‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 35 sur 86 · ENVIRONS DE MAHE AVEC LES ATTAQUES DE BAYANOR EN · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE MAHE AVEC LES ATTAQUES DE BAYANOR EN

d'après une carie de la Bibliothèaue Nationale Dépôt des Cartes -Fonds Klapnoth N°24-2

EchciJt;

Plaine d'Aniiqoudu

seul, soit plutôt qu'il fût aidé des Français, l'attaque de Bayanor échoua complètement. La carte ne nous indique aucun autre événement jusqu'au 18 août; Bayanor occupait les montagnes de Poytara et de Ghambara, d'où il descendait souvent dans la plaine pour faire des razzias, mais insuffisamment secondé par les Anglais, il se heurta constamment contre nos défenses. Le Galaycounou n'est pas à une demi-heure de la pointe de Mahé ; en un instant nous pouvions parer aux événements les plus fortuits.

Cependant le Conseil dé Pondichéry, informé très régulièrement de ce qui se passait à la côte Malabar, prenait toutes les mesures nécessaires à l'entretien et au besoin à la relève du petit corps expéditionnaire.

Le 26 janvier, il fit passer à Mahé 15.000 pagodes d'or et 28.000 marcs de matières d'argent. 11 fallait pourvoir tout à la fois à la solde des employés, officiers et soldats, au paiement des ouvriers qui construisaient le fort et à la rétribution des services de nos alliés, Coyonnaire, Gottiate et les quatre nambiars. C'étaient de grosses dépenses, que M. Adam surveillait avec un soin jaloux et la ferme volonté de les faire durer le plus longtemps possible, jusqu'à ce que fatigués, épuisés et sans ressources, nous abandonnions la partie. La guerre de enze mois, qui commença en décembre 1725 et finit en novembre 1726, fut la sienne plutôt que celle de Bayanor,

A l'influence de M. Adam, nous pensâmes un moment opposer celle du Samorin. Ce prince n'aimait ni les Anglais ni les Hollandais, mais il les craignait. Notre succès du 3 décembre lui parut sans doute assez décisif pour qu'il songeât à soustraire Bayanor à l'influence de M. Adam et reprendre ainsi lui-même un peu

d'autorité, en renversant les influences qui s'exerçaient à la côte Malabar. Il nous olfrit en conséquence de s'interposer entre Bayanor et nous pour faire la paix, et nous acceptâmes ses propositions. Mais le prince de Bargaret ne voulut rien entendre et les pourparlers en restèrent là, au moins pour un moment.

Ce fut le 12 février que le Conseil Supérieur apprit, par une lettre de M. MoUandin du 31 janvier, la reprise des hostilités à Mahé. Il est probable que M. Mollandin dut demander des renforts ; car le Conseil Supérieur résolut aussitôt d'envoyer deux bots à la côte Malabar pour y porter des hommes et de Tardent . Les préparatifs furent rapidement menés et, dès le 19 février, les bots rOn<?«/ et l'Occident étaient en état de prendre la mer. Ils embarquèrent o6 hommes dont 2 sous-lieutenants, soit 34 soldats français et 20 topas, et en outre 10.000 pagodes d'or, 5.000 livres de poudre d'Europe, 1 .900 boulets, 2.800 gargousses, 2.600 livres de mèches, 50 fusils, 7.400 cartouches de guerre et une certaine quantité de blé du Bengale pour les approvisionnements.

L'envoi de ces bots dérangeait singulièrement les combinaisons commerciales du Conseil ; la Compagnie n'avait pas tellement de bateaux qu'elle pût en distraire pour des opérations autres que celles qui constituaient sa raison d'être. Or son but principal était et devait être d'envoyer chaque année des navires en Perse, à Moka, à Canton et, si possible, à Manille, à Achem et au Pegou, sans compter les comptoirs de Surate, Mazulipatam, Balassor et Chandernagor, avec lesquels il était nécessaire que les rapports fussent encore plus nombreux et plus réguliers ; sinon, les affaires de toute l'année étaient ou compromises ou perdues. Déjà, pour l'expédi-

tion de Mahé, on avait distrait quatre grands navires de France. En envoyant encore deux bots, le Conseil déclarait qu'il ne pourrait pousser plus loin les sacrifices, et suppliait qu'on les lui renvoyât le plus tôt possible ; on en avait besoin dans le Gange.

