctrine en 529 ; l'année suivante (530), le pape Boniface à son tour la frappa d'analhème, et elle cessa bientôt d'agiter et de diviser les esprits.
Fauste n'avait pas été plus heureux dans une question philosophique. Conformément du reste à l'opinion de quelques Pères, dans une letire oit il traitait de la naturedel'âme, il s'était déclaré pour la inatérialité, et sa leUre avait fait quelque bruit. Mamert Claudieny frère de saint Mamert de Vienne, qu'il soulageait ^ comme simple prêtre, du fardeau de l'épiscopat, lui répondit par son ouvrage Dé natura arUnuB^ où il établit la spiritualité de Tâme sur des raisons et avec une vigueur de logique, une finesse d'aperçus, qui feraient honneur aux philosophes de tous les temps. Aussi Sidoine
Àpollinaire, son ami, a-t-il pu lui rendre après sa mort ie témoi^magc qu'f7 était le plus spirituel des hommes de son
siècle d (le sa nalion, « Toujours philosophe, sans jamais » ofTciibcr la religion..., orateur, poêle, savant docteur dans » les livres sacrés, géomètre et musicien, Claudien, dil-il, I» excellail à délier les nœuds des questions les plus difiiciles » et à fi^apper du glaive de la parole les sectes ennemies de m la foi catholique. Habile à moduler les psaumes et à » chanter, en présence des autels et à la grande reconnais- » sance de son frère, il ensei^^na à faire résonner les M instruments de musique. Il régla aussi, pour les fêtes 0 solennelles de Tannée, ce qui devait être lu en chaque » circonstance (1). w '
Le siège de Vienne, à la gloire duquel il avait travaillé, ne tarda pas à être occupé par saint Avitus^ qui eut celle de convertir Stgisroond, roi des Burgundes, et dont le mérite, comme prédicateur et comme poêle, fit dire à Ennodius que le savoir s'était ren fermé m lui comme pour se loger dans nn mariniflque sanctuaire (2).
La prédication était aussi l'une des sources de la grande renommée de saint Césaire, évéque d'Ârles. Ses serinons, dont il nous reste un certain nombre, sont écrits en général avec une onctueuse simplicité, expression fidèle de la droiture de son cœur, et de la bonté, de la sollicitude pastorales avec lesquelles il conviait ses ouailles à l'intelligence des divines écritures, voulant qu'elles l'interrogeassent sur les points obscurs, et lui /isseiU ainsi chercher le moyen d'exprimer pour elles le miel spirituel (3). On s.ait que sa physionomie n'était pas moins éloquente que sa parole , et qu'accusé de vouloir livrer la Provence aux
(1) Voy. Ep. Sii>. Apoll. 1. iv, ep. 11. Il y rapporte Tépitaphe en vers qu'il a faite eu Thoaneur de Claudien, et dont nous avons extrait ce qa'oQ vient de lire.
(%) Ennod. in vit, Spiphan, epiie, TieituntU,
(3) nia s, Cmtarii^ c. 80. Voy. des extraits de ses isermoiis dans r#l/j|. dê ta CiviU en France, 16* leçon.
Burgunde." . et amené comme im criminel à Tliéodoric, roi des Oslrogoths, celui-ci ne l'eut pas plulôt vu et congédié, qu'il s'écria: « Dieu punisse ceux qui ont fail faire » inutilement un *»i long voyage à un si saint homme! » J*ai tremblé à son entrée : 11 a un visage d*ange» et il » n'est pas permis de penser mal d'un pontife si vénéi rable. u
Nous connaissons la proleclion éclairée que ce prince accordait aux lettres. Nous ne serons donc pas étonnés {{uEnnodius, évèque de Pavie, l'un de ces beaux esprits qui les firent honorera la cour de Ravenne, ait prononcé, en 506, le panégyrique de cet autre Trajan. On a encore d'Ennodius une Apolofjie de la conduite de Symmaque^ une Vie de saint Epiphane , évêque de Pavie, une autre de saint Antoine, moine de Lériiis dus dédama tiot} s, quelques sermons et un recueil de poésies et d'épiprnmmes. Mais tous ces ouvrages portent l'empreinte de la barbarie et de l'affeclation du siècle; l'histoii^e y trouve plus à glaner que le bon goût, et Ton a dit avec raison que les muses doivent moins à Ennodius que le Saint-Siège.
Tel n*est point le caractère des écrits de saint Fulgence^ évêque de Ruspe; aussi les a-t-il composés en quelque sorte sous la hache des persécuteurs, pour affermir la foi des chrétiens que pouvaient ébranler les menaces ou les caresses des Vandales, pour répondre aux objections d'un tyran plus sensible aux charmes de sa douce éloquence qu'impatient d'ouvrir les yeux à la vérité, pour éclairer l'Orient^ à la demande de quelques moines , sur le symbole des martyrs de l'église afiicaine, et pour défendre la doctrine de saint Augustin sur la grâce , en distinguant la prédestination de la prescience, et en rapportant à celle-ci le bien ou le mal, à celle-là le châtiment ou la récompense.
Alors vivait à Rome un moine d'origine scytbique, Beny^ surnommé le PeiU à cause de sa taille, mais véritablement grand en science et en verlu. Habile dans les deux langues, verse dans la dialectique, l'arithmétique et l'astronomie,.
il imagina de subsliluer à Tére âe Dioclélien, inventée par
sailli Cyrille, celle de rincarnalion , cl celle manière de compler les années , longlemps négligée d'abord , a élé insensiblement adoptée dans le monde chrétien. Denys entreprit aussi, à la prière d'Etienne , cvéque de Saione , d'asseoir sur de solides fondenoenls la jurisprudence ecclésiastique, en tradinsanl et coordonnanl le code des canons authentiques , dont il y avait déjà trois versions on collections, mais assez confuses ou inconiplèlcs. 11 comniença donc par recueillir , vers Tannée 525 , cinquante canuns apostoliques, puis les décrets des conciles orientaux jusqu'à celui de Clialcédoine (451) , ainsi que les arrêts des con' ciles de Sardique (i) et d'Afrique. Cet ouvrage fut si bien reçu, que, quelques années plus tard, à la prière d'un prêtre romain, disciple du pape saint Gélase, Denys donna encore le recueil de toutes ks lelires décrélalcs des papes qu'il put liouver depuis Sirice , nionlé sur le Irone , eu 384, jusqu'à Aiiastase II, qui mourut en 498 (2 j.
Bientôt (vers 540) l'africain Ferrand, auteur de la vie de saint Fulgence , le premier en Gaule rédigea , d'une manière systématique, sous le nom de Brematio canonum , une collection abrégée des canons orientaux et africains. — En 570, le panaonien Martin de Dnmc ou de Broga, ce même évèque qui convertit les Suèves à la foi catholique , et qui, dans ses traités de morale, imita si bien la manière de Sénèque, qu on put les attribuer au modèle luimême, fil un recueil également abrégé des canons orientaux, qu'il divise en deux parties, dont la première regarde le clergé et la seconde les laïques (3). Enûn, en 6î)0, Cresconius, évèque d'Afrique , inséra dans sa Concordia canonum et dans son Breviariim , la substance
(1) Cu roncile était regardé rniiuiK une snito de C4;lui de Nic«6 , et on le dé>igiiail onlinairemont bous \v nuiiic iium.
(2; Ces pa[>es, au nombiv. ilc huit sur treize, sout : Sirice, — Iniiuccnt 1, ZozimelV, Boniface I, Célcstia I, - téoal,... Gélase, Anastasell.
(S) Vo\ . plus bas Tari. Isidore de SéviUe.
de la collection de Denys-le-Petil , disposée par ordre de matières (i).
Historiens eccleùasiiques, — Si TEglise laline comptait de nombreux et savants docteurs, si elle pouvait produire des légendes bien supérieures à celles de TOrient, il faut convenir que les historiens lui ont manqué plus encore qu'aux nations soumises è son autorité. Du moins» en dehors des actes des conciles et des correspondances épistolaires, les choses qui intéressent la religion ont-elles partagé avec les événements poliU^jucs, Tattenlion des chroniqueurs. Grégoire de Tours a écrit Y Histoire ecclésiastique des FrankSf Bède le Vénérable^ l'Histoire ecclésiastiqm des Atiglo-Saxans et ce genre de composition, en mêlant constamment rËglise et TËtat» nous a mieux instruits de leur alliance et de ses effets sur la société, que n'eussent fait des histoires politiques calquées sur les chefs-d'œuvre de la Grèce ou de Home. Distinguons cependant entre tous les liibtuiiens ecclésiastiques le prêtre gaulois Sidpice Sévère^ à qui Télégance du style, plutôt que la fermeté du jugement, a fait donner par ses contemporains le surnom de Salluste Chrétien. Compagnon et ami de saint Martin^ il composa une vie du saint encore vivant, qui se répandit bienlùl dans la Gaule, en Espagne, en Italie, eL lit admirer du monde entier le mérite de Técrivain et les vertus qu'il préconisait. Mais le plus fameux ouvrage de Sulpice Sévère est son abrégé de ï Histoire sacrée, qui, divisé en deux livres, comprend toute la suite de la religion depuis le commencement du monde jusqu'à l'an 400, et contient plusieurs faits importants qu'on chercherait vainement ailleurs.
Nous avons déjà nommé Rufin et i^es travaux historiques. Pendant qu'il continuait VHistoire ecdésiasUquê
(ij Yuy. sur les collections des canons Texcellenl ouvrage de M. Oœllinger, à l'appendice (§ 12 ) qui termine le deuxième volume.
d'I- iischo jusrju u la mort de Théodose, .saiiil Jcrùmc Iraduisait la Chronique profane du même auteur, la menait jusqu'à la mon de Valens (378), el répondait au reproche d'ignorance qne le paganisme adressait aux chrétiens, en publiant son lAvre des hommes tUnstres, que Gmnaditàs de Marseille poursuivit jasqu*à la fin duv« siècle, et dont Isidore de Sévillc donna plus lard une nouvelle suite.
L'espagnol Orose, eu même lemps, sur le conseil de saint
Augustin, composait un abrégé de Thistoire du monde depuis le déluge jusqu'à son temps, pour démontrer aux païens que, dans tous les siècles, le genre humain avait souffert des mêmes calamités qu*i)s enduraient alors, et fpi'ils allrilnmientau mépris de leurs vieilles superstitions. -- Ami do Ciissiodore,' et cédant à sa prière, Epiphane-le- Scolastique traduisit eiibuile et réunit en un seul corps, sous le nom ù'Historia iripartitaj les trois iusloriens grecs, Socrate, ^ozomène et Théodoret. Gel ouvrage servait de continuation à celui de Rufin ; aussi les Latins n'ont-ils guère connu dès lors d'autre histoire de TEglise.
En 487, Victor, évèque de Vita, écrivit Y Histoire de la persécution des Vandales, avec chaleur et impartialité.
Grégoire Tours (539-593), d'une famille sénatoriale
d*iluvergne, voyant les lettres dépérir en Gaule, les barbares se livrer à leur férocité, les rois à leur fureur, et la brutalité des infidèles dépouiller les églises que la piété iuaii enrichies, conçut la pensée de conserver aux siècles futurs la mémoire des origines frankcs. Son langage devait être incuUe, mais il aimait à penser qu un lo pardonnerait à son dévouement, car il ne se trouvait persomir qui piU écrire l'histoire contemporaine; il ne croyait pas d'ailleurs déraisonnable d'entremêler les vertus des saints et les désastres des peuples, car U se conformait par là à la marche des événements, el la peinture de la société en devait être plus fidèle elplus saisissante; il n'observerait qu'une seule chose , l'ordre chronologique, ce qui n'empêche pas qu*on ne puisse prendre la confusion de son récit pour une
image exacte du clums de ces teiii|j^ iiidlheiiit'ux. Heiiduiis justice à Grégoire de Tours: si sa latinité est corrompue, sa composition défectueuse et son style sans éclat, sa nar* ration ne manque ni de mouvement, ni de couleur ; il met assez habilement en scène ses personnages, montre une intelligence nsscz line des hommes, et en redisant iiaiveraent leurs discours et leurs actions, il nous leli'ace la grossièreté des mœurs de son temps avec une effrayante vérité. Aussi V Histoire ecclésiaslique des Franks est-elle, à tout prendre, la chronique la plus instructive et la plus attachante de notre période. Elle se divise en dix livres, dont le premier comprend en abrégé toute la suite des temps, depuis la création du niuncle jusqu'à la mort de saint Martin (377), et elle s'arrête à Tannée 591 . Outre celle œuvre capitale, Grégoire de Tours a encore composé neuf livres de miracles, savoir: deux de la Gloire des martyrs^ un de la Gloire des confesseurs^ quatre de saiiU Martin, et deux de saint Julien et de saint André, un dixième livre qui, sous le titre de Vies des Pcnis, conlient l'iiistoire de vingt-deux saints ou saintes de TEglise gauloise, plus un commentaire sur les psaumes et un traité des offices ecclésiastiques , qui sont perdus.
Avec Bède4e''Vénérable semblent apparaître les premiers signes d'une nouvelle vie. Consacré à Dieu dès l'enfance, Béde avait grandi au monastère de Jarrow, succursale de celui de Wcreiiioulh , sous la direction de saint Bennel (Benoit) Biscop , cet intrépide voyageur qui fil cinq fois le pèlerinage de Rome, et en revint avec de nombreux livres, des images pour décorer les églises de son pays, et des chantres pour y introduire la liturgie nouvelle de saint Grégoire. Là, il s'était applique sans relâche à l'étude, « ii uuvanl une graiide douceur, à ne jamais cesser d'apprendre, d'enseigner et d'écrire (1), » et son esprit vaste
(1) Semper aut disccrc» aul docere, aut scrilHsrc dulce habui. (Bkd. MtMt,, 1. V, c. 34.
el ardent avait eiubia^bé loules les connaissances de ce temps-là. D'ailleurs, simple et modeste^ il lui fallut, pour se déterniioer à écrire, les ordres de ses supérieurs et respoir que ses ouvrages rendraient plus court et plus facile à ses compatriotes le chemin de la science. Dès lors il écrivit des sermons, des iA>tices biographiques sur les abbés de son monastère, un commentaire complet de récriture, et des traités d'orthographe, de métrique, de comput et de physi(iue, où, franchissant les limites ordinaires de renseignement, a il dépassait les anciens el portait dans la science une nouveauté de vues qui est déjà d'un moderne (1). » Mais son principal titre de gloire est son Histoire eccUsiasiique des Anglo-Saxons, Accueillie à son apparition par des applaudissements universels, celle œuvre fut conservée religieusement par les générations posléi'ieurf s comme un monument de In vertu de leurs ancêtres el traduite en saxon par Aiired-le-Grand pour l'instruction de ses sujets. Le style en est clair et coulant, et la crédulité naïve de l'écrivain témoigne assez de sa pieuse candeur et de sa sincérité.
