IV
Deuûcième période de révolutions intérieures. — Chute des Onmiades, — Division du khal^ai.
Cet empire était beaucoup trop vaste et composé d'éléments trop divers, trop promptenient réunis, pour conserver son unité. D'ailleurs la famille des Ommiades
était odieuse à tous les Mosulmans, comme ennemie de
Mahomet, que son cliel Abou-Soii.iii avait jadis persécuté, et particulièrement aux Schiites, comme usurpatrice des droits de la maison d'Ali, en sorte que le cœur des fidèles se tournait irers la ligne de Haschem, vers les parents de l'Apôtre de Dieu. Parmi les descendants du Prophète, les Fatimites étaient inconsidérés ou pusillanimes; mais les Abbassides, qui tiraient leur origine d'Abbas, oncle de Mahomet, nourrissaient avec courage et avec discrétion les espérances de leur fortune. Du fond de la Syrie, oit ils menaient une vie obscure, ils firent partir en secret des agents et des missionnaires, qui prêchèrent dans les provinces d'Orient leur droit héréditaire et irrévocable ; et Moh-ammed, fils d'Ali, fils d'Abdallah, fils d'Abbas, reçut les députés du Khoraçan, et en accepta un présent de quarante mille pièces d'or. Après la mort de Mohammed, de nombreux fidèles, qui n'attendaient qu'un chef et un signal de révolte, prêtèrent serment de fidélité à son fils Ibrahim, En vain le gouverneur de la province avertit le khalife, en lui disant dans ce langage poétique si familier aux Arabes: t J'ai vu des étincelles briller sous la cendre, et de ces
• étincelles peut naître un vaste incendie. Hâtons-nous de
> les éteindre, si nous voulons éviter les sanglantes dis-
* sensions qu'elles peuvent allumer parmi nous. Pourquoi 9 faut-il qu'en voyant l'indifférence du chef de l'Etat, j'aie » i me demander si les enfants d'Omeyyah veillent en-
> core, ou si un sommeil de plomb ferme leurs yeux ! » Qaand l'illustre Merwan, qui occupait alors le klialilat, répondit à son Ueutenant d'agir avec vigueur, il n'était déjà plus temps.
. Un ancien valet d'un sellier de profession, qui, tout en transportant dans les difiérentes provinces de l'Irak les
objet? de la fabrique de son maître, n'avait rien n("gli<^é pour assurer le triomphe des Abbassides, Ahou-Modpmy soulevait au nom de l'imam le Khoraçan tout entier, et à la tète des rebelles contraignait le gouverneur d'en aban*
donner MéfOD, la capitale. Iferwan se vengea, il est vnû, en faisant eiile?er et tuer Ibrahim, qui n'avait pas cessé
d'habiter le bourg d'Horaaïma, sur les frontières méridionales de la Syrie. Mais Ibrahim avail légué son litre et le soin de sa vengeance à son Irère Abou'l'Abbas, que ses cruautés firent sumommer piils tard El'Saffah ou le Sanguinaire. Dès lors commença la sanglante querelle des deux maisons. Laissant aux Fatimites la couleur verle^ elles avaient imaginé de prendre, pour se reconnaître, celle des Abbassides, la couleur noire, et celle des Oraraiades, la couleur blanche. Pendant quatre ans les deux partis bouleversèrent rOrient de Tlnde à TEuphrate, au milieu de nombreuses alternatives de revers et de succès. Les Nùirs cependant étaient le plus souvent victorieux, niMlgré les avantages que donnaient à leurs adversaires Taulorité d*un gouvernement bien affermi, des forces six fois plus consi* dérables que les leurs (cent vingt mille hommes), et la présence et le mérite du khalife, qui, avant de monter sur le truiie, avait mérité par ses exploits et son infatigable activité le glorieux surnom de l'âne de la Mésopotamie. « Mais» dit Abouiféda, les décrets étemels, contre lesquels toute la puissance et toute la sagesse des hommes lutte» raient vainement, avait fixé cette époque pour la ruine de la famille de Merwan. j> Ce fut sur les bords du Zaby en janvier 750, que se termina la lutte. Défait et contraint de fuir, malgré la bravoure et l'habileté qu'il avait déployées, mais que secondèrent mal les Syriens, mécontents sans doute qu'il eût transféré sa résidence de Damas à Harran dans la Mésopotamie^ Merwan gagna précipitamment avec les restes de la faction des Blancs la vallée du Nil, et ne tarda pas ày succornber, percé d'un coup de lance. En lui, le quatorzième, finit la dynastie ommiade de Damas.