Ainsi l'obstruction de M. Adam nous entraînait dans des dépenses sans cesse croissantes, qui paralysaient même la vie commerciale de nos autres comptoirs ou établissements. M. Adam se défendait, il est vrai, plus que jamais de nous faire la moindre opposition. Il écrivit au Conseil de Madras qu'il ne donnait aucun secours à Bayanor et restait rigoureusement neutre dans la guerre que ce prince nous faisait, et le Conseil de Madras nous en informa. Mais comment expliquer la quantité considérable de munitions toujours renouvelées, reçues par Bayanor? Le Conseil Supérieur, influencé par les déclarations formelles de M. Adam, crut un instant que ces munitions venaient des Hollandais. Admettons, si l'on veut, qu'elles venaient tout à la fois de Cochin et de Tellichéry. Aujourd'hui la question n'a pas grande importance ; nous reconnaîtrons même qu'en essayant de paralyser notre action à la côte Malabar, M, Adam servait les intérêts de son pays, comme il devait essayer de le faire.

Les événements le favorisaient tous les jours. L'escadre de M, de Pardaillan était à Mahé depuis quatre mois et l'on était en avril. C'est le moment où, avec le renversement prochain de la mousson, les gros navires doivent ou rester à la côte Malabar ou repasser à Pondichéry. M. de Pardaillan partit dans le courant du mois avec toute son escadre, moins le Petit Triton, qu'on laissa pour aller le long de la côte chercher des vivres ou des iimnitious de sruerre.

Il ne semble pas que les duniièies semaines du séjour de M. de Pnrdaillan à Mahé se soient passées avec les autorités civiles dans d'aussi bons rapports qu'au début. Dans une lettre du 8 juin, le Conseil Supérieur écrit à MM. Mollandin et Trémisot que la manière de traiter les affaires ayant changé depuis le départ de M. de Pardaillan, il faut oublier le passé et prendre de nouveaux arrangements pour les affaires militaires. Il serait intéressant de pouvoir reconstituer ce passé, si l'histoire devait tenir compte de tous les conflits personnels qui existent si souvent même entre les hommes poursuivant le même idéal. Après la prise de la Montagne Rouge, MM. de Pardaillan et de la Farelle avaient été d'avis de s'y maintenir ; MM. Mollandin et Trémisot et, avec eux, le Conseil Supérieur avaient été d'un avis opposé. Comme l'évacuation de ces retranchements nous causa dans la suite plus d'un souci, il n'est pas téméraire de penser que cette divergence de vues ait amené quelque froideur et même quelque aigreur entre officiers et employés. Quoi qu'il en soit, après le départ de M. de Pardaillan, l'autorité directrice passa à MM. Mollandin et Trémisot.

Le départ de l'escadre allait-il réaliser le rêve poursuivi par M. Adam ? Depuis le 3 décembre, nous n'avions fait aucun progrès à Mahé. Nous étions, il esl vrai, solidement retranchés dans notre forteresse et notre loge et il ne semblait pas que les forces de Bayanor pussent nous en chasser ; mais il ne semblait pas non plus que nous fussions assez puissants pour amener Bayanor à composition. Nous avions pu le battre dans différentes rencontres, à la Montagne Rouge « l ailleurs, mais ces .succès n'avaient pas eu de lendemain.

C'étaient autant de victoires à la Pyrrhus. Un jour viendrait où fatalement nous serions épuisés, puisque nous ne pouvions plus recevoir de nouveaux secours de Pondichéry avant le mois de novembre. C'était évidemment le jour attendu par M. Adam.

h'Orient et VOccident n'étaient pas encore arrivés. Les gens de Bayanor profitèrent de l'espèce de désarmement où nous nous trouvions pour redoubler leurs attaques. Nuit et jour on était obligé de leur répondre et bientôt on fut sur le point de manquer de poudre, de boulets et d'armes. Il se tint alors un conseil de guerre entre MM. de la Farelle, Deidier, MoUandin et Trémisot et l'on résolut d'envoyer à Goa demander des secours au vice-roi portugais. On lui demandait de la poudre, des boulets, des armes, des mortiers, des bombes et tout ce qui pouvait nous être utile.

Reprenons pour un moment le récit de M. de la Farelle.

(( Le vice-roi nous répondit fort gracieusement qu'il mettait à notre disposition non seulement tout ce que nous demandions dans notre état, mais encore des troupes, s'il le fallait; mais comme nous en avions demandé à Pondichéry par le départ des bateaux ainsi que de l'argent, nous fîmes au vice-roi les remerciements que méritaient ses offres gracieuses.

