Les origines de la théologie moderne
L'histoire de la théologie moderne tout entière ramène invinciblement, si l'on veut la comprendre, à la grande révolution religieuse du xvi® siècle. Ses origines sont là. Car cette révolution a bouleversé dans l'Église les formes intellectuelles non moins que les formes sociales, en créant, si l'on peut ainsi dire, un nouveau mode de croire. Elle a donné aux esprits plus qu'une nouvelle orientation. Elle a divisé l'Occident en deux familles d'intelligences qui n'ont pu trouver jusqu'ici, même dans les synthèses élaborées par un Leibniz ou par un Bossuet, une formule de concorde satisfaisante.
Cette différence et cette opposition ne se sont pas traduites uniquement dans la controverse entre catholiques et protestants. Elles ont marqué toute pensée
2 LES ORKIINKS DE LA TIH^.OLOr.IF MOhKKNE.
relip^iciise à rintériour du catholicisme lui-même, en déterminant la position des problèmes Ihéologiques, la direction des recherches et le sens des solutions. A partir de 1520, Tesprit des théologiens se meut dans une nouvelle sphère. De Hellarmin à Bossuet, des décrets de Trente aux décrets du Vatican, le plus puissant levier du développement dogmatique est la volonté, avouée, ou secrète, ou inconsciente, de renforcer, sur tous les points, le système catholique contre les affirmations essentielles de la réforme. C'est à quoi sert alors le principe de la « Perpétuité » de la foi'. Incomparablement plus superficielles furent les réactions qu'exercèrent sur l'enseignement de l'Eglise le jansénisme, l'incrédulité voltairienne ou le scientisme du siècle passé. Actuellement quelques esprits entrevoient, dans l'application au dogme de la théorie darwinienne, combinée avec la méthode historique, Taube d'une ère nouvelle pour la théologie. Le principe de l'évolution légitime rejetterait au second plan l'idée de la perpétuité de la foi. Or. c'est encore pour répondre aux objections ou aux doutes nés du protestantisme qu'ont écrit les lointains précurseurs de ce mouvement, Moehler, sa Symbolik, Newman, YEssay on the Development.
Cette révolution théologique se marque même extérieurement. Avec la réforme, c'en est fait des Sen-
4. L'histoire du principe de la perpétuité au xvii* siècle a été faite par M. A. Rébelliau dans son Bossuet historien du Proies tant istnt, Paris. 1891, p. 52 ssq., 542 ssq. On sait que ce principe n'est que l'application du Quod tibique. quod semper, quod ab omnibus de Vincent de Lérins. Il avait été très employé au \vi« siècle, mais exclusivement dans la controverse. Le belge Jean Garet avait donné comme une première esquisse de l'ouvrage de Nicole dans divers essais parus de 1560 à 1575. Voyez HiRTER, Nomenclator, Oeniponte, 1871 ssq.. I, p. 33 ssq.
tences et des Sommes. Plus de ces beaux monuments aux arêtes nettes, où tous les dogmes s'encadrent dans une suite logique et bien déduite. Il semble que chez les seuls protestants survit, pour un instant, le souci d'un exposé complet et systématique de la doctrine chrétienne. C'est lui qui dicte les Loci communes de Mélanchton et V Institution de Calvin, auxquels les catholiques n'opposeront guère, alors, dans le même genre, que le Catéchisme du concile de Trente. A la place de l'unité d'autrefois, apparaît une première distinction. Le dogme aura son compartiment et la morale le sien^. Puis de chaque côté, certaines idées auxquelles leur généralité ou les controverses du moment donnent un relief plus accusé, groupent auprès d'elles les considérations théologiques. De là naissent les Traités du xvii® siècle et du xviii^ : Dieu, le Christ, l'Église, la Grâce, les Sacrements, tels sont, entre autres, les fragments des sommes médiévales autour desquels se reconstruit la théologie moderne. Les chapelles ont remplacé la cathédrale.