Poètes. — Bien supérieurs à ceux d'OrienI, les poêles latins répudièrent les vieilles fictions mythologiques, el , cessant d'invoquer un Apollon, sourd dans sa grotte de Delphes (2), forcèrent la langue de Virgile et d'Ovide à confondre Terreur qu'elle avait divinisée, à exalter le Dieu qu'elle avait ignoré. Saint Ambroise apprit au peuple à témoigner sa foi par ses chants, el fit pour lui des hymnes qui eurent tant de célébrité, que, dans les siècles suivants, on appelait une hymne Ambrosianum (3). Prudence en a laissé un grand
(1) La a'vit. chrét. ekê% U» Frankê, c. 9. (*) Paoun. Ep. ad Àtum,
(9) Delà vient peut-être qu'on a longtemps attribué à saiut Ambroise re l)eau cantique d'actions de grâces, Je Te Deum, dont la savante criti- <|i!(' (lo CouRscan fait honneur à saint Hilairc, el tant d'autres chants religieux qu'on no trouve même pas dans le recueil de ses œuvres. De
noml)re, dont six sont demeurées à l'Eglise (1). Il chanta aussi ï Origine du péché y célébra dan? son ApoUiéose^ dirigée contre les Sabelliens, un Dieu en trois personnes, peignit dans sa Psychamachie les combats de l'esprit et de la cbair^ do devoir et de la passion, et sa muse, qui ne manque ni de légèreté ni de délicatesse, le fit proclamer par son siècle le Prince des poètes chrétiens.
^•à\n{ Paulin, de Noie, gaulois comme saint Ambroise, et ancien disciple d'Ausone, illustra le siège de Noie par ses vertus plus encore que par sa science. Il nous reste de lui vingt-huit pièces de vers, dont dix soBi consacrées à la louange de saint Félix, prêlre de Noie vei*s lé milieu du siècle: la poésie n*en est pas Irés-élevce, mais souvent, quand elle évoque un souvenir religieux, elle pif^nd un caractère de douceur et je ne sais quelle grâce touchante inconnue à l'antiquité.
Cœlius SeduUus dans un poème en cinq chants, intitulé Mirabilia IHvina ou Carmen Paschate^ imita souvent les anciens avec bonheur, et, au défaut du génie, fit admirer du moins un style clair et facile (2).
Saint Pruspcr d'Atiuilaine aiguisait alors Tépigramme morale et éaivail son poème Contre les ingrats; Mamert
ceux qae renfenne ce recueil , huit ae chantent encore dans Vé^m : JSttTM Torum eonditor, le dlmaoche h Laudes ; Somno refèetiâ artuhuâ, le luodi à Matines; Splendor patemœ gloriœ^ le lundi à Laudes; Conson paterni luminis , le mardi à Matines ; ^Klerna Ghrisli mtinera { Christo
fif'rfasum sanguhtfrft ), Commun des ^îartyrs à Matines ; Jcsu nostra rcdemptio !\S>r/(/rt f Unmnnœ salor), le jour do l'Ascension à Vêpres ; Jam Christus ash a ascenderat, Pentecôte ù Matines ; 0 lux beata rrinitas (Jam sol recerlit igneus). Trinité à Vêpres.
(!) Aies dici n'tntius se clianle à l.aiides lo Mardi; iVtu et tenelmv ti nubila. id. le mercredi ; Sol eccc surgit igaeus Lux ecce sunjii lynta,. id. le jeudi ; Quicumqite Chrislum quœrUis, le jour de la Transfiguration, à Vépreg; 0 iokt magnarum urbiuw^h lAudes de rEpiptianie, et SalvtU fiores Martyrum, à la fête des saints Innocents.
(2; L'Eglise lui doit les hymnes A tolis orlwi eardim et Crudait Htrodet tkum, qu*elle chante, la première, à Landes de Noël, la deuxime, aux Vêpres de r Epiphanie.
Claudicn rom|»o.s;iit en vers tiorhaïqacs une liyrane admirable (l), ijup 1 nn croit èlre le cbanl célèbre de la passion f|ni commence par ces mots: Pange^ Ihigua, gloriosi lanrea certaminis; et Paulin de Périgueux ( Paulinus Petroc&rm) iloDoaît de la vie de saint Marlin par Solpice Sévère une tradoction en six cbanis, dont il avouait humblement la
l'y 1 blesse poétique.
Avitus iul plus fécond cl montra du génie. Nous uvousde lui six poèmes en vers hexamèlres sur la Création, le Péché originel^ VErp^dsion du Paradis^ le Déluge^ le Passagedela mer rouge et ï Eloge de la virginité; on y trouve de grandes beautés, qui ne dépareraient point Tœuvre du chantre ira* mortel de la chute de nos pères, une conception souvent originale , des t ililrnux terribles, de gracieuses descriptions, où la simpiicilé s'allie à une beureuse variété de détails, des sentiments élevés et forts, beaucoup de goût pour le temps et une juste mesure dans le développement des pensées. — On n'en saurait dire autant des poésies, des épigrammes d'J^nnotitii^, qui ne sont pas moins embarrassées (|ue sa prose; et l'on est émerveillé, quand on voit le traducteur en vers des actes des Apôtres, Arator, admis à riionneurde lire son poème devant les Romains, assemblés dans réglise de Saint-Piorre-aux-Liens , le déclamer sept fois» sans pouvoir lasser Tadmiration de la foule.
Héritier de Télégance affectée des Âusone et des Sidoine Apollinaire, représentant fidèle de cette société polie et lettrée qui, sur les sièges épiscopaux, dans les sénats des villes , à la cour des rois barbares, faisait encore goûter Turbanité romaine et gardait avec un soin jaloux la tradition latine, l'italien Fortunat semble venir à la fm du vi^ siècle pour consoler, encourager les dernières générations du monde ancien, et populariser chez les Germains le culte des lettres. 11 les laii aimer à sainte Radegonde et à l'abbesse Agnès dans les jeux d'esprit où il se plaît, dans les
(1} Sii>. Apoll.» Epiêi. h 4, ep 3.
innocentes pueriiilés uii il s'oublie. Lfs évèques franks se . dispulent les vers où il décrit la magniiicence des basiliques, la beauté des palais et des villes que des mains libérales ont relevés de leurs ruines. En correspondance avec tous, il félicite celui-ci de son avènement, envoie à celui-là une inscription pour son église, recommande à un autre un pèlerin qui passe , une jeune fille qui plaide. Aussi, quand il compose des hymnes pour quelques solennités religieuses, ils s'empressent de les adopter, et pour fixer le goût et le choix du clergé, ils décrètent qu'il n'en sera point chanté d'autres que celles de saint Âmbroise, si elles ne portent le nom de leurs auteurs (1). Introduite .ju palais de nos rois, si sa niuse, appelée à célébrer les noces de Sigebert et de Bmnehild ou à consoler Frédégonde de la perte de ses fils, semble mal à Taise dans l'appareil de son érudition classique, elle peut du moins se glorifier d'avoir gagné les vainqueurs à la cause des lettres* Ghilpérik ne Ta pas entendue avec indifférence, quand elle proclamait que Tcgal des rois par la puissance, il leur était encore supérieur par le génie poétique (2). Jaloux de marcher sur les traces de leur prince et d'avancer dans l'étude, les grands ne dédaignent pas de consulter Fortunat, et les correspondances du poète vont trouver dans les camps un Chrodinus, un Bodegisel, un Faramond, un Bérulf, tous germains d'origine; Magnulf, que distingue une profonde connaissance des lois ; Gogo, dont Téloqueuce
(1) Conrilo do Tours ('infi), can. 23. — Nous chanlons rnrore l'une des hymnes (le ! orluuat, Yexilla régis, qui n'est pas une des moins bclk-s de noire liturgie.
(2) FouTiiNAT. carmin., I. ix , l, ad Chilpcricum regem : « Uejiibus » îcqualis, de carminé major liaberis. " — On sait ce que vaut celte (laiterie (Cf. le juj^emeut de Grégoire de Tours, au règne de Chilpérik.). Charles IX a dit avec la même hyperbole :
L art de faire des vers, diU-on t'en indigner. Doit êtr§ à pftM haut prix que nelui à» rêgnêr. Ni IMaton ni Louis XIV u'étaienl de cet avis, et ils avaient mison lou» deux.
ressemble à la lyre d'Orphée, dont les discours sont des rayons de miel. Les disciples profilent des leçons que le mailre leur dispense avec ménagement, et ainsi le goût du beau s'enirelient et se perpétue. Le maître lui-même n'est pourtant pas sans défauts ; il n'a ni simplicité ni naturel, il aime les tours de force , fera ses délices de distiques rétrogrades (récurrentes, reciproci), disposera ses vcri en forme de croix , de vase ou de piédestal. Mais ses défauts sont ceux de son siècle , et l'imagination , Tespril dont son œuvre est empreinte, expliquent assez l'influence qu'elle a exercée chez les contemporains et Tattention qu*a su lui donner la critique moderne. Cette œuvre, outre les poésies que nous venons d'indiquer, comprend encore une Vie de Saint 3far/m, plus faible que celle de Paulin, une élégie SU7* la destruction du royanme de Thuringe , et un fragment d'un poème élégiaque de trois cent soixanle-el-onze vers sur le départ d'Espagne de GakmifUhe, son mariage et sa ûn déplorable (1).
m. Littérature propane. — PoHes {suUe). — Le
premier des poètes profanes qui se présente à nous est aussi le dernier poète du paganisme. Arrivé des bords du Nil en Italie , Claudien entreprit de réconcilier le munde avec les fictions qu'il proscrivait, et la cour dévote d'Honorius, dit un historien moderne, fut étonnée de voir revivre dans de beaux vers Proserpine enlevée et les Géants foudroyés. Bientôt elle applaudit et s'inclina, quand le restaurateur des vieilles idoles célébra dans de pompeux panégyriques les consulats de l'empereur, et éleva jus(|u'aux nues les exploits du vaillant Slilicon , les grâces de Suréna, son épouse. Le Vandale pouvait être fier d'ajouter cet honneur à tant d'autres ; et sa protection éclairée n'encouragea pas vainement pour sa gloire les accents de la nouvelle
(t; On peut voir un extrait remarquable de ce deniL«r poème dans VHiâf. dê la eivU. ê» Francê de U* Guizot« 18* leçon. — Nous ne répéterons pas ce que nous avonii iléjà (lit da poote anglais Cadmon, t. p. 317.
niuse. Cl.iudien recuaiiaibsaiU ne craignil poinl (le s'attacher à la fortune du ministre d'Iloiioriiis ; il chanla la révolte de Gildon étouffée par ses soins, lesWisigoths défaits à Pollentia par son épée; il le défendit contre ses ennemis , poursuivant Ëutrope et Rufin de sanglantes invectives, et quand une mort tragique l'eut privé de ramitié de ce grand homme, il abandonna la cour et se condamna au silence.
Bientôt un autre partisan du culte déchu , le gaulois Rutilius Numatianm , rappcilé de Rome dans les Gaules, où les barbares exerçaient alors leurs ravages > décrivit son voyage en vers élégîaques, pleins d'harmonie et d'élégance, de mouvement et de sensibilité , dont une partie seulement nous est parvenue.
Sidoine Apollinaue était aussi gaulois. Fils d'un préfet du prétoire, gendre d'un empereur, sénateur et préfet de Rome, ami des neuf sœurs et trouvant^ au milieu des révolutions politiques, tantôt le temps, tantôt le courage d'écouter leurs inspirations, il avait porté successivement à trois empereurs l'encens banal de ses vers (1) ampoulés et chargés de froides antithèses , quand la voix i\u peuple l'appela ou siège épiscopal d'Augustonemctum Avernorum (Glermont en Auvergne). Dès lors, abandonnant la grande poésie, où il avait plus réussi qu'excellé (2) , pour consacrer à la prose, au genre épistolaire, toute la vigueur et Toriginalité de son génie, s'il versifia quelquefois encore, ce ne fut plua qu'en improvisateur , sur de frivoles ciiconstances. Pline le Jeune l'enlrainail, i! s'en déclare le disciple (3), comme il se montre en général ardent admirateur des anciens ; il n'hésite même pas à se ranger parmi eux (4), et l'un de ses amis à l'appeler
(1) Voy., au coauneDcemenl de cet ouvrage, ThUtoire A^Avitus, de Majorien, et A^Anikemius, (3) SiD. Apol. Ep., 1. 1, 1.
(3) td. Ep. 4, as.
(i) tVf. Ep. 9, 13
le reslauratenr de l'ancienne éloquence (1). Toutefois Sidoine ApoUinaire n'entend pas reléguer au second rang les vertus ou les mérites de ses contemporains (â). Ainsi placé sur la limite de deux sociétés, il semble destiné à en devenir le lien, et Ton peut dire qu'à ce titre il est Texpression la plus vraie du siècle. iScs poèmes, cl surtout sa volumineuse correspondance, en révèlent le mouvement littéraire; grâces à celle-ci, nous connaissons les hommes que la civilisation romaine en péril opposa à Tinvasion de la barbarie germanique» et plus d'un poète contemporain, dont le temps n'a pas épargné les ouvrages, échappe à roubli: c'est le ministre d'Eurik, Léon de Narbonne, que Sidonius appelle le roi du Parnasse de soi siècle; Consenti us y dont on chaule à Narbonne, à Bèzicrs les vers grecs ou latins, dignes de Pindare et d'Homère; c'est le rhéteur gaulois ScverianuSf le professeur Lampridius, le questeur africain Domnulm^ le secrétaire de Majorien, PelruSy dont les poésies éveillent un concert d'admiration, et que Sidonius a choisi pour Mécène; c'est le magnifique Hespcrius, la perle des amis et des lettres; le ligurien Prorulus, rémule d'IIoiiicre el de Virgile; le lyonnais Heronius, dont le suffrage était un titre de gloire; le savant VictoriuSj le vénérable Hœnius, le gracieux AnthediuSt lé satirique Secundinus et le foudroyant Qnintianus.
A voir tant de noms cl tanl d'éloges, on serait tenté de regrellei la perle d'autant de chefs-d'œiivre ; mais on peut aûirmer que le siècle n'a rien produit d'aussi parfait pour la grandeur et la force de la pensée , l'élégance et la pureté du style, le tour facile et harmonieux du vers, que la Consolation de la philosophie de Boèce. Ce fut dans sa prison que l'ancien disciple Plalon, devenu le zélé propagateur de la doctrine d'Aristote, composa, sous
(1) « Feferif reparator Hoquenti^, » Mah. Glaud. io pr^fat. De sialu (i) SiD. Apoll. , ep. 3, S.
la forme d'allégorie, cet ouvrage mêlé de prose et de vers de diiïérentes mesures. Dans son malheur, il avait demandé vainement des consolalions aux muses; elles n'étnienl accouiiit;s à ses plaintes que pour lui dicter des chants indignes d'une âme généreuse. En ce moment une femme d'une figure vénérable se présente: c'est la philosophie. Elle renvoie les muses, et entretient Boéce de la providence et de Tinconstance de la fortune, en termes éloquents qui devaient faire le charme du moyenâge.
Pendant ce temps-là, un ambassadeur do Théodoric, Maximîen, déplorait, à la cour d'Ânastase, les inconvénients de la vieillesse , dans de tendres élégies que le nom de Lycoris, des Images gracieuses, des souvenirs classiques ont fait longtemps attribuer à l'ami de Virgile, Gomelius Gallus. — Sous Justinien, le célèbre Priscien de Césarée traduisit en vers lalins la Description du monde de Denysle-Périégèle, et composa peut-être deux poèmes didactiques, l'un sur les Astres ^ l'autre sur les Poids et Mesures, qui se recommandent par la simplicité et la clarté. — Le panégyriste de Justin 11 par l'africain Corippus^ ne rachète pas même par ces qualités la bassesse de son adulation, et si son œuvre ne nous en est pas moins précieuse, elle le doit aux nombreux détails qu'elle renferme sur l'étiquelte et les dignités de la cour impérinle. Nous devons aussi à un africain, à l'évéque Crescanius, un poème épique en huit chants, encore inédit, consacré au récit des exploits du patricien Joanneis (Joannés), qui, sous l'usurpateur Léonce, combattit avec succès les Sarrasins (698). L'intérêt en est très borné, le mérite littéraire fort médiocre.