« Le secours de Goa nous étant venu plus tôt que celui de Pondichéry [sans doute celui apporté par l'Orieni et VOccident], nous mîmes en batterie le mortier que nous avions reçu ; puis, ayant lancé plusieurs bombes dans les retranchements des ennemis, nous mîmes deux fois le feu aux baraques qu'ils avaient faites pour leur logement. Quantité d'armes à feu y furent brûlées

et, deux ou trois fois, quelques pièces des canons ennemis démontées. »

Ces événements étaient accomplis au plus tard le 15 mai, autant qu'on peut le déduire d'une lettre du Conseil Supérieur en date du 8 juin, répondant à des lettres de Mahé des 1", 44, 30 avril, 4, 7 et 19 mai. En cette lettre, le Conseil apprécie ainsi l'intervention du vice-roi de Goa : « C'est un grand bonheur que le viceroi nous ait pu fournir tout ce que vous en avez reçu par le brigantin le Triton ; sans cela vous vous seriez trouvés très embarrassés. C'est un coup du ciel dont il faut le remercier. ))

Envisageant la situation d'une façon plus générale, le Conseil recommandait de ménager nos alliés et surtout Coyonnaire. Les batteries dressées sur les montagnes de ce prince tenaient en respect celles de Mahé; il était de toute nécessité de ne pas se dessaisir de ces avantages.

Cependant nos pourparlers avec le Samorin continuaient. M. Mollandin eut avec ce prince une entrevue en avril ou en mai et de cette entrevue étaient sortis certains accords que nous ne connaissons pas d'une façon précise. M. Mollandin aurait obtenu trois choses, très avantageuses au commerce de la Compagnie, sans doute quelque réduction sur les droits de sortie. 11 avait également obtenu pour l'année 1727 une promesse de coopération militaire contre Bayanor. En revanche, le Samorin paraissait compter sur le concours de nos bateaux contre le roi de Cochin, son éternel ennemi. M. Mollandin fut invité à éluder autant que possible tout engagement formel sur ce dernier point. De Bayanor, il ne paraît pas qu'on se soit directement pré-

occupé. En souscrivant à ces négociations, le Samorin songeait d'ailleurs beaucoup moins à Bayanor qu'à ses propres intérêts. Son invariable désir, caressé depuis notre arrivée à Calicut, était de nous intéresser à sa cause contre le roi de Cochin et, si possible, contre les Hollandais, et, dans ce but, nous ne saurions être trop puissants. Le 6 mai, il écrivait à Louis XV la lettre suivante, qui trahit toutes ses préoccupations :

Lettre du roy Samorin pour le très Estimé, très souverain et très grand roy de France.

Au très estimé dans l'Europe, maistre et seigneur roy de France.

J'ai reçu la lettre que Ton m'a remise et je l'ai lue avec la vénération que je dois. J'ay bien compris tout ce que porte cette lettre, dont je suis très satisfait.

Gomme mon estât et celui de France sont alliés, je ne feray aucune alliance avec d'autres roys.

Les Hollandois assistés par le l'oy de Gochin m'oppriment en beaucoup de choses, mais j'espère avec le secours du roy de France avoir satisfaction de cet affront. Je suis devenu odieux aux Hollandois, parce que je reçois en bonne amitié dans Calicut la nation française. On dit que Votre Majesté a une ligue en Europe avec cette nation, ce qui se croit parce que le S"" MoUandin qui est leur chef à Callicut l'assure.

Depuis que j'ay vu l'amiral ou capitaine qui m'a remis la lettre de Votre Majesté, je luy ai fait part des motifs que j'ay de me plaindre, afin qu'il en rende compte à Votre Majesté.

Je prie Votre Majesté de me secourir pour en prendre vengeance, ainsi qu'il est nécessaire. J'attends sans faute un prompt secours ainsy que vous me l'escrivez ; dans cette confiance j'espère avoir une réponse et un pouvoir de vous.

Pera [?], agent de Votre Majesté qui réside sur mes terres, reçoit toute sorte de protection . J'espère recevoir aussy celle de Votre Majesté.

Cecy est la véritable copie de la lettre que j'ay clans mon bourson.

A Calicut, le 8 mai 1726 '.

