A. Col., C2 73, f
2. Simon de la Farelle, seigneur de Védelin, a laissé un récit de la prise de Mahé. Il était né à Aimargues, près Nîmes, le 22 novembre 1694; il mourut à Paris le 9 juin 1736.
Mahé pendant que le Duc de Chartres, le Neptune et VApollon rentraient en France sous la conduite de M. Desboisclairs. Outre les quatre bateaux qu'il emmenait, M. de Pardaillan devait être rejoint quelques jours après par le brigantin le Diligent, capitaine Fauberton, et trouver le Petit Triton, capitaine Puel, à la côte Malabar. Son escadre se composait ainsi de six navires de diiFérents tonnages. M. de Pardaillan était autorisé à prendre sur ces bateaux cent matelots pour former un détachement destiné à servir à terre sous les ordres de M. de la Métrie, avec un capitaine et trois autres officiers.
M. de Pardaillan arriva à Gochin le 18 novembre et y fut reçu avec les plus grands honneurs par le gouverneur hollandais. 11 en repartit le 22 et arriva à Galicut le 24. Il y trouva MM. MoUandin et Trémisot qui avaient déjà préparé la majeure partie des objets indispensables à l'expédition. Pendant les quatre jours qu'il resta sur rade, M. de Pardaillan fit faire la plus grande quantité possible de palissades, de fascines, de sacs de terre et de gabions. M. Deidier de son côté fit préparer plusieurs plates-formes pour les pièces de canon et tous les bois nécessaires pour construire trois radeaux de débarquement.
M. de Pardaillan partit de Galicut le 29 au matin et arriva devant Mahé vers 4 heures du soir. Il mouilla à quelque distance de terre en face d'Anjigoudy ', par quatre brasses d'eau, en face de notre ancien mât de pavillon. Il se trouvait ainsi à portée de canon du rivage.
1. Le nom d'Anjigoudy signifie les Cinq maisons. La localité s'appelle aujourd'hui Anjampidiga, qui veut dire la Cinquième boutique : elle est en territoire anglais, à moins de deux kilomètres de l'embouchure de la rivière de Mabé.
Le littoral en cet endi-oit est couvert de sable fin sur une assez grande largeur ; derrière se trouve une plaine à végétation clairsemée et dont l'horizon est très restreint ; plus au nord, à moins d'un quart de lieue, s'élève la montagne de Tamantacounou, qui, sans dépasser cinquante mètres, était néanmoins assez raide et assez abrupte pour fournir les éléments d'une défense redoutable. Ses flancs sont sillonnés de sentiers et de fossés profondément encaissés entre des fouillis de poivriers et de cocotiers. Du sommet on peut reconnaître le pays à peu près dans toutes les directions. Bayanor y avait construit des retranchements ; à l'ouest se trouvait une batterie pour surveiller le bord de la mer. M. de la Farelle désigne cette colline sous le nom de Montagne Rouge K
A quatre ou cinq cents mètres au nord-ouest de cette hauteur, dans la pointe de terrain qui est au bord de la mer, se trouvait une forteresse que Bayanor avait commencée deux ans auparavant, au moment où il eut avec nous ses premières difficultés. Les traces de cette forteresse ont entièrement disparu ; on peut cependant déterminer son emplacement exact ; elle occupait le terrain plat qui précède l'hôtel actuel de l'administrateur et les premières pentes d'un coteau qui aboutit aujourd'hui à la Place d'Armes. Cette forteresse était carrée. Sa courtine de l'est était défendue par deux tours, formant office de bastion. Celle du nord-est, faisant face à la rivière, reposait sur des arcs-boutants en bois. Au pied de cette courtine se trouvait notre
1. Le nom de Tamantacounou [counou est un nom malabar qui veut dire colline) est aujourd'hui complètement inconnu des habitants.
loge, sur l'emplacement de l'hôpital actuel. Au sud, un fossé large et profond coupait le coteau vers sa hauteur. Enfin, dans l'intérieur, existait un logis assez étroit, entouré lui-même d'un fossé d'environ 20 pieds de profondeur et 8 au moins de largeur. Bien construite, cette forteresse eût pu opposer une résistance sérieuse à tout assaillant; mais on l'avait édifiée à la hâte, sans plan d'ensemble ; elle était toute en terre avec très peu de chaux et ses murs n'oiTraient pas la moindre solidité.