Mais le remaniement atteint d'autres profondeurs. Il y a non seulement reconstruction. C'est encore une rénovation doctrinale. Melchior Cano avait conscience de formuler une idée neuve, lorsque, dans la préface de son célèbre traité De locis theologicis, il écrivait : « Le théologien doit posséder nécessairement, en
1. Saint Thomas indique très nettement, dès le début de la Somme, cette répugnance des théologiens du moyen âge, esprits essentiellement synthétiques, à séparer dogme et morale : « sacra doctrina
una existens se extendit ad ea quae pertinent ad diversas scientias philosophicas propter rationem formalem quam in diversis attendit, scilicet, prout sunt divino lumine cognoscibilia; unde, licet in scientiis philosophicis alia sit speculaliva et alla practica, sacra tamen doctrina comprehendit sub se utrumque, sicut et Deus eadem scientia se cognoscit et ea quae facit. » S. T., I», q. 1, a. 4.
1 I.KS (>IU(;iNKS l)K LA THÉOLOOIK MODKRNK
(iclujr.s (1(; la logique communément admise et qui nous est donnée par les dialcctiriens, un autn* art de discuter et des principes d'argumentation qui lui fournissent des raisons non pas communes et étrangères, mais propres à son sujet *. » C'était la première fois en i'Wt'i qu<' l'indépendance de la méthode tliéologiquc était exprimé»! formellement, et que se trouvait proclamée la nécessité de classer et d étudier dans leur valeur logique les sources de la doctrine chrétienne. Cette conception d'une « Topique » spéciale à la théoloj^ie et d'une critique préalable des autorités en matière de foi est une création du xvi* siècle. Alors les principes de la croyance sont analysés non plus seulement dans leur contenu objectif, mais dans leurs relations réciproques et leur justification dialectique. Jusque-là toutes les autorités dogmatiques, tCcriture, Tradition, Kglise, Concile, Hiérarchie, ont vécu juxtaposées, côte à côte, sans que l'on eût songé aies distinguer, ni même à régler leur exercice ou leurs mutuels rapports.
Quelques historiens du dogme ont compris partiellement au moins l'importance capitale de cette transformation. « La révolution, dit M. A. Harnack, qui se caractérise par l'isolement do l'Ecriture, par sa séparation d'avec l'autorité de la tradition ecclésiastique et ranéantisscment de cette dernière, s'est produite pour la première fois au xvi* siècle, et comme on sait, elle n'a pas, même alors, parfaitement
1. « Id autem(opus) co libentiusieci,qu<>d nemo theologorum adhuc, quod equidem sciam, genus hoc argumeutandi tractandum sumpsit; cum praeter communem illara artem disserendi, quani a dialeclicis accepimus, aliam tlieolôgus lial)eat neoesse sit. aliosque item ad disputandum Iocds, uude argumenta non quasi communia et aliéna, sed tauquam propria ducat. • Le traité (posthume) de Cano Tut publié en
réussi. Par contre, clans l'antiquité ecclésiastique, le lien qui unit l'Écriture à l'organisme maternel de l'Eglise n'est nullement coupé, L'Église, son enseignement, ses institutions et sa constitution, tout cela comptait comme source indépendante de la doctrine et comme caution suffisante de sa vérité ^ » La seule systématisation que la scolastique elle-même avait imposée à ces divers principes de connaissance, c'avait été de les réunir sous le concept d'autorité et par là de distinguer la théologie des autres sciences en opposant les vérités de foi aux vérités de raison^. La controverse abélardiennc fut le point de départ de cette synthèse qui se trouve absolument achevée dans l'œuvre de saint Thomas. Mais on chercherait en vain dans l'antiquité l'équivalent de nos traités De Scriptura et Traditione, De Concillo, De Siimmo PontificBy De Inspiratione Scrfpturarum,Gia.xiires qui exposent la doctrine des critères théologiques. Ces développements extraordinaires du traité De Locis forment l'essentiel de la théologie moderne. Or, ce sont, pour continuer l'image de Harnack, les premiers vagissements de cette littérature que l'on voudrait noter, après avoir étudié les épisodes de sa douloureuse naissance.
11 est indéniable que la logique des idées suivit ici de très près l'enchaînement des faits. Il ne s'agit pas d'un développement purement spéculatif, comme il est arrivé pour plus d'une doctrine, au moyen âge et depuis. La théorie des sources théologiques qui s'élabore peu à peu, se modèle aux événements qui ré-
1. A. Harnack, Dogmengeschichte, Freiburg u. Leipzig, 1894, H3, p. 83.