Les lettres du Conseil des 4 juillet et 8 août, pouvant faire allusion jusqu'au 19 juillet à des événements survenus à la côte Malabar, ne nous indiquent aucune opération militaire de quelque importance pendant cette période. Le Petit Triton, après son voyage de Goa, était rentré à Pondichéry, où il arriva dans les premiers jours de juin. Le Conseil, soucieux de maintenir la bonne entente entre nos alliés, invitait MM. Mollandin et Trémisot à ne point négliger de les payer ou de leur donner des rations de riz équivalentes à leur paie. Le riz se tirant du pays en fort petite quantité, nous l'envoyions chercher à Mangalore par des manchoues, qui cette fois n'étaient plus troublées par M. Adam. Enfin, vers le 3 juillet, le Conseil prit une décision qui créait à Mahé un conseil de guerre régulier. Ce conseil devait être composé des deux chefs de Calicut et de Mahé, MM. Mollandin et Trémisot, de M. de la Farelle et de M. Deidier. Point de capitaines de la garnison, à moins que ceux qui composent le conseil ne le jugent nécessaire à l'unanimité. Le conseil avait qualité pour décider de tous les mouvements, sorties, actions, diversions, attaques, défenses, postes à occuper ou à abandonner, soit séparément, soit avec les alliés. En cas d'opérations maritimes, les capitaines des vaisseaux devaient être consultés, pour éviter de prendre des mesures que, faute de connaissance des choses de la marine, il aurait été impossible d'exécuter*.

i. A. Col., Inde. Carton 4o7. Finnans et paravanas. '2. Arcb. Pond., Coircspomlaïue (.Ui Conseil Supérieur avec Mahé. Lettre du 3 juillet.

S'il n'y eut pas d'opération militaire importante au mois de juin ni même en juillet, les nairs ne se rebutaient pourtant pas : ils perdaient beaucoup de monde en détail, mais, les Anglais leur faisant entendre que notre garnison était très décimée et que nous ne pourrions pas nous maintenir très longtemps, ils entretenaient la lutte avec opiniâtreté et l'on ne saurait trop remarquer cette ténacité des Indiens, si rare au xviii® siècle. On ne saurait non plus trop rendre hommage à leur courage et à leur patriotisme. Si nous parvînmes à nous établir et à nous maintenir à Mahé, l'opération fut assurément longue et périlleuse.

La situation risquait de se prolonger indéfiniment, lorsqu'un incident imprévu prépara et rétablit la paix. Terminons le récit de M. de la Farelle.

« Il y avait quelques jours que nous jetions des bombes sur le retranchement ennemi, lorsque nous vîmes apparaître, au nord de Mahé, trois gros vaisseaux avec pavillon blanc, qui cherchaient à venir mouiller dans la rade de Mahé, contre toute attente à cette époque-là, c'està-dire à la fin de juillet, car le temps y est ordinairement mauvais. Ces trois vaisseaux allaient à Pondichéry venant de France * ; à bord de l'un d'eux était M. Lenoir, qui allait à Pondichéry en qualité de gouverneur pour y relever M. de BeauvoUier-.

« En approchant de la rade, M. Lenoir fut très surpris d'entendre des coups de canon et de voir jeter des

1. Deux de ces vaisseaux étaient VArgonaute et le Jason ; ils arrivèrent à Pondichéry le 21 août, ce qui permet de supposer que M. Lenoir passa à Mahé vers le 20 juillet.

2. On se rappelle que M. Lenoir était gouverneur intérimaire de Pondichéry, lorsque fut résolue l'expédition de Porto Novo, en octobre 1722.

bombes. Il ignorait ce nouvel établissement et, quand il eût mouillé, M. Tremisot, directeur, fut tout aussitôt à bord et l'informa de tout ce qui en était.

« M. Lenoir voulut en juger par lui-même en mettant pied à terre. Le nouveau gouverneur de Pondichéry et les sept à huit personnes qui l'accompagnaient s'embarquèrent dans deux ou trois canots, mais les nairs firent de grandes décharges de coups de fusil sur ces embarcations. J'en fus averti et envoyai aussitôt sur la côte 50 hommes pour faire cesser le feu des ennemis.

« Après qu'il eût débarqué, M. Lenoir passa par une batterie de six pièces de canon que nous avions établie sur la pointe et il ne pouvait passer par ailleurs. Les ennemis, jugeant qu'il n'y avait pas d'autre chemin, firent pointer toutes leurs pièces sur cette batterie au moment où y parurent M. Lenoir et les personnes qui l'accompagnaient.