En Angleterre , saint Adhelm a pu se gloriiier d'avoir été le premier qui, prenant Virgile pour modèle, composa des poésies latines. Mais son Eloge de la virginitéf si l'on en excepte quelques beaux vers, quelques passages pleins de mouvement, ne se fait remarquer que par la pompeuse
obscurité du style, raffectalion de la phraséoluj^ûe grecque, et la longueur embarrassée des périodes (1).
Nous n'avons rien à ajouter ici à ce que nous avons dit du poèle-roi Skebut^ dans Thistoire des Wisigoths. Ët nous renvoyons pour quelques obscurs épigrammatistes à YAfUhohgie Mine de Pierre Burman.
Historiens. — Saint Prosper d'Aquitaine, reprenant, suivant l'usage de ces temps-là, Thistoire du monde à eon
origine, résuma les du oniquesd Eusèbe et de ^ainl Jérùme,
(\) S'il fallait en croire le savant l.inpard {Anliquitét de l'Eglise anglo scuonne, p. 237.), ce poème nous ulIViraii la première mention connue de Ywgue chez les Latins:
Mojcima miUenis auscultant organa fiabris , M^ietaî auditvim tamUoêis follibui UU , Quamoiê auraii» fitêgeicant emtêra eopt/j.
{Bibt, Pair, t. tiii, p« 3 )
Mais il est certain que les LAtiDSConDaissaient depuis longtemps l'orgne soit pneumatique, soit hydraulique, témoins 1* les passages suivants du isommentaire de saint Augustin sur les Psaumes: « Non solum illud orga-
num dicitur, quod grande est. et înflatar follibut^ sed quidquid laUir ad canlil nnm {in Psalm. 56) « Orcrafium iî''norale noinea est omnium vasorum musiroriim, qu.imvis /«m uhimut'rit coniuetuUo, ut organa proprie dicautur ea quœ ui/lcmiur foilihua . . Ul auiem organuni dicatur, magis latina et ea vulgaris est consmtudo ( m Psalm, lbO)i»S? les orgues .représentées sur nn obélisque byzantin du temps de Théodose; S* ce que dit Ammîen MarcelHn (1. xit, $ 6) de son temps, où tes bibliothèques sont murées comme des tombeaux, et où Tart ne singénie qu'à fabriquer des orgutê hydrauliques... et autres instruments gigantesques pour accompagner sur la scène la pantomime des bouffons; 4" la figure qu'Optalien donne à une parlic de son pnnégyrique de Constantin ; f>* la comp;irai- 8on dont se sert Tertuilien [De anima ^ H) pour démontrer que lame peut êtresimple, quoique matérielle : « Specta porlentosissimam Arckime^ •dis munifieentiam: organum hydroUcum dko, toi membra, tôt partes, toi compagines, tôt itinera vocum, toi compendia sonorum, lot c^nmieicia modorum, tôt acies titNamm, et una moles erunt omnia Cèdes noos yoilà bien loin de saint Adhelm, et un pou au delà de Gtesibius raleiandrin, qu'Athénée nous donne comme rinventeur de Torgue hydraulique, fiX qui ilorissait vers l'an 110 avant Jésus-Christ. B est vrai qu'en ce qui touche les Latins, nous devons nous arrêter à la menUon de Torguepar Tertullien : mais celle ri nous reporte cinq cents ans plus loin que le poème de saint Adhelm.
qui s'arrêiaieBt à la mon de Valent, en 378» et les continua jusqu'à la prise de Rome par Genséric, en 455.
L*espap:nol Idacc, cvêque de Lemica, donna une Chronique qui allait de 378 à 467 , et les Fastes consttlaircSy de Tan de Home 265 à l'année 468 après Jésus-Christ ; ouvrages précieux par l'exactitude chronologique de leur auteur» et les nombreux détails qu'il noos y a laissés sur l'inyasion des Goths et des Suèves en Espagne. -~ L'africain Ttctor, évêqae de Tunnuna, et Mtmus ^ évoque d'Aventîeum {Avenche), continuèrent, celui-ci, la chronique d kiace, depuis 465 jusqu'en 521, celui-là, la chronique de saint Prosper jusqu'en 566; et Jeariy abbé de Biclaro, poursuivant à son tour ce dernier travail, le termina à la huitième année du règne de Maurice , et la quatrième de Rekared , qui est Tan 589.
Homme d'étal et écrivain distingué, Cassiodore, au milieu des affaires, composa une chronique qui va du déluge à l'an 519, et une Histoire des Goths en douze livres, qui^ recueillant, dit Athalaric (1), et réunissant, pour ainsi dire, en une couronne, les boutons de fleurs épars auparavant dans les champs de la littérature^ a tiré les rois des Goths des profondeurs de l'oubli et de la nuit des temps où ils étaient ensevelis. Mais cette histoire n'existe plus , et le caractère grave de l'auteur, plus que l'éloge emphatique qu'en a fait un prince à qui elle montrait clairemmt qu'il était le dix-septième rejeton de l'illustre lignée des Amales,doit nous en faire vivement regretter la perte. Retiré, après quarante ans de sciences, au monastère de Viviers, près de Syllacium, sa patrie, Cassiodore se voua entièrement à l'instruction de ses religieux, et la même main qui avait rédigé tant de fameux décrets, écrivit pour d'humbles m o i iics un Commentaire sur les psaumes^ les Institutions divines et humaines dont la première partie, servant d'introduction à la lecture des saintes Ecritures, recommandait comme
(I) Gabsiod;» Variar,t \, ix, xxv.
travail manuel la transcription des livres, et la seconde, qui est un abrégé des sept Arts libéraui, représentait Tétude des lettres profanes comme indispensable à Tinterprétation des textes sacrés : « Gar^ y est-il dit, les saints
ï Pères n*onl puinl méprisé les sciences, cl Moïse, ce fidèle » serviteur de Dieu, fut instruit de toute la sngesse des » Egyptiens; » un Traité de l'OrthograpliSy extrait de douze auteurs^ dont Priscien était le dernier, et un abrégé de la Logique d'Aristote^ qui a été longtemps le seul manuel de l'Occident, comme il a servi de type à renseignement sco* lastique. Mais de tous les ouvrages de Cassiodore, le plas important et le plus intéressant, sans contredit, c'est le recueil des rescrits et des ordonnances (ju'il avait rédigés au nom de Tliéodoric et de ses successeurs immédiats, sous le titre de Yariamm libri xii. Non seulement il offre à rhistorien de nombreux documents sur Fétat politique et moral de Tltalie, mais il peut êti*e un objet d'utiles méditations pour l'homme d'état et le philosophe, étonnés de tant de bon sens, d'hounelelé et de piété ; car lu politique s'y présente pour la première fois appuyée et sur les préceptes de la droite raison et sur les maximes de la sagesse divine. On y désirerait sans doute un moins brillant étalage d'érudition, et plus de simplicité dans le style, mais ces défauts sont de ceux par lesquels les plus beaux géniies tiennent à leur siècle.
Nous devons au golh Jurnandès un abrégé de Y Histoire des Golhs âe Cassiodore; toutefois il ne l'a réduite que de mémoire et après l'avoir lue assidûment pendant trois jours; il n'a donc pu s'attacher servilement à son modèle; il avertit mêîne qu'il a complété l'original par des passages d'auteurs grecs et latins» et par des souvenirs qui lui appartiennent. Outre celte histoire, qui s'arrête à la chule de Yiligès, Jornandi s a encore fait sous le litre De regnonim ac temforum divisione un tableau chronologique, informe compilation d'Eusèbe, Florus, Eutrope, etc., qui, de la création du monde, va d'un pas inégal à la vingt-
cinquième année dn régno du Jnslinien, (\m est celle de la mort de Tolila et de la ruine des Ostrog itlis (552).
Un calédoniea, Gildas-le-Sage de Dunbriiion, par ua loDg cri de douleur et dHndignalion, révèle à FËurope, avec les désastres de Tinvasion saxonne, ia corruptioA des princes et Fignorance , la négligence , Tavarîce du clergé de la Gi.iiult>l]iclaf,nie. lU fuirié dans TArmorique, au nionaslère de Ruis (anjounriuii Sainl-Giklas-de-liuis), c*e3l là que le pieux ami de l'irlandaise sainte Brigide, exhale dans le lÀbër querulus de excidio Britannorum ses plaintes éloquentes , quoique un peu trop déclamatoires.
Dans le siècle suivant (le vii^), un certain Frédégaire donne au cinquième et dernier livre de sa Chronique une coiilinualion de l'hisloire de Grégoire de Tours jusqu'en 641, que quatre écrivains anonymes pousseront successivement jusqu à Tannée 7C8 ; el saint /^iViore deSévilie, outre une Chronique universelle, qui s'arrête à la cinquième année d*Héraclius (615), compose une histoire abrégée des barbares, Wisigolhs, Vandales et Suèves, qui s'établirent en Espa^^ue. C'est pcul-élre aux soins de ce môme prélat que TEspagne dut, en 610, une nouvelle collection de canons, qui, plus considérable que celle de Martin de Dume, comprenait, avec les canons de TOrient et de l'Afrique, les décrets de dix -sept conciles de la Gaule, de quinze conciles espagnols, quelques décrétales des papes depuis Damase, et devait s^enricbir insensiblement, dans la suite, des ordonnances des conciles et des papes d'une époque postérieure.
Dans le même temps un moine français, Marcul/\ réunissait en un précieux recueil les formules des contrats et des actes publics les plus usités de son temps , et y joignait quelques nouveaux modèles. Vers le milieu du siècle précédent, un autre moine, dont le nom est resté inconnu, avait déjà donné un recueil de cinquante-neuf formules [Funaules angevines), îa plupart relatives à la procédure des Romains, et à celle que prescrivaient les premières lois des Franks.
Philosophes, éntdits et iji aiiimairiens. — Nous avuiis déjà eu occasion de citer les travaux philosophiques qui ont illustré notre période, et de parler de la préférence généralement accordée à la philosophie péripatéticienne par les Pères de l'Eglise, qui ropposèrent au nooveaa platonisme ; nous ne ferons donc ici que rappeler les noms des trois philosophes dont la dialectique a le mieux servi la cause de la religion, saint Amjustin, CAaudien Mamert^ Boèce, cl nous passerons aux grammairiens.
Plasienrs de ceux-ci nous sont déjà connuSi ainsi que leurs travaux philologiques : Martiarm Capélla et son Satyricon ou les Noces de Mercîire et de la Philosophie , Cassiodore et ses ImlitiUions , son Traité d^orthograpJu^ etc. Avant eux le chambellan Macrobc avait donné un Comnicntaire snr le songe de Scijnon, un traité de V Analogie et des différences des langues grecque et laUne, et sous le titre de Saturnales y sept livres d'entretiens sur diverses questions littéraires, historiques, mythologiques et naturelles, compilation de matières et de citations, qui rachète du moins par les nombreux extraits d'auteurs anciens qu'elle nous a conservés, le défaut de méthode et les incorrections de style qui la déparent. — Servitis Maurus Honoratus avait composé sur Virgile un célèbre commentairef qui ne nous est parvenu que tronqué, et, entre autres opuscules philologiques, un traité de versification intitulé Ârs de pedibus versuum ou de cetUum melris (centimetrum).
Après Martianus Capella, Priscieji de Ccsarée écrivit sur les accenls, les figures, la déclinaison des noms , dédia à Ghosroès , roi de Perse, un traité qui a pour tiire De rali&mlibus quœsiûmihus , et donna sur les huU parties du discours et leur construction ou spUawe un travail complet, qui le place au premier rang des grammairiens latins.
Isidore de Séville vint à la fin pour résumer dans ses Origines ou Etymolor/ics toutes les connaissances de son temps, et en remontant de la définition des mots aux prin-
cipes des sciences , jeter les fondements d^une vaste encyclopédie que, BrauliOj évêqucde Sarragosse, devait achever et diviser en vingt livres. Braulio liii-mèiiie en avait inspiré la pensée à Isidore, et il ne croyait pas avoir trop présumé des forces de son ami ; car, dit-il , dans Téloge qu'il nous en a laissé, a je ne doute point que Dieu ne Fait suscité > dans ces jours malheureux» pour relever l'Espagne en dé- » ' cadence, rétablir les monumentsdes anciens, et nous pré- » server de la contagion de la barbarie. » La postérité n'a pas moins admiré que Braulio le génie d'Isidore, et le moyen-âge ne s'est pas lassé de reproduire ses Origines^ comme le Satyrieon de Martianus, les Institutions de Gassîodore» et la ConsokUiùn delà philosophie de Boéce. c Isidore » de Séville, d i t M . Ozanam , compte avec Gasstodore et Boéce » parmi les instituteurs de rOccidenl; ils forniriit eiL^emble » comme une chaîne d'hommes qui d'une part touchent j» à l'antiquité, et de l'autre s'avancent jusqu'au plus pro- » fond de la barbarie, se passant de main en main le » flambeau (1). »
Ils ne furent pas aussi sages ni aussi utiles ces grammairiens qui, sous un obscur jargon, songèrent à déguiser la science, pour la dérober aux profanations. On vit en effet se former à Toulouse , vers la fin du vi« siècle, une école de grammaire, dont les savants maîtres, afin d'éblouir le vulgaire , usurpaient les plas beaui noms de Tantiquité , et les Homère , les Gaton , les Térence , les Varron , les Gicéron, les Horace, les Virgile se multiplier au sein de la barbarie. Ainsi Vigile de Thaspe, un siècle auparavant, avait emprunté le nom de samt Athanase, pour se faire écouter des Vandales ariens (2). Le nom de Virgile surtout était aimé et répandu : c'était celui d'un sage , d'un pro-
(1) M- Oeanam, La Civilisât. chrH. chez les Franks, c. 9. |). 404.
(2) Ces piiMises fraudes, alors forl rommiiiic^, ont engendre beaucoup d'erreurs , et c'est de la sorte que le symbole dont Vigile est l'auteur, a si longtemps passé sous le nom de saint Athanase.
phèie (i), presque d'un saioL Ce fui celui d'un grammairien du commencement du yii« siècle» dont les infatigables recherches du cardinal Ma! ont mis au jour les couvres
étranges (2). En remarquant les grandes dispositions qui étaient en lui , son maître Enée avait dit : « Celui-ci de • mes ûls se nommera Virgilius Maro, car Tâme de l'anf tique Maro revit en sa personne. > Ce faux Virgile ne laissa point s'éteindre le feu sacré que lui avaient transmis ses devanciers, c Le gouvernement des syllabes ne » lui laissait pas de repos : il raconte qu'une nuit Tespa- 1 gnol Milterius, qu'il honorait comme un prophète, vint » frapper à sa poric, et, en retour de son liospilalilé , lui
> promit de répondre à ses questions. Le grammairien ,
> tiré de son sommeil , ne demanda qu'une chose : le » moyen de discerner la valeur d'un terme qui peut offrir i deux sens sous les mêmes lettres , et comment savoir j» quand le mot Jiic est advei be , el quand il est pro- » nom (3). » D'autres, comme Terentius et GaibuiiguSy passaient quatorze jours et quatorze nuits à débattre si le pronom e()ro possède un vocatif et ne pouvaient s'entendre, ou, comme RéçuluB de Cappadoce et Sédulius le Romain, après avoir recherché pendant quinze jours et quinze nuits si tous les verbes ont un fréquentatif, exaltés par la controverse, en venaient presque aux mains. De si grands doclcun n'étaient pas hommes à s'imaginer, comme la foule ignorante, d que la latinité est assez étroite et assez pauvre pour » n'attacher à chaque mot qu'un sens et qu'un emploi : » aussi comptaient-ils douze genres de latinité^ dont chacune avait
(1) N'avait-ii pas piuJit , dans sa quatrième é|^ogue , la Dai«»sauc« du Sauveur ?
