‹ Les origines de Mahé de MalabarChapitre 36 sur 86 · V. Pièce annexe n» 11 le texte de ce traité · texte numérisé non relu

V. Pièce annexe n» 11 le texte de ce traité

Notre établissement de Mahc', réduit avant la guerre à un droit d'occupation au bord de la rivière et à Anjigoudy, était délinitivement constitué. Bayanor nous accordait tout le terrain compris depuis la mer jusqu'à une ligne tirée du fleuve et passant sur la pente de la montagne Caragouroup, gagnant de là le mont Tamanta, en sorte que le poste le plus avancé fût dans nos limites et revenant au bord de la mer jusqu'au travers des rochers Wananpara. Le pied des montagnes vers l'intérieur ne nous était pas cédé, mais devait rester inculte et inhabité. Anjigoudy était rétrocédé à Bayanor.

La Compagnie serait maîtresse absolue dans ses limites et Bayanor s'engageait à ne laisser aucun Européen s'installer dans son pays, pour y demeurer ou pour y faire du commerce.

Après la ratification du traité, Bayanor ferait raser tous les travaux exécutés sur les montagnes Caragouroup et Tamanta.

Les articles des traités de 1721 et 1722 relatifs aux poivres et aux cardamomes étaient confirmés. Les droits de sortie restaient les mêmes. Confirmées également les stipulations relatives à la navigation des embarcations de Bayanor sous pavillon français.

Bayanor s'engageait enfin à fournir à la Compagnie tous les ouvriers dont elle pourrait avoir besoin en les payant au prix courant de la main-d'œuvre.

A part une délimitation plus précise et plus étendue du territoire de la Compagnie, ce traité ne faisait que reproduire les dispositions des traites de 1721 et 1722 ; mais à côté des articles publiés, il y avait les articles secrets, et ceux-là, selon l'habitude, étaient les plus importants.

En vertu de ces articles, nous devions payer à Bayanor une somme de 130.000 fanons pour le terrain qu'il nous cédait, pour le fort que nous avions pris sur lui et pour les pertes considérables que lui et ses sujets avaient subies pendant la guerre. Nous lui faisions remise de 70.000 fanons que nous lui avions avancées deux ou trois ans auparavant pour soutenir avec Goyonnaire la guerre contre les Anglais. Nous lui rendions enfin toute l'artillerie que nous lui avions prise en nous emparant de la forteresse.

Ce n'étaient pas des conditions imposées à un vaincu par un peuple victorieux ; mais avions-nous réellement triomphé de Bayanor? Nous avions plutôt fatigué sa patience qu'usé ses armes et détruit sa résistance ; nous n'avions pas moins à redouter que lui d'une guerre prolongée ; la paix ne satisfaisait peut-être personne, mais elle arrangeait tout le monde. Elle était achetée plutôt qu'imposée ou subie. Bayanor, en l'annonçant au Conseil de Tellichéry le 15 novembre, le pria de croire que ses sentiments d'amitié pour l'Angleterre n'avaient pas varié ; mais, après l'échec de toutes ses propositions, on ne devait pas être surpris du résultat. M. Adam informa les Conseils de Bombay et de Madras de la tournure prise par les événements, les 10 et 16 novembre : ainsi le Conseil de Bombay n'eut même pas à envisager l'éventualité d'un conflit avec la France pour la possession des deux montas^nes de Mahé.

La paix ne devait être définitive qu'après ratification par le Conseil Supérieur de Pondichéry et l'exécution des articles secrets.

Bien qu'il n'eût guère d'argent, le Conseil de Mahé remit immédiatement entre les mains de Bavanor une

première somme de 50.000 fanons et une autre de 30.000 à nos alliés. C'était le quart des fonds envoyé par le Conseil pour l'entretien du comptoir en attendant l'arrivée des vaisseaux. De son côté, Bayanor fit démolir les retranchements qu'il avait construits et retira ses troupes de différents postes.

Nous étions enfin les maîtres de Mahé, et, ironie du destin, g^râce à M. Adam. Ses prodigalités nous l'avaient fait perdre en 172o ; en 1726, ce fut sa politique d'économie qui nous le conserva.

Ces opérations terminées, (( il ne restait plus, dit M. delà Farelle, que la cérémonie de l'entrevue qui est en usage au Malabar pour assurer et affermir les articles de paix. Cette entrevue eut lieu dans la plaine d'Anjigoudy. Nous apportâmes dans cette occasion toutes les précautions imaginables pour prévenir la mauvaise foi dont les princes de ce pays font profession, lorsqu'ils ne s'aperçoivent pas de quelque méfiance de la part de ceux avec qui ils traitent. Le même prince avec qui nous traitions avait déjà donné une preuve de sa mauvaise foi à la paix qu'il fit à Anjingo avec les Anglais, qui s'étaient emparés de cette ville ainsi que nous avions fait de Mahé. Les Anglais perdirent alors, pour la bonne foi où ils étaient, six officiers ou employés et quatre cents hommes do troupe ' .

