V. Principes, L. III, Scholie général, sub. fin
mettant le problème en équations, fit voir que les phénomènes trouvés par Jurin rentraient comme cas particuliers dans l'hy- .drostatique newtonienne. Æeill et Freind, reprenant d'une manière précise l’idée que les transformations physicochimiques sont dues à des attractions mutuelles, montrèrent que l’éther newtonien pouvait se remplacer par des forces moléculaires. D'une manière générale, l'effort du xvur° siècle, celui au moins des représentants de la physique mathématique, fut d'achever l'œuvre commencée par Newton en découvrant sous l'hypothèse de l'éther des hypothèses plus simples, capables de fournir des explications plus complètes.
Le représentant le plus typique de cette tendance, celui qui a cru pouvoir sortir le plus nettement de la réserve où s'était tenu Newton, est le jésuite Boscovich!. Boscovich admet intégralement la physique newtonienne, mais il croit pouvoir, par cette physique même, démontrer la matérialité de l'éther. Il lui semble possible d'envisager la matière comme soumise à des forces d'attraction qui s’exercent depuis les plus grandes distances jusqu'aux plus petites. Dans l’espace vide se trouvent, d'après Boscovich, des êtres réduits à des points, mais affectés d'une masse invariable ?. Chacun de ces points, dépourvu d’étendue, n’en est pas moins le sujet de forces, et ces forces, conformément à la mécanique newtonienne, peuvent se composer et se décomposer suivant la règle du parallélogramme. Chacune des forces qui sont appliquées à un « point mathématique » a son origine dans un autre « point mathématique », et, conformément au principe de l'égalité de l'action et de la réaction, les forces mutuelles qui émanent de ces points sont rigoureusement égales. Leur grandeur dépend de la distance qui sépare les deux points et de cette distance seulement. Lorsque les points sont extrêmement voisins, la loi de leur action mutuelle peut prendre une forme compliquée, que l'expérience seule fera connaître. Mais sitôt que les distances deviennent notables par rapport au rayon des « sphères
1. Né à Raguse en 1711, mort à Milan en 1787. Auteur de plus de 70 ouvrages, dont le plus connu porte pour titre : Theoria Philosophiæ Naturalis reductæ ad unam legem virium in natura existentium. Vienne 1758, Paris 1763.
2. V. P. Duhem, l'Évolulion de la Mécanique, Rev. Gén. des Sciences, 30 janvier 1903.
d'activité », toute matière, quelles que soient ses propriétés chimiques spécifiques, n’agit plus qu'en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. L'ensemble des points mathématiques agissant suivant ces lois n’est autré <hose que ce que Newton appelait matière. On voit en même temps qu’il devient inutile de faire appel à un éther spécial, servant d'intermédiaire entre les corps matériels, puisque la malière n'est définie que par ses propriétés géométriques el ne peut se distinguer de l'éther. La gravité astronomique, la cohésion physique, l’affinité chimique ne sont que des expressions différentes d’un seul et même fait, l’action mécanique de points matériels les uns sur les autres.
Tels sont les gros traits de cette théorie des « centres de forces » qui a joué un rôle considérable jusqu’au début du xix° siècle. Elle fournit l'exemple d’une physique prétendue newtonienne, parce qu'elle étend les théorèmes de Newton à la totalité des phénomènes naturels. En réalité la physique de Boscovich était aussi contraire que possible à l'esprit du newtonisme. En prétendant faire d’une manière prématurée la synthèse complète de l'univers, Boscovich est arrivé à admettre dans la philosophie naturelle une part d’hypothèse beaucoup plus grande que n'avait fait l’auteur des Principes. Sa physique prend une allure métaphysique qui rappelle plus Wolff que Newton.
Partisans ou adversaires de Boscovich, tous les savants du commencement du xix° siècle se réclament des principes de la philosophie newtonienne. Lagrange, Laplace, Young, Fresnel, Poisson, sont tous, même lorsqu'ils critiquent Newton, sous l'influence de sa manière de penser. La lutte acharnée entre la théorie de l'émission et la théorie des ondulations, le triomphe final de cette dernière, et le développement mathématique des théories de l’éther, ne sont pas le phénomène le plus important que présente la science de celte époque. La vérité ou la fausseté de la physique de Newton pouvait d’autant moins se décider sur ce point qu’on trouve chez Newton, nous l’avons fait voir, les germes de l’une et l’autre thèse. L'essentiel de ce qu'avait apporté Newton demeure à travers toutes les oscillations de doctrine, savoir sa méthode même et sa notion de l'hypothèse.
L'idée de l’éther, telle que l'avait définie Newton, a eu son heure de succès. Les immortels travaux de Fresnel sont venus au moment où celte idée était mûre pour le développement mathématique, et où les scrupules qui avaient retenu Newton n'avaient plus de raison d’être. Mais la réserve méthodique de Newtonnese justifie-t-elle pas de nosjours, maintenant que l'hypothèse de Fresnel, malgré son éclat, semble épuisée, et qu'on a tiré de cette image la part de vérité qu’elle contenait? Ne semble-t-il pas qu’on revienne de toutes parts à des hypothèses d'espèces différente, où l’éther change de nom et même de nature pour laisser place à des explications cinétiques, fort voisines des anciennes hypothèses moléculaires ? Sans prétendre juger d’un seul mot les théories modernes des ions et des électrons, il est certain qu'on peut voir dans ces théories un retour conscient aux théories de l'émission. |
Est-ce à dire qu'il v ait là un recul, un abandon de l’hypothèse de l’éther, considérée comme absolument fausse, pour une hypothèse quasi-atomistique considérée comme absolument vraie ? Non, et la physique moderne s’est-entièrement conformée sur ce point aux tendances de la doctrine de Newton. Elle a fini par comprendre que les hypothèses quelles qu’elles soient, représentations mécaniques, élastiques, hydrodynamiques, ete., n’ont qu'un rôle momentané dans la science. Elles ont pour fonction de répondre, à un instant donné, à l’ensemble des faits acquis, et de permettre la systématisation d’autres faits. Leur valeur se juge non à leur durée, mais à
leur faculté d'adaptation aux découvertes. En ce sens il est presque vrai de dire que lutilité d’une hypothèse est en raison inverse de sa durée, puisque plus importants sont les services qu’elle rend, plus vite elle s’use et se désagrège. Mais rien ne prouve qu'une hypothèse vieillie ne puisse pas tôt ou tard, sous une autre forme, reprendre sa place dans la science. L'histoire de la physique n’est que l’histoire du rajeunissement de vieilles hypothèses. Toutes ces idées avaient été comprises par Newton; et appliquées par lui avec une rigueur inflexible. C'est sa méthode, plus encore que les résultats matériels attachés à ses découvertes, qui a pris une importance décisive dans la science moderne. La théorie de l’éther nous a fait voir comment Newton a su observer ses principes jusque dans la
partie la plus hypothétique de son œuvre. L'esprit positif, dont il ne s’est jamais départi, est vraiment ce que sa physique a légué de plus original à la physique du xx° siècle. Newton est peut-être dans l’histoire des sciences le seul exemple d’un théoricien dont les adversaires ont dû se faire, malgré eux, les disciples et les imitateurs.
Vu : le 4 mai 4907,
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, A. CROISET.