Khalifat d'Orient. — Abbassides (750). — Abou'l-Abbas,
reconnu khalife par les Musulmans d'Asie, d'Afrique et même d'Espagne, commença la ligne des Abbassides, dy-
nastie puissante qui devait être pour t'Otieni ce que les Anl(miiis avaient été pour l'Empire romain, ce que tes Médids furent pour ntalie ; car par elle les Arabes joignirent
à ia gloire des arraes, dont ils avaient brillé sous lesOmmiades, la gloire bien autrement solide de donner aui sciences et aux lettres un éclat dont les lueurs dernières sont arrivées jusqu'à nous. Abou'l-Abbas ne jouit pas longtemps de sa victoire, et mourut de la petite vérole^ en 754^ au château d'Anbar sur les bords de 1 Euplirale. Il laissait pour successeur son frère Abou-Djabar-el-Mançour, plus connu sous le nom à'Al-Manzor {le Victorieux). Celui-ci fonda» prés des ruines de Ctésipbon, la ville de Bagdad, destinée à remplacer Damas comme capitale du khalt&t d'Orient, et récompensa les signalés services d*Abou-Moslem en le faisant Iraîleusemenl assassiner, parce qu'il aimait mieux vivre dans ses montagnes du Khoraçan qu'au milieu des riches plaines de la Syrie. Gibbon observe au reste fort judicieusement que c'est la reconnaissance ordinaire des cours.
Khalifai d'Occident, — Ommiades (756). — Le vainqueur de Merwan, excité par les poètes, qui ne s'étaient pas bor* nés à chanter ses triomphes , avait vengé la maison des Abbassides sur les branches les plus éloignées de la maison rivale. Quatre-vingt-dix ommiades ayant cru trouver près de lui un asile assuré, il les avait accueillis avec bonté, invités à sa table, et à Theure du repas, après que le poète Scbabl^aiTranchi des HaschémiteSi eut ainsi chanté : « Il est » venu le jour qui brille pur et serein pour les enfants » d'Abbas ; leur empire est maintenant lissuré. — Lon^- » temps ils ont aspiré à venger le sang des Benou-Uaschem ; » après une si longue attente, ils peuvent enfin étancher la » soif qui les consume, et précipiter leurs ennemis dans les » abîmes du mépris. — ^Rappelez-vous le meurtre de Hamia, • celui de Hoçain, celui de Zéid; rappelez-vous le meurtre » de l'imam égorgé sur une terre étrangère;*» aussitôt de^
Digiiiz
iN)uiT6aux, armés de fouets et de cordes noueuses» avaient envahi la salle du banquet, et frappé les ommiades jusqu'à
ce qu*ils tombassent expirants ; puis Abou'i-Abbas avait fait jeter un large tapis sur toutes ces chairs pantelantes, il s'y était fait servir le festin, et les soupirs que les victimes exhalaient en mourant, ne faisaient qu'augmenter la bonne humeur des convives. On avait ensuite dispersé leurs ossements et chargé leur uicuioire d'imprécations.
Cependant un faible enfant avait échappé au massacre de sa famille, et fuyant tous les lieux habités, n'osant demanr der rhûspitalité qu'aux tribus errantes, qui ne la trahissent jamais, il était venu en Afrique. Abdêrrahman errait depuis quatre ans dans les déserts de cette contrée, où le malheur le formait aux grandes vertus qui Font distingué parmi les princes de celte époque, quand les principaux scheiks syriens l'appelèrent en Espagne.
Les Arabes de la Péninsule avaient bien reconnu la souraineté desiVotr^; mais les Blancs, Syriens, Egyptiens et Berbers y étaient plus nouibreux ; et la querelle des deux factions, en venant s'ajouter encore aux longues rivalités des nations et des tribus entre elles, n'avait abouti qu'à les affaiblir et à favoriser les progrés des chrétiens du nord, qui s'avançaient déjà jusqu^au Douero. Fatigués de tant de dissensions, et désireux de donner à l'Espagne un chef devant lequel s'inclinassent tous les autres, quatrevingt des plus nobles scheiks syriens s'étaient réunis, et avaient reconnu qu'une province aussi éloignée ne pouvait attendre ni justice ni protection des khalifes de Damas, et qu'il fallait rompre le lien nominal de dépendance qui la retenait encore. Mais sur qui arrêter leur choix?... Us hésitaient, quand l'un d'eux, comme frappé d'une inspiration du ciel, leur apprit qu'un dernier descendant de la race des Omeyyades, un syrien comme eux, Abdêrrahman* ben-Hoawiah, petit-fils du khalife Hescham, avait échappé à la haine des Abbassides,» et qu'errant dans les solitudes de l'Afrique, il était accueilli de toutes les tribus du désert
pour son courage et sa noble origine. Ce nom mit fin à
toutes les incertitudes , et deux des scheiks furent députés sur le champ en Afrique, pour offrir nu royal exilé le titre d'émir indépendant de TEspagne. Après sept ans d*exiL et de misères, Abderrhaman débarqua dans la Péninsule le 25 septembre 756. A son arrivée TAndalousie tout entière s'émut , et de toutes parts les populations guerrières s'empressèrent de lui renrlre hommage. 11 se vit aussitôt à la téte d'une armée de vingt mille hommes, tous pleins d*ardeur pour sa cause. Il vint à Séville, où il fut accueilli avec le même enthousiasme, et plus tard, charmé de la douceur du climat de Gordoue, il en fit la capitale de son empire naissant.
Ainsi f partis des bords du golfe Persique et de la mer Rouge, nous voici ramenés en Europe par l'invasion arabe. Là, trois puissances se trouvent en présence, dont Tune va succomber sous l'alliance des deux autres. Etudions dans l'histoire des Lombards, des F/'Oiks et de la Papavtéles origines de ce nouveau drame, qui doit se dénouer au commencement de la seconde période du moyen-âge.