« La cérémonie de l'entrevue consiste à recevoir lo présent d'usage en la présence des deux chefs et de l'arbitre ; c'est ce qui se lit et, pour le véritable sceau des articles de paix, le prince avec qui on traite donne une

1. M. de la Farcllc doit faire erreur; il confond sans doulc Bayanor avec quelque prince de Travancore, voisin dWnjingo.

grosse manille d'or, qu'il met lui-même autour du bras, à tous ceux qui se trouvent présents, tant officiers qu'employés. Ayant reçu ces manilles, nous nous retirâmes en bon ordre avec le détachement de deux cents hommes que j'avais pris avec moi et les cinq cents nairs du prince Gougninaire qui nous avaient fait escorte. »

En payant à Bayanor une première somme de 50.000 fanons, le Conseil en demanda aussitôt le remplacement à Pondichéry. Il exposa d'autre part que, la paix étant maintenant rétablie, il n'y avait plus aucune raison pour ne pas acheter les poivres de Bayanor, sans quoi ce prince serait autorisé à nous dire : Vous m'avez fait la guerre pour avoir du poivre et maintenant que vous pouvez m'en acheter, vous ne le faites pas. Pourquoi? Le Conseil ajouta encore qu'il gardait tous les ouvriers, au nombre de 450, pour raser les travaux faits par Bayanor et les employer ensuite à d'autres travaux. En conservant ces ouvriers neuf ou dix mois, il évaluait la dépense à 11.000 pagodes.

Lorsque le Conseil fut en possession du traité, il estima que payer à Bayanor 150.000 fanons et le libérer de 70.000 était une solution fort onéreuse ; mais la paix était préférable à tout. « Elle convient infiniment, écrivait-il le 21 novembre, à ceux qui font profession de commerce dans le pays. » Toutefois, avant de ratifier l'accord du 8 novembre, il crut devoir formuler quelques observations.

Il voyait avec peine l'article 7, reproduction intégrale de l'article 3 du traité de 1721 et de l'article 2 du traité de 1722, par lesquels la Compagnie s'engageait à fournir h Bayanor des capitaines pour monter et con-

duire ses vaisseaux. La Compagnie défendait d'accorder cette faveur à des vaisseaux étrangers, à moins qu'ils ne fussent suffisamment armés de Français pour soutenir le pavillon. Où trouverait-on quelqu'un qui consentît à commander ces navires indigènes, ordinairement si mal armés ? Déjà l'insertion de cette clause dans les traités de 1721 et 1722 avait été en partie cause de nos difficultés avec les Anglais et avec Bayanor luimême. Le Conseil de Mahé devait faire tous ses efforts pour l'abroger ou le modifier ; si toutefois il était impossible de rien obtenir de Bayanor, on s'en tiendrait là.

L'article 9 était considéré comme trop général. Il obligeait la Compagnie à fournir à Bayanor des hommes et des munitions de guerre contre tous ses ennemis sans exception. Dans les premiers traités, M. Mollandin avait expressément stipulé que les Européens ne devaient pas être compris dans cette catégorie; il fallait absolument en revenir à cette convention, ne serait-ce que par une note en marge du traité; autrement, on s'exposait à courir les pires aventures ou, chose aussi grave, à manquer de parole.

Enfin, par l'article 13, il était fait un traité d'alliance avec tous les princes et nambiars nos alliés. Il fallait prendre garde de ne pas s'engager à donner des secours contre les Européens; car, au lieu d'une paix solide, on aurait constamment la guerre. Nos alliés ne manqueraient pas de faire les pires sottises pour nous entraîner à leur suite.

Quant aux trois desiderata formulés par le Conseil de Mahé — envoi de fonds, achat de poivres, conservation des ouvriers — le Conseil de Pondichéry s'en expliquait de lu façon la plus nette.

Les 80.000 roupies envoyées par la Badine étaient les dernières disponibles à Pondichéry avant l'arrivée des bateaux de France. Tant que de nouveaux fonds ne seraient pas arrivés, il convenait d'agir avec la plus grande réserve. M. Trémisot et les gens de Mahé, mal informés, s'imaginaient à tort que le Conseil Supérieur mettait de la mauvaise volonté à satisfaire à leurs besoins. Pour venir en aide au nouvel établissement, il avait été obligé de rompre tous les engagements et de suspendre toutes les opérations de commerce avec les autres établissements, notamment ceux du Bengale ; s'il ne pouvait envoyer d'argent, c'est que réellement il n'en avait pas. Le Conseil désirait vivement faire l'impossible pour répondre au zèle des Mahésiens ; il avait constamment les yeux tournés sur notre nouvelle conquête ; mais il était obligé d'attendre lui-même les secours de France.