Tout près de cette forteresse se trouvait la pointe de Mahé, objet des revendications incessantes de M. Mollandin. De cette pointe, on peut suivre pendant un certain temps le cours de la rivière de Mahé et l'on domine la côte depuis l'Ile Verte entre Cannanore et Tellichérj et le Roc Blanc ou Hocher du Sacrifice, situé à quatre milles en mer, un peu au sud de l'embouchure de la rivière de Cotte. La position est très belle et, au point de vue stratégique, très importante.
C'est à douze cents mètres au sud de cette pointe que mouilla la flotte de M. de Pardaillan '.
La nuit tombe vite à la côte Malabar, Le lendemain de leur arrivée, MM. de Pardaillan et de la Farelle se
\. Nous avons trois récits principaux de la prise de Mahé, celui de M. de Pardaillan, celui de Si. de la Farelle et celui de M. Deidier. Tous trois concordent ; c'est toutefois celui de M. Deidier qui donne le plus de précisions topographiques ; mais, comme il se réfère à des cartes et plans qui nous manquent, il est souvent di(TiciIe et parfois impossible de localiser ces précisions. Dans le récit ({ue nous donnons nous-même, nous avons utilisé ces trois récils, en employant souvent les expressions mêmes dont se sont servis leurs auteurs. Ces récits ont d'ailleurs été publiés dans les « Mémoires du chevalier de la Farelle », imprimés chez Challamcl en 1887.
promenèrent en canot le long de la côte jusqu'à l'embouchure de la rivière pour examiner la situation de l'ennemi ; ils aperçurent près du rivage des retranchements que Bayanor, dans l'incertitude de l'endroit où nous débarquerions, avait fait faire sur une lieue d'étendue ; on y travaillait encore, avec des postes de distance en distance, fortifiés de canons. M. Deidier alla de son côté avec M. de Zégombarde reconnaître l'une des montagnes de Coyonnaire, qu'il trouva commode pour prendre Mahé à revers. On y envoya aussitôt quatre pièces de canon, mais le conseil du prince ne permit pas de les mettre en batterie.
Après l'achèvement de ces reconnaissances, M. de Pardaillan donna ordre à la Badine et au Petit Triton, d'un moindre tirant deau, d'aller mouiller si près de terre que leurs canons pussent inquiéter l'ennemi jusque dans ses retranchements. Ils approchèrent jusqu'à portée de fusil, et se mirent à canonner les ennemis pendant la journée et une partie de la nuit.
En même temps, on construisait les radeaux avec les matériaux apportés de Calicut. « Ces radeaux d, écrit M. de la Farelle, « étaient disposés de façon que sur « chacun d'eux on pût mettre deux pièces de canon de « quatre et, afin de ne point exposer les troupes au grand « feu que l'on s'attendait à essuyer de la part des ennemis, « ces pièces de canon étaient épaulées et bastinguées de « balles de coton sur le devant. »
Ce travail prit la soirée du 30 et la journée du 1*"^. Le 1", à la nuit close, on commença à embarquer les troupes sur les radeaux. Quand elles y furent disposées en bon ordre, M. de la Feuillée fit dire la messe une heure avant le jour et l'on se prépara au débarquement.
Il y avait trois radeaux portant ensemble ÎÎUO personnes, y compris les 100 matelots de M. de la Métrie. MM. de Bury et de la Géverie prirent le commandement des deux premiers et M. de la Farelle celui du troisième. Après avoir donné l'ordre qu'on mît baïonnette au bout du canon, mais que l'on ne tirât pas avant d'être débarqué, M. de la Farelle prit sur la droite en prescrivant aux deux capitaines d'observer la marche de son radeau afin de débarquer tous en même temps.
L'aurore commençait à paraître lorsque les Français arrivèrent près de terre. Les ennemis, en les voyant, poussèrent de grands cris et se mirent à faire de grandes décharges de mousqueterie. Suivant les ordres qu'on leur avait donnés, nos soldats ne répondirent pas à coups de fusil, mais M. de la Farelle fit tirer à mitraille par ses canons et les autres radeaux suivirent son exemple. Les ennemis rentrèrent aussitôt dans leurs retranchements et le débarquement s'effectua. Mais, à ce moment, ils firent une violente décharge de coups de fusil ; quatorze soldats ou matelots furent blessés ainsi que M. de la Géverie. Celui-ci mourut quelques jours après de ses blessures.
