‹ Les origines de la statique (volume 3)Chapitre 22 sur 50 · GALILEO GALILEI · texte numérisé non relu

GALILEO GALILEI

Ce fut longtemps un pauvre hère que Galilée. A vingtcinq ans, en iSSg, il était dans la misère ; ses amis obtinrent pour lui une chaire de mathématiques à l'Université de Pise, avec un traitement annuel de soixante écus. Muni de pareilles ressources, il lui fallait subvenir aux besoins d'une nombreuse famille dont, par la mort de son père, il était devenu le seul soutien. Encore, après trois ans, perdit-il cette maigre sportule, parce qu'il avait froissé l'amour-propre d'inventeur de Jean de Médicis. Dans l'été de 1592, Galilée se rendit à Venise ; la malle qu'il emportait en quittant Florence ne pesait pas cent livres ; elle renfermait tout son avoir (1).

Ce dénûment profond ne permettait guère à Galilée de trouver un éditeur pour ses écrits ; lorsqu'en 1606 il fit imprimer son premier livre, qui a trait au compas de proportion, il professait depuis dix-sept ans et avait déjà fait de nombreuses découvertes.

A défaut de libraire, il faisait ou faisait faire des copies de ses écrits, ei il envoyait ces copies à ses amis, en Italie ou hors de l'Italie. Il garda, d'ailleurs, cette habitude jusqu'à la fin de sa vie. Lorsqu'en i636 il eut terminé ses célèbres Discorsi, au lieu de les faire imprimer, il en fit circuler par l'Europe savante des exemplaires manuscrits.

Parfois, ceux qui obtenaient copie d'une oeuvre du grand géomètre ne voulaient point garder pour eux seuls la connaissance des découvertes qui excitaient leur admi-

(1) IJbri, Histoire des Sciences mathématiques en Italie, Paris, 1841 ; l. IV, pp. 176-180.

ration, et ils livraient à l'imprimeur le manuscrit de Galilée ; ainsi, en 1634, Mersenne publia une traduction française des Méchaniques, alors que le traite italien ne devait être imprimé qu'après la mort de Galilée; en i636, un exemplaire maïuiscrit des Discorsi de Galilée étant parvenu, à Paris, entre les mains de M. Conte, celui-ci ne voulut pas frauder le monde d'un tel trésor et en communiqua une copie aux Elzévirs, les grands imprimeurs de Leyde, qui l'éditèrent en i638 (1).

Mais la plupart des ouvrages (Communiqués en manuscrit par Galilée avaient un sort moins heureux ; leurs seuls éditeurs étaient les lecteurs peu scrupuleux qui y glanaient plus d'une idée neuve et se les appropriaient sans vergogne. Plusieurs de ces manuscrits ont été publiés après un oubli séculaire ; d'autres ont été perdus.

Grâce à ces diverses circonstances, il est parfois difficile de suivre la marche progressive de la pensée de Galilée et de marquer l'influence exercée sur les savants contemporains par la diffusion de cette pensée. Toutefois, l'étude attentive des nombreux documents que nous possédons aujourd'hui nous permet de retracer les principales étapes par lesquelles Galilée est parvenu à ses découvertes en Mécanique, et notamment en Statique.

Passons en revue les sources où nous puiserons pour connaître ce que le développement de la Statique doit à Galilée.

1° Le fragment le plus ancien que nous possédions est assurément un Commentaire au De Cœlo d'Aristote, conservé en manuscrit à Florence et demeuré inédit jusqu'à Y Édition nationale des œuvres de Galilée qui, en 1888, a fait connaître cet opuscule (2). Ce travail, écrit on latin,

(1) Viviani, Vita di Galileo Galilei, oavati da Fasti consolari dall' ACCADEMIA FlORENTiNA (ii Salvino Salvini Firenze, MDCC.XVII.

