‹ Les origines de la trépanation décompressive. Trépanation néolithique, trépanation pré-colombienne, trépanation des Kabyles, trépanation traditionnelle. Avec 32 figuresChapitre 59 sur 64 · OBSERVATIONS PERSONNELLES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PERSONNELLES

persistantes dans la tête qui étaient pour lui la grande indication de la trépanation.

La confiance dans cette thérapeutique était telle qu’il n’était pas rare que l’on revînt à la même opération dans le cas où la première intervention n’avait pas donné toute satisfaction.

D’après la description qu’il me fit, je crus comprendre qu’en certains cas il faisait la trépanation incomplète. De fait, lorsque j’examinai son crâne qui, me disait-il, avait été trépané quatre fois, je trouvai bien la trace de quatre opérations. Mais deux seulement avaient été assez larges pour laisser des orifices à travers lesquels on sentait les battements du cerveau.

Au niveau des deux autres plaies, les battements n’étaient pas sensibles. 11 fallait, ou que la trépanation eût été infiniment moins importante en surface, ou, la largeur de la cicatrice étant à peu près la même, que la trépanation eut été incomplète et n’eût pas ouvert le crâne jusqu’à la dure-mère. Dans cet examen un peu rapide, je ne pus pas bien déterminer les conditions du fond de la plaie.

Comme je l’ai dit déjà, ce Kabyle considérait l’opération en ellemême comme une œuvre très simple, et il semblait bien qu’elle fût acceptée ainsi par ses compatriotes. Tous ceux qui ont été en relation avec les thoubibs trépaneurs ont fait la même remarque, si bien que certains observateurs, toujours imbus de leurs préjugés, jugeant avec hauteur ces actes qu’ils connaissaient mal ou ne connaissaient point, se sont plus à accuser les Kabyles d’être des hâbleurs. D’autres se sont même employés à faire empêcher les Kabyles de se trépaner entre eux, ne pouvant admettre la bénignité de cette pratique, malgré les affirmations des indigènes.

Cependant il est certain que là, comme en d’autres circonstances, c’étaient ces empiriques qui avaient raison.

Je note, pour terminer ce qui a trait au Kabyle, qu’il avait une main admirable de finesse et de souplesse comme on les rencontre souvent chez ces indigènes. Elle semblait apte à une adresse manuelle extrême.

TRÉPANATIONS KABYLES

Il est bien certain que ces opérations ne sont point très graTes. Cela a étonné bien des observateurs, qui ne pouvaient être conscients du peu de gravité que comporte l’ouverture du crâne.

On en a cherché la cause dans l’immunité de la race Kabyle, dans sa résistance aux traumatismes, qui est indéniable. Mais il n’était pas nécessaire d’aller si loin, car on retrouve la même bénignité dans des opérations faites sur des sujets très différents, sans des précautions bien plus parfaites, comme on le verra à propos des mineurs de la Cornouaille. Pour les Kabyles, si elles étaient meurtrières, elles ne seraient pas acceptées aussi facilement; et non seulement on les accepte, mais on les réclame.

Quant au motif, d’après notre Kabyle, c’était très nettement la douleur qui en était l’indication. A cet égard, il était très précis et il était facile de constater qu’il ne trépanait pas habituellement pour fractures.

On peut affirmer qu’il ne connaissait pas la trépanation telle que nous la concevions, dirigée contre la fracture. Cela pouvait ne pas l’empêcher de rapporter les douleurs de tête aux traumatismes. Les civilisés eux-mêmes ne rapportent-ils pas tout, même l’évolution des néoplasmes, à des traumatismes? Mais c’était bien en quelque sorte la maladie médicale qu’il visait. 11 ne cherchait aucun foyer de fracture.

On peut opposer à mon affirmation le résultat d’autres enquêtes, qui ont fait croire que les Kabyles recherchaient les fractures du crâne et qui, par contre, ne signalaient pas cette intervention manifeste en dehors du traumatisme.

Bien que cette indication soit contraire à la réalité, cette affirmation s’est reproduite plusieurs fois pour plusieurs raisons.

D’abord, il est parfaitement certain qu’en bien des circonstances, les réponses des Kabyles étaient intentionnellement inexactes.

11 ne faut pas oublier que souvent, en Algérie, les médecins militaires ont voulu imposer des règlements à outrance. Ce sont des médecins militaires qui, n’ayant aucune notion de l’importance, de l’utilité, ou même du but poursuivi par ces trépanations, ont

THÉRAPEUTIOUE MÉDICALE

proposé sérieusement à l’autorité militaire d’interdire cos pratiques et d’en punir les auteurs.

Or ces opinions bien connues mettaient les Kabyles en défiance contre les cbirurg-iens militaires et le Cheik Ben Gana qui me procura une entrevue avec le thoubib Kabyle me dit immédiatement que j’aurais chance d’avoir des informations exactes, parce que je me présentais sans uniforme, et par conséquent ne devais pas éveiller sa défiance.

