CONSIDÉRATIONS SLR LA DOULEUR
On doit joindre à cela les considérations suivantes, favorables à la probabilité de ces manœuvres. Le mouvement de rotation des instruments est un mouvement très familier à tous les peuples qui ont employé le silex, et enfin ce procédé est celui qui avait le moins de chance de provoquer une perte de sang- importante.
De cette étude, nous pouvons conclure que l’homme primitif avait pu, malg-ré l’insuffisance apparente de ses instruments, arriver à concevoir un procédé opératoire satisfaisant pour pénétrer dans le crâne.
11 ne nous paraît pas plus difficile d’admettre, qu’il le fit en connaissance de cause, que cette trépanation préhistorique ne devait pas être un supplice cruel ou une mutilMioA imposée par les superstitions.
Il ne nous semble pas impossible d’admettre que tout sauvages qu’ils fussent, ils soient arrivés à une conception thérapeutique et aient trouvé des clients pour s’y soumettre.^
Y a-t-il une grande difficulté à concevoir que les opérateurs aient imposé, et que les patients aient accepté une semblable opération fatalement assez longue et assez douloureuse.
Je ne le crois pas, pour plusieurs raisons. D’abord les sauvages, même actuels, sont peu ménagers de la douleur d’autrui. 11 n’y a aucune raison pour ne pas supposer qu’ils aient eu des occasions de faire des opérations multiples sur les os du crâne plus ou moins compromis par des traumatismes.
Puis, nous aurions tort de juger de ces questions de douleur avec nos observations de civilisés. Les sauvages redoutent sans doute la douleur tout aussi bien que nous. Mais ils ne la perçoi-* vent pas du tout de la même façon.
J’ai montré dans un autre travail que la douleur est perçue d’une façon très différente suivant les races, suivant les climats (i). Déjà, parmi les nations civilisées, on observe une perception de la douleur infiniment différente, suivant les conditions sociales. Lorsque les gens de même condition sont mis en présence, il est
A) La douleur au point de we chirurgical. Revue scientifique, 23 février 1906.
SCR LA DOCLEUR
facile de constater que ceux qui ont été habitués par le climat, par la misère et par la vie pénible sont moins sensibles, à la douleur. Dans son Histoire de la campagne de Russie, de Ségur avait été frappé du peu de sensibilité des soldats russes comparés aux soldats français.
Mais il y a plus. Nous en avons sous les yeux un exemple frappant pour les trépanations. Les Kabyles, qui, sans aucune anesthésie, se soumettent à la trépanation par les thoubibs indig-ènes subissent une opération qui, même avec leurs instruments de métal, ne doit guère être moins longue que celle que l’on faisait à l’âge de pierre et dont les procédés ne sont pas faits pour atténuer la douleur. Cependant ils se soumettent très facilement à cette opération, non seulement pour obtenir le soulagement de grandes douleurs, mais souvent sans motifs bien graves, même quelquefois dans l’espoir de gagner un procès qu’ils intentent à des gens qu’ils accusent frauduleusement de les avoir frappés et blessés.
Je vais plus loin. Je crois que l’impression de la douleur est chez eux tellement différente de la nôtre qu’ils ont de la peine à comprendre notre manière de voir. Lorsque j’interrogeai le thoubib Kabyle avec lequel j’ai pu causer,je lui posai précisément cette question relative à la douleur, pour savoir comment ses opérés supportaient la douleur de l’opération et comment lui-même l’avait supportée puisqu’il avait été opéré. Il avait l’air de fort mai comprendre la question que je lui posais et me répondit qu’il n’y avait en réalité aucune difficulté de ce fait.
Il n’y a donc aucune raison d’invoquer des motifs extraordinaires pour faire admettre la possibilité antique d’opérations qui sont encore faites couramment pour les mêmes motifs et dans des conditions qui sont assez analogues.
Il n’est pas inutile d’ajouter en terminant que toutes ces idées que j’ai défendues, dès le début, aussi bien celles qui sont relatives au mode opératoire que celles qui sont relatives au but poursuivi par l’opération, sont aujourd’hui bien près d’être admises par tous ceux qui ont étudié l’ensemble de ces opérations. En ce qui con-
PRErV'ES ACCESSOIRES
cerne le procédé opératoire, on a même invoqué en faveur des opérations faites par un instrument perforant en rotation, quelques autres arg-uments de détail qui me semblent moins importants que ceux sur lesquels j’ai insisté.
On a rappelé par exemple le procédé de trépanation appliqué sur certains animaux (les moutons) par les berg-ers pour les g-uérir du tournis. Ils font pénétrer un couteau dans le crâne par un mouvement de rotation.
On aurait pu dans le même sens montrer que la trépanation par la tarière qui a été conservée à côté de la trépanation par la scie ronde rappelle le procédé de vrille que j’ai décrit.
Si on voulait continuer à disserter sur le même sujet, on verrait qu’il y a encore des arg-uments à invoquer en faveur de cette interprétation.
Aussi les publications les plus récentes sur ce sujet ont été bien moins exclusives que les premières en faveur du grattage et nous allons voir qu’il en est de même pour la détermination du but poursuivi par ^opération, but sur lequel il nous semble que le chapitre suivant apporte autant de clarté que l’on peut en obtenir de constatations purement anatomiques et des rapprochements faits entre des faits et des coutumes observés à des époques si distantes les unes des autres que nous ne pouvons même avoir une idée des chiffres de milliers d’années qui les ont séparés.