« Le résultat répondit à l'attente des ennemis, car un de leurs boulets, ayant donné dans l'embrasure et sur une de nos pièces de canon, le maître canonnier qui était là pour faire également feu sur les ennemis, eut le bras droit emporté et un soldat qui servait les pièces fut tué raide. M. Lenoir, à cet aspect, resta tout interdit et tout immobile, ayant perdu jusqu'à l'usage de la parole, ce qui ne me surprit pas de la part d'un homme qui n'avait jamais vu autre sang répandu que celui que les médecins font couler dans quelque palette.

« J'étais venu pour recevoir M. Lenoir à la batterie et je le conduisis dans le fort et chez moi, où il se remit. Les messieurs qui l'avaient accompagné n'avaient pas éprouvé moins de frayeur.

« M. Lenoir resta jusqu'au lendemain à la pointe du

jour qu'il se rembarqua, après avoir eu plusieurs conférences sur notre situation et sur tout ce qui pouvait regarder la conservation du nouvel établissement. Gomme, pour le conserver, il fallait de l'argent et des troupes, M. Tremisot fît la demande des finances et moi celles des officiers et des soldats, ainsi que des munitions de guerre et des ustensiles qui pouvaient nous manquer. M. Deidier, de son côté, fit des représentations pour ce qui regardait son ministère de génie.

« Nous ayant témoigné toute la volonté possible de nous satisfaire les uns et les autres, M. Lenoir se rembarqua et nous fit envoyer du bord des vaisseaux de la poudre, des boulets et des armes et enfin tout ce qui pouvait nous mettre en état d'attendre les autres secours qu'il devait nous envoyer de Pondichéry ; ce qu'il fit, à la réserve des troupes ; il n'envoya que la moitié de celles que j'avais demandées et deux officiers seulement. »

M . Adam reçut-il par le même courrier quelque avertissement de la Compagnie d'Angleterre d'avoir à cesser l'opposition qu'il nous faisait ? La Compagnie de France demandait son rappel et il ne devait point l'ignorer. Il est vrai aussi qu'il était homme à ne pas désarmer, malgré les ordres reçus. Quoi qu'il en soit, peu de jours après le départ de M. Lenoir, on apprit à Mahé que Bayanor aurait fait demander au Samorin de lui servir d'intermédiaire pour entrer en accommodement avec le roi de Cotiatte et peut-être aussi avec les Fran çais. M. MoUandin reçut l'ordre d'accueillir avec la plus grande réserve les ouvertures qui pourraient lui être faites et de se tenir prêt à répondre à toute surprise.

Le Conseil de Pondichéry ne croyait guère à la sincérité des propositions de Bayanor ; il s'attendait plutôt

à de nouvelles perfidies et, dans cette crainte, il écrivit immédiatement au gouverneur des îles de France et Bourbon de lui envoyer sans retard trois bons officiers, des soldats et de la poudre et il informa MM. Mollandin et de la Farelle que, sans attendre ces renforts, il lui enverrait au mois d'octobre par la Badine des soldats de Pondichéry et de l'argent. On comptait si peu sur la fin des hostilités que, dans le même temps, MM. de la Farelle et de la Bourdonnais étudiaient contre Bayanor les mesures les plus extrêmes.

Le projet imaginé par la Bourdonnais consistait « à inquiéter les ennemis en faisant mine de vouloir brûler les habitations qu'ils avaient le long de la côte, persuadé que les Indiens aimeraient mieux livrer leur ville [plutôt] que de voir leurs habitations réduites en cendres » ^ Ce projet, soumis au Conseil de Pondichéry, fut approuvé et M. de la Bourdonnais chargé de son exécution ; mais, quand l'approbation revint de Pondichéry, la paix était faite. Elle se décida à la suite d'une dernière tentative de Bayanor pour troubler l'État de Coyonnaire. L'ennemi était campé sur la montagne de Poytara, MM. de la Farelle et Deidier résolurent de l'en déloger. L'attaque eut lieu le 18 août. Nous n'en connaissions pas les détails ; nous savons seulement, par les Archives de Tellichéry conservées à Madras, que les Anglais, trois jours auparavant, avaient envoyé cent nairs à Bayanor, à condition toutefois de ne les employer qu'en cas d'absolue nécessité. M. de la Farelle ne parle point de cette action dans son mémoire, et cependant elle fut vive et dangereuse ; lui-même y courut les plus grands dangers. Lorsqu'elle fut connue à Pondichéry

\. Mémoires dcMaliédela Bourdoniiais (Paris, 1890, 368 pages).

le Conseil Supérieur écrivit le 48 octobre que « les têtes de deux hommes d'un mérite et d'une capacité aussi grandes étant nécessaires au roi », il convenait d'être plus prudent et de ne point exposer l'établissement à manquer de chef et de direction.