(2) Cet opuscule se trouve aussi dans réJilion suivante : Le Opère di Galileo Galilei, ristampate fedelmente sopra la Edi^ione nazionale con approvazione del Ministerio délia publica Instruzione. Vol. 1 (seul paru). Firenze, Successoii Le .Monnier, 1890.

n'intéresse notre objet qu'en un seul point; il nous montre qu'à l'époque où il fut composé, Galilée était encore fidèle péripatéticien, bien qu'il eût déjà lu et qu'il citât le De Subtilitate de Cardan ( i ) et les Exercitationes de Scaliger (2); les pensées de ces auteurs ne sont agréées par lui qu'autant qu'elles s'accordent avec la tradition de l'École; c'est à cette tradition, et non aux argumentations de Cardan contre le mouvement perpétuel, qu'il emprunte ces deux aphorismes (3) : Motus simplex terminattir ad quietem. Nidlum violeniiim j)Otest esse pevpeiuum.

2° h' Édition ncdionale des œuvres de Galilée a fait connaître également deux rédactions, conservées manuscrites à Florence, d'un traité latin De Motu (4). L'étude de ce traité a une grande importance ; on y voit naître les premières idées de Galilée sur la Statique, l'Hydrostatique, la Dynamique.

3° Une partie de ce traité latin De Motu fut reprise par Galilée et rédigée, toujours en latin, sous la forme de dialogue, forme pour laquelle il montra toute sa vie une grande prédilection. Ce dialogue fut publié pour la première fois dans le tome XI de l'édition en 16 volumes des œuvres de Galilée qu'Alberoni donna à Florence ( 1 842i856) (3).

4° Dans tous ses traités De Motu, Galilée a longuement discouru des corps solides flottants sur un liquide ; les idées qu'il avait émises sont développées dans l'écrit intitulé : Discorso al Serenissi)no Don Cosimo II, Gran Duca di Toscana, intorno aile cose che stanno in su Tacqua, 0 che in quella si niuorono, di Galileo Galilei, fdosofo e matematico délia medesima Altessa Serenissima (Discours au Sérénissime Don Côme II, Grand Duc de Toscane, sur

(1) A la p. 1:2:2 rie l'édilion précédenle.

(2) Aux pp. 70 el 77 de 1 ediUon précédente.

(3) A la p. (il de l'édilion précédente.

(4) ('-es deux rédactions De Motu se trouvent également au vol. I de l'édilion de 1890.

(5) Ce dialogue De Motu est reproduit au vol. 1 de l'édition de 1890.

les corps qui flottent sur l'eau ou qui se meuvent dans son sein, par Galileo Galilei, philosophe et mathématicien de ladite Altesse Sérénissime). Cet écrit, imprimé à Florence en 1612, ne renferme pas seulement l'exposé des théories hydrostatiques de Galilée ; il contient la première définition d'une notion, celle du momento, dont l'importance est grande dans la Statique de l'illustre géomètre.

5° Sous le nom de Mécanique, Galilée entend l'étude des machines simples ; sa Mécanique nous est aujourd'hui connue sous trois formes différentes.

La première se trouve en un manuscrit, de la main de Galilée ; ce manuscrit fut la propriété du prince Hermann de Fûrstenberg, disciple du P. Kircher, à Rome, en 1646; transporté par lui en Allemagne, il est conservé aujourd'hui à Ratisbonne, dans les archives de la famille de Tour-et-Taxis. Ce manuscrit est le résumé des leçons faites par Galilée à l'Université de Padoue, en 1594, comme l'indique son titre : Délie Meccaniche lette in Padova dal S'' Galileo Galilei Vanno 1594. Il a été publié en 1899 par M. A. Favaro (1).