11 est parfaitement évident, par exemple, que, lorsque les Kabyles ont soupçonné qu’on voulait leur interdire leurs opérations, dis ont de leur mieux dissimulé la fréquence de ces opérations, et par conséquent les indications très multiples auxquelles ils obéissent.

Fort intellig-ents du reste, ils ont rapidement compris que le cas de fracture était seul celui qui légitimait l’intervention aux yeux de l’interrogateur.

Mais il faut comprendre aussi que la mauvaise réponse résultait souvent de l’ignorance de l’enquêteur.

Les Kabyles n’ont pu répondre qu’aux questions qu’on leur posait, et si ces questions étaient posées par des médecins ignorants de tous les faits de trépanation préhistorique et des sauvages, ne connaissant de la trépanation que ce que faisait la chirurgie régulière pour les fractures du crâne, les Kabyles ne pouvaient répondre qu’en affirmant qu’ils trépanaient des gens ayant des fractures du crâne. Ils n’avaient certainement pas l’esprit assez scientifique pour attirer l’attention de ceux qui les interrogeaient sur les différences de là trépanation pour les douleurs des fractures et de la trépanation pour les douleurs de tête d’origine traumatique ou non, sans fracture. On verra bien facilement, en lisant les lignes suivantes, comment une enquête peut être menée d’une façon défectueuse, et conduire à des résultats erronés, puisque son auteur, passant dans le pays même où j’avais constaté des faits d’ordre capital, n’a pu les noter, malgré des conditions particulièrement favorables, plusieurs années plus tard, et

ERREURS d’exquêtes

comment cette enquête quasi officielle, publiée solennellement, put induire en erreur tous ceux qui l’ont connue depuis plus de vingt ans.

J’étais en i 884 , à Alger, où Védrènes était directeur du Service de santé. Il m’apprit qu’il allait faire un voyage d’inspection en Kabylie. Je lui dis alors que ce devrait être une occasion excellente pour faire une enquête sur l’état actuel de la trépanation chez les Kabyles. Comme il m’avoua qu’il ne connaissait pas du tout la question, je le mis au courant de ce que je connaissais bien et lui fis venir de Paris mon livre sur La trépanation guidée par les localisations cérébrales, où fut publiée en 1878 ma première étude sur les Kabyles et la trépanation préhistorique. Je complétai ces renseignements, en lui disant tout ce que j’avais appris au cours d’un voyage dans le sud de l’Algérie, en 1881.

Gomme il ne passait pas longtemps dans les localités qu’il inspectait et ne pouvait rien voir par lui-même, il envoya une circulaire aux jeunes médecins qu’il allait inspecter pour leur faire faire l’enquête locale, et comme ces jeunes médecins ne connaissaient pas plus que lui cette trépanation, il leur adressa un questionnaire.

Alors pris du désir de faire son travail en dehors de moi, de façon à faire sa publication sans dire qui en avait été l’inspirateur, il ne m’en parla plus au moment de partir et ne me soumit pas sa circulaire, comme il m’avait promis de le faire. Il est bien facile de concevoir comment il fit porter tout le questionnaire sur la trépanation dans les fractures du crâne, la seule qu’il connaissait et la seule que connaissaient ses mandataires.

On trouvera donc dans son Mémoire l’indication d’un certain nombre d’opérations faites pour fractures du crâne. Il put obtenir le dessin de quelques fragments osseux laissés probablement pour compte aux thoubibs par de mauvais payeurs.

Il donna un compte rendu des pansements qui me pai'aît fort imparfait, et, en tous cas, cadre mal avec les indications données par les auteurs qui avaient étudié les Kabyles avant lui.

PRÉTENDU TPiAITEMEXT DE FPuACTUPÆS

Enfin il ajouta de son crû quelques considérations personnelles pour établir que la trépanation n’avait pas de caractère relig-ieux, et il proposa de la rattacher à l’enseignement chirurgical ancien des Arabes, sans donner du reste un détail quelconque sur ce sujet et seulement en émettant une supposition.

11 ne dit rien sur la trépanation en dehors du traumatisme.

Cependant, pour qui connaît bien mon livre, il est facile de voir qu’il l’a suivi constamment, qu’il lui a emprunté bien des indications. Puis, probablement pour acquérir quelqu’originalité, il a cherché à le contredire, souvent sans avoir compris l’importance ou la nécessité de certains documents. Gela résulte toujours de ce que lui, comme la plupart des autres observateurs, envisageait la question de trépanation avec les idées étroites de tous les chirurgiens réguliers, idées étroites que nous avons toujours combattues.

Son étude contient sans doute quelques faits intéressants, réunis un peu au hasard. Mais elle doit être tout à fait non avenue au point de vue de l’histoire réelle du trépan chez les Kabyles. Sur beaucoup de points, elle est en contradiction absolue avec les faits observés par moi, et d’autres observés par A. Paris.