Cette affaire fut sans doute la dernière de la guerre. Les propositions de Bayanor étaient sincères. Ce prince, à qui l'on n'avait cessé de représenter que les Français ne recevraient jamais ni secours ni argent, avait vu successivement mouiller en rade de Mahé toute l'escadre de M. de Pardaillan, le Petit Triton avec des renforts de Goa, VOrient et VOccident avec des renforts de Pondichéry, V Argonaute et le Jason avec des renforts de France, et voilà que la Badine — la Badine arriva en effet le 29 octobre avec 60 hommes commandés par M. de Gassonville, et 80.000 roupies — allait apporter de nouveaux renforts de Pondichéry ; d'autres, venant des îles Mascareignes, devaient suivre peu de temps après ! Bayanor fut découragé. Peut-être aussi les marchands du pays, voyant leur commerce arrêté depuis dix mois, firent-ils sur lui une pression opposée à celle qu'ils avaient faite l'année précédente pour le déterminer à se jeter entre les bras des Anglais. Bayanor, de son propre aveu, avait perdu dans la guerre plus de 1500 nairs et le chiffre réel était sans doute plus considérable : la paix s'imposait à lui comme une nécessité.

Mais, entre le jour où cette nécessité apparut et celui où la guerre cessa, il y eut une période indécise des plus singulières.

M. Adam n'avait jusqu'alors maintenu son autorité et celle de la nation anglaise qu'en faisant des prêts considérables à tous les princes du pays, depuis Cheriquel

jusqu'au Samorin et même le roi de Ponnatour ; Bayanor était naturellement l'un de ses débiteurs. Quelques-unes des créances de la Gompaj^nie anglaise remontaient à 1720 et aucun remboursement ne s'effectuait. Le Conseil de Bombay commençait à s'émouvoir de cette situation et M. Adam le savait ; la plus grande circonspection lui était dès lors commandée, sous peine d'engager gravement sa responsabilité.

C'est là, sans doute, qu'il faut chercher le secret de son attitude hésitante pendant tonte l'année 1726. L'intérêt politique lui conseillait de secourir Bayanor ; son intérêt propre, non moins que le désir de la Compagnie anglaise, l'invitaient à ne plus faire les moindres avances. On a vu cependant que le 15 août, il mit une centaine de nairs à la disposition de Bayanor. Après la prise de Poytara, il fallut prendre un parti décisif. Bayanor fit savoir que, si on ne lui prêtait pas de l'argent, il serait obligé de faire la paix avec les Français, tellement ses ressources étaient épuisées.

M. Adam, en entendant ce langage, dut être très perplexe ; il jugeait nos dépenses extravagantes et nous savait aussi exténués que Bayanor ; l'hiver pouvait nous accabler. Prolonger la lutte de quelques mois, c'était peut-être assurer le triomphe de sa politique et celle de l'Angleterre ; mais pour arriver à ce résultat, il fallait encore faire des sacrifices. M. Adam s'inclina devant la pensée nouvelle du Conseil de Bombay et répondit à Bayanor le 7 septembre que s'il désirait un nouveau crédit, il lui fallait au préalable rembourser les dettes anciennes.

Il n'entrait pas dans les projets de Bayanor de liquider ainsi le passé ; il préféra s'entendre provisoirement

avec les Français et, le lendemain, il convint avec eux d'une trêve de deux mois. On échangea réciproquement des otages et les négociations pour la paix commencèrent.

Ce furent d'étranges négociations. En même temps qu'il discutait avec nous les conditions de la paix, Bayanor ne cessa d'adresser à M. Adam des appels désespérés pour le faire sortir de sa neutralité.

Il essaya d'abord d'intéresser les Nambiars à sa cause. Sur ses instances, ces derniers vinrent le 19 septembre à Tellichéry pour causer avec M. Adam des articles du traité en discussion avec les Français. Dans les cas où ce traité deviendrait définitif, ils désiraient savoir ce qu'il adviendrait de Coguinair. Les Anglais renonceraient-ils à leurs projets de conquête sur ce prince ? M. Adam leur répondit par la négative.