(2) Ou du iiiuiiis une partie des œuvres : huit lettres nu diacre Germain sur les huit parties du discours, et quinze lettres a Jbabianus 6iir divers Mijrts de grammaire.
(3) OzANAM, ibid., p. iS4. Noua ne faisons qu'analyser les détails curieux que ce savaot écrivain a donnés sur Técole de Toulouse et Je faux Virgile.
plusieurs grammaires. Par là ils se proposaient d'exercer la sagacité de leurs élèves, de prêter à l'élocjuence un ornement do plus et de réserver aux adeptes les trésors de la science ; car, pensaieat-ils, s'ils étaient assez imprudents pour jeter les perles aux pourceaux, ceux-ci seraient assez peu respectueux pour se jeter sur ceux qui auraient voulu les parer. Virgile TAsiatique avait donc inventé, en dehors de la langue de tous, usitata, V assena y propre à sténographier les actes des notaires, la semedia, qui tenait de ridiomc vulgaire et de Tidiome savant, la iiumeria, qui altérait les noms des nombres, la Utmbrosa, qui, allongeant le discours, employait quatre mots pour un, la syncola,(\m procédait en sens inverse, et la metrofia^ la 6e£$a6ia, la brisina, la militenay la spela, hpolemay qui faisaient subir au langage des modilicatioiis analogues. Grâce à ces douze idiomes, on pouvait représenter une niéoie idée par douze signes diiïérents; celle de feu, par exemple, n'était pas réduite au mot commun ignis, mais elle pouvait encore se traduire par ceux de guoqumhabiSf qui cuit, é^ardon^ qui s'embrase, de cala, qui chauffe, fragan, qui pétille^ fumatmi, qui ftime, etc. Pour perfectionner cette œuvre sublime, latin, grec et hébreu avaient été exploités, torturés, les déclinaisons et les conjugaisons bouleversées, la versilication renouvelée, et le système une fois complet, les nouveaux Cicéron ou Virgile s'étaient empressés d'y conformer leurs écrits. Dès lors on s'explique ce que dit Grégoire de Tours, qu'il était plus aisé de comprendre le langage d'un paysan que celui d'un rhéteur s'exprimant en philosophe, et « Ton commence, dit M. Ozaiiam, à en- » trevoir l'origine de tant de plagiats qui ont lixtuLlé toute >» ^histoire littéraire, des faux Gaton et des autres pseudo- » nymes anciens (i). » Il semble que les extravagances de la doctrine secrète aient dû en borner la contagion ; mais elles avaient pour le génie,nature11ement curieux, des jeunes
a) OzA?(AM, ibitl. ji. 442.
enfanls du nord l'attnut de réiiigiiic (1), et ce qui dans tout autre temps aurait perdu les novateurs, fui précisément ce qui servit à étendre leur crédit. Le siècle de Louis XIV) au reste, nVt-il pas eu ses Sapho et ses Anacréon? Paris alors ne s'appelait-il pas Athènes, Vinoenns ne se nommait-il pas Venouse, Meudon Tibnr; et la solitaires de Port-Royal ne donnèrent-ils pas aux différentes formes du syllogisme des noms bien dignes de récole de Toulouse? La doctrine secrète des rhéteurs aquitains se répandit donc, et passant le détroit gagna les monastères d'Irlande et d'Angleterre. Adhelm la mit en pratique, et eut des disciples qui le surpassèrent (2) ; les ténèbres s'épaissirent, et pour les dissiper, il ne fallut pas moins que les lumières des âges ^uivautb disciplinés par la scolustique.
Caractère particulier du vu* siècle et de la première moUié du viii^. — Tels sont les principaux écrivains de notre première période du moyen-âge. A quelques cxcep* lions près , tous appartenaient au clergé ; sauf deux ou trois, tous vivaient avant le vue siècle. Est-ce donc à dire qu à cette époque le mouvement intellectuel que nous avons si^iial»^ au coiiuoenceiiient de ce chapitre se soit tout-à-coup arrêté? Sans doute les écoles étaient bien déchues alors de leur première prospérité; si elles florissaient en Angleterre, c'est qu'elles y étaient nouvelles, et il semblait que la Providence les eût ouvertes pour senrir d'asile aux sciences, partout ailleurs en péril ; car le noni-
(1) Voici lu comiiicntcaieâU (l une énigme de uotro Virf;i le: « VasUim » persOQCt ponlicum ponto: ex ualum naturo naluni nritnram nalalmuî»: » terni terna Aumen fionlès fronda ex una undatim daturi scpua sempcr » atur aspir... » {id,, ibid. p. 430.)
(sj Adhelmus Eadfrido : « PrUnitus (pantorum procomm pnptorumque » pto poUsaimufl, paternoque, prœserUm privilegio ) panegyricum poe- » mataqae,passiin prosatori sub polo promuI^nt€8; stridula verumsym- > phonia ac melodia, caninenœf|ue carminé modulatori hymnixemus... » etc. >• {id. ibid,!^, 49i.)
bre des couveiUs tJiiaiMuait et les études s'affaiblissaient sensiblement dans le resle de 1 Europe, en Espagne par rinvasion des Sarrasins, en Italie par les ravages des Lombards, en France par les guerres civiles, les incursions des Arabes » Torgaeil , les jalousies et la cruauté des grands. Le Trivium n'avait plus d'attraits pour les esprits ; beaucoup méprisaient « les vaincs fumées des grammairiens (i), » et ne cachaient point leurs dédains ou leur ignorance. Saint Ouen maudissait quiconque parle en sophiste et défiait tons les poètes, les orateurs, les historiens . et les philosophes du paganisme de rien apprendre à des chrétiens (2). Grégoire de Tours avouait humblement qu'il avait peu cultivé la grammaire et les lettres. Le pape Agathon écrivait au 6^ concile (680) : « Nous ne vous envoyons » pas nos légats par la confiance que nous avons en leur » savoir. Car comment pourrait-on trouver la science
> parfaite chez des gens qui vivent au milieu des nations » barbares, et gagnent à grande peine leur pain quotidien 9 par leur travail manuel? Seulement nous gardons avec
> simplicité de cœur la foi que nos pères nous ont » transmise. « A quoi peuvent servir, lit-on dans le prologue de la Vie de saint Maxime {S), a la physique, » réthique et la logique , ou, pour parler avec les Latins, » la science naturelle, morale et rationnelle? N'est-ce » pas la parole de l'Ecriture que les sages de ce monde , » n'ayant point connu la parole de Dieu^ ont péri par leur 5 folie?... Pour nous, qui nous gardons de leurs égare- » ments^ nous avons une physique véritable dans le récit D historique des Ecritures, une logique véritable dans les » contemplations de la foi, de l'espérance et de la chanté, » une éthique véritable dans la pratique des préceptes di- » vins. Voilà la philosophie que Dieu aime : il en voulut
CD Vie de saint Eloi, par saiut Oukn, prologue, ap. d'Aehenj, Spiei' Ugiwn,
m) ma,
(^) Le pèr<^ Mabillon croit cet crrit du commencenient iIq vu* mc\c.
> donner ie premier type en la personne de Salomon, • qui, dans ses trois livres, noos offre de cette philosophie » un triple exemple , faisant connaître la nature dans
> TEcclésiaste, réglant les mœurs dans les Proverbes, et » par le Cantique des cantiques, nous apprenant à cher- » cher sous les voiles de Tallégorie le secret des choses 9 divines... » Toutefois la violence même de cette croisade contre l'autorité des anciens témoigne assez qu'ils avaient conservé des partisans (1) , et il est d'ailleurs certain que Taclivité intellectuelle, loin de se ralentir, fut pour le moins aussi féconde au vu® siècle qu'au vi®. Seulement celle activité ne s'atlaciia plus qu'aux idées religieuses et prit un caractère nouveau en devenant essentiellement pratique. Les temps étaient devenus trop orageux, les événements trop critiques pour laisser quelque loisir aux études spéculatives, à ce culte du beau qui fait oublier Tulile. C'était bien sous la menace du naufrage qu'il convenait de chanter ou de disputer en beau style sur de vaines questions philosoplii<jues. Les esprits sérieux, gravement préoccupés de l'avenir, et convaincus sans doute que les efforts de la royauté pour restaurer la société romaine, n'aboutiraient qu'à sa ruine, ne pouvaient demander aux lettres qu'un moyen d'agir et non de briller, de convaincre et non de plaire, d'instruire et non d'amuser. Aussi vit-on naître alors tout un monde d'écrits, peu considérables, il est vrai, et généralement étrangers à
(Il Saifil Augustin avait dit que, « hors les sciences qui sont nêces- » saiicMieot mauvaises, comme la magie, il n on est point de stérile, et » qu'elles renferment toutes des trésors dont la possession est aussi lé^ri- » time que rétait celle des dépouilles de l'Egypte par les Hébreux ; » et saint Augostin confirmait son sentiment par l'exemple de saiat Cypriea, de Lactauce^ de Victorin, d'Oplat, de saint lliJaire et d'un ^rand nombre de Grecs. Grégoire-le-Grand le partageait et l'appuyait sur l'exemple de Moïse, d'EIie et de saint Paul. (L. v. Expot. in Ub. Reg. ca|» H, sub fin.). Après ces saints docteurs de TEglise, Bcde no craiot point (l'assurer que « priver l'esprit de l'étude desscienees profanes, c'est •» éinousser et hcbclcr l'intelligence de ceux qui veulent comprendre les » Ecritures.» (Bèd., .illrg. Expm. in Samuel.)
toute intention littéraire, mais quelquefois remarquables par la noblesse on la sublimité de la pensée, le naturel ou
la douceur du sentiment , la vivacité ou l'originalité du tour, et toujours pleins d'intérêt pour le peuple, dont ils réglaient la vie et dirigeaient la conduite. C'étaient des commentaires sur les livres saints» des sermons sur les origines du christianisme, sur les fêtes et les solennités chrétiennes, des panégy i iques religieux, des sermons de morale religieuse, où tout tendait à adoucir les mœurs, à réformer les vices, à déraciner Terreur, à établir le règne du Christ. Mais « c'est piéciséaienl, dit un illustre écrivain, » parce que l'étude a cessé d'être un jeu d'esprit pour de* > venir un devoir d'état, parce que la poursuite du bien 1» fait oublier la recherche du beau ; c'est dans ce triomphe » de la pensée sur la forme que je vois, non la fin, mais 9 le commenceiiieul d'une littérature véritable (i). d
Au reste, à côté de cette littérature haletante, avide d'effets, de réformes et de conversion, se développait une autre litté* rature, vraiment digne de ce nom: je veux parler des Vies des Saints, dont le nombre s'élève à plus de trente mille. Ce n*est pas qu'au point de vue purement littéraire, ces légendes, qui se recuniiiiandenl par la vérité des sentiments, la naïveté du ton et la forme souvent draiiicilii|ue du récit, soient exemples de défaut, et qu'indépendamment de l'incorrection du langage, on n'ait à leur reprocher beaucoup de confusion et de monotonie ; mais elles avaient le mérite de protester contre la dépravation toujours croissante du siècle, en présentant l'image d'un état moral bien supérieur à celui de la vie coiiiiuunc, d un état où régnait la règle, où dominaient celte idée du devoir, ce respect du droit, qui font la sécurité de la vie et le repos de l'âme ; elles fournissaient en même temps un aliment à cette activité d'imagination, à ce goût de nouveauté, d'aventures qui exercent sur les hommes un empire d'autant plus
(I) La Civilisât, chrét, chez les tvanks» )>. 468.
gmnd que leur vie s'écoule, comme il arrivait alors à la masse de la population, monotone, insipide, ennuyeuse ; enfin elles savaient donner a la natnre morale» sensible et poétique de rhomme^ nne satisfaction qu'il ne trouvait point ailleurs, élever et remuer son ftme , animer sa vie par le spectacle varié des vertus des saiiUs. Ce soiU là les causes du crédit et de la fécondité merveilleuse de cette littérature (1). Elle répondait padaitement aux besoins de
répoque.
Toutefois l'objet des études, le champ des idées étaient beaucoup trop restreints, Tactivité trop étrangère à la recherche et à la contemplation du vrai et du beau pour qu*il ne soit pas toujours permis d'assurer que le vu® siècle, avec la première moitié du viiP, est le point le plus bas où soit descendu Tesprit humain. Il appartenait au génie, de Charlemagne» secondé par un des plus nobles enfants de la race anglo-saxonne» de Farrèter dans son déclin, de le tirer de son abaissement, et, en le ramenant aux sources vivifiantes de rantiquiLo , de lui rendre la vigueur qu'il avait perdue.
(1) Voyezf 11 plusieurs morceaux intéressants dans VHist. de la civilisât, en France de M. Guizot, 17*^ leçon. Les nduibrcux extraits que nous avons donnés des Acta SS. dans notre histoire, en démontrent assez d'ailleurs rimportauce historique.
TRUiblEME PAliTlE.
UtS ABIS BN ORIBRT Et KN OCanBHT.
I. Architecture. — Les arts n'avaient pas été plus heureux que les lettres et les sciences, laut en Orient qu'en Occident. Gomment eussenl-ils pu résister à ces violentes tourmentes auxquelles la société fut en proie du iv® au yiii« siècle? Aussi le sol était-il couvert de ruines » où païens et chrétiens avaient peine à reconnaître les récents objets de leur culte et do leur adaiiraûon. Car le paganisme n'eut j)as seul à suuflrir. Si la ferveur chrétienne abattit les temples de Sérapis à Alexandrie (^^91), de Marnas à Gaza (401), de Cœlestis à Carlhage (421), d'Astarté a Sidon, de Vénus à Biblos, etc.; si les Martin en Gaule, les Marcellus en Syrie se distinguèrent par le zèle qu'ils mirent à détruire les autels des faux dieux (1), il faut reconnaître que la baibaric des Germains, des Huns el des Slaves, la haine des Perses pour le nom chrétien, Uavcrsion des Arabes pour toute représentation divine ou humaine , les persécutions des Wisigoths (2) et des Vandales (3), la lutte des OstrogoUis et des Impériaux en Italie, les tumultes de Gonstantinople, les ravages des Iconoclastes, les pillages de Constantin II, les tremblements de terre, les incendies (4) ne firent pas moins de tort aux nouveaux édifices religieux
(3) Cf. t. I, p. 125.