L'expédition de M. de Pardaillan et le séjour prolongé des vaisseaux à la côte Malabar avaient épuisé les ressources du Conseil. Au lieu de trouver 170.000 pagodes en caisse, comme il s'y attendait en prenant possession de ses fonctions, M. Lenoir n'avait trouvé que 40.000 piastres de dettes en lettres de change tirées par le chef du comptoir de Moka et il avait fallu les payer. Les 80.000 roupies, prises sur les autres établissements, avaient achevé d'obérer la situation. Quel secours enverrait la métropole ?

M. Lenoir, en quittant la France, avait reçu l'assurance que la Compagnie expédierait cette année deux vaisseaux à la côte Malabar, Passant par Mozambique sans toucher à Bourbon, ces vaisseaux devaient arriver à Mahé vers la fin de mai 1 727 et y déposer 60. 000 piastres, des nmnitions de guerre, des boissons et des liqueurs.

C'était suffisant pour les besoins les plus urgents. Si toutefois, par accident, par simple retard, les vaisseaux, au lieu de partir de Lorient en octobre, ne partaient qu'en janvier et ne pouvaient par conséquent toucher à la côte Malabar en temps utile, le Conseil était dès maintenant autorisé à emprunter et à tirer sur Pondichéry 3 à 4.000 pagodes, payables à l'arrivée des premiers fonds, « Pour nous soutenir, écrivait le Conseil le 22 décembre, nous sommes réduits nous-mêmes aux mêmes expédients. »

Le mois suivant, c'est-à-dire en janvier 1727, les vaisseaux de Manille et de Chine allaient arriver. S'ils apportaient de l'argent, on en enverrait immédiatement à Mahé ; mais il ne fallait guère compter sur cette aide, si l'année courante était aussi mauvaise que la précédente.

Quant aux achats de poivres, le Conseil de Pondichéry ne méconnaissait point la justesse des observations présentées par le Conseil de Mahé. Sans doute il était urgent, pour ne point retomber dans les errements de 1721 et de 1722, de pouvoir acheter immédiatement à Bayanor les marchandises sujettes aux droits de douanes et si nécessaires à son budget. Mais le Conseil n'avait pas d'argent; oix en prendre? Il ne voyait d'autre remède que dans la constitution d'une petite société créée pour cette entreprise spéciale et à laquelle il s'intéresserait.

MM. de la Farelle et de la Bourdonnais avaient bien voulu avancer quelques fonds personnels pour payer les ouvriers et empêcher l'arrêt des travaux. Le Conseil ne pouvait que féliciter ces deux officiers de leur dévouement au bien public ; mais leurs sacrifices ne devaient pas constituer une source régulière de revenus. Le

crédit pouvant manquer d'un jour à l'autre, il valait mieux réduire le nombre des ouvriers de 450 à 200, sauf à en augmenter le nombre lorsqu'on aurait de l'argent.

A la suite d'un échange de correspondance entre les Conseils de Mahé et de Pondichéry, rien ne fut changé au traité du 8 novembre, et rien ne pouvait y être changé, sous peine de remettre en question le principe même de la paix; or, faute d'argent, la Compagnie de France n'avait aucun intérêt à renouveler la guerre ou à soulever des questions qui pussent la rendre nécessaire. Le traité fut en conséquence ratifié à Pondichéry au mois de juin 1727.

Ainsi se termina la première guerre contre Bayanor. Cette guerre, on a pu s'en rendre compte, avait été suscitée par la jalousie très naturelle des Anglais. Avant notre installation à Mahé, ils jouissaient en fait du monopole du commerce des poivres dans les Etats de Bayanor et les pays voisins ; après nos conventions avec Bayanor, leurs achats se trouvèrent réduits aux quantités laissées par nous disponibles. Si nous avions eu l'argent nécessaire pour tout prendre, nous aurions donné pleine satisfaction à Bayanor en assurant l'équilibre et la richesse de ses budgets. Comme les fonds nous arrivèrent toujours trop tard et souvent nous manquèrent, ce prince se trouva privé de ses ressources annuelles ; il fut mécontent, puis murmura et enfin nous déclara la guerre. Pour n'avoir pas voulu, avec notre imprévoyance habituelle, faire à temps les sacrifices nécessaires, nous fûmes entraînés dans une expédition beaucoup plus onéreuse d'où nous ne sortîmes à notre

avantage que par un concours de renforts vraiment inespéré. Quand la paix fut rétablie, un peu par nos succès, beaucoup par la lassitude de l'ennemi, les causes qui avaient déchaîné la guerre restaient sensiblement les mêmes : nous n'avions pas d'argent pour acheter les poivres de Bargaret, et M. Adam restait toujours intraitable vis-à-vis la Compagnie de France.

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