Bayanor envoya alors deux de ses régidors à Tellichéry, le 23 septembre. Ces régidors exposèrent la triste situation de leur prince : il n'avait aucun désir de faire la paix avec les Français ; mais tout lui manquait à la fois, soldats et argent; il ne ])ouvait continuer la guerre. Il la poursuivrait néanmoins si les Anglais voulaient lui donner des secours, terrestres et maritimes ; au rétablissement de la paix, il leur donnerait en échange les deux montagnes de Mahé. En secourant directement Bayanor, les Anglais s'exposaient à une guerre avec les Français et c'était une grave affaire ; mais l'enjeu de la partie avait trop de valeur pour être repoussé. M. Adam conseilla à Bayanor de faire durer les négociations ; pendant ce temps, on pourrait écrire à Bombay.

Sur ces entrefaites, le Samorin envoya des médiateurs pour s'interposer entre Bayanor et les Français. Ils

furent accueillis de part et d" autre comme d'heureux messagers : Bayanor vit toutefois dans leur intervention un moyen de faire une nouvelle pression, plus instante encore sur le Conseil de Tellichéry. Le 29, il lui fit connaître que, si les Ang-lais ne venaient promptement à son aide avec leurs propres forces et avec leurs propres fonds, il serait obligé de céder à la nécessité. La réponse de M. Adam fut décourageante : on lui demandait un concours auquel la Compagnie ne pouvait souscrire; entre les F-ançais et les Anglais, il appartenait à Bayanor de prendre le parti le plus conforme à ses intérêts.

En guise de réplique, Bayanor remercia la Compagnie, par lettre du 5 octobre, de l'amitié qu'elle lui avait toujours témoignée. Langage un peu ambigu; M. Adam pria Bayanor de s'exprimer plus clairement.

Le prince n'eut pas besoin de déférer à ce désir. Deux ou trois jours plus tard, à propos d'une chasse dont on verra plus loin le récit, Bayanor put espérer que la guerre éclaterait directement entre les Français et les Anglais, sans l'engager lui-même davantage par des propositions précises et définitives. Mais il fut évident, au bout de peu de jours, que la guerre ne sortirait point de ces difficultés ; Bayanor, ramené à la réalité, dut ou traiter avec les Français ou se mettre à la discrétion des Anglais.

Il n'hésita plus. Le 20 octobre, il écrivit à Tellichéry. Il offrait toujours les deux montagnes moyennant du riz, de la poudre, des balles et des canons : Coyonnaire devait en outre être obligé de gré ou de force de se prononcer en faveur des Anglais. La réponse de M. Adam ne fut pas moins précise : si Bayanor voulait d'avance faire

tous les frais de l'occupation des deux montag-nes, les Anglais auraient sans doute affaire aux Français et la guerre serait dure et onéreuse ; mais ils marcheraient quand même. En ce qui concernait Goyonnaire, il serait aisé de le neutraliser : les Nambiars, ses voisins, ne l'aimaient pas et ils étaient au contraire tout acquis à l'Angleterre. Sans faire la guerre, une simple démonstration suffirait pour contenir Coringot.

Au lieu d'agir, Bayanor écrivit encore. Le 24 octobre, il renouvela l'offre des deux montagnes et proposa de nous tenir tête lui-même jusqu'à la rivière Cotte, si les Anglais voulaient faire tous les frais de la campagne. M. Adam, légèrement impatienté, ne put s'empêcher de lui faire observer que depuis deux mois on perdait un temps précieux en conversations inutiles ; il maintint au surplus son refus formel de participer financièrement à toute expédition, ses instructions ne le lui permettant pas.

Le Conseil de Bombay pouvait seul décider d'une nouvelle direction de la politique : M. Adam lui écrivit le 31 octobre pour lui faire connaître les propositions de Bayanor et demander des instructions.

Il était trop tard. Le 29, la Badine était arrivée de Pondichéry avec des renforts ; d'autres vaisseaux venant des Mascareignes étaient ultérieurement attendus. Sur l'inspiration active des envoyés du Samorin, Bayanor se résolut brusquement à conclure la paix.

D'un commun accord, les Français vinrent le visiter à Chombaye le 8 novembre et le même jour la paix fut signée. Le traité contient seize articles, dont voici les dispositions essentielles *.

Page 1