(4) V. t. i et 11 passim, cl spt*€ialemenl t. i, Uist. des Ostrogoths^ t. ii, Histoire de l'empire d OrietU el Histoire des Lombards,
qu'aux chefs-d'œuvre de rantiquilé. — Il convient d'ailleurs, pour êtrejusle, d'observer que plus d'un monument païen avait été sauvé de la destruction par des évêques éclairés^ qui les fireûl servir au culte catholique; que Grégoire* le-Grand recommandait à saint Augustin de ne point renverser ceux de la Bretagne, mais de les transformer en éghses, après les avoir purifiés ; que Boniface IV (610) dédiait à tous les saints le Panthéon d'Agrippa, et que, sans perdre son nom, le Parihénon de Périclès put être consacré à la Vierge. Ainsi protégées par la religion, qui les avait adoptées, Rome a conservé jusqu'à nos jours les églises de Saint-Pierre, de SaintrJean de Latran^ de SaitU-Patd, et la basilique de Sainte-Agnès , que fit toutes éclore la main libciale de Constantin. Ainsi consacrés au nouveau culte, assez de monuments ont traversé le débordement des barbares pour offrir une suite non interrompue aux observations de l'historien qui veut étudier les arts dans leur déclin et dans leur ruine. Car la décadence, qui commence dès le milieu du m* siècle et se manifeste clairement au temps de Diodclien, se poursuit par des degrés bien marqués sous les règnes de Théodoric-le- Grand et de Justtnien, Avec le premier de ces princes, l'architecture était passée « presque subitement de la surabondance des ornements » à une pesanteur excessive dans les membres principaux 1 des ordres,à une fatigante multiplication de moulures sans » motifs et sans harmonie (1).» Avec le second, elle entre dans une voie nouvelle, et se distingue par la simplicité des formes massives et colossales; puis elle revient avec le troisième au luxe des ornements, qu'elle répand sans meisure, qu'elle exécute sans goût.
C'est assez dire que Fart ne mourut pas plus que les lettres ; mais il fut entraîné comme elles dans la décadence universelle, et, comme elles, ne se soutint qu'en se metlaat au service de TEglise, en consacrant ses œuvres à la reli-
(1) SiBOUX i»*ÂaiNc6iJiiT, 1. 1, introditct*, p. 7.
gion» qui seule pouvait leur assurer rimmortaiité. Car de tout ce qui lui fut étrauger» que res(e-t*il aujourd'hui? Qu*a laissé l'archîteclure civile des grands bâtisseurs de notre période? Rome monlre encore Varc de triomphe qu'élevèrent à Constantin le sénat cl le peuple romain en mémoire de son triomphe sur Maxence ; Gonstantinople» la porte dorée de Théodose-le-Grand , el la colonne que lui érigea la piété de son fils Àrcadius ; Ravenne, une muraille de son palais, Terracine, une masure, seuls édifices profanes qu'on puisse allribuer à Théoiloric-le-Grand ; enfin , sur TAnio , le pont de Salaro rappelle les noms de Narscs et de Juslinien. Voilà les témoignages qui nous restent de la splendeur monumentale de quatre grands règnes 1 Le christianisme devait mieux garder la sienne.
— m Occident — Si les chrétiens du m siècle respec-
tèrciiL peu les temples de rancienuu icligion, c'est qu'ils se trouvaient trop étroits pour être accessibles au peuple, qui se répandait sous les portiques dont ils étaient environnés. Ils aimèrent mieux consacrer an culte les basiliques, sorte de tribunaux et de bourses de commerce, dont la disposition intérieure pouvait aisément s'adapter aux cérémonies religieuses. Deux rangs parallèles de colonnes en divisaient la nef en trois parties inéi^alcs, occupées par les plaideurs et les murchands ; à rextrcuiilé de cette triple galerie s'étendait un espace peu profond, réservé aux avocats, aux greffiers et aux autres officiers de justice, et cette enceinte se terminait par un hémicycle qui regardait la galerie centrale, dont il avait la largeur. Au fond de Théniicycle était assis le préteur, ayant à ses cotés les juges. L'évéque prit donc la place du préteur au tribunal (1), les prêtres , celle des juges , et les chantres , celle des avocats (â). L'autel s'éleva à. peu près au centre du
(\) D'où vient que T hémicycle s'appela tribune.
(2) Aussi renceiute ri'^rvc'C au» cliaulrcs reçut clic le. uora de chœur.
chœur {i)^ et en avant de Taute), à droite et à gauche, on ' plaça deux petites chaires, nommées ambms, oh se lisaient
l'épître et révangile. Les galeries on nefs furent aban* [ données aux fidèles, la diuiio aux hommes, la gauche aux femmes, et, pour le temps de^ instructions^ une paiiie du centre aux catéchumènes, (juant aux veuves et aux vierges consacrées, comme la plupart des basiliques avaient deux ordres de colonnes dans la nef centrale et une galerie au dessus du premier ordre, cette dernière leur fut ré^ servée.
Ainsi transformées, les basiliques devinrent le type des églises dont l Occidenl s^jlllbelîit, du iv* si-'cle au x^. Seulement on ne tarda pas à leur donner la forme d'une croix, en élargissant le vaisseau entre Tabside et les nefs, en manière de bras qu*on appela transepts , et la plupart furent précédées d'une cour à portiques^ où les catéchumènes se reliraient pendant la célébration des saints mystères. S'il faut en juger par les (juarante églises qu'érigea dans le diocèse de Tours la piété des bouls prédécesseurs de Grégoire, le nombre de celles que vit naître la Gaule, du milieu du iv^ siècle (â) à la lin du vi^, où écrivait le père de .notre histoire, dut être fort considérable. Car le désir de répandre et d'affermir la foi alluma certainement entre les évéques une noble ambition de se surpasser par le nombre et la beauté des sanctuaires ouverts à la dévotion du peuple. Les largesses des rois et des grands les secondaient dans leur enti^eprise, et beaucoup d'entre eux, versés dans la connaissance de l'architecture, ne montraient pas moins d'habileté à tracer les plans d'une église
fl) Kn souvenir des CHtacombcs, où les mystères se célébraient sur les tonil>oau\ (les martyrs, ou crensi sous l aiiti ! un caveau appelé la Confession, où l'on déposa les rpliqucs «les saints. C'est dans la même pensée qu'on continua île hi iilci des cit'r(jes ju'iidant ies offices.
[2] C'est à-diiu 4lej»iiis le ponlifirat de saint tidoire (341-387), qui dota ia ville de Tuurs de la première egii^e el de la première basilique, ou, si Vm veut, depuis Gonstaotiu, qui bâtit en Auvergne une église d'une gmidc magnificence. (Giirg. Tur. De ghn'a martyr., 1. 1, c. 9.)
que de zèle à en diriger la construction. Ainsi vif-on Clovis
fonder sous les murs île Paris la basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul ^Sainte-Geneviève), comme à Chartres l'abbaye deSainl-Pierre, et près d'Orléans celle de Saint-Mesmin. Ainsi le roi Childebert conûa-t^il à saint Germain le soin de construire à Paris le monastère de Saint-Vincent, qu'on appela depuis Fabbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chargea-t-il le même prélat de veiller avec Léon, évéque de Tours, sur la construction de deux églises, l'une à Angers, et l'autre au Mans. Mais, bien auparavant déjà, Perpetuus (464-494), « jugeant, dit Grégoire de Tours, que la cellay » élevée sur les restes de saint Martin, n'était pas digne » des prodiges qui s'y opéraient, > l'avait remplacée par une basilique de cent-soixante pieds de long sur soixante de large et quarante-cinq de haut, qui ne comptait pas moins de cinquante-deux fenêtres, cent vingt colonnes et huit portes (1). iSamalius , alors éveque d'Auvergne, en faisait bâtir une à Cîermont, que Grégoire s'est également plu à nous décrire, et qu'il représente comme la plus andmne de la cité, a Elle a , dit-il , en longueur cent > cinquante pieds, en largeur soixante pieds, en hauteur^ » depuis le pavé jusqu'au plafond, cinquante pieds ; Tabi> side en est ronde; des iules d'un travail élégant s'étendent ï des deux côtés de la nef, et tout l'édifice a la forme M d'une croix. On y voit quarante-deux fenêtres, soixante- » dix colonnes, huit portes. La crainte de Dieu y règne, et » une grande clarté brille dans toute l'enceinte. Les murs du » sanctuaire sont ornés en mosaïque d'une grande quantité » de marbres différents. » « A l'exemple de son ancien mari, » la femme de Namalius dotait le faubourg de la ville d'une » autre basilique, et comme elle voulut la faire orner de » peintures, elle allait s'y asseoir, un livre à la main, et » tout en lisant l'histoire des anciens temps, elle indiquait » aux peintres les scènes qu'ils devaient représenter sur
(1) GRi:<i. Tlk., 1. Il, c. 14.
— bit —
» )e$ murailles (1). i Marchant sur ces traces vénérées»
les Ccsairo, les Avilus, les Onnilius, les Léon (2), les Fcrréol, les Dalmace, les Agricula, ;nivi« siècle; les Didier, les Eloi, au vu*, s'illustrèrent par de pieuses fondations où brillaient les marbres les plus variés» les peintures les plus édifiantes, et portèrent successivement rarchitecture barbare à une certaine splendeur, dont le régne de Dagobert semble marquer le plus haut point. Aussi les Ânglo-Saxons envoyaient-ils demander des architectes à la Gaule, et la Gaule initia ses voisins aux secrets de l'ai t (3), comme elle leur révélait les mystères de la science, après avoir favorisé leur conversion. Lindisfame voyait dès lors s'élever sa cathédrale (652) ; Ëdwin fondait celle d'York , dont révéque Wilfrîd devait vitrer les fenêtres en 669; et le savant prélat créait pour Exham l'église de Saint-André , dont il d/'cora les murs , les chapitaux des colonnes et la voûte du sanctuaire , de représentations historiques , d'images et de diverses figures en relief sculptées dans la pierre , et'peintes avec la pins agréable variété de couleurs.
Il est bon de remarquer toutefois que la plupart des édifices religieux de notre époque étaient en bois; la rapidité avec laquelle ils s'achevaient, In multiplicité des incendies qui les dévoraient et l'impossibilité d'en trouver aujourd'hui aucune trace , le démontrent suffisamment. La cathédrale de Lindisfame, bâtie en bois de chêne, fut même recouverte de chaume, jusqu'à ce que Ëadberl, le septième évêque de la cité , eut remplacé le chaume par une toiture
(i; Greq. Tvb. 1. 11, c. 16.
(2^ Celui-ci était surtout habile UaDs les constructions ea l)ois. \\ faisait des tours (sorte de tabernacles) couvertes ea or, et excellait également dans d'antres genres d'onvrages.
(3) BisGops, abbé de Weremoutb, après lui avoir pris des constructeurs en pierres, lui demande des fHtriifê (vUn ûictores), « qni Anglorum > gentem hujusmodi artificium nosse ac discere feoernnt. • (Bbd. Vita M, M'eremouth.) C'est ainsi que, ver» 67*, Wilfrid, évéque d'York, amène (le France et d'Italie des artistes, pour construire la cathédrale de cette ville. (Ap. script. Hit(. AngL t. i, col. 295.)
de plomb. Tout au moins ces édifices avaient-ils un plafond en bois, comme le fait entendre Grégoire de Tours des basiliques de Saint-Perpetuus^ (ja'U fit repeindre et omer^ après qu'elles eurent été consumées par les flammes (i). Mais assurément plus d'un texte prouve que le bois y jouait le principal rôle , et que ce genre de construction était propre aux Gaulois , mos Gallîcus (2), tandis que la méthode romaine, mas romanus, employait les pierres carrées, travaillées au marteau. Ainsi voyons<*nous, en 675, Benoit Biscops , abbé de Weremouth , traverser TOcéan et venir chercher dans les Gaules des maçùfis pour bâtir une église en pierre , selon la coutume romaine , qu'il aimait toujours (3) , et qui semblait revivre au temps du biographe de saint Didier, puisqu'il la représente comme la nouvelle manière de bâtir ^ novum œdificandi genus. Peut-être serat-il vrai de dire que ce mode de construction fut adopté pour quelques églises épiscopales^ mais que l'exiguité des ressources etTinexpérience des ouvriers assurèrent surtout dans les campagnes le règne de la coutume gauloi&e. G esL pourquoi Wandelinus, en son Glossaire, ne craint pas d'affirmer que, dans la Gaule Celtique, « jusqu'à Tan 1000^ presque tous les monastères et les basiliques étaient en bois (4)* »
Il était réservé à Uhabileté des Goths de faire triompher Tarchitecture romaine, dont ils avaient conservé les tradî-
(f) Gbbg. Tvr., 1. z., ad fin. — Cf. Foiluual. apud D. BoiH^UMt, t. U,
passim.
(2) Non quideni nostro gallieano mnre, scd sîcul antiqiioriim murorum ambitus luagnisque quadrisque saxis exstrui solel. (Vtl.sancL Lkstd&rii^ ad ann. 630.)
(3) Gallias pelens cœiDentarios, qui lapideam sibi eccksiam juxta Bo" manorum, quem seniper amabat, morem facerent postulavit ( Ven. Biba, Ftfa abbal. WermnuUmiMm,) — Cf. la note 3 de la page 5ta.
(4) Lignca siquidem, ad annum Ctiristi millesîmum, apud nos omnia prope monasteria et baailtcas extitisse tradit WandeUnua in GloMiaHû MÎieo, Basiliea» (Ap. Mahlot, Steirop, Ecd. Ami. Hitî, t. i, p. 470,)
as
?iions. Faslaeux et grands daos la vie publique, amis des arts, qu'ils cultivèrent avec succès, et presque semblables aux Grecs, s'il faut en croire Jornandès, leur historien,
à peine établis dans le midi de la Gaule, ils y avaient élevé des édises dont la mai^nilicence ravissait tous les yeux, et la réputation qu'ils y acquirent les fit longtemps rechercher pour la construction des édifices en pierre. C'est ainsi que, lorsque saint Ouen, devenu évéque de Rouen en 440, voulut y fonder l'église de Saint-Pierre*1e- Vif, avec le concours de Chlotaire Ilf, roi des Franks, il fil appel au talent des architectes qoths, qui la bâtirent en pierres carrées avec un art merveilleux : a Lothario, rege Franoorvm^ mbiliter constructa, miro opere^ quadris lapi-dibîiSj manu gothica (1).
Les Goths d'iUUie n'excellèrent pas moins en architecture que <:eux de la Gaule, et si le temps n'a guère respecté les constructions de Tliéodoric-le-Grand, riiistoire nous a dit assez le soin qu'il prit de réparer ou d'imiter les monuments de i antiquité (2), et la faveur particulière dont il honora ses deux principaux architectes, pour que nous n'allions pas attribuer davantage la ruine des arts à la plus intelligente peut-être des nations modernes <3), On a remarqué avec raison qu'une pensée d'immortalité se lit sur la rotonde de Ravenne, sorte de mausolée fait d'une seule pierre, taillée dans les carrières de l'islrie. Le spectacle de celle masse imposante vous pénètre d'un sentiment profond d'admiration pour celui qui en a conçu ridée, et fait mieux apprécier la grandeur de son caractère. L'œuvre n'est cependant pas plus parfaite que l'église de Saint'ApoUinaire, où Ton regrette le défaut de proportion, la grossièreté des oinemenls et l'absence d'entablement
(1) VitaS, Àudo^ni, apud Boll. 2^ aug. p. 8J8, 819. — Gallia Christ. t. », col. (3, u, 16. Cf. le 1. 1 de notre HiKtoira, p, m. (S) Y, 1. 1, rtiisloirede ce prince.