On s'attaqua aussitôt aux retranchements ennemis ; ils étaient gardés dans toute leur étendue par près de 3.000 hommes. Nous les prîmes sans grande résistance ; deux pièces de canon tombèrent en notre pouvoir. L'usage des Malabars étant d'enlever leurs morts et leurs blessés, il nous fut impossible d'évaluer leurs pertes.
Le reste de la journée fut employé à se retrancher derrière des palissades faites avec des bambous qu'on avait apportés de Galicut. On fit ce retranchement à l'endroit où la factorerie avait précédemment arboré son
mât de pavillon et tout près de notre ancienne poudrière. MM. de Pardaillan et Deidier débarquèrent les derniers, après avoir fait mettre à terre toutes les choses nécessaires à la formation du camp.
La nuit suivante il y eut une alerte. On essaya de surprendre un de nos avant-postes ; nous eûmes quatre blessés. Les ténèbres étant épaisses, on tirailla de part et d'autre et au hasard.
Pendant ce temps, MM. de Pardaillan, Deidier et de la Farelle délibéraient sur le parti qu'il y aurait à prendre pour le lendemain. Comme la prise des retranchements ne nous rendait pas maîtres de Mahé, on fut d'avis de former deux détachements, l'un de 100 hommes et l'autre de loO, qui iraient s'emparer de la montagne de Tamantacounou.
Les deux détachements partirent un peu avant le lever du jour, sous la conduite respective de MM. de Pardaillan et de la Farelle. M. de Bury resta dans le camp avec le reste des troupes. M. de Pardaillan suivit le bord de la mer et, chemin faisant, prit trois pièces de canon ; M. de la Farelle, plus rapproché de la montagne, s'engagea dans des sentiers touffus et tortueux ; tous deux arrivèrent presque en même temps devant les retranchements qu'ils trouvèrent d'une grande hauteur et épaisseur et entourés d'un bon fossé. A notre approche, les ennemis se voyant investis par deux côtés, tirèrent sur nous quelques coups de fusil et presque aussitôt abandonnèrent la place pour se retirer dans le fort.
Maîtres des retranchements, MM. de Pardaillan, de la Farelle et Deidier discutèrent encore une fois ce qu'il convenait de faire ; M. Deidier était d'avis de rester sur la montagne et d'y amener des canons pour com-
mencer un siège en règle de la forteresse. MM. de Pardaillan et de la Farelle préférèrent une attaque immédiate, M. de Pardaillan détacha en conséquence .'>0 hommes commandés par M. de Changeac pour reconnaître la forteresse; il en prit avec lui 150. Sur la montagne, 50 restaient avec M. de Plaisance, pour soutenir une retraite en cas de besoin. M. de la Farelle accompagnait M. de Pardaillan.
Ayant joint la compagnie de M. de Changeac, M. de Pardaillan forma un seul corps et s'avança à portée de pistolet de la forteresse par des chemins si encaissés que vingt hommes auraient pu nous y arrêter. Il envoya sommer aussitôt le nambiar qui commandait la place de la lui rendre ; sinon il l'attaquerait avec des canons et, si la garnison était prise, elle serait passée au fil de l'épée. Après quelques allées et venues, il fut répondu qu'on demanderait les volontés de Bayanor. Comprenant qu'on cherchait à l'amuser, M. de Pardaillan marcha droit au fossé qui protégeait la forteresse et envoya à M. de Plaisance Tordre de venir le rejoindre.
L'ennemi ne faisant pas mine de résister, M. de Pardaillan franchit le fossé. Il y trouva des bois qui servaient d'échafaudage pour les travaux du fort ; on les releva et on en lit une sorte de passerelle sur laquelle nos hommes défilèrent un à un ou deux par deux. C'est ainsi que l'on entra dans le fort sans coup férir.
La place paraissait à nous ; le combat allait commencer. Dans le fort, le logis ou corps de garde dont nous venons de parler servait de magasin à poudre. Les défenseurs de la place s'y étaient retirés. M. de la Farelle se trouva tout à coup face à face avec quelques-uns d'entre eux ; avec une grande présence d'esprit, il s'en
alla seul à leur rencontre et, profitant de leur surprise, il se mit à les désarmer. Il en désarma ainsi une cinquantaine et les repoussa dans le corps de garde, comme pour impressionner davantage encore les défenseurs de la place, si inoffensifs jusqu'alors. Lui-même se préparait à entrer derrière eux, lorsqu'il entendit un bruit épouvantable : les nairs de l'intérieur obligeaient les autres à sortir et à reprendre leurs armes. M. de la Farelle voulut les en empêcher ; un chef ennemi prit une serpe qu'il tenait suspendue au poignet et essaya de le frapper ; il fut aussitôt tué à coups de baïonnette.