6° En 1634, le P. Marin Mersenne, religieux minime, publiait à Paris, chez Henry Guenon, un petit volume composé de trois ouvrages. Deux de ces ouvrages, les Préludes de T Harmonie universelle et les Questions théologiques, physiques, moi^ales et mathématiques étaient des écrits originaux du laborieux et fécond religieux ; le troisième était formé par les Méchaniques de Galilée, traduites d'après un manuscrit italien (2) ; cet ouvrage est

(1) Délie Meccaniche lette in Padova lantio 1394 da Galileo Galilei, per la |)rima voila pubblicate Cil illustrate di Aatonio Favaro (Memorie del R. IsriTUTo Veneto di Scienze, Lettere ed Arti. Vol. XXVI, n" :>, 1899).

(2) Les Méchaniques de Galilée, Malliématicien et Inijénicur du Duc de Florence, avec plusieurs additions rares et nouvelles, utiles aux Arcliitecles. ingénieurs, Fonleniers, Philosophes et Artisans; traduites de l'italien par L. P. M. M. ; à Paris, chez Henry Guenon, rue S. Jacques, près les Jacobins,

l'image S. Bernard. MDCWXIV.

beaucoup plus développé que le manuscrit publié par M. A. Favaro.

7° Aucune édition italienne des Méchaniques ne fut imprimée du vivant de Galilée. C'est seulement en 1649 que le chevalier Luca Danesi fit imprimer, à Ravenne, l'ouvrage intitulé : Délia Scienza Meccanica, e délia uiiliià che si iraggono dagV insiriimenii di quella ; opéra del Signor Galileo Galilei, con uno frammento soxjra la forza délia percossa (De la Science Mécanique et de l'utilité que l'on peut tirer de ses instruments ; œuvre du Seigneur Galileo Galilei, avec un fragment sur la force de la percussion).

Cet ouvrage présentait, sous une forme plus développée, tout ce que contenaient les Médtaniqiies traduites par Mersenne.

Toutes les éditions des œuvres de Galilée comprennent ce traité Délia Scienza Meccanica.

8° En i632, parut à Florence le célèbre Dialogo di Galileo Galilei délie due massimi Sistemi del Mondo, il Ptolemaico et il Copernicano (Dialogue de Galileo Galilei sur les deux grands Systèmes du Monde, le système de Ptolémée et le système de Copernic), qui devait, le 22.juin i633, valoir à son auteur la coiîdamnation du Saint-Office. En la seconde journée de ce Dialogue, Galilée est amené à traiter incidemment des principes de la Statique et, particulièrement, de l'équilibre du levier.

9" Nous avons dit comment, chez les Elzévirs, Conte avait fait imprimer, en quelque sorte par surprise, l'ouvrage qui parut sous ce titre : Disco7si e dimostrazioni matematiche itiiorno a due nuove scienze atteneriii alla Meccanica, ed ai movime7iti locali ; di Galileo Galilei, Linceo, filosofo e maiematico primario del serenissimo Gran duca di Toscana ; Leida, Elsevirii, 1638 (Discours et démonstrations mathématiques au sujet de deux nouvelles sciences relatives à la Mécanique et aux mouvements locaux, par

Galileo Galilei, membre de l'Académie des Lincei, premier philosophe et mathématicien de son altesse sérénissime le Grand duc de Toscane ; Leyde, les Elzévirs, i638).

Cette édition ne renfermait presque rien qui intéressât la Statique. Dans les éditions des Discorsi qui furent publiées plus tard et dont la première fut imprimée à Bologne en i655, on trouve au contraire deux passages qui ont trait à cette science.

Le premier de ces passages est le Scholium adjoint au Théorème II, Proposition II, de la troisième journée, scholie où l'interlocuteur Salviati donne la théorie du plan incliné ; ce scholie, dont il sera longuement question au Chapitre XV, fut rédigé par Galilée vers la fin de sa vie et envoyé par lui, le 3 décembre lôSg, au P. Castelli, pour être joint à la giornata terza des Discorsi lorsqu'on en ferait une nouvelle édition.