(3) Jornandès D'en dottte pas, et assure qu>«« «faiV cerUiiueiiu t sup'}riwre à loufet tes autres. .
nu dessus des colonnes ; mais ii faut se hâter d^ dire me Je savant historien de Fart, que < les vices des monuments oonstruîts par les Golhs, n*onl été qu'une suite des égarements où rarcliUeclure romaine était tombée longtemps auparavant (i). ^
il faut en dire autant des édifices construits par les Lombards. Comme les Goths, ils ornèrent de palais et de temples les principales villes de leur monarchie, et appelèrent la peinture et la sculpture à en relever la magnifi» cence. Leur historien nous a parlé de la basilique que la reine Théodelinde éleva dans Monza, à la mémoire de saint Jean-Baptiste, et des ornements d'or et d'argent dont elle renrichit ; il s'est plu à nous dire les peintures doni elle orna le palais qu'elle y bâtit, et qui représentaient les -hauts faits de la nation sur laquelle elle régnait (2). Nous savons d'ailleurs que les Lombards avaient si bien perfec^ tionné la main-d'œuvre de la maçonnerie , qu'on avait coutume de désiprner les plus habiles constructeurs sous le titre de maîtres de Vile de Côme» Mais ils n'ont pas eu plus que les Goths de système particulier d'architecture, et les seuls monuments qui nous restent de ce peuple, les églises Sainte-Michel et Saint-Pridien à Lucques, et le palais del Torre à Turin, montrent qu'il a suivi le même 'mode de construction que les anciens Romains (3).
— en Orient. — 11 y a lieu do penser ((u'en transportant le siège de son empire à Byzance, Constantin essaya d'y transplanter aussi le génie et les arts de la ville déshéritée, et que Conslantinople conaut les basiliques latines. Mais l'Orient était, depuis longtemps sans doute, en pos-
(t) Srroiik u'AtiiNcouRT.— Ainsi rctrouvc-l-oii liaiis Téglise Saint-Paul f<;ux que nous venons de signaler.
(2) V. Pau. Diac. liisl. iMngob,, I. iv.
(3) C'est un sujvl qui a été tout {^rlicuUÎTcmcnt étudié par M. le comte Cordero de San-Quintino, dans son ouvrage Dell Hàliana archiMtura durante la dùmimzione /omtorda.
session d'un genre d'arebitectare propre, qui ne permit pas à la lourde architecture romaine de s'; répandre» et Constantin lui-même, sacrifiant à Fart aimé de la nouvelle
Rome, éleva dans Byzance des églises qui présentaient déjà les principaux caractères du style byzantin , la croix grecque et le dôme central : telle était du moins, d après saint Grégoire de Nazianze, Téglise des Apôtres. Malheureusement il ne nous reste aucun vestige des nombreux ^ifices dont le christianisme embellit les principales villes de la Syrie, et les vagues descriptions que nous en ont laissées les écrivains ecclésiastiques ne sauraient faire revivre à nos yeux les merveilles qu'ils admiraient. Nous savons seulement qu'après avoir lutté contre rinvasion des idées romaines» le génie oriental s'affranchit enfîn sous Justinien» lorsque, sur les débris de Téglise autrefois dédiée par Constantin et Constance à la divine Sagesse, tjj a^/^t 9Q^t<t , et deux fois dévorée par les flammes (1), on vil^ d'après les dessins à' Anthémius de Traites et à Isidore de Millet, s'élever à Constantinople le temple de SairUe-Sopkie, Justinien n'avait rien épargné pour en faire < le plus magnifique monument qu'on eût vu depuis la » création* • Les gouverneurs des provinces avaient reçu l'ordre de hii envoyer les plus riches dépouilles des temples, des thermes, des portiques qui ornaient les villes de l'Empire. Ainsi Constantin, préteur d'Ephèse, lui fit parvenir huit colonnes de marbre vert tacheté de noir, enlevées sans doute au fameux temple de Diane. Une dame romaine, Marcia, lui donna de son côté huit autres colonnes provenant du temple du Soleil bâti i Baalbeck par Aurélien , et les fit transporter à Constantinople sur des radeaux. Dix raille ouvriers, des sommes énormes et seize années furent employés à la construction de l'édifice. Il s'élevait à l'est de la place Augustseum, la plus grande de
(l) Une première fois, sous Airadius, en 404, après quoi Théodose II la fît réparer et couvrir d'une voûte demi-cyiiadrique ; et la seconde fois» tàu àii, pendant ia A/Aa.
Gonslantinople, et avait son abside tournée vers rOrient (1).
On y arrivait par une cour carrée, environnée de portiques et pavée en marbre , au milieu de laquelle s'élevait un bassin d'eau jaillissante; car les Grecs ont coutume de se laver le visage et les mains avant d'entrer dans une église. Celle-ci même, où Ton entrait par neuf portes d'ivoire, d'électnim et d'argent, correspondant à la nef, est bâtie sur un plan carré de quatre-vingt-un mètres de long sur soixante de large ; au centre de ce carré, et à cinciuanietrois mètres au-dessus du sol, s'élève la coupole (2), dont le diamètre de trente-cinq mètres détermine la laideur de la nef y qui s'arrondit aux extrémités et forme un ovale,, autour duquel régne une galerie haute,destinée aux femmes. Le tout repose sur huit grosses piles et vingt-huit colonnes de marbres de diverses couleurs, dont les chapiteaux étaient d'airain bronzé ou argenté. Les marbres et les m^^lanx précieux dont on avait revêtu toutes les surfaces, la mosaïque qui rehaussait la coupole, les peintures à l'encaustique des voûtes des bas^côtés, le fond d'or sur lequel se détachaient ces peintures, éblouissaient les regards et partageaient radmiration.
Aussi la nouvelle église fut-elle proclamée le chef-d'œuvre de l'art byzantin et devint-elle le type des édifices religieux de l'Orient (3). Les admirateurs exclusifs de la beauté antique pouvaient bien y découvrir des taches, mais si le génie des vieux architectes de la Grèce se réveillait moins correct et moins sévère, il apparaissait brillant de jennesse
(1) C'était la direction ordinaire des é^liset»; on la suivit d'autant plus ▼oloiitien les Jnifs se toamaieiit, pour prier, vere roeddeot, lee 11 anichéens vers le Nord et les Samsins vers le Sud*
(2) Ebranlée en S5S par un tremblement de terre, à la suite duquel elle s'écroula, cette coupole fut rebâtie par Isidore, neveu du premier, qui lui donna quelques mètres de plus d'élévation, et réglise fut de nouveau consacrée, le S4 décembre 568.
(3) Ceux-ci présentent sans doute de nombreuses différences* suivant leur âge et les ressources des localités; mais ils offrent tous les mêmes dispositions et des caractères généraux communs.
et de témérité. Ces qualités ne trouvèrent point les Lalins
insensibles. Dans le lenips où Sainte-Sophie s'élevait, Julien, trésorier de l*empiie sous Juslinien, faisait construire à Ravenue^ devenue le séjour des exaniues, Téglise de SahU'Vitaly dont la forme octogone et la voûte hémisphérique suffiraient à attester une origine byzantine. Ce fut par là sans doute, autant que par la Sicile el Venise, que le style oriental pénétra dans TOccident, où il marqua ^on influence dans la construclioii de la cathédrale de Ifan, de Saint-Mftrc à Venise, de Sajul-Frojil à Périnucux, de Saint- Etienne à Laiiorî, de Saint-Pierre à Angoulême, de Notre- Dame au Puy, de l'église à' Aix^la-Chapdle, etc. Mais ii devait être impuissant à dominer son rival. Si la nature expansive des Orientaux goûtait les hardiesses de l'un» Faustérité de Tautre répondait mieux au caractère grave des peuples germains.
II. Arts du dessin. — Sculptwe. — Plus fragiles que les monuments de Farchitecture, les oeuvres enfantées par les arts du dessin ont résisté bien plus difficilement oncore aux nombreux éléments de destruction conjurés contre eux. Nous voyons bien se multiplier les statues, statues de marbre ou de bronze, statues d'or ou d'arprent; on place dans le sénat une statue en or de Timpératrice Pulchéhe ; le musée d'Ântiocbe en reçoit utie autre en or de la même princesse. Un des ministres d'Ânastase ^ pour en ériger une colossale à cet empereur, fait fondre les plus belles statues de iM'onze de la capitale. Rome , Naples, Ruvenne, Pavie s'embellissent de la slatne équestre de Théodoric-Ie-Grand. C'était par trtnipcatw que la première de ces villes comptait alors ses chevaux de bronze (t). Sur la grande place de Gonstanlinople, au milieu des quatre cent vingt-sept statues païennes que Constantin y avait
(1) Cass. Var. i. vu, luiiiiul. xiii. Tliéodoiif le (»iaiul y admira , ditil, un peuple dê statues et des troupeaux de chevaux de bronze.
rassemblées des villes de la Grèce et de Tilalie , se dres^e^ fièrement la statue équestre de Jnstinîen ; rien n*y manque
des allribuls de la lorce et de la gloire, le cobtume d'Achille,, une cuii*asse de héros, un casque élincclant, el sur un globe la terre et la mer obéissantes dans la main d'un hornme. Elle regarde le soleil levant, le cheval semble marcher, contre les Perses , et la main droite du monarque éten^ due vers l'Orient ^ commande aux barbares de demeurer en deçà de leurs limites. Mais le lemps a marclié; que reslc-l-il aujourd'hui de tous les monuments de la statuaire? Rien, si ce n'est quelques débris informes, qui nous permettent d'affirmer que cet art avait suivi la décadence générale. U en faut dire autant de- la^cui^ttre mobilière.
Peinture, — Peintures murales. — Si la peinture n'a guère été plus heureuse, du moins nous savons que les encouragements ne lui ont pas manqué davantage , puiu* qu'il n'était pas d'église dont les murs ne fussent peints, el n'offrissent aux méditations des fidèles les principales scènes de la vie de Notre-Seigneur ou des saints. Saint Augustin emprunlnit à ces peintures murales des enseignements que saisissaient avidement les peuples réunis autour de la chaire sacrée (i) ; Grégoire II, pour combattre Thérésie des iconoclastes,, invitaii le roi Luitprand à en orner les églises de Ravenne el d'autres cités de son royaume. C'était d'ailleurs, dit saint Paulin, dans un poème à l'honneur de saint Félix, une source d'instruction et d'édification pour la multitude des paysans, qui ne sait pas lire, et un moyen de détourner ceux qui passaient la nuit dans l'église, de la pensée de s'exciter par de trop fréquentes libations (2). On n'y admirait pas seulement la grandeur
(t) C'était alors l'amfton qui servait de chaire.
(2) Saint Basile n'avait-il pas dit aussi que les peintres font autant par leurs figures, pour persuader la vérité, que Icsorateurë par leurs discours
de Dieu ou les vertus des héros de la légende ; on y voyait encore les merveilles de la création (1), des paysages, des marines, des animaux, des chasseurs, où rimaginatiou orientale trouvait aisément de pieuses allégories. L'art luîmôme, après s'élre servi de l'allégorie pour voiler les mystères de la nouvelle religion^ avait fini par s'y complaire jnsqu'^ transformer ses compositions en hiéroglyphes. Les quatre évangiles étaient devenus quatre fleuves, qui répandaient leurs eaux sur tuute la terre; les Gentils convertis, une Vigne, une montagne, des cerfs qui se désaltéraient au courant d'une eau pure; les fidèles, des arbres, des plantes» des moutons, des oiseaux. Le Christ n'était plus qu'un Daniel ou un Jonas, un agneau soumis , expirant au pied d'une croix, ou un phénix radieux, qui s'élève dans les airs. Sous l'empire lyrannique de la coutume, qui allait jusqu'à déterminer la pose et les gestes des personnages, l'art tendait à se dégrader, malgré le souvenir toujours présent des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Vainement le concile m TruUo (692) ordonna-t-il de préférer la réalité aux emblèmes, et de laisser là Yandm agneau pour peindre un homme-Dieu crucifié. Livrés à la routine et esclaves de la vérité historique , les artistes renoncèrent au nu , jusqu'alors employé^ dans les allégories, pour revêtir de robes Daniel, Jonas, Jésus sur la croix ; ils purent ainsi regarder comme superflue la connaissance des formes du corps humain^ et le décret du concile, qui devait relever la dignité de la peinture, ne servit qu'à en précipiter la décadence. Aussi ses tableaux présentèrent bien encore ça et là des détails ingénieux, des expressions touchantes, de la naïveté, de la grâce ; mais la monotonie et l'incorrection
(2ii^hamiHe)i et saint Grégoire de Nice n'assure-t-il pas qu'il uc pouvait retenir ses larmes à la vue d'un tableau représentant le sacriûce d'Al>i aham ? {Qraiê, faite à Constaotioople et rapportée au S* conc. de Nicée, act, i.)
(0 S. P.u Lix, De S. VeliccNat., carmen il, v. 473 et sq. — Cf. S. Nii.. 6pt«(. ad Oiympiud.» iv, ep. 61.
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des contours accusèrent en même temps la mollesse et rinexpérience du pinceau.
Toulefois la pemture descendit inoins bas en Orienl que dans l'Occident , oii les modèles inanquaient , où le f^^oût se gâtait naturellement au contact de la barbarie. Encore convient-il de remarquer que le voisinage de la Grèce, Tadmiration des Goths et des Lombards pour rantiquité, la protection éclairée des papes et les glorieux souvenirs du passé contribuèrent à entretenir en Italie et particulièreinenl à Rome un vif amour des arts, que dut encore exalter, au viiic siècle, l'arrivée des moines grecs fuyant les persécutions de Léon l'Isaurien. Le temps a épargné les peintures du cimetière de Sainte*PrisciUe » dues an pape Célestin 1 (4S2), et la critique en a reconnu le mérite, non sans quelque étonnement (1). Sous Finfluence pontificale , Rome vit aussi paraître, avant les arrêts du concile in Trullo , des imagées du Sauveur crucifié. Parmi les nombreuses peintures que l'abbé de Weremouth rapporta de cette ville , en 686, fiéde remarque qu'il se trouvait un tableau représentant le fils fie l'/mme élevé sur le b(ns sacré. Peu d'années après (706), Jean VU , grec de naissance , consacrait dans l'église de SauU-PierrL' une mosaïque , où se voyait le crucifieujent de Notre-Seigneur: Jésus était vêtu d'une tunique, qui descendait jusqu'aux talons ; au pied de la croix étaient deux bourreaux » avec Jean à droite et la sainte Vierge a' gauche ; le soleil et la lune se montraient dans le ciel et semblaient assister au sacrifice de Thomme-Dieu. Hais les encouragements de Théodoric-le-Grand, de la reine Théodelinde et des pontifes romains devaient être impuissants contre les nombreuses causes de ruine acharnées contre l'art. Les moines grecs eux-mêmes ne contribuèrent pas peu à détruire l'idée du beau, en faisant triompher en Occident Topinion de TertuUien , de saint Basile et de
(i) V. t.MKRiG David, Uist. de la peinture, \k 4t. Ces peintures sont les plus aiuienues de celles qu'on a découvertes dans les catacombes.
saint Cyrille que le Christ devait être le plus laid des^ enfarUs des hommes y parce qu'il en était le plus humble (1).