Cependant on trouve cette étude citée comme une autorité dans beaucoup de travaux, et il serait bien à souhaiter que l’on comprît enfin pourquoi elle a surtout engendré des erreurs graves pour cette question.

On trouve en tous passages de son Mémoire la parfaite ignorance de l’esprit et des indications chirurgicales auxquelles obéissent les thoubibs. C’est ainsi qu’il rapporte que ces thoubibs trépanent pour des douleurs ostéocopes, comme si ces médicastres étaient capables de différencier les douleurs térébrantes intra-crâniennes quelconques des douleurs dues à une lésion osseuse.

La critique détaillée de ce Mémoire serait vraiment trop facile et nous ne nous y arrêtons pas.

Toutefois nous devons au moins rappeler quelques faits prin-

LES ARABES TsE TRÉPANAIENT PAS

cipaux et surtout celui-ci qu’il insiste sur l’origine possible de la trépanation Kabyle dans l’enseignement conservé de la science Arabe, qui aurait laissé entre leurs mains la technique et l’art de la trépanation.

On pourrait d’abord montrer aisément qu’aucune des techniques Kabyles n’a une relation quelconque avec la technique- Hippocratique. Mais au point de vue historique, il y a mieux.

Il faut à la fois bien peu connaître les relations des Kabyles et des Arabes et ignorer largement l’histoire de la chirurgie.

Kabyles"et Arabes sonttellemeot séparés, que malgré les siècles de domination, les Arabes n’ont pas pénétré les Kabyles. Si ceux-ci sont devenus musulmans, c’est d’un mahométisme dissident et très distinct. Du reste les Arabes de grande tente ne pratiquent ni n’acceptent la trépanation comme beaucoup d’autres coutumes Kabyles. ^ ;

j^Au point de vue de Thistohe, il est bien connu que la trépanation ne fut jamais en honneur chez les Arabes, quoique héritiers de la science grecque.

Avenzoar dit expressément qu’à l’époque à laquelle il vivait, aucun médecin de sa nation n’était en état de pratiquer la trépanation et Albucasis pai'aît exceptionnellement avoir été le seul qui ait osé trépaner.^

Védrènes était si bien pénétré de son erreur sur la trépanation qu’il considérait comme toujours pratiquée pour les fractures du crâne, qu’il l’importa quelques années plus tard dans l’analyse des curieux Mémoires de Boulongue et de Frilley sur la trépanation des Monténégrins. On trouve en effet chez les Montagnards du Monténégro une coutume de trépanation très analogue à celle des habitants de l’Aurès. Leurs opérations sont tellement fréquentes que les auteurs qui les ont observés disent qu’ils s’en font un jeu. Ils décrivent les sujets subissant des opér lions multiples et successives et ne les rapportent point anx fractures de sorte que la supposition de Védrènes est gratuite.

Védrènes qui voulait absolument ne constater que des trépa-

nations pour fractures, ne comprit pas l’importance des trépanations multiples successives ne visant point les fractures elles-mêmes, mais comme le dit bien le Mémoire, les douleurs intra-crâniennes consécutives auæ traumatismes sur la tête.

Il était bien facile de comprendre que, là comme dans l’Aurès, les indigènes opèrent et réopèrent pour les douleurs de tête bien plus que pour la lésion osseuse du traumatisme. C’est une conformité de plus avec les Kabyles pour lesquels l’ablation des esquilles n’est qu’un fait accidentel et infiniment plus rare que la trépanation multiple et fréquente dirigée avant tout contre les douleurs qu’ils croient dans la tête.

Le désir de ne point me citer, et de prêter à sa publication un caractère original qu’elle n’avait pas, avait amené Védrènes à quelques autres erreurs. C’est ainsi qu’il cita sans me nommer un article très inconnu en littérature dont il n’avait pu avoir connaissance que par mon livre, et qui par la suite, fut cité, toujours sans mon nom, par des auteurs qui lui empruntaient cette citation.

Trépanation traditionnelle en pays civilisé, mais de contunie popnlaire distincte de là trépanation régulière en cbirurgie.

Il s’agit d’un article du Docteur Robert Hudson de Redruth publié en 1877 dans le British Medical Journal. Je l’avais découvert en 1877, au cours de mes études bibliographiques, et j’en avais donné une interprétation qui, à cette époque, ne pouvait venir à l’idée de personne. Mon interprétation est en contradiction avec la pensée de l’auteur, qui donne à ses observations une signification tout à fait différente de celle que je lui attache.

Cette note était restée bien inconnue, même en Angleterre. Malgré l’importance que je lui attribue dans l’iiistoire de la trépanation, elle n’est même pas citée dans le remarquable historique publié à Londres en 1894 par John Fletcher Home : Trephining

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