Ce fut le signal du combat. Témoins de la mort de leur chef, les nairs de l'intérieur firent sur nous une décharge de mousqueterie qui tua M. de Changeac et plusieurs soldats. Nous fîmes feu à notre tour et nous tuâmes beaucoup de monde.
Cependant l'ennemi, enserré dans la place, essaya plusieurs sorties; elles furent toutes repoussées. On nous attaqua alors du haut de la maison. Pour mettre fin à l'action, M. de la Farelle résolut d'incendier les bâtiments et il y fit jeter plusieurs grenades qui, malheureusement, manquèrent leur but. 11 détacha alors M. de Zégombarde avec 20 hommes pour favoriser la descente de quatre grenadiers qui iraient mettre le feu à la maison au moyen de torches. M. de Zégombarde fut tué avec six de ses hommes et un quartier-maître de la Badine. Deux des grenadiers chargés de l'opération furent encore tués, mais les deux autres purent remplir leur mission. Le feu prit rapidement une grande violence et, venant à gagner les poudres, fit sauter en l'air le bâtiment et une partie des hommes qui s'y trouvaient renfermés. Lorsque, l'incendie tirant à sa fin, M. de la Farelle
pénétra dans la place, il n'y trouva plus, de vivants, qu'une quinzaine de nairs qui, plutôt que de tomber entre nos mains, aimèrent mieux se précipiter du haut des murailles; les soldats de M. de Pardaillan les achevèrent à coup de fusil.
Ce combat avait duré environ deux heures et demie. Les ennemis, qui pouvaient être au nombre de 400, y perdirent de 2 à 300 hommes. A propos de leurs moyens de défense, M, Deidier nous dit que <( leurs armes consistaient en longues lances à long- fer, en serpes à fer large et acéré, dont les blessures sont terribles ; en arcs et flèches à fer carré, long et pointu ; en bâtons d'un bois très dur, longs et pointus ; et en fusils longs avec serpentins. Quelques-uns avaient des rondaches ; leurs armes, tant offensives que défensives, étaient fort propres et bien tenues ».
Nous eûmes de notre côté des pertes assez sensibles : 13 hommes tués parmi lesquels MM. de Changeac et de Zégombarde et 33 blessés dont M. de la Métrie, capitaine du Triton ; quelques-uns de ces blessés ne survécurent pas à leurs blessures.
Mahé était entre nos mains. « Dans tout ceci, écrit M. Deidier, M. de Pardaillan s'est comporté en homme de tête qui ne se déconcerte point dans les choses inattendues et qui sait pourvoir à tout ; la discussion, les chicanes et la manœuvre du dedans du fort sont dues principalement à M. de la Farelle ; ce fut lui qui, à la descente, aborda le premier à terre, secondé et suivi des officiers des compagnies de Changeac et de la Géverie et de M. Lambert ; en général, officiers, soldats et matelots, tout a fait merveille ; en mon particulier, j'ai tâché d'aider du conseil et de la main du mieux qu'il m'a été possible. »
M. de Pardaillan écrivait de son côté au Conseil Supérieur, aussitôt après laction : « Je compte, sans nous donner de l'encens, que de longtemps on n'a peut-être ouï parler de pareille aventure, mais que n'ose-t-on pas à la tête d'une troupe d'aussi braves gens que ceux que j'ai eu l'honneur de commander ; car, en vérité, je ne sais qui a mieux fait de l'officier ou du soldat et, pour cet effet, j'ai jugé à propos de faire donner un mois d'appointement en gratification à toutes les troupes qui ont servi à cette expédition
« Ce qui me flatte le plus, dans cette occasion, et qui rend notre victoire complète, c'est que nous n'avons eu besoin de personne, ou pour mieux dire, tous ces marauds de princes nous ont tous manqué ^. »
M. de Pardaillan donna aussitôt l'ordre à M. de Bury de lever le camp d'Anjigoudy et de le rejoindi*e après avoir fait embarquer artillerie, tentes et munitions. Et l'on s'installa dans la forteresse ennemie dont les travaux de reconstruction commencèrent immédiatement sous la direction de M. Deidier.