La médiocrité eut bientôt mis cette doctrine en pratique, et on ne vit plus que des Christ, dont la lêlc était allongée, les sourcils arrondis, les traits dégradés, le visage maigre, triste et vieux.
S'il en fut ainsi en Italie, que dût-ce donc être en Gaule ^ en Espagne, en Angleterre, où régnait la barbarie? Grégoire de Tours pouvait être fier d'avoir su, par la main des Goths^ ou des Fraiiks, réparer cl orner ses églises; il pouvait dire avec le poète :'« Ce ne sont point des arlisLes venus de » iltalie j ce sont des barbares qui ont exécuté ces grands » ouvrages (â). » Franks « Goths ou Gaulois étaient geos pleins de sens et d'adresse, et il ne faut pas s'étonner que la France , qui devait la première représenter au xi» siècle l'Eternel sous des formes humaines, ait osé la première, dès le vi^, montrer le Christ nu sur la croix. Il est vrai que, sur une vision d'un de ses prêtres, l'évêque de Narbonne s'empressa de couvrir le tableau d'un voile , le dérobant ainsi aux regards avides du peuple (3). Mais, quand on voit dans le sscramentaire de Gellone, contemporain de Charlemagne, ce qu'était l'art à son premier réveil, on ose à peine sonder les profondeurs de Tabime où il était tombé , et où il demeura comme anéanti du v*^ au viii^ siècle. On touche ici 4tt doigt les affreuses blessures qu'avait reçues la civilisa-
0) CMt aussi de l'Orient qu'est venu te goût des dorom ,.doat la pnK *
fusioD est attestée par plus d'un nom, savoir Sainte-Marie la Daurmic (à Toulouse), Saint-Martin au ciel d'or ( Saint-Apollinaire-le-Neuf , de Théodoric-Ie-Grand ), Saint-Germain le Doré (Saint-Gcrmaîn-des-Prés).
(2) Grcgorius ego , indignus , hasilicas S. Perpetui , adustas incendie reperi , quas illo nitore vei pingi, vel exoruari, ut prius fueraut, aatificuif KOSTBonuAi OPERE, imperavl. Greg. Tdr., I. \, c. St.
Quod nul! us veniens Romana gente fabrivit , Hoc vir barbarica prok |>eregit opus.
FoRTUN., l. 11, c. 9.
(3) Greg. Tcr. De gloria martyr c. 23 On ne soulevait le. voile que pour la satisfaction de la curiosité privée.
lion , el l'on comprend ce qu'il fallut à l'Eglise de lultiici Ci^ el d'edorls persévérants pour la ramener à la vie.
Vitrerie de couleur. — En pabsant des peintures murales à la vitrerie de couleur, nous ne voulons pas dire qu'on peignait aussi les vitres des basiliques. Si le verre était MBDu et répandu en Italie el en Gaule avant le iv^ siècle ; si, dès ce siècle, Prudence parle des fenêtres cintrées de labasilique de Saiiit-raul-hors-les-Mni s, à lionie, a où S(; » dépluienl des vitraux de diverses couleurs , qui brillent » ainsi que les prairies ornées des Ûeurs du priulemps (1); ». si la muse de Sidoine Apollinaire, s'adressanl à Hespérius, remarque que» dans l'église bâtie à Lyon par saint Patient, c sous des figures peintes, un enduit d'un vert printanier » fait éclater des saphirs sur des vitraux ondoyants (2) ; » nous pouvons bien conclure de ces faits , que, pend iut les qualre siècles dont nous nous occupons, plus d'une église fut éclairée par des verres de couleur teints en masse, mais rien ne nous autorise à penser que ces verres aient été peints par les procédés suivis au xii« siècle. Le premier auteur qui fasse mention de vitraux à légendes est le moine Riclicr, qui vivait au x'* siècle (3); et si la manière dont il parle des libéraiilt s de l'évéque Adalbéron envers son église (UbU), témoigne que les vitraux dont elle fut éclairée , et qui représentaient diverses histoires , n'étaient pas une nouveauté pour lui , elle nous laisse dans une entière ignorance du système de peinture qu-on pratiquait alors (4). Quoi qu'il en soil, rapjielons ici que le célèbre
(1) Prcd. Peristeph , hyran. 12.
(î) SiD. Apoll.» lib. II, ep. 10.
(3) G't'sl aussi la première lois qu'on fait celte remarque. Voy. noire tradactioD de VBitMre de Bieh»r, liv. m , ch 23.
(4) Toutefois rioexpéricnee des vitriers du siècle et le mystère dont ils enveloppaient leur art, donnent lien de croire qn*au x> siècle Adalbéron ne fit qae des mosaîcpies en vitrerie de couleur, ou que ses vitraux étaient simplement peints avec des couleurs détrempées à la co1le« comme on en a découvert, il y a quelques annécs> à la Sainte-Chapelle.
abbé de Weremoulh y vint chercher des ouvriers vers la fia
du biécle, pour enseigner celarlà ^es compatriotes (1).
Mosaïque. — La mosaïque, qui fut certainement le principe de la peinture sur verre, est le seul genre de peinture dont il nous soit parvenu des ouvrages, c Composée d'une multitude infinie de pièces de rapport, elle ne saurait donner à ses compositions ce moelleux, cette suavité de touche que la peinture elle-nicme n'a jamais pu obtenir avant rctn[)loi de rhiiilc dans les couleurs. Mais elle a du moins l'avantage d'éterniser en quelque sorte les tableaux qui lui servent de modèles. Inaltérable tradition de Tart qu'elle représente, la mosaïque en exprime toutes les yariations ; elle en est l'histoire vivante (2). » Ses ceuvres, du au Yni* siècle, durent être nombreuses. Les murs des temples que Constantin et ses successeurs élovèrcnt à Constantinople en furent recouverts ; Juslinien, qui avait ainsi fait représenter sur les murs et les voûtes d'une des salles de son palais les victoires et les conquêtes des armées de l'Ëmpire, fit aussi couvrir de mosaïques la coupole de Sainte-Sophie. Sur le pavé de cette église, on voyait les fleuves du Paradis courant vers les quatre points cardinaux, et des cerfs, des oiseaux venaient se désaltérer dans leur onde. En Italie, Placidie, de retour à Ravenne (425), revêtait les murs des églises de Saint-Jean-l'Ëvangéiiste , de Saint-Nazaire et Saint-Celse de mosaïques, qui subsistent encore aujourd'hui^ et dont Giampini admire la richesse et l'élégance. Ricimer en fit exécuter à Rome dans l'église de Sainte- Agathe, qui ont subsisté jusqu'en 4592. Ce fut sans doute en mosaïque qu'Attila se lit peindre dans un des palais de Milan, assis sur un trône et recevant des tributs, que les empereurs romains, prosternés, déposaient à ses pieds (â).
(I) V. plus haut, p. dis, n. 3.
fî) Dfs Michels, Hist. gén. du moyen-âge, p. 41)0. (3) Suidas, in voc. Me/ioAayoy et K'>/>«/xo^,
Théodoric employait cet art à rornementation des édifices qa'il élevait (1) ; Luitprand s'en servait, comme de la pein* tare, pour assurer le triomphe des images sur les iconoclastes. Plus d\mc basili(|iio de rOccidenl s'embellit de ses tableaux, et il faut convenir que, s'ils sont impuissants à captiver notre admiration , ils ont du moins Tavanlage de nous offrir la fidèle représentation des cérémonies et des costumes de la primitive église, et d'enrichir Tarchéologie d'une foule de particularités intéressantes.
Tapisseries , toiles peintes, — C'est aussi le mérite de plusieurs tapisseries que nous a léguées le moyen-âge ; mais de celles dont on décorait les temples de notre époque, il ne reste que de rares souvenirs. Ainsi voyons* nous dans Grégoire de Tours que, le jour où Clovis fut baptisé , «r des toiles peintes ombragèrent les rues, et des » leiUures ornèrent les églises; » et ailleurs, « quon » appendil dans l'église de Saint-Denis des tapisseries bro- » dées en or et garnies de perles. » Ainsi lisons-nous dans la Vie de saisit Maximien, évêque de Ravenne, que ce prélat donna à l'église de Saint-Etienne des rideaux d'autel 0& étaient représentés les miracles de Jésus4]lhrist, et que les figures m étaient toutes mvofUes (2). Ces ouvrages, ainsi que les voiles qu'on suspendait aux portes des temples, étaient sans Joule faits à l'aiguille et non tissés. Ce n'est guère qu'au ix® siècle que le tissage commença à prévaloir en France ; en 985, il était pratiqué avec le plus grand succès dans l'abbaye de Saint-Florent de Saumur.
Hais, indépendamment des tapisseries, l'Orient connaissait depuis longtemps les toiles imprimées à Timitatioii des toiles indiennes. Alexandrie , Tyr , Damas , Antioche étaient surtout en possession de l'art de fabriquer des étoffes à figurer, et à la fin du iv^ siècle, tandis
(t) €ASf. Far., I. 1, ep. 6.
(S) Aonu.., Vit, S. Mojiimian, i\ \i, p. tOS.
que Glaudien rappelait les créations moiiistraeuses' de riade , qu'on retrouve sur les toiles peintes de la Syrie, un saint orateur reprochait nux chrcliens efféminés de son leaips (le porter des vêlements pcinfs comme les inurailles de leurs maisons^ et qui représentaient lantôl ia vie enliéi-e de Jésus-Christ, sa nativité^ sa passion^ m sortie du tombeau, les nom de Cam^ la résurredwn de Lazare^ le 'farahj tique emportant son Ut sut ses épaules^ tantôt un mélange bizarre délions, de panthères, d'ours, de taureaux, d'arbres, de rochers, de chasseurs, et tout ce que l'art des peintres, qui s'eUorrcnt d'Imiter la nature^ peut inventer 'A). lies manufactures qui produisaient ces merveilles ne suspendirent point leur activité sous la domination des Arabes, et la protection éclairée des califes leur permit d'imprimer pour l'Occident les mystères du christianisme^ aussi bien que des animaux réels ou fantastiques. Les églises de Rome étaient pleines de leurs ouvrages, et elles furent un objet important du commerce de la Méditerranée (2).
CaUigraphie , manuscrits, — En suivant l'exemple
des anciens {3; et en appelant la peinture à son secours pour orner les titres, les lettres initiales et les marges des manuscrits , le copiste a sans doute bien mérité de la science; car les amis de 1 archéologie doivent m\iUustra^ tùnis de plus d'un texte de précieuses lamières sur la symbolique chrétienne, d'utiles indications sur le mobilier des églises. Mais la civilisation doit plus encore, elle doit presque la vie aux encouragements que le clergé n'a cessé de donner à la transcription des manuscrits eux-mêmes.
(1) s. AsTkaiu», Homilia de Divite ei Lazaro,
(t) V. sur ce sujet intéressant roavrage de M Emrrig Datid» sur U Peinture au moyen-âge
(3) Et particulièrement de Varron, « qui^ par la^^us généreueeinvm^
» lion, (lit Pline l'Ancien, inséra dans ses nombreux ouvrages [Spee. dans i> SCS liffjiiotnadps \ les portrait^; de srpt cents homines célèbres, mettant w ainsi leurs traits à l'abri du temps. >»
t)n se servait pour ce travail de parchemin blanc, et quelquefois aussi d'un parchemin leinl en jaune ou en pourpre (membrana crocea et purparea), dont parlent Jules Capitolin (1) et saint Jérôme (2) , en faisant entendre que ce dernier était destiné de préférence à recevoir des caractères d'or et d'argent. L'énorme valeur de -ces volumes n'en diminuait pas la recherche, et il é(ait peu de prélats qui ne voulussent posséder un évangéliaire en lettres d'or sur vélin pourpre, afin de fi ipper par là les yeux des infidèles (3). Mais Tusage général du [larciiemin Teut bientôt rendu rare ; et les copistes se virent parfois réduits, dès le < yii« siècle, à effacer récriture des anciens manuscrits, pour -en faire servir une seconde fois le vélin (4). Ce fut ainsi qu'au ufi siècle disparut sous le texte du concile de Chalcédoine le Traité de la Képublique par Cicéron, dont Filiustre cardinal Maï devait faire revivre à nos yeux l'écriture vieille de quatorze siècles. Le monde romain, qui avait adopté l'usage du papyrus, nous l'avait bien transmis, et les rois de France de la première race expédièrent leurs chartes sur ce papier d'origine égyptienne; mais il demeura presque exclusivement réservé à l'expédition des affaires privées, jusrprau Yni« siècle, où le parchemin commença de prédominer.
Âpres un papyrus du ou du iv® siècle « rescrit impérial qui annule une vente , consentie, sous l'empire de la violence, par un nommé Isidore, et le manuscrit palimpseste du Traité de Cicéron, qu'on attribue à la même
fl) J. Capitomn racoule que la uww de Maximin le-Jeuiie donna a ce 4)1 iiicc tous les livres d'Homère écrits en or stir véltu pourpre.
(î) Voyez sa prcfacc du livre de Job : « Ilabeaut qui voluiit veteres «* libnw, vel in nmmbrmU purpurds auro argmtùqm dêteriptot , vct > UDcialibus, ut vulgo aiont, lUteri»* etc. >
(3) V. ci-dessus, p. 412.
(4) n existe, par eiemple> un maDuscrît du vu' siècle [Opuscule ét MaiM Jirômt)y formé avec les débris paUmpuBUM {aneUwMnmit graUés^ lie trois nuinuscrits jes vi% v« et iv siêrles. (V. la NmveUê Diploma-
époque, le [>lus ancien manuscrit latin esl un Virgile du iv« siècle, en lettres ou capitales romaines, qui
appartient à la bibliothèque du Vatican ; c'est aussi le plus ancien parchemin orné de miniatures, et ces miniatures ne sont pas sans mérite. On n*en saurait dire autant de celles d*un autre Virgile du siècle, en capUaks rustiques ou irrégulières, qui, deTabbaye de Saint-Denis, est passé, on ne sait comment, dans la bibliothèque valicane (i); l'art s'y montre déjà bien dégénéré, comme dans un manuscrit de la Genèse, qui remonte à la fin du vi« siècle. Mais la décadence est encore plus sensible dans les dessins dont Julienne, fiUe de l'empereur Olybrius, orna la Description des plantes de Dioscoride. On sait que ce talent était fort honoré dans les cours de Byzance et de Ravenne, et qu'il acquit à un empereur lui-même, à Théodose 11^ le surnom de CalUgrapke (2). Le vi® siècle nous a aussi légué, et la Bibliothèque nationale conserve les Serinons de saint Augustin en lettres anâaks sur papyrus, le Psautier de saint Germaine-Prés ^ en lettres d'argent sur vélin pourpre , et en écriture cursive, dite gallicane, les Homélies de saint Avitus sur papyrus. Du yif siècle, nous possédons, sur vélin, un Grégoire de Tours et un saint Prosper, dont les enjolivements calligraphiques peuvent être attribués, comme ceux des sermons de saint Augustin, à des artistes français, et du nup un Psautier , dont le texte est transcrit en tiranienne ou signes taebygraphiques. Mais il semble qu'aucune école du continent irait rien produit d'aussi parfait que les lettres capitales enluminées du Litre de Durham ou Evangile de saint Cuthbert, œuvre de Eadfrist, évêque de Lindisfarne, qui parvint à l'épîscopat en 698 et mourut en 721 .