Le second de ces passages se trouve en la giornata sesta, délia forza délia percossa (sixième journée, de la force de la percussion). Or, la première édition des Discorsi contenait seulement les trois premières journées ; tout ce qui suit ces trois journées fut composé par Galilée après i636 et fut imprimé tout d'abord, par les soins de Viviani, dans la première édition des Opère di Galileo Galilei, en i655.

Au travers des écrits que nous venons d'énumérer, suivons le progrès des doctrines professées en Statique par Galilée.

Dès son premier travail De Motii, nous voyons Galilée invoquer l'impossibilité du mouvement perpétuel comme un axiome de Statique ; il en fait usage pour prouver qu'un solide de même densité que l'eau demeurera en équilibre au sein de cette eau. " J'ajoute (i) qu'il ne montera ni ne descendra ; mais, en quelque endroit qu'on le place, il y demeurera. Il n'y a, en effet, aucune raison pour qu'il

(1) Le Opère di Galileo Galilei, Florence, 1890, vol. I, i*. 2oC.

monte ; comme nous le supposons de même pesanteur que l'eau, dire qu'il descend au sein de l'eau équivaudrait à dire que de l'eau, au sein de l'eau, descend sous l'eau. et que l'eau qui monte au-dessus de celle-ci, descend à son tour ; l'eau continuerait ainsi à descendre et à monter alternativement, quod inconveniens est. w

Cette croyance à l'impossibilité du mouvement perpétuel a pu être puisée dans la lecture du Z>e SahlilUate de Cardan; elle peut aussi être tirée des axiomes scolastiques selon lesquels le mouvement naturel tend au repos et le mouvement violent va se dissipant ; car ces axiomes, dont l'argumentation de Léonard n'est que le développement et lo rajeunissement, Galilée les formulait dans son commentaire au De Cœlo.

L'influence de Cardan et, par lui, de Léonard de Vinci se marque plus nettement dans l'interprétation du principe d'Archimède que Galilée répète, avec de menues variantes, dans ses deux rédactions du De Motu et dans son dialogue sur le même sujet, qu'il reprendra d'une manière plus détaillée dans son Discorso intorno aile case che stanno in su tacqua. Nous aurions à discuter ici cette interprétation, qui constitue une sorte d'application grossière et erronée du principe des déplacements virtuels, si nous ne remettions à une autre occasion l'étude des origines de l'Hydrostatique.

Mais l'influence de Cardan apparaît d'une manière incontestable, lorsque Galilée aborde l'étude du plan incliné ; et, bien que Galilée, dans ses écrits De Motu, ne mentionne aucun ouvrage du médecin milanais autre que le De Subtilitate, on admettrait diflicilement qu'il n'eût pas lu également VOpiis novum ; comment pourrait-on, en effet, ne point songer au fragment de YOpus novum que nous avons cité à la fin du Chapitre III, lorsqu'on lit le passage suivant ( i ) : " Soit ab (flg. 69) une ligne menée vers le centre

(1) Le Opère di Galileo (lalilei, Florence, 1890, vol. l, p. 296.

du motide et perpendiculaire au plan horizontal ; soit be une ligne tracée dans le plan horizontal ; du point b, menons des lignes, en nombre quelconque, bd, bc qui fassent avec la ligne be des angles aigus. On demande pourquoi un mobile qui descend a, selon la ligne ab, la chute la plus rapide ; selon bel, une chute phis rapide que selon bc, mais moins rapide que selon ba ; par bc, une chute moins rapide que par bd ; on demande, en outre, de combien est plus rapide la chute par ba que la chute par bd, et celle-ci que la chute par bc. Pour résoudre ces questions, il nous faut tout d'abord faire cette remarque déjà signalée ci- dessus. 11 est manifeste qu'un grave est entraîné vers le bas par

une force égale à celle quil faudrait employer pour le tirer vers le haut ; en d'autres termes, il est entraîné vers le bas par une force égale à la résistance qu'il oppose à la montée. Si donc nous trouvons de combien la force qui tirerait le grave en haut par la ligne bd est inférieure à la force qui le tirerait par la ligne ba, nous saurons aussitôt de combien la force qui fait tomber le même grave par la ligne ab est supérieure à celle qui le fait tomber par la ligne db. r>

Si Galilée a emprunté à Cardan cette introduction à l'étude du plan incliné, il a de beaucoup surpassé son prédécesseur dans l'analyse du problème ; celui-ci s'était contenté d'une induction qui lui avait fourni une solution

inexacte ; celui-là, par une intuition ingénieuse, parvient à la loi exacte.

Imaginons un poids concentré à l'extrémité d'une droite mobile autour du point a (fig. 70) et supposons cette droite amenée en as ; le poids se mouvra suivant une circonférence de centre a et de rayon as ; menons en s la tangente gh à la circonférence. Au moment où le poids, placé en 5, commencera à descendre suivant l'arc de cercle qui part de ce point, nous pourrons le traiter comme s'il descendait suivant la tangente gh ; en sorte que la force qui ferait descendre le mobile suivant la ligne inclinée gh est

égale à celle qui tend, à partir du point s, à lui faire descendre l'arc de cercle : « Quando mobile (1) erit in puncto s, in primo puncto s suus descensus erit veluti per lineam gh\ quare mobilis per lineam gh motus erit secundum gravitatem quam habet mobile in puncto s. r,

Une fois admise cette audacieuse et féconde intuition, le problème du plan incliné est résolu ; la théorie que Cardan, que Benedetti ont tirée des notes de Léonard deVinci, ou des manuscrits de son Précurseur, édités par Curtius Trojanus — théorie qu'ils ont exposée dans leurs divers ouvrages — suffit à en achever la solution ; cette théorie

(1) Le Opère di Galileo Galilei, Florence, 1890, vol. I, p. 297.

nous apprend, en effet, que la force qui sollicite le poids situé en s à se mouvoir suivant la circonférence de cercle est proportionnelle à la projection ad de la ligne as sur l'horizon ; des considérations élémentaires montrent alors que la gravité qui entraîne un mobile sur un plan incliné est à la gravité qui détermine sa chute libre, comme la hauteur du plan est à la longueur de sa ligne de plus grande pente ; en d'autres termes, le rapport de ces deux gravités est le sinus de l'angle que le plan fait avec l'horizon.

Le problème du plan incliné, dont Galilée avait ainsi obtenu la solution, était, vers la même époque, l'objet des efforts d'un autre géomètre ; en i586, Simon Stevin, de Bruges, en publiait également la solution dans ses Éléments de Statique. Stevin avait-il précédé Galilée ? l'avait-il suivi ?

Les diverses rédactions du De Motu de Galilée ne sont pas datées ; la plus ancienne se place-t-elle, dans le temps, avant ou après les Beghinselen û?er Weeghconst ? Il semble malaisé de décider ce point. Mais, assurément, ni le géomètre de Bruges, ni le géomètre de Florence n'avait connaissance, en poursuivant ses recherches, de la méthode essentiellement différente par laquelle son émule tendait au même but.

A quoi bon, d'ailleurs, s'attarder à trancher cette discussion de priorité ? Nous savons, en effet, que Stevin et Galilée avaient été tous deux devancés, de plus de trois siècles, par le Précurseur de Léonard de Vinci ; que la belle solution obtenue par ce grand géomètre venait d'être publiée dans les cinq éditions des Qiœsiti de Taitaglia et dans le Jordani de ponderositale imprimé par Curtius Trojanus.

Nous n'avons pas encoie tiré de la lecture du De Motti tous les enseignements qu elle nous peut donner.

Après avoir été franchement péripatéticien, alors qu'il écrivait son commentaire du De Cœlo, Galilée maintenant

argumente sans relâche contre la Physique d'Aristote ; il n'en résulte pas qu'il ait tout dépouillé de cette Physique; en particulier, il conserve soigneusement l'axiome fondamental sur lequel repose la Dynamique du Stagirite, la proportionnalité entre la force qui meut un corps et la vitesse qui anime ce coips : « Il faut observer, dit-il (1), que la vitesse ne diffère pas du mouvement ; qui pose le mouvement, pose la vitesse, et la lenteur n'est qu'une moindre vitesse. Donc, ce qui produit le mouvement produit aussi la vitesse ; lors donc que le mouvement provient de la gravité ou de la légèreté, il est nécessaire que la lenteur ou la vitesse aient la même origine ; d'une gravité plus considérable découle une plus grande rapidité du mouvement produit par la gravité du mobile, c'est-à-dire du mouvement vers le bas ; d'une gravité moindre découle une plus grande lenteur du même mouvement. »

Assurément, Galilée n'enseigne plus, comme Aristote, qu'un poids de dix livres tombe dix fois plus vite qu'un poids d'une livre ; il enseigne que dans un môme milieu, des poids, grands ou petits, formés d'une même substance» tombent avec la même vitesse. Cette proposition est erronée ; elle n'est nullement adéquate à la loi qu'il proposera dans ses Discorsi : « Tous les corps tombent dans le vide avec la même vitesse. ^ Cette affirmation erronée, Galilée l'a sûrement lue dans VOpus novum de Cardan, qui, comme Taisner, l'avait sans Joute empruntée à J.-B. Benedetti ; Galilée a dû aussi la lire dans Benedetti, dont il imite les raisonnements. Mais cette affirmation ne contredit pas l'axiome rappelé plus haut ; si dix livres de plomb tombent avec la même vitesse qu'une livre de plomb dans l'air où elles ont été pesées toutes deux, c'est simplement parce que la force décuple a à mouvoir un corps dix fois plus volumineux. « De là découle, dit

(I) Le Opère di Galileo Galilei, Florence, 1890, vol. I, p. 260.

Galilée (i), qui reproduit encore en ce point l'opinion de Benedetti, la solution de cette question : Quel est le rapport des vitesses, au sein d'un même milieu, de deux mobiles de même volume, mais de pesanteur différente ? Les vitesses de tels mobiles seront entre elles comme les excès des pesanteurs spécifiques de ces mobiles sur la pesanteur spécifique du milieu. ^

Sur deux plans inclinés différents, un même mobile a des poids dont le rapport a été déterminé ; dès lors l'axiome d'Aristote nous fera connaître le rapport des vitesses avec lesquelles ce mobile glissera le long de ces deux plans, car ce sera précisément le rapport de ces deux poids : " Il est donc certain (2) que les vitesses d'un même mobile descendant selon diverses inclinaisons seront inversement proportionnelles aux longueurs des descentes obliques qui correspondent à une même hauteur de chute ?• .

Ces principes, Galilée s'y tient dans le dialogue i}e Motu qu'il rédigea plus tard. Il y maintient que. dans un même milieu, deux mobiles d'égal volume tombent avec des vitesses qui sont entre elles comme les excès des pesanteurs spécifiques des mobiles sur la pesanteur spécifique du milieu (3), en sorte que, dans le vide, les vitesses de ces mobiles sont entre elles comme leurs pesanteurs spécifiques (4).

L'axiome d'Aristote, dont nous voyons Galilée si fortement pénétré en ses premiers écrits sur le mouvement, va guider toutes ses recherches de Statique et en faire le défenseur des idées qu'a émises le philosophe de Stagire, qu'ont développées Léonard de Vinci et Cardan. Cet axiome, en particulier, va lui inspirer une notion qui

(1) Le Opère di Galileo Galilei, Florenco, 1890, vol. 1. p. -27-2. - Cf. Ibid., p. 290.

(2) Ibid., p. 501.

(3) Ibid., p. 401.

(4) Ibid., pp. 401 et 40-2.

joue, en toute sa Mécanique, un rôle essentiel, la notion de momento (i).

Une même puissance qui peut mouvoir un grave avec une certaine vitesse, peut, selon l'axiome d'Aristote, mouvoir un corps deux fois plus lourd, mais avec une vitesse deux fois moindre ; ce qui caractérise cette puissance, ce n'est donc ni la grandeur du grave qu'elle met en branle, ni la vitesse qu'elle lui communique ; c'est le produit de ces deux facteurs ; pour une même puissance chacun des deux facteurs peut varier ; le produit seul est déterminé ; c'est ce produit qui va constituer le momento de cette puissance.

C'est au début du Discorso intorno aile cose che stanno in su Vacqiia, o che in quella si muovono, discours qui offre encore tant d'affinités avec les divers écrits De Motu, que Galilée, en 1612, définit pour la première fois le momento ; il a soin, d'ailleurs, de marquer les liens qui unissent cette notion à la Statique péripatéticienne.

« J'emprunte, dit-il, deux principes à la Science mécanique ; le premier est celui-ci : Deux poids absolument égaux, mus avec des vitesses égales, sont de même puissance ou de même momento dans toutes leurs opérations.

« Pour les mécaniciens, momento signifie cette vertu, cette action, cette puissance efficace, par laquelle le moteur meut et le mobile résiste ; cette vertu ne dépend pas seulement de la simple gravité, mais de la vitesse du mouvement, des inclinaisons diverses des espaces en lesquels le mouvement se produit ; un grave, en effet, produit un impeto (2) plus grand lorsqu'il descend sur une

(1) J'évite a dessein (le iratlu ire ce mot de momento en français, car le moitnoment désigne maintenant, en Mécanique, une notion hétérogène au momento:, le 7noment, produit d'une force par une longueur, n'est pas, quoi qu'en dise Lagrani;e (Mécanique analytique. Première Partie, Section I, no 4), un cas particulier du momento, produit d'une force par une vitesse.

(2) Ce mot a ici le même sens ciue chez I éonard de Vinci ; ce sens est à peu près celui du mol force vive chez Leibniz.

surface très déclive que lorsqu'il descend sur une surface qui l'est moins ; quelle que soit, en somme, la raison d'une telle vertu, elle garde toujours le nom de momento ; et il ne me paraît pas que ce sens du mot momento soit nouveau en notre langue ; car, si je ne me trompe, il nous arrive fréquemment de dire : Cette aifaire-ci est bien grave, mais cette autre est de faible momento ( i ) ; ou bien : Nous considérons une chose légère et nous négligeons celles qui sont de mo^nento ; ce sont des métaphores empruntées à la Mécanique.

» Le second principe est que la puissance de la gravité croît avec la vitesse de la chose mue ; en sorte que des poids absolument égaux, mais animés de vitesses inégales, ont des puissances, des momenti, des vertus inégales ; le plus puissant est celui qui est le plus rapide et cela, dans le rapport de sa vitesse à la vitesse qui anime l'autre poids. De ce principe, nous trouvons un exemple très approprié dans la balance, ou dans la romaine, lorsque les bras du fléau sont inégaux ; des poids absolument égaux, suspendus à ces bras, ne pressent pas également, n'exercent pas des actions égales ; celui qui est à une plus grande distance du centre autour duquel se meut la balance, soulevant l'autre, le mouvement de celui-ci est lent, le mouvement de celui-là est rapide ; et telle est la puissance et la vertu que la vitesse du mouvement donne au mobile, qu'elle peut être compensée exactement en accroissant d'un poids équivalent le mobile plus lent...

» Une telle compensation entre la gravité et la vitesse se retrouve dans tous les instruments mécaniques ; Aristoie l'a prise pour principe dans les Questions mécaniques ; d'où nous pouvons prendre pour très vraie cette affirmation que deux poids de grandeur inégale s'équilibrent réciproquement et possèdent des momenti égaux, toutes les fois que leurs gravités sont en raison inverse des

(1) Momento ù, ici, le même sens qu'en latin momentum, imiioriance.

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