(1) Comiiie le Grand Virgile du Vatican , en lettres rustiques ou irrégulières, qui appartenait au\ frères Pitliou. {i) V. l I, p. 136,
Orfèvrerie. — En concourant avec les arts du dessin à la pompe du nouveau culte et à rembelHssement des
églises, rorfcvrerie, déjà si estimée dans l'anliquilé, pril xm nouvel essor. Les dons précieux en croix d'or ou d'argent, calices, burettes, lampes, etc., dont les empereurs et les papes comblèrent à î'envi les basiliques de Rome au de Byzance (1)» ne pouvaient manquer de développer cet art en réveillant le génie de ceux qui le cultivaient. La Franee y excella, et le plus ancien orfèvre que nous connaissions, MabumuSjdoni le testament de saint Perpi.luus, évêque de Tours (vers 474), a sauvé le nom de Toubli, eut sans doute plus d'un rivai de gloire. Les travaux d'orfèvrerie de saint Eloiy non moins que ses vertus, ont. Immortalisé son nom. Il s*était formé à Técole à'Alhan de Limoges, et lorsque plus tard, ministre d'un grand roi, il fonda le monastère de Solignac , jaloux d'y faire fleui ii entre tous les autres son art favori , il y plaça un de ses élèves, Thillo, connu sous le nom de Théau. Les Marseillais, dès la même époque, excellaient dans l'art de nieller, et l'abbé Léodebode» par son testament fait en 646, léguait au monastère de Fleury deux caupes marseillaises en argent dore, portant des croix niellées : Scutellas duas minores Massilienses deauratas, quœ habent in medio cruœs niellatas (2). De tant de licliesses qui ravissaient les yeux des contemporains , le. temps a conservé trois ou quatre vases d'argent, qui ont dû servir de burettes (3), un colTre de.toilette en argent ciselé, ti*ouvé en 1793 à Rome sur le mont Àventîn, et dont Seroux d'Agincourt a donné la gravure (4) ; l'cpée de Childérik trouvée (1G54) à Tournay, dans son tombeau, avec une hache d'armes ou francisque
(l) V. le Liber Poitiifîmlis (VAnastasf. et l'ouvrage de M. Seboux u'AciNcouRT. [Ifistoire de l'Art par les Monuments, t. i, p. 99.)
(î) Hklgaud , np. DucuÈNE , Ilist. Franc. Script,, t. iv, p. 61. f3) On les voit au Muséum Chrisiianmn de la bibliolhique valicaoe (Seroiix d'AciNC llist. de l'Art, l. i*\ \) 106). (4) Uist, de l'Art, Sculpl., pl. ix.
enfer et des abeilles en or (1) ; le trône de Dagoberl, donl rauthenlicité n'est pas incontestable , et une riche boîte autrefois offerte par In reine Théodelinde à la cathédrale de Monza, avec la couronne de fer qui servait au couronnement des rois d'Italie.
]IL Musique. ^ Ce n'est point rompre Tunité de notre sujet que de passer de Torfévrerie à la musique, car nous ne serions pas de Téglise. La musique s'y était réfugiée comme les autres arts, et en se mettant au service de la religion, elle contribua, par la noblesse et la majesté de ses accents, à faire pénétrer dans les cœurs la divine vérité. On peut en juger par l'impression qu'en ressentit saint Augustin : « J'étais si fortement ému, > dit cet illustre père de l'Eglise, « en entendant les hymnes et les cantiques » dont retentissaient les basiliques de Milan, que mon » âme s'ouYrail à la foi et que la piété me faisait répandre » de douces larmes (2), d Le christianisme n'avait pas attendu le jour du triomphe, pour associer à ses pratiques religieuses le chant des hymnes et des psaumes ; les apôtres et leurs success^eurs l'avaient recommandé^ et les catacombes, les cachots eux-mêmes en entendirent te pieux murmure ou les élans enthousiastes. Pline-le-Jeune, dans une lettre à ïrajan, ténioip^ne que les chrétiens de son temps « avaient coulunio de s'assembler un jour avant » le lever du soleil, et de chanter tour à tour des vers en » l'honneur du Christ, comme s'il était un Dieu (3).> Mais quelles étaient les mélodies de ces chants? Venaientelles de la synagogue, autrefois fréquentée parles disciples du Sauveur, ou dérivaient-elles de l'ancienne musique de la Grèce, tiuiil i écuie d'Alexandrie a pu communi-
(1) Il y avait aussi un nnnoaii d'or, ou se voyait «ne têle gravée cii creux ; mais il a été dérobé en t8:i-i au ralnnel îles Antiques de la bibliollte({ue (lu roi ; on n'en possède plus qu'une euipreinle en plâtre.
(i) Coul.. liv. IX, cil. 0, 2.
(3) L. X, ep. «7.
qjucr la connaissaucô à plus d'un père de la prigailive ,%lise? Ou bien encore faut-il croire avec qu6lque^ uns qu'elles étiaient Texpression originale de la piélé des pre* miers cbrétîens? C'est ce qn*il est impossible de décider.
Tout eu qu'on peut assurer, ccsi qu'elles devaient ^ire simples et faciles à exécuter ; car on voit dans Eusèbe que la foule des ûdèles les chantait en chœur (.1) , et Tertullien nous apprend qu'elles étaient souvent impro:^ visées (2).
Aussi le désordre qui s*y introduisit ne tarda-t-^il pas à
appeler une réforme. Dés l'an 367, le concile de Laodicée commença d'interdire dans Téglise les chants particuliers, et, peu de temps après, saint Arabroise (374-397) entreprit de donner au chant ecclésiastique une constitution fixe^ en joaôme temps qu'il introduisait en Ocddent la coutume 4>rientale de chanter altemativement à deu:;t chœurs. Le savant évéque s'attacha sans doute au système musical des Grecs, seul alors en vigueur dans Tempire romain ; jaiais il raffranchil des entraves qui en rendaient la connaissance inaccessible au grand nombre^ « et se borna à former quatre échelles de tons, en choisissant, dans la gamme diatonique, qujatre groupes de huit sons, auxquels il donna les noms de premier, deuxième , troisième et quatrième mode (S). » Il sut d'ailleurs, peut-être en lui conservant un certain rhylbme, imprimer au chant de son église un caractère propre, que le nom de chant ambrosim a consacré. La faveur populaire n'accueillit pas le bienfait avec moins ^'eropres^ment que les nouvelles hymnes d'Ambroise, et
(1) ... HymnoM canunt in Deum metrU et moâulaUùnibus muUis eom- |N»tCtof« ntttic ianetis wcibus simul r€ionanUs, nune 9tbi tnvt'eem eongrué respondentes .. Ainsi faisaient tes Thérapeutes, tievt apitd not morif est, ajoute rhistorien, i. ii, c. 17.
(2) Post aquam manualem et lumina, ut quisque de scripturis sanctis de proprio iagmiopolest, provocatur in^nedium Deo canere. Tcrt. Apolog^ c. 39.
(3) M. Coi issoiAKKU, lulioducl. il SCS Etudes historiques sur la musique d'Hucbald.
rien D*emp4che de croire que le pape saint Hilaire (461-468) confia aux écoles qu'il établit à Rome^ le soin de le répand re (1).
Mais li élail diiïicile qu'en cnlraiit dans l'Eglise, après avoir pris possession du sol ^ la barbarie des Germains n'exerçât point sur le nouveau chant une funeste influence. La puissance inculte de leur voix ne devait pas se plier aisément aux lois du rhylhme, ni se renfermer dans les limiLes des modes; et puis l'étal violent de la sociclé ne permettait guère de consacrer de longues années à l'élude d'une science , dont la méthode d'enseignement était sans doute bien imparfaite^ si toutefois la mémoire n'était pas encore seule appelée à recueillir péniblement y avec le concours du temps , la tradition musicale. Enfin de nombreux chants vinrent s'ajouter aux anciens, et la piété de leurs auteurs n'olis( rva pas toujours les règles de tonalité de saint Ambroise. L'œuvre du saint évêque finit donc par s'altérer , et dès la fin du vi' siècle , 6régoire-le-Grand dut entreprendre une nouvelle réforme du chant sacré. Il commença par choisir les plus beaux chants composés avant lui , et il en forma Vantiphonaire nommé centonim , c'est-à-dire camposé de fragmejits (2), qu'il partagea en six séries, savoir: \^ Introlls et Communions y 2» AUelnia, 3o Traits ^ 4® Graduels^ 5o Offertoires y 6^ Antiennes et Répons des processions , divisant chacune de ces séries en quatre parties, selon Tordre des modes ambrosiens (3). Il supprima ensuite le rbylbme de saint Ambroise , et conservant d'un autre côté les quatre modes autlientiques qu'on lui devait , il
(I) Bomœ scoloê eantontm Hilarium pontifieem iMtituisse teribU Anastasius. Mart. Gkubbt. DeeafUu $tnnu, sacr., t. i, p. 35.
{i) Antiphonarium centonem cantorum §Hidio»iMêimiiii fiimi# uMiUr compUavit. J. DiAC, Vita S. Gregor,
(3) L'iis;i;;t' ilc rangor 1rs Antiennes et les Répons dans l onlif do> îêh> est des preuiiores années* du ix« siècle. ( V. ce qu'en dit Âmalaire de 8S0 à 830, Bibl. Patr, t. xiv, |). 1032.
y ajouta quatre nouveaux modes, qu^il fit dériver des premiers en les plaçant une quarte au dessous, et auxquels on donna le nom de plagaux. Sans douLc ces mesures , qui n'ont après tout pour elles aucun témoignage positif, ne nous disent pas toute l'importance du service que Grégoire-le-6rand rendit à la musique sacrée; mais le nom de chant grégorien témoigne assez qu'elle en reçut un caractère particulier, et il peut nous suffire qu'uni découverte récente et à jamais mémorable (1) nous ait permis , en provoquant une nouvelle réforme , d'admirer dans sa majestueuse simplicité ce chant , qui se marie si bien , dit Montaigne , € à la vastité sombre de nos églises, « à la diversité d'ornements et ordre des cérémonies , et > au son dévotieux de nos orgues. »
Mais ce n'était pas assez d'avoir réformé la musique sacrée ; il fallait encore assurer la perpétuité de cette réforme. Grégoire-le-Grand y réussit , en créant à Rome une école de chant qu'il ne dédaigna pas de présider souvent lui-même, et dont les nombreux élèves reçurent la mission d'en propager renseignement avec les vérités de la foi. II y en avait déjà en France, quand le moine Augustin traversa ce pays pour aller évangéliser les barbares de la Grande-Bretagne (2). Les Saxons du pays de
(1) Ce fut le 18 décembre 1S47 que M. Danjou découvrit dans la bi- Jbliottièque de la faculté de médecine de Montpellier un antiphonaire écrit en minuscules carolines du commencement du ix» siècle , et noté, comme il ledit lui-même, « soit par un des clercs qnc Gharlemagno avait fait M étudier h Romp, soit par un des chantres que le pape Adrien avait ■ envoyés en 1 lancc, lesquels possédaient la vraie tradition de saint » Grégoire. » La notation en lettres romaines {mta romana) est celle que Boèce a fait connaftre , et comprend les quinze premières lettres de ralphabet, a - p , correspondant kta^êi,ut etc. la. La notation en neumei» superposée aux lettres, et dont rusage, établi dès le vii* siècle, devint général eu Europe au x«, a mis les savants à même d'apprécier enfin la valeur de ces signes tachygraphiques, qui étaient restés jusque là muets pour leur curiosité , comme les hiéroglyphes jusqu'à la découverte de l'inscription de Rosette.
(8) ËCKABD, m vit. Notiieri baUtuli,
Kent, appelés les premiers à la lumière, furent aussi les seuls qui conservèrent la coutume de chanter dans les églises, jusqu'à ce que vint, en 678, un envoyé de Home, nommé Jean , chargé d'apprendre la musique au clergé anglais. Il en donna des notions à Bédé, ei laissa» en partant, des instructions écrites, qui devaient servir de guide dans Tétude de cet art. a Dès lors, dit un chroni- » queur, tout changea, et Ton commença partout à faire » usage du chant pendant le service divin , d'après le rit f de réglise de Rome. » C'est pourquoi ce chant s'appelle le chani rumain , de même qu'cm lui donne le nom de plam^chanij depuis qu'aux temps modernes on l'a malheureusement composé de notes de même valeur.
Etait-il accompagné d instruments ? 11 y a lieu de le penser; mais la proscription dont saint Amhroise et saint Augustin les ont frappés dans leurs écrits, ne permet pas de croire que l'usage en ait été général ni constant dans l'Eglise I jusqu'à l'époque où l'or^ vint mêler aux voix du chœur ses sons graves et majestueux. On sait que, s'il était connu dès les premiers siècles du christianisme (1), l'orgue pneumatique n'apparaît en France qu'au temps de Pépin (757); ce serait donc vers ce temps-là seulement , ^qu'adopté par l'Ëglise, il aurait commencé à y dominer et à se répandre. Quant aux autres instruments, il est bon de remarquer que ceux qui étaient à cordes, et qu'on tonchait avec un archet, comme la lyre saxonne on la rote, sont originaires du nord , et qu'en se promenant sur les cordes, l'archet devait en tirer des consonnances de sons, qui de bonne heure ont pu donner naissance à V harmonie. Il semble qu'Isidore de Séville ait connu celle-ci , à la façon dont il la définît (3) ; elle existait bien certainement au com-
(1) V. plus haut, p. 494, note.
(9) " TTarmonica est modulatin vocts. pf eoncordantta plurimorttm sonorum et co{jptntio. " Et ailleurs : « Ex hoc iriplari nascitur Symphonia, quis dicitur diapason et diapenle, » c'est-à-dire : De la proportiou de trois ;i un est née la symphonie (raccord) de Toctave et de la quinte. » Apud GfiEBEBT. script,^ I. i , p. 21 et
mencement du ix« siècle , où Jean Scol Erigène léoioigne qu'elle avait des règles dctcnninccs et rationnelles. Mais cette harmonie, de calcul plutôt que de sentiment (1), rejetant les intervalles sî doux de la tierce et de la sixte , n'admettait pour consonnances que l'èctave , la quinte et la quarte (2) , et les accords qui avaient au moyen-âge la venu de charmer les oreilles les plus délicates , seraieiiL aujourd'hui pour les moins difficiles un supplice affreux. Tel n'a point été le sort du plain-chant. En réformant celui-ci, le génie religieux de Grégoire-le-Grand le porta du même coup à $a perfection, et, au milieu de la déca» dence générale, lui imprima un cachet de grandeur et de beauté, que les siècles et le mauvais goût pouvaient bien altérer, ruais auquel la conservation de ranliphonaire de Montpellier a permis de rendre sa pureté prinutive, comme elle lui assure désormais rimmorlaUlé.
(t) Voyez sur ce point l'ouvrage, cité plus tiaut, de M. de Coussemaker. (2) C'est ce qu'on appela Vorganum ( organiser le chàat, organisU ) jusqu'au XII* niécXCt où lo nom